LA BÊTE DU GEVAUDAN

Copyright © 2005-2006 Alain Mourgue


L'année 1765 commence mal. Un hiver particulièrement froid, revêtant le
paysage d'un linceul immaculé, cède la place à un printemps furtif et pluvieux
qui ouvre lui-même la porte à un été pourri. C'est une de ces années où le froid
et l'humidité pénètrent les êtres et les choses, où la brume s'accroche au relief
et aux arbres. Les journées sont maussades et les nuits détestables.

Le 22 janvier, Jeanne Tanavelle âgée de 25 ans, du hameau de Chabanolles
près de Julianges, succombe à l'attaque de la bête à l'issue d'une lutte
acharnée. Elle est alors la vingt-sixième victime identifiée depuis que Jeanne
Boulet a été tuée le 30 juin 1764 au village des Ubas. Elle est la première
victime de la paroisse de Lorcières.

Marie-Jeanne Valet et la bête (photo collection A. Mourgue)


Les paysans vont bientôt courir sus au loup au détriment des travaux des
champs, partagés entre la frayeur véritable que la bête leur inspire et la crainte
d'avoir à supporter les Dragons du Roi qui se comportent souvent comme des
soudards en pays conquis.

Le curé de Lorcières, Ollier, a la plume habile. Il est l'avocat de la petite
communauté dont il a charge d'âmes. Il dresse un rapport détaillé qu'il envoie
directement au ministre d'Etat, Monsieur de Saint-Florentin, au lieu de
l'envoyer par la voie hiérarchique au subdélégué de Saint-Flour, Monsieur de
Montluc.

A propos des paysans de sa paroisse, il écrivit plus tard, le 30 décembre 1765,
à l'Intendant d'Auvergne :

« les gens de Lorcières ont perdu à des chasses fatigantes et mal entendues,
leurs foins et une partie de la récolte... N'osant pas sortir de chez eux, ils sont
dans la dernière misère, ne trouvant personne pour garder leurs bestiaux... Il y
en a qui mourront de faim, loin de payer leurs tailles. »

La bête a débuté en juin 1764 ses sinistres exploits. Ils ne prendront fin que
trois ans plus tard. Ce loup ou prétendu tel selon les hypothèses, parcourt une
zone étendue et très accidentée qui forme un triangle délimité par le mont
Mouchet au nord, le mont Chauvet et le mont Grand au sud. Cette région se
situe aux confins des départements actuels du Cantal, de la Lozère et de la
Haute-Loire.

village de Lorcières (photo collection A. Mourgue)


Région de Lorcières (carte de Cassini)


Les 16, 17 et 18 février, les paysans chassent la bête aux environs de Marcillac
et de la Fage. Ils la poursuivent les 29 et 30 mars « avec fusils et hallebardes »
près des bois de Feyrolettes, sans succès.
Le 19 mai, les Mourgues participent -avec les hommes des paroisses de
Paulhac, Saint-Privat, Le Malzieu et Julianges -à une grande chasse organisée
par les Denneval, famille de Gentilshommes normands envoyés par le Roi.
Devant l'absence de résultats, les Denneval sont remplacés par Antoine de
Beauterne.

Le 16 juin, la bête est délogée d'un champ de blé. Epouvantée par la foule qui
sort de la messe, elle traverse un commun entre Feyrolettes et Plaux, passe au
milieu des femmes et des filles « avec une si grande légèreté qu'elles n'eurent
pas le temps de l'examiner, si fort elles furent toutes saisies de peur. »

Le 4 juillet, Marguerite Oustallier, âgée de 68 ans, est dévorée alors qu'elle
garde ses bestiaux près des bois de Broussoles.

Dans son récit, l'Abbé Pierre Pourchet confirme que la peur de la bête a tout
désorganisé: travaux des champs, commerce, foires. Le dimanche 11 août,
l'animal attaque deux jeunes filles près de Paulhac. L'une d'elles, Marie-Jeanne
Valet, parvient à blesser la bête et la faire fuir.

Le 21 août, dans une lettre qu'il adresse à Ballainvilliers, Intendant d'Auvergne,
Antoine de Beauterne, Porte-Arquebuse et Grand-Louvetier du Roi, écrit:

« Combien nous souffrons de voir sous nos yeux, comme partout où nous
allons, une si affreuse misère... »

Dans une autre lettre, le même auteur précise:

« Il fait ici un temps déplorable depuis trois jours. Les blés qui sont presque
tous sur pied ou à terre, pourrissent, sans pouvoir les serrer (engranger). »

Le 21 septembre, Antoine de Beauterne abat un loup aux environs des Chazes,
actuellement Saint-Julien des Chazes. Un procès-verbal est dressé et la

dépouille de l’animal est transportée à Clermont. L’animal est aussitôt présenté
comme « la bête du Gévaudan ». Ballainvilliers s’empresse d’en informer le roi.
Le cadavre est embaumé afin d’être présenté à Versailles. Officiellement
l’affaire est réglée. Le « monstre » est mort. Le désordre a suffisamment duré…

Cependant, les meurtres ne cessent pas. Le samedi 21 décembre est une
journée lugubre. Entre 11 heures et 12 heures, la bête donne des marques
monstrueuses de sa voracité. Elle dévore et égorge d'une manière cruelle
Agnès Mourgues, environ 12 ans, qui garde les bestiaux dans les communs du
village de Marcillac paroisse de Lorcières. La fillette combat de son mieux, se
défend avec des pierres, puis succombe. La bête lui arrache la tête qu'elle
porte à six pas. Elle traîne le corps pour manger tout le col, les épaules, le
devant des mamelles, le mollet d'une jambe. Elle lui a tiré ses bas avec ses
griffes des pattes de devant et fait quelques ouvertures au bas-ventre. Des
gardiens de bestiaux voisins, voyant le troupeau de l'enfant en déroute,
accourent. Ils trouvent le corps et les habillements tellement mis en pièces
qu'elle était comme si elle venait de naître.
Ainsi, Félix Buffière, dans son ouvrage intitulé « La bête du Gévaudan »,
rapporte-t-il les notes du curé Ollier.


Sur le Registre Paroissial, le curé a précisé, à propos d'Agnès : « dévorée par
la bête féroce qui court le pays. »

Le dimanche 22 décembre, toute la paroisse profondément touchée par les
circonstances terribles de la mort de l'enfant, accompagne sa dépouille aux
côtés des Mourgues.

Eglise de Lorcières (photo collection A. Mourgue)

Agnès est la 52ème victime de la bête pour la seule année 1765 et la 74ème

depuis l'apparition du prétendu loup anthropophage (ou d’un « chien de
guerre » dressé par un fou sadique selon l’hypothèse de M. Louis).

Les attaques meurtrières attribuées à « la bête » vont se produire jusqu’en juin
1767.
C’est Jean Chastel qui met fin à la terrible liste des agressions en tuant un loup
le 19 juin de cette année à la Tenazeyre.


Stèle érigée à la mémoire de Jean Chastel (photo collection A. Mourgue)

Les méfaits et le caractère fabuleux de la bête du Gévaudan ont alimenté les
récits et les hypothèses plus ou moins fondés historiquement. Certaines
relations ont pris délibérément le caractère de contes et de légendes.

L’écrivain auvergnat Jean Pourrat a, notamment, contribué à la légende
sulfureuse qui entoura Antoine Chastel, l’un des fils de Jean Chastel. L’homme
fut présenté comme une sorte de solitaire malfaisant, manipulant un animal
dressé pour tuer d’où l’hypothèse d’un « chien de guerre » reprise avec
beaucoup d’effets hollywoodiens dans le film à succès « Le pacte des loups ».

S’agissait-il d’un homme déguisé en loup ? D’un animal d’une taille et d’une
férocité exceptionnelles, de plusieurs loups ? D’un animal « exotique » ? D’un
complot anglais pour déstabiliser le royaume confronté à la résistance des
communautés protestantes ? Parmi les nombreux écrits inspirés par cette
histoire, voici celui publié il y a près d’un siècle dans un recueil intitulé
« Légendes d’Auvergne » (préfacé par Georges Tom) :


Références bibliographiques et sources

Archives départementales du Cantal

La bête du Gévaudan, Félix Buffière, une grande énigme de l’histoire

La bête du Gévaudan, l’innocence des loups, Michel Louis, éditions Perrin 1997

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