Alain Mourgue

DYNAMIQUE DE GROUPE

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits
»


Table des matières

PROLOGUE ..............................................................................4
CHAPITRE 1 OUVERTURE ................................................... 13
EMMANUEL............................................................................... 13
PIERRE ....................................................................................... 17
JEAN-BAPTISTE....................................................................... 20
LUC ............................................................................................. 21
AÏCHA......................................................................................... 31
BLANDINE .................................................................................34
SIMON ........................................................................................35
THOMAS.....................................................................................37
MATHIEU...................................................................................38
CHAPITRE 2 ENTRAÎNEMENT........................................... 40
EMMANUEL.............................................................................. 40
LUC .............................................................................................42
SIMON ........................................................................................56
THOMAS..................................................................................... 57
AÏCHA.........................................................................................58
CHAPITRE 3 ÉPREUVE......................................................... 61
EMMANUEL............................................................................... 61
LUC .............................................................................................63
EMMANUEL...............................................................................72
BLANDINE .................................................................................74
PIERRE ....................................................................................... 77
THOMAS.................................................................................... 80


MATHIEU................................................................................... 81
CHAPITRE 4 COURS DU SOIR .............................................86
JEAN-BAPTISTE........................................................................86
PIERRE ....................................................................................... 91
CHAPITRE 5 DISPARITION..................................................93
EMMANUEL...............................................................................94
LUC .............................................................................................96
SIMON ........................................................................................97
CHAPITRE 6 SYNTHÈSE.......................................................98
LUC .............................................................................................98
PIERRE .....................................................................................100
MATHIEU.................................................................................100
EMMANUEL............................................................................. 101
CHAPITRE 7 RENSEIGNEMENTS .....................................102
MARC........................................................................................104
CHAPITRE 8 ENQUÊTE .......................................................113
ÉPILOGUE............................................................................ 122
À propos de cette édition électronique................................. 125

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PROLOGUE

Je crains de n’avoir pas le talent, la sensibilité, le style, la
technique d’élaboration romanesque pour relater les faits extraordinaires
et invraisemblables qui se sont déroulés en un lieu
normalement dévolu à la détente et à la réflexion et dont il m’a
été donné de connaître par une indiscrétion dont je préfère taire
l’origine. J’ai pensé qu’il serait plus simple et plus honnête de
donner la parole à chaque protagoniste en le priant de
s’exprimer librement et naturellement. Je ne suis ni juge ni policier
ni même témoin. Chacun a accepté mon invitation. Je ne
peux, toutefois, certifier l’exactitude des identités et
l’authenticité des récits. Je ne peux davantage démêler la réalité
et le fruit de l’imagination. Je suis persuadé, en tout état de
cause, que la vérité se dérobe à notre quête, se dissimule derrière
l’apparence des choses et revêt parfois la tunique de
l’invraisemblable. Sachant tout cela, j’ai cependant tenté d’en
savoir davantage, d’attacher autant d’attention aux silences
qu’aux paroles. J’ai essayé de croiser certains témoignages
contradictoires. Je pense m’être approché de la vérité sans, toutefois,
jamais la saisir. Cette dernière est rebelle et ne se laisse
pas aisément apprivoiser. Je te laisse donc, à toi lecteur, le soin
d’élaborer tes hypothèses et de forger ta conviction.

L’histoire que je vais te conter s’est déroulée quelque part
au centre du pays, entre les murs d’un modeste château campagnard
d’origine féodale remanié au début de la Renaissance par
un seigneur compagnon et ambassadeur du roi Charles VIII à
l’époque des guerres en Italie. L’édifice est bâti au fond d’une
combe à quelques centaines de mètres en contrebas d’un ha

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meau. Le chef-lieu de la commune est situé à trois kilomètres
plus hauts, en direction des hauts plateaux.

Le château est entouré de son parc, lui-même ceint d’un
mur de pierre haut d’environ trois mètres.

Les anciennes douves ont été comblées et remplacées par
une allée gravillonnée. Au levant, le vaste jardin potager encercle
une fontaine circulaire en lave noire. En son centre, une colonne
sombre supporte quatre têtes de lion aux larges gueules
béantes d’où jaillit l’eau. Plusieurs allées sillonnent le jardin.
L’une d’entre-elles le traverse de part en part depuis les cuisines
jusqu'à une poterne percée dans le mur de clôture. Au midi, la
voie principale, pavée, prend sa source au portail monumental
de l’entrée du parc, longe les anciennes écuries, dessert un parking
puis traverse d’un trait un vaste espace engazonné au milieu
duquel se dressent, tels de formidables récifs quelques chênes
centenaires, puis se déverse dans la cour intérieure en une
vaste flaque après avoir franchie le porche surmonté d’un linteau
de style gothique marqué aux armes de son fondateur. Au
couchant, la prairie cède la place à un jardin qui s’ordonne autour
d’un labyrinthe. Les résineux s’emparent du septentrion et
dissimulent le mur d’enceinte.

Au-delà du parc s’étendent des prairies, des sagnes et des
bois. C’est une région d’élevage située à mille deux cents mètres
d’altitude. Les vastes étendues herbeuses sont ourlées de petites
éminences sillonnées de combes. Sur trois côtés se dressent des
montagnes plus élevées. Une pente dévale le plateau sur prés de
vingt kilomètres et s’étale en une large plaine.

L’édifice castral est de forme quadrangulaire. Les quatre ailes,
de facture identique, sont ancrées à quatre tours surmontées
d’un toit en poivrière. L’aile sud abrite le porche d’entrée,
de part et d’autre duquel se trouvent les locaux administratifs et
le hall d’accueil aménagé sur l’emplacement de l’ancienne salle

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des gardes. Deux appartements se partagent l’étage : celui du
directeur et celui, plus modeste, du gardien. Au nord et à
l’ouest, le rez-de-chaussée se compose des salles de réunion.
L’étage est occupé par des chambres. La chapelle est incise dans
la tour nord-est. Elle constitue un lieu totalement indépendant
du reste du château. On ne peut y accéder que par une unique
porte. Enfin, l’aile du levant abrite la bibliothèque, la salle à
manger, l’office et une vaste cuisine au fond de laquelle s’adosse
une immense cheminée dont l’âtre est suffisamment vaste pour
y cuire un boeuf entier. L’unique étage est parcouru d’une galerie
ouverte sur la cour qui dessert les chambres.

Un puits se dresse au centre de la cour intérieure, libéré
des murailles de l’ancien donjon qui l’enserraient.

Sous la cuisine et la chapelle se tapissent des caves auxquelles
on peut accéder grâce à deux issues, l’une située dans
l’office et l’autre placée derrière le maître autel de la chapelle.

Le bâtiment des anciennes écuries abrite les locaux techniques
et une salle de détente.

Ah ! mes invités arrivent ! Ils prennent place autour de la
table à l’extrémité de laquelle je suis assis. Je leur laisse la parole.

* * *

« Mon nom est Emmanuel Cohen. Je suis consultant en
management des équipes dirigeantes des grandes entreprises.
J’ai fondé et je dirige depuis une quinzaine d’années un cabinet
conseil. J’ai mis au point un concept, une méthodologie et des
techniques, appréciés de mes principaux donneurs d’ordre, destinés
à détecter et à évaluer le potentiel des futurs cadres dirigeants.
Mon objectif est de mettre en symbiose l’expression des
talents individuels et le travail en équipe.

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Mon concept repose sur le principe d’émergence du charisme
du leader par la libération de l’énergie vitale. J’ai publié
plusieurs ouvrages sur ce sujet. J’anime des cercles de réflexion
et d’échanges fréquentés par des responsables de la société civile
et du monde politique.

J’espère que vous me donnerez l’occasion de vous présenter
plus en détail ma méthodologie et mes techniques de dynamique
des groupes dirigeants que j’ai élaborées.

Je suis âgé de cinquante six ans. Je vis et travaille à Paris.
Je suis divorcé, sans enfant. J’ai des amis, des collaborateurs et
de nombreuses relations en France et à l’étranger.

Que vous dire de plus pour l’instant ?

Je suis de confession juive et citoyen français. J’ai suivi des
études de philosophie et de sociologie à Paris. J’ai modestement
collaboré à des mouvements favorables à l’indépendance de
l’Algérie. Plus tard, j’ai apporté ma contribution aux débats politiques
et à l’action militante à partir de 1967 au sein de groupes
révolutionnaires qualifiés de gauchistes par nos adversaires de
droite comme de gauche. J’ai rejoint ensuite les rangs d’un
grand parti de gauche.

Mes affaires sont plutôt prospères. Parmi mes meilleurs
clients je compte de nombreux amis et camarades issus des
bancs de l’université et ayant eu les mêmes engagements politiques
que moi. »

* * *

« Je m’appelle Pierre Ablys. Je suis né à Lyon. Mon père
était militaire. Il est décédé. Ma mère est à présent à la retraite.
Durant mes années de lycée puis d’université j’ai milité au sein

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de petits mouvements politiques. Au terme de mes études de
droit et de philosophie je me suis engagé dans les parachutistes.
J’avais d’abord opté pour une spécialité de juristes en droit pénal
car je désirais devenir commissaire de police mais j’ai été
recalé au concours. J’attribue mon échec à des motifs politiques.
Mon grand-père maternel a été un partisan convaincu du maréchal
Pétain. C’est un héritage qui pèse lourd. Je me suis alors
tourné vers le droit des affaires. Mon premier emploi dans une
entreprise d’import-export m’a conduit à séjourner durant un
peu plus de deux ans au Liban. De retour en France j’ai pris un
poste de directeur commercial d’une compagnie installée à Marseille.
À présent, je suis pressenti pour être directeur général
d’une filiale de ce groupe à l’étranger.

Autres choses… ? Ah ! Oui ! Je suis célibataire… Et pas
d’enfant… à ma connaissance ! »

* * *

« Jean-Baptiste Le Du : Je suis issu d’une famille nombreuse
de la région de Nantes. J’ai d’abord préparé un diplôme
de boucher comme mon père. Il souhaitait que je travaille avec
lui. J’ai préparé et obtenu en même temps un brevet de comptabilité.
Les projets de construction de centrales nucléaires dans
l’ouest m’ont amené à m’engager dans des associations de défense
de l’environnement. J’ai fait mes premières armes de militant
à Plogoff où le gouvernement envisageait la construction
d’une centrale. C’est dans le cadre de rencontres entre diverses
associations et mouvements écologistes que j’ai rencontré Emmanuel.
Nous nous sommes liés d’amitié. C’est grâce à lui que
j’ai rencontré ma compagne. Elle travaillait dans un organisme
qu’il dirigeait. Nous nous sommes installés dans un hameau au
sein de la communauté à laquelle nous appartenons. Nous
avons deux filles. Emmanuel m’a demandé, il y a huit ans, de
prendre en charge la direction du centre de formation de la
Grande Combe qu’une des associations qu’il préside a acquis. »

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* * *

« Mon nom est Luc Destrange. Je suis marié et j’ai trois enfants.
Je suis issu d’une famille catholique du val de Loire, prés
de Saumur. Mon épouse et moi, militons depuis très longtemps
au sein des mouvements de jeunesse catholique. J’y exerce une
fonction de responsabilité. Au plan professionnel je suis directeur
du service du personnel d’une société filiale d’un groupe
pharmaceutique européen. La direction générale me propose de
prendre la direction du service de gestion des ressources humaines
du groupe. Ma famille et moi vivons dans la banlieue
toulousaine. »

* * *

« Aïcha Amal : Ma famille est d’origine palestinienne de la
région de Jéricho. Je suis née à Beyrouth. Mes parents ont quitté
le Liban pour fuir la guerre civile. Nous sommes arrivés en
France et nous avons pris un peu plus tard la nationalité française.
Après des études primaires et secondaires sans problème
j’ai suivi des études de sociologie et d’économie. Je suis célibataire
et donc très disponible pour mon métier. Ma direction envisage
de me confier la mise en place et la responsabilité du futur
département de la communication. J’exerce actuellement la
fonction d’adjointe au département chargé des relations avec la
clientèle. »

* * *

« Mon nom est Simon Mareuge. Je suis marié. J’ai deux
enfants, le choix du roi ! Une fille, un garçon. Je suis ingénieur
en informatique dans une grande entreprise. Je travaille actuellement
dans la région marseillaise. Je suis en pourparlers avec
les dirigeants d’une société de maintenance informatique qui
semblent disposés à me confier la direction de leur agence pari

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sienne. Je ne m’intéresse pas à la politique ni à la religion. Ma
famille et mon travail passent avant tout le reste. »

* * *

« Thomas Langlois : J’ai décidé de quitter l’armée au bout
de vingt ans de bons et loyaux services. On me propose la direction
d’une agence régionale d’un groupe chargé d’offrir des
prestations de surveillance et de sécurité aux entreprises. Divorcé,
trois enfants. J’aime pratiquer des activités sportives. Je ne
suis guère préoccupé par les questions politiques, sociales ou
religieuses. »

* * *

« Mathieu Bousquet, originaire du sud-ouest. J’ai une formation
d’ingénieur en télécommunications. Je suis célibataire
et pas pressé de modifier mon statut car cela me permet de rester
libre. C’est ma disponibilité, et mes compétences bien sûr,
qui m’ont permis, je pense, d’être pressenti pour piloter un projet
d’infrastructures de télécommunications en Afrique pour le
compte d’un consortium international. Je travaille actuellement
dans un service de recherches et de développement d’une entreprise
européenne basée en région parisienne. Je joue au tennis
et j’aime voyager. »

* * *

« Mon prénom est Blandine. Je suis la fille cadette du directeur
du centre. J’ai bientôt quinze ans. Ma soeur vient de fêter
ses dix huit ans. Je vis à la campagne dans une vieille et
grande maison en pierre avec un toit couvert de lauzes. Mon
père m’a dit que c’est une ancienne commanderie des Templiers.
Près de chez nous il y a quelques maisons plus petites.
C’est comme un village. Mes parents et quatre ou cinq autres
familles amies s’y sont installés depuis plusieurs années, un peu

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avant ma naissance. Mon père nous compare souvent à une tribu
d’indiens isolés et protégés au milieu des montagnes. Nous
avons beaucoup d’animaux… Des vaches, des chevaux… Il y a
aussi la volaille et les cochons… des chiens, des chats. J’aime
bien les chevaux… Et les lapins aussi ! Pas les cochons ! Ça pue !
Nous avons une petite école rien que pour nous. »

* * *

« Merci, Blandine, je te redonnerai la parole plus tard.

– Je voudrais ajouter quelques choses… Je peux ?
– D’accord, mais je t’assure que tu pourras t’exprimer à
d’autres moments.
– Je veux parler un peu plus de ma vie au village. Albert est
notre prof. Il a enseigné à Paris jusqu'à un moment qu’il nomme
« les événements de mai ». Quant à mes parents, ils occupent
l’ancienne commanderie car mon père est le représentant du
Maître. Notre maison comporte plusieurs chambres et une
grande salle que nous n’occupons pas. Elles sont réservées aux
deux grandes fêtes annuelles de la communauté. Nous vivons
entre nous et nous n’accueillons pas souvent des gens de
l’extérieur mais, deux fois par an, Emmanuel vient nous annoncer
la visite du Maître. Il le reçoit en compagnie de mon père et
d’Albert. Nous ne rencontrons le Maître qu’à l’occasion de ces
fêtes annuelles à la condition d’appartenir au groupe des apprenants
ou des initiés. Mon père m’a dit que le Maître est notre
guide spirituel. Au début du printemps, il préside la cérémonie
des baptêmes et celle des mariages. Mon père assiste le Maître
pendant la cérémonie. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui
ont atteint l’âge de douze ans dans l’année écoulée sont baptisés.
Chacun d’entre eux reçoit un nouveau prénom qu’il ne doit
pas divulguer à l’extérieur de la communauté. À partir de cet
instant, ils sont donc admis parmi les adultes mais dans un
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groupe particulier : celui des apprenants. Pour marquer cet événement,
le Maître regroupe les adultes et les apprenants afin de
participer à un rite dont je n’ai pas le droit de parler car il est
secret. Celui ou celle qui en parlerait serait puni. À partir de ce
baptême, nous participons régulièrement à des exercices destinés
à nous préparer à la cérémonie des mariages sacrés qui a
lieu à la fin de l’été dans l’année de nos dix neuf ans.

» Je ne peux rien dire au sujet de ces mariages car je n’ai
pas encore l’âge pour y assister ou y participer.

» Je veux également préciser qu’à l’occasion des baptêmes
et des mariages d’autres familles de la communauté viennent de
toutes les régions pour se joindre à nous. C’est vraiment une
grande fête.

– Tout ce que tu viens de nous dire est intéressant et nous
permet de mieux te connaître et peut-être de mieux comprendre
la suite des événements. Peux-tu me donner le nom de celui que
tu appelles le Maître ?
– Je ne connais ni nom ni même son visage. Le jour de
mon baptême je l’ai vu et je l’ai entendu mais son visage est resté
dissimulé derrière un masque. Un jour, ma soeur a posé la
question à notre mère qui lui a répondu que son nom et son visage
devaient rester secrets afin qu’il soit protégé de tous ceux
qui veulent faire du mal à notre communauté.
– Emmanuel, je te redonne la parole. Tu ne vois pas
d’inconvénient à ce que je te tutoie, n’est-ce pas ? Présente-moi
le sujet dont il est question et développe, à cette occasion, tes
concepts d’animation de groupes managériaux. »
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CHAPITRE 1
OUVERTURE

EMMANUEL

« À la demande de mes clients, j’organise des sessions de
formation sous la forme de séminaire. Cette formule permet de
réunir un petit nombre d’individus dans un lieu isolé propice à
une libre expression, loin de tous repères familiers et quotidiens.
Le nombre de participants ne doit pas excéder la douzaine
ni être inférieur à cinq afin d’offrir les conditions optimales
d’une dynamique de groupe. Par principe, les personnes ne
doivent pas se connaître et il est souhaitable qu’elles aient des
profils différents. Leur point commun est d’être des cadres à
haut potentiel, ambitieux et repérés par leurs employeurs ou
des cabinets de recrutement comme pouvant devenir des cadres
dirigeants.

Comme je l’ai évoqué précédemment, le concept que j’ai
élaboré repose sur le principe de la libération de l’énergie vitale.
Je m’explique : Si chacun d’entre-nous possède à un degré variable
l’instinct de survie, il n’en va pas de même pour d’autres
qualités. Tous les individus ne possèdent pas l’énergie nécessaire
pour diriger, convaincre, dominer, conquérir. Il ne s’agit
pas seulement de l’aspect physique qui peut inspirer admira

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tion, désir ou crainte ou de l’intelligence ou encore de
l’instruction ou de l’éducation, mais de ce que l’on appelle le
charisme. Une sorte de magnétisme, de fluide, qui émane des
profondeurs de l’être et qui emporte l’adhésion, la confiance et
l’obéissance des autres. Ma méthode consiste à repérer les individus
pourvus de ce charisme qui est la condition minimale
pour prétendre à être chef et à libérer en eux les forces qui vont
leur permettre d’utiliser leur capacité de conviction pour devenir
des leaders.

Cette énergie est généralement bridée par notre éducation,
notre culture. Nous n’osons pas dire ou faire telle ou telle chose
parce que nos maîtres à penser que sont nos familles, nos enseignants,
les religieux ou les philosophes, nous confectionnent un
mode d’emploi social standardisant nos pensées et nos comportements
par référence à la dualité du bien et du mal. Il y a le
permis et l’interdit, le souhaitable et le blâmable, le correct et
l’indécent, etc. etc. Bref ! Nous sommes dressés pour vivre en
société en êtres domestiqués et normalisés. Toute déviance est
suspecte. Dans ces conditions notre société produit des individus
semblables les uns aux autres, voire interchangeables. C’est
le règne de la moyenne, donc de la médiocrité. Or, être un chef,
c’est être capable de se placer au-dessus et au-devant de la foule
pour indiquer la direction, insuffler l’énergie créatrice, communiquer
la force qui renverse les montagnes. Pour devenir un
chef il faut oser transgresser l’ordre établi, bousculer les habitudes
et les rentes de situation. Il faut savoir s’affranchir, lorsque
c’est nécessaire, des interdits légaux ou moraux qui sont, certes,
une garantie de paix sociale mais qui contraignent les champions
à courir avec des semelles de plomb.

On ne gagne pas les compétitions avec l’arsenal commun.
On les remporte avec des ressources spécifiques puissantes.
L’énergie vitale est le stimulant, j’oserais dire le dopant, du leader.

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À l’ouverture du séminaire que j’anime, je commence
d’abord par confronter les participants à leurs inhibitions culturelles
dont ils doivent prendre conscience afin de s’en défaire.
Cette étape repose sur quelques exercices simples, à commencer
par une analyse critique de la manière dont chacun se présente
devant le groupe. Mon rôle est de faire jaillir le non-dit, de révéler
la réalité qui se cache presque toujours derrière un discours
convenu. D’autres exercices sont destinés à débarrasser les stagiaires
des inhibitions qui les paralysent souvent en public…
pudeur, sens du ridicule, bonne éducation…

Au terme de cette étape, mes élèves doivent se sentir plus
légers, débarrassés des entraves qui leur empoisonnent la vie en
les empêchant d’exprimer librement leur personnalité.

Ils doivent être capables de franchir une seconde étape plus
difficile. Ils sont alors confrontés à la nécessité de transgresser
des règles morales et sociales. C’est un cap décisif dans le processus
de libération de l’énergie vitale. Certains refusent de
franchir cet obstacle à cause de leur éducation, de leurs convictions
philosophiques ou religieuses qui sont trop fortes, trop
profondes, et qui verrouillent leur flux énergétique.

Ceux-là prennent alors conscience qu’ils ne deviendront
pas des chefs au sens exact du terme. Ils seront peut-être de
bons gestionnaires, de bons administrateurs, d’excellents assistants
mais pas des guides. Ils ne deviendront jamais des premiers
de cordée.

Cet exercice permet aux postulants de les libérer et leur révéler
leurs immenses capacités. Ils prennent conscience de la
solidarité qui naît naturellement entre les quelques élus dont ils
sont ou seront. Ils n’accomplissent pas cet acte libérateur dans
leur intimité mais ils l’accomplissent ensemble sous le regard de
chacun. Ils en assument les conséquences solidairement et doivent
respecter un certain nombre de règles. Une d’entre-elles

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est le devoir de silence sur cette épreuve d’initiation. Le fait que
les participants ne se rencontrent peut-être jamais plus après ce
stage favorise une expression plus libre.

Cela étant exposé, je dois évoquer à nouveau l’organisation
et la phase préliminaire du séminaire dont il est ici question.

Le groupe des stagiaires comptait six personnes. Cinq
hommes et une femme. Je souligne, à ce sujet, que les femmes
franchissent rarement avec succès la seconde étape de mon processus
de formation. Peut-être possèdent-elles un self-contrôle
plus fort que les hommes ou bien est-ce du au fait qu’elles se
retrouvent généralement en minorité au sein des groupes ?

Comme à l’habitude, j’ai chargé Jean-Baptiste d’adresser
les convocations deux semaines auparavant et je lui ai demandé
de préparer et d’assurer l’accueil ainsi que le bon déroulement
du séminaire à notre centre de la Grande Combe.

Par principe, je n’assiste pas à l’arrivée des stagiaires le
premier soir. Ils me découvrent le lendemain matin à l’occasion
de notre tour de table de présentation. Tout au long du séminaire
j’évite de prendre les repas à leur table, préférant les laisser
parler entre eux librement. Cela procède également du processus
de construction de l’esprit d’équipe. Je prends mes repas
dans une autre pièce en compagnie de Jean-Baptiste.

Je dispose d’une fiche de renseignements très détaillée sur
chacun qui me permet de préparer mes interventions et surtout
d’observer la manière dont chacun se présente, ce qu’il accepte
de dire et surtout ce qu’il tait. Je peux alors relancer le questionnement
et provoquer les réactions.

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J’étais à la Grande Combe dès le début de la matinée. Les
premiers stagiaires sont arrivés en milieu d’après-midi. »

* * *

PIERRE

« Je connais Emmanuel depuis plusieurs années. Son cabinet
de conseil travaille pour la société qui m’emploie. Nous
avons sympathisés rapidement. Ce qui m’a vraiment accroché,
c’est sa conception du chef. C’est du solide, du vrai ! J’imagine
que cela n’a pas fait jouir tout le petit monde des managers salonards
et mondains formés au socialement correct. Allez ! …
Permettez que je me lâche… Je dois dire que ça fait bander…
Désolé pour les dames ! Emmanuel a une conception virile du
chef. J’ai tout de suite marché. J’ai lu ses bouquins mais ils ne
m’ont rien appris de plus que ce qu’il m’avait dit.

Alors vous pensez bien que lorsque j’ai reçu la convocation
et que j’ai vu que c’était avec lui ! Pas de problème !

J’ai tiqué quand j’ai vu que sur la liste des inscrits il y avait
une demoiselle Aïcha Machin. Une bonne femme au milieu de
quelques gars c’est le bordel assuré ! Je ne veux pas ceci ! Je ne
veux cela ! Respectez-moi ! Contrôlez vos paroles, et vos gestes,
et patati ! Et patata ! Elles veulent devenir des chefs mais elles
exigent que tout à la fois on les aime, on les respecte et les admire.
Un peu de séduction par-ci, un peu d’autoritarisme hystérique
par-là… Avec les femmes c’est jamais la ligne droite !

Bon, enfin ! C’est comme ça. J’ai pensé que ce séminaire
serait une bonne occasion de voir mon ami Emmanuel à l’oeuvre

– 17 –


et il savait qu’il pouvait compter sur moi pour jouer un rôle
d’entraînement au sein de l’équipe.

Le jour « J », j’ai pris l’avion puis un taxi jusqu’au centre.
Le coin n’est pas désagréable mais le paysage c’est pas vraiment
ma tasse de thé. Je profite de mes déplacements pour travailler
ou bavarder avec un voisin qui me branche.

Je suis arrivé à la Grande Combe en début d’après-midi.
J’étais le premier. Emmanuel et moi avons bavardé ainsi
qu’avec Jean-Baptiste dont j’avais entendu parler. Il m’a présenté
sa gamine en me disant qu’il l’avait amenée avec lui afin
qu’elle lui donne un coup de main pour le bon déroulement du
séjour. Jolie gamine ! Une vraie petite femme, très réservée.
Nous avons parlé de choses et d’autres.

J’ai fait une ballade dans le parc pour me dérouiller. L’air
était froid.

Le château est bien équipé. Nous étions correctement installés.
Jean-Baptiste m’a dit qu’il serait guide après le souper.

J’ai découvert mes collègues de séminaire en début de soirée.
Je me souviens que Thomas et Mathieu sont arrivés en retard.
Nous avions déjà commencé à dîner.

Miss Aïcha m’est apparue comme une jolie jeune femme
brune, typée genre moyen-oriental. Baisable mais pas forcément
baisante. Oui, je sais ! Je suis vulgaire ! La règle du jeu
n’est-elle pas de dire les choses comme on les ressent ? J’aurais
pu mettre ma bouche en cul de poule et en faire suinter délicatement
des mots de miel pour dire qu’elle était séduisante…
Vous préférez ? Oui ? Non ? Bon ! Je laisse jaillir mon énergie
primitive et vitale ! Pas baisante mais un peu excitante tout de
même quand elle vous regarde avec son air intello qui semble
vous dire : « Je ne m’envoie pas en l’air avec un pithécanthrope

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de ton espèce ! » Petites lunettes sur le nez, tailleur fushia, bas
noir et escarpins assortis. D’une élégance froide et distante.
C’était bien le genre de chieuse que je redoutais et en plus affublée
d’un prénom qui fleurait bon la susceptibilité à fleur de
peau. Le moindre faux pas et ce genre de femelle vous qualifie
de macho-facho-raciste ! Autrement dit, toute critique qui lui
est adressée ou simplement un sous-entendu vous condamnent
pour harcèlement sexuel, propos sexistes et racistes, etc. etc. !
J’avoue que je me suis promis à ce moment précis de ne pas la
rater si l’occasion se présentait. De mon point de vue elle n’avait
pas sa place ici et j’allais faire en sorte qu’elle l’apprenne très
vite.

J’ai du lui lancer des regards qui trahissaient mes vilaines
pensées car son regard méprisant s’est teinté de crainte. En tout
cas, elle s’est arrangée pour m’éviter autant que possible.

Il y avait aussi cette espèce de curé manqué de Luc. Petit
monsieur, mince, délicat et sanglé dans ses bonnes manières
modèle vieille France qui vous renvoie sans un mot de trop à
votre étable. Bonne présentation mais franc comme un âne qui
recule ! Jetant des regards insistant sur les courbes de mademoiselle
Aïcha tout en ne manquant aucune occasion de parler
de son épouse et de ses enfants … Mon expérience m’a fait renifler
le faux cul qui nous jouerait la grande tirade de la morale et
de la loi lorsque viendrait le moment de montrer de quoi il est
capable ! Vous voyez ce que je veux dire ?

Le dénommé Simon était très effacé, trop ! Pas un chef ça !
Ou alors il le cachait bien !

Thomas et Mathieu m’ont rapidement fait bonne impression.
Poignées de mains franches et fermes. Pas des paquets de
saucisses molles que l’on vous tend d’un air dégoûté ! Le regard
direct. Un langage net, sans ces foutus adverbes que les managers
et politiciens à la mode glissent dans leur propos comme

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autant de portes de voiles pudiques dont ils s’empressent
d’affubler les mots simples et forts.

Jean-Baptiste nous a fait un excellent numéro de guide
touristique. Nous avons bu un verre avant de nous séparer. De
retour dans ma chambre, j’ai ouvert le paquet cadeau. C’était le
dernier bouquin d’Emmanuel. Je l’avais déjà lu. »

* * *

JEAN-BAPTISTE

« Je partage mon existence entre le centre et la communauté
où vit ma famille.

Lorsqu’un séminaire est programmé, je viens sur place une
semaine à l’avance pour tout préparer.

J’utilise le break de l’association pour transporter aisément
le matériel indispensable.

En dehors de ces périodes, la garde du château est confiée à
l’homme d’entretien qui est à la fois notre gardien et jardinier. Il
est logé dans l’un des deux appartements.

Nous organisons, en moyenne, un séminaire par mois sauf
durant l’été pour permettre les visites des touristes.

Je suis donc arrivé à la Grande Combe accompagné de
Blandine. Elle m’a aidé à effectuer les tâches de préparation et
également à divers petits travaux domestiques. Emmanuel et
moi avions décidés de la faire intervenir au cours d’une des pha

– 20 –


ses du séminaire. Jusqu'à présent, nous faisions appel à sa soeur
aînée, Blanche ou à une autre jeune fille de notre communauté.

Ma fonction est double. Je m’occupe de l’administration et
du secrétariat du centre et j’assiste Emmanuel pour certains
aspects logistiques liés au bon déroulement des sessions.
J’assure, notamment, l’accueil des participants.

Le jour de leur arrivée j’étais donc à mon poste. J’avais fait
préparer les chambres et déposer dans chacune d’elles l’ouvrage
d’Emmanuel.

Le premier soir s’est déroulé normalement. Il est d’usage
que cette première soirée se passe très calmement. Les invités
ne se connaissent pas et sont généralement sur leurs gardes
compte tenu du caractère bien particulier du séminaire auquel
ils sont invités.

Comme d’habitude, je fais visiter le château après le dîner.
C’est une démarche qui est généralement appréciée.

Un dernier mot pour être tout à fait complet : J’occupe le
second appartement situé à l’étage dans l’aile sud. »

* * *

LUC

« Tout d’abord, je tiens à déplorer les propos excessifs et
injustes de Pierre à mon encontre ainsi qu’à l’égard de notre
collègue Aïcha. Si vous le permettez, je vais dérouler dans le détail
le fil de mon emploi du temps tout au long de la journée qui
a précédé le séminaire proprement dit et les événements auxquels
il a été fait allusion tout à l’heure.

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Je vous prie de m’excuser par avance si mon exposé vous
semble un peu long mais il m’apparaît important de bien tout
rappeler dans le détail.

J’avais choisi de prendre le dernier autorail du soir pour
me rendre de la gare principale où j’étais descendu deux heures
plus tôt du train rapide en provenance de Paris jusqu'à la station
la plus proche du centre.

Je connais un peu cette région. J’y ai passé mes vacances
d’été et d’hiver durant de nombreuses années.

J’aime ce pays au relief tourmenté et au climat souvent difficile
à supporter pour qui n’est pas habitué. Les fortes températures
d’été alternent avec les froids mordants des arrières saisons
et de l’hiver.

J’appréciais d’y revenir, bien que ce fût pour un séminaire
qui me priverait de la possibilité de profiter de la campagne.
Dans ce type de stage, nous restons enfermés une grande partie
de la journée.

L’autorail était presque vide. Une jeune femme brune occupait
avec moi le compartiment de première classe.

Un couple de personnes âgées et trois jeunes se contentaient
des secondes classes.

Ce n’était pas mon premier stage ou séminaire depuis que
je suis entré, il y a maintenant dix sept ans, dans cette entreprise.
Au début, c’était pour moi une occasion de sortir du bureau,
de voir d’autres lieux et d’autres visages. C’était un peu des
vacances studieuses offertes par l’employeur. Certaines sessions
au contenu technique me semblaient utiles sinon nécessaires
pour m’adapter à l’évolution des méthodes et des outils.

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D’autres avaient un contenu moins structuré. Elles étaient plus
fumeuses, sans objectifs très précis mais, au fil du temps, j’ai
compris que c’était ces formations-là qui étaient les plus importantes
pour la direction de l’entreprise. Discrètement, petit à
petit, se distillent les nouvelles modes, les nouveaux concepts
idéologiques, les inflexions apparemment anodines du vocabulaire
de la communication interne.

J’ai pris conscience, au fur et à mesure, du rôle déterminant
de la communication d’entreprise en ce qu’elle comporte
de potentialités de formation et d’évolution des idées. Elle impose
progressivement, par son contenu et sa forme, un infléchissement
profond des comportements et des discours. Le rôle
des consultants d’entreprise est devenu peu à peu capital. Ils
apportent une ingénierie sophistiquée de communication sous
toutes ses formes au service du contenu politique du message de
la direction de l’entreprise.

J’ai observé que certains consultants, en étroite collaboration
avec les dirigeants, ne se contentent plus de fournir la prestation
de services en matière d’outils mais interviennent en profondeur
sur les contenus. Peu à peu, la communication classique
d’entreprise est habilement imbriquée dans un salmigondis
pseudo philosophique ou religieux, utilisant un langage à référence
mystico-militaire. On ne parle plus, désormais, que de
stratégie, de tactique, de cible, mais aussi de valeur, d’éthique…
Tout cela me paraît fort dangereux pour des individus moralement
fragilisés par une culture essentiellement technique, le
recours fréquent à lecture rapide et la reconnaissance de la suprématie
de l’action sur la réflexion. À défaut d’une solide base
morale, qu’elle soit d’ordre philosophique ou religieux et d’une
formation privilégiant l’esprit critique, ce type de cabinets spécialisés
au service du fast-food gestionnaire et communicationnel
peut avoir des effets dévastateurs. En outre, je pense que le
zapping managérial induit par la valse des dirigeants et des gourous
a pour effet de placer les cadres d’entreprises dans un état

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permanent d’incertitude et d’instabilité propice à la tentation de
s’arrimer à n’importe quelle idéologie susceptible de promettre
l’épanouissement personnel tout en accroissant l’efficacité collective.

J’ai néanmoins répondu favorablement à la proposition qui
m’était faite de participer à ce séminaire tout en me préparant à
affronter un nouveau prophète du bonheur entrepreneurial.

J’étais donc sur mes gardes.

Mes pensées m’ont accompagné jusqu'à la sortie de la petite
gare.

J’ai hélé l’un des rares taxis en attente sur la place de la
gare. Devant moi, la femme brune est montée également dans
un taxi.

J’ai indiqué la destination au chauffeur qui m’a fait quelques
remarques sur le temps avant de conduire silencieusement.
J’étais ravi d’avoir un conducteur peu bavard. Je redoute
les longs commentaires sportifs ou les digressions politiques du
style « café du commerce. » Le silence me permet de laisser filer
mes pensées faute de pouvoir profiter du paysage qui était plongé
dans une obscurité presque totale. Le faisceau des phares
balayait la petite route sinueuse qui se mit progressivement à
monter.

Le chauffeur a branché l’autoradio qui a laissé filtrer en
sourdine des chansons françaises avant de devenir inaudible.
Les émissions ne sont pas aisément captables dans cette région
au relief tourmenté et faiblement peuplée. Le conducteur s’est
résolu à éteindre le poste.

L’auto a abandonné l’asphalte et a tressauté doucement sur
des pavés après avoir franchi un portail grand ouvert. J’ai aper

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çu, droit devant nous, à une centaine de mètres des fenêtres
éclairées au milieu d’une masse sombre. C’était le château de la
Grande Combe.

Le chauffeur a fait demi-tour et m’a déposé devant le porche
que j’ai franchi à pied. J’ai tourné sur ma gauche pour me
diriger vers une grande porte vitrée de laquelle jaillissait une
vive lumière.

Une douce chaleur m’a souhaité la bienvenue, bientôt suivie
d’un homme d’un certain âge, vêtu d’un pantalon de sport et
d’un pull à col roulé.

Il m’a salué en se présentant comme étant le directeur du
centre. C’était Jean-Baptiste. Nous avons échangé quelques
mots de politesse avant qu’il ne me donne la clé de ma chambre
en m’invitant à rejoindre dans la bibliothèque les personnes
déjà arrivées.

Il a précisé que je n’étais pas le dernier et qu’il attendait
encore deux inscrits qui allaient arriver un peu plus tard car ils
avaient manqué leur train.

J’ai gravi l’escalier en colimaçon logé dans une tour d’angle
et qui débouche sur une plate-forme donnant sur deux portes en
bois qui ouvrent sur deux ailes du château. Je me suis dirigé
vers ma chambre qui était située au fond du couloir près d’une
autre tour d’angle dont l’accès est, lui aussi, gardé par une porte
en bois sombre surmontée d’un linteau de pierre de style gothique
sur le modèle, mais en plus réduit, de celui du porche de
l’entrée principale.

Un bruit discret de chute d’eau provenait d’une des chambres.
J’ai aussitôt songé, mais je ne sais trop pourquoi, qu’il
s’agissait de la femme brune aperçue un peu plus tôt à la sortie
de la gare. Les femmes aiment bien se refaire une beauté au

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terme d’un voyage et avant de paraître en public, me suis-je dis
mentalement.

J’ai ouvert la porte de ma chambre. La lampe de chevet posée
sur la table de nuit était déjà allumée. Un petit paquet était
posé sur le lit à rouleaux blotti dans un angle.

J’ai pensé qu’il s’agissait de l’inévitable cadeau de bienvenue
offert en ce genre de circonstances par le Centre d’accueil
ou par l’employeur.

J’ai décidé d’attendre l’heure du coucher pour l’ouvrir.

J’ai accompli ensuite les gestes habituels en semblable occasion
: Poser mon attaché case sur la petite table en bois et en
sortir un livre que je me suis empressé de déposer sur la table
de nuit, puis ouvrir ma valise afin d’en extraire la trousse de
toilette. J’agis toujours ainsi lorsque je suis en déplacement.
C’est comme l’accomplissement d’un rite d’appropriation de
l’espace.

La salle de bains n’était pas très grande mais bien équipée.

Les murs de la chambre étaient d’un blanc immaculé. Aucune
reproduction, aucun miroir n’y étaient suspendus, rien.
Une grande et haute armoire en bois à deux portes m’invitait à y
déposer mes vêtements mais j’ai décliné l’offre, préférant
m’occuper de cela après le dîner.

J’ai constaté sans étonnement l’absence de téléphone et de
téléviseur.

J’ai ouvert la fenêtre, une bourrasque froide et humide m’a
giflé et j’ai aussitôt repoussé les battants et tiré le rideau.

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Lorsque j’ai regagné la galerie pour me rendre au salon j’ai
eu le temps d’apercevoir la silhouette d’une femme moulée dans
un tailleur mauve. Elle a disparu au bout du couloir. Le claquement
régulier de ses talons sur les marches de pierre m’a guidé.

Dans salon-bibliothèque, quelques personnes étaient debout
près d’une table sur laquelle on avait disposé des mises en
bouche, des verres, des bouteilles d’apéritifs et de jus de fruit.

La femme brune au teint mat et de taille moyenne était là.
Elle était le seul élément féminin du groupe. Son visage ovale et
ses grands yeux noirs me rappelèrent le portrait d’une jeune fille
crétoise que j’avais admiré au musée d’Héraklion en Crète quelques
années auparavant. Je crois me souvenir que cette jeune
personne, peut-être une prêtresse ou une déesse, avait été baptisée
« la Parisienne. »

Ces messieurs, eux, se comportaient comme la plupart des
hommes en déplacement. Les discussions portaient sur les derniers
résultats en championnat de France de football.

J’ai serré des mains en prononçant rapidement mon prénom.

Jean-Baptiste nous a alors proposé un choix de boissons
puis, lorsque nous eûmes vidé nos verres, il nous a conviés à
prendre place autour de la table dressée dans la salle à manger.
Il nous a précisé que notre animateur, Emmanuel, nous accueillerait
en séance d’ouverture demain, en salle de réunion à neuf
heures.

Le repas s’est déroulé sans événements ni propos dignes
d’être rapportés.

Les deux retardataires nous ont rejoints avant le service du
plat principal.

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Le dessert achevé, notre hôte nous a proposés de
l’accompagner pour une visite des lieux. Nous avons acquiescé
et l’avons suivi.

Je me souviens que la salle où nous avons dîné était surmontée
d’un plafond à la française orné de scènes champêtres à
la manière italienne du 15e siècle. D’élégantes peintures parcouraient
les lambris. Les murs étaient en pierres apparentes. Deux
grandes tapisseries représentant des scènes de combat inspirées
de la mythologie se faisaient face de part et d’autre de
l’immense table de style Charles VIII sur laquelle les reliefs de
notre repas semblaient attendre notre départ afin de se retirer.

Une cheminée au manteau surmonté d’armoiries était encadrée
de deux portes aux chambranles de style gothique. Jean-
Baptiste se révéla être un excellent guide. Il aimait visiblement
ce lieu.

Il nous a expliqué que le château originel était une place
forte féodale. À la fin du 15e siècle, le seigneur des lieux avait été
ambassadeur de Charles VIII puis de Louis XII. Il avait rapporté
des guerres d’Italie le goût des demeures agréables.

À son retour en France il eut le désir comme beaucoup de
ses compagnons d’armes de transformer son austère refuge en
une résidence plus agréable. Le corps principal d’habitation et
les pièces annexes prirent la place de l’ancienne enceinte sur
trois côtés. La hauteur du quatrième mur d’enceinte faisant face
au bâtiment fut réduite afin de dégager la perspective. Trois des
quatre tours d’angle furent surmontées d’une charpente en poivrière
et percées de petites ouvertures afin d’éclairer les escaliers
et les paliers. Le donjon central fut arasé. Seul le puits originel
est demeuré.

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Les travaux s’étalèrent sur de longues années et les styles
gothique et renaissance se côtoyèrent harmonieusement.

Jean-Baptiste nous a précisé que le seigneur Thibaud aurait
rencontré à Naples des membres d’une communauté plus
ou moins ésotérique dont les premiers membres venaient du
Moyen-Orient à l’époque de l’empire romain. Il aurait été séduit
par leur enseignement et aurait formé des adeptes à son retour
d’Italie. En tout cas, ce qui semble avéré est sa disgrâce quelques
années avant sa mort.

Attentif au commentaire de notre mentor, nous avons quitté
le salon et atteint la galerie située à l’étage. Des peintures
peintes à fresque parcourent les murs, représentant l’Enfer et le
Paradis, les élus et les bannis et surtout deux monstres.

Le premier a l’allure d’une louve famélique aux côtes saillantes
et aux mamelles vides et pendantes. L’animal fabuleux
est appelé Chiche Face. Sa maigreur, nous expliqua Jean-
Baptiste provient du fait qu’elle ne se nourrit que des femmes
fidèles.

La seconde bête monstrueuse est grasse et peine à dévorer
un grand nombre de femmes, très jeunes me semble-t-il, nues et
allongées près d’elle. C’est la Bigorne qui se repaît de femmes
infidèles.

À son retour d’Italie, Thibaud découvrit son infortune et fit
représenter ces fables misogynes.

Paul demanda quel fut le sort de l’épouse infidèle.

Pour toute réponse, Jean-Baptiste nous a invités à le suivre.

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Nous avons parcouru la galerie, emprunté l’escalier dans
une des tours et atteint le rez-de-chaussée. Après avoir traversé
la cour intérieure du château nous avons pénétré dans la chapelle.

Jean-Baptiste nous a fait approcher du mur situé à l’opposé
de l’autel et nous a montré un orifice de moins d’un mètre de
large, fermé de solides barreaux. Voilà, nous a-t-il dit, le soupirail
par lequel les prisonniers du château pouvaient assister à la
messe. Il constitue l’unique passage de lumière et d’air pour le
cachot dont l’accès est situé sous la chapelle à côté d’une cave.
La porte d’accès à ces deux pièces se dissimule derrière l’autel.
C’est dans cette cellule que l’infortunée et infidèle épouse a passé
plusieurs années avant d’y mourir complètement folle. La
rumeur du temps a fait courir des bruits inquiétants concernant
le comte. Pour se venger de l’infidélité de sa femme il aurait pratiqué,
mais cela est-il exact ? des sortes de cérémonies sacrificielles
en ce lieu sous les yeux de son épouse. Y a-t-il un lien entre
ces rumeurs et la disgrâce royale ? Mystère.

Jean-Baptiste ajouta malicieusement qu’après sa mort, son
âme ne trouva point de repos et que son spectre continue de
hanter le château. Certains ont juré avoir aperçu une forme revêtue
d’une longue robe rouge parcourant les galeries et les salles.
D’autres vont jusqu'à affirmer que ce fantôme se livre à des
messes noires dans la chapelle. On aurait aperçu, en pleine nuit,
de la lumière dans la chapelle à une époque où l’édifice était
vide et inoccupé. Jean-Baptiste affirma en riant que
l’imagination humaine est sans borne et que les gens sont toujours
friands de légendes.

Le plafond en bois de la petite chapelle soutient une mezzanine
de forme circulaire laissant apparaître en son centre la
charpente du toit de la tour.

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Notre guide nous a expliqué que cette galerie circulaire
était utilisée par le seigneur des lieux comme une loge lui permettant
d’assister aux offices sans avoir à se mêler aux serviteurs.
Une porte dérobée permet d’y accéder depuis une chambre.

Notre visite s’est terminée à la bibliothèque. Parmi les ouvrages,
j’ai remarqué l’édition originale et complète des Fables
de la Fontaine ainsi que de l’Encyclopédie. Les autres livres
étaient consacrés essentiellement à l’histoire, à l’art militaire et
à l’agriculture. Il y avait également quelques auteurs grecs et
latins. J’ai remarqué des ouvrages plus récents, certains relatifs
à la psychologie, à la sociologie, à la religion et aux sciences ésotériques.

Nous avons remercié notre hôte et avons regagné nos
chambres peu avant minuit.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner pris au salon,
j’ai parcouru à pied les allées du parc. L’air était froid et vivifiant.
Le ciel s’était dégagé. »

* * *

AÏCHA

« J’ai quitté Paris en milieu de matinée. Un taxi m’a
conduit à la gare de Lyon. Je n’aime pas emprunter les transports
en commun. Nous sommes serrés les uns contre les autres.
Je déteste le mélange de parfums bon marché et de sueur.
Je ne supporte pas cette promiscuité contrainte, les corps qui
s’appuient contre moi, les haleines sur mon visage. Je n’ai pas

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trop songé au séminaire durant le voyage. J’ai emporté avec moi
l’ouvrage que je suis en train de lire : Belle du seigneur.

J’ai déjeuné au buffet de la gare dès ma descente du train,
ce qui m’a permit d’attendre sans trop d’impatience ma correspondance.
Je me rappelle avoir fait un tour à pied dans le quartier
proche de la gare.

Le trajet en autorail n’a pas été très long. Je n’ai pas prêté
attention aux autres passagers qui occupaient le wagon. Lorsque
je voyage seule je préfère paraître occupée afin de dissuader
d’éventuels importuns.

J’avais retenu un taxi pour me conduire au centre car je redoutais
de ne pas en trouver à mon arrivée. J’avais lu sur un
guide que l’autorail faisait halte dans une petite bourgade. Je ne
connais pas du tout la région.

J’ai ressenti comme une légère bouffée d’angoisse en arrivant.
Peut-être était-ce l’accouplement inquiétant de l’obscurité
et des murailles ? J’ai été accueilli aimablement par Jean-
Baptiste qui, toutefois, a semblé surpris de me voir. Il m’a
conduit jusqu'à ma chambre. Une très jeune fille était à ses côtés.
Elle était blonde avec de grands yeux bleus, à la peau très
blanche et certainement très douce. Il se dégageait d’elle quelque
chose de curieux, dérangeant, comme un parfum
d’innocence frelatée. Ce n’est que le soir, en me couchant, que
cette curieuse sensation m’est revenue à l’esprit. Peut-être est-
ce parce qu’elle était vêtue comme une petite fille, jupe courte et
ample, chemisier blanc. Elle était légèrement maquillée. Cela ne
m’avait pas frappé sur l’instant. Je me suis souvenu qu’elle avait
les yeux soulignés de noirs et les lèvres trop rouges. Elle m’a
aidé à porter ma valise. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de
Blandine.

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J’ai rangé mes affaires. J’ai entendu des pas dans la galerie
et le claquement d’une porte. J’ai songé qu’il s’agissait probablement
d’un de mes futurs collègues de stage.

J’ai pris un bain. J’ai toujours l’impression d’être sale après
avoir voyagé. On transpire. Il y a la poussière, les odeurs qui
collent aux cheveux. J'ai ouvert le petit paquet cadeau posé sur
ma table de nuit. C’était un livre au format de poche avec une
jaquette de couleur verte. Son titre était Énergie vitale et
culture. J’ai noté la mention de deux éditeurs, l’un en Suisse et
l’autre au Canada. Son auteur n’est autre qu’Emmanuel. J’ai
glissé l’ouvrage dans ma valise.

Je me suis ensuite rendue au rez-de-chaussée où se trouvaient
déjà deux ou trois hommes. Celui qui s’est présenté sous
le nom de Pierre portait un costume bleu nuit de bonne coupe.
Sa cravate, par contre, dénotait une mauvaise maîtrise du bon
goût. Elle était bariolée avec, en surimpression, des personnages
de Disney. Il m’a fait une impression désagréable. L’instinct féminin
? Il avait la carrure d’un sportif. Cheveux châtains coupés
court et de petits yeux d’un bleu métallique, froids et cruels. Je
l’ai vu de suite comme un dominateur plutôt qu’un séducteur. Il
n’a rien fait, du reste, pour me séduire. Au contraire ! Il m’a
déshabillé du regard comme un maquignon qui évalue un animal.
Il y avait dans son regard de la brutalité et de la convoitise
mêlées au mépris. J’ai senti en lui un ennemi mais je ne peux
pas dire exactement pourquoi. Tout cela est très… Comment
dire ?… Très animal. Les sentiments produisent des odeurs. Les
animaux les captent bien. Nous les humains, nous avons asservi
depuis longtemps nos sens à notre raison. C’est bien dommage
car les sens ne trompent pas. Je crois que les femmes sont plus
sensibles que les hommes qui n’ont conservé de l’animalité que
la brutalité. Ils sont moins subtils. Ils ne croient que ce qu’ils
voient, touchent ou entendent. Ils ne sont pas sensibles à
l’invisible. Une femme ressent très bien l’atmosphère qui
l’entoure.

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Pierre a rapidement sympathisé avec son voisin de table,
Thomas. C’est un ancien militaire je crois. Il ne m’a pas plu. Ils
étaient semblables.

Simon est venu me parler, ainsi que Luc.

Après le repas nous avons visité le château. Je me rappelle
quelques plaisanteries de mauvais goût de Pierre et Thomas
notamment lorsque Jean-Baptiste nous a commenté la signification
des peintures représentant des monstres se nourrissant
de femmes fidèles ou infidèles. Comme quoi, en toute époque, le
machisme a régné en maître dans la société.

J’ai regagné ma chambre où j’ai lu un moment avant de
m’endormir.

J’ai retrouvé mes collègues le lendemain matin au salon
pour le petit déjeuner avant la première réunion du séminaire. »

* * *

BLANDINE

« Mon père s’occupe d’un centre qui accueille des hommes
et des femmes qui apprennent à être des chefs. Il est assisté
d’une jeune fille de notre communauté. Il m’a demandé, pour la
première fois, de l’accompagner.

J'ai accepté avec plaisir car c’était pour moi l’occasion de
sortir du village et de voir autre chose.

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Je l’ai aidé à la préparation des chambres et du salon. Le
soir où les invités sont arrivés, Emmanuel m’a demandé de me
maquiller et a désiré que je vienne passer la soirée en sa compagnie
car il avait besoin de moi pendant la réunion. Il voulait me
préparer. Il m’a affirmé qu’il allait faire de moi une très belle et
très bonne actrice pour jouer dans une sorte de pièce de théâtre
qu’il a écrite afin de former des élèves adultes. Il m’a recommandé
de lui faire confiance car il s’agissait, m’a-t-il dit, d’un
rôle difficile à jouer tout en ajoutant qu’il ne doutait pas de mes
qualités. Lorsque je me suis réveillée le lendemain matin j’étais
dans son lit. C’est drôle, je ne me souviens pas de la fin de la
soirée. »

* * *

SIMON

« Je suis venu à la Grande Combe sans aucune idée préconçue
au sujet du séminaire. Je sais qu’il est d’usage dans les
grandes entreprises de soumettre l’encadrement à des sessions
de formation destinées à les préparer à l’animation des équipes
ou à la conduite de réunions. J’ai déjà entendu des tas de rumeurs
plus ou moins extravagantes au sujet de la nature de certains
stages. Je n’ignore pas que parmi l’ensemble des consultants,
se glissent quelques charlatans et escrocs mais je pense –
enfin, j’ai pensé jusqu'à présent – que c’est à l’entreprise cliente
de bien choisir et de dépenser son argent à bon escient.

Je crois qu’il convient de participer à ce type de session
dans un esprit de récréation. Il faut prendre du recul et ne pas
trop s’investir personnellement. Ce sont souvent des jeux de
rôle et il faut en rester là sans se prendre au sérieux au point de
s’insulter ou de se fâcher comme cela se produit parfois. Les

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consultants jouent souvent l’avocat du diable afin de provoquer
des tensions et d’obliger les cadres bien lisses que nous sommes
à franchir les limites des bonnes manières.

Je suis donc arrivé très décontracté. Le premier contact a
été d’une grande banalité. Le site est très agréable et propice à
l’oubli du quotidien. Mes collègues m’ont semblé être dans la
moyenne des individus rencontrés dans ce genre de situation.
On fait connaissance en parlant de sujets assez neutres comme
le sport, les vacances, la gastronomie, le travail… Cela permet de
passer correctement une première soirée. Celle-ci a été agrémentée
d’une visite des lieux tout à fait sympathique. Ce fut une
bonne initiative de Jean-Baptiste.

Je n’ai pas été surpris de ne pas rencontrer notre animateur
dès le premier soir.

J’ai regretté qu’il n’y ait qu’une seule femme dans notre
groupe en songeant que cela pouvait déséquilibrer les relations.
Une femme seule peut faire l’objet d’attentions trop marquées
ou bien elle peut être rejetée d’une façon ou d’une autre de la
collectivité. Sa présence dans un tel groupe génère souvent une
attention un peu appuyée de la part des hommes. Le naturel et
la spontanéité cèdent la place à des attitudes quelque peu artificielles.
J’ai pensé qu’il eut été plus judicieux de composer un
groupe mieux équilibré, moitié-moitié ou homogène. Cette remarque
ne m’a pas occupé l’esprit bien longtemps. Je me suis
mêlé aux conversations en essayant d’y associer Aïcha, mais
sans vouloir paraître trop empressé à son égard. D’une part, elle
ne correspond pas à mon type de femme et, d’autre part, je
n’avais nullement l’intention de flirter à l’occasion de ce séminaire.
Ce genre d’attitude crée un état d’esprit épouvantable au
sein de l’équipe. Enfin, j’aime ma femme et je lui suis fidèle.
Nous nous faisons confiance mutuellement. »

* * *

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THOMAS

« Au début, lorsque mon employeur m’a informé que je devrais
participer à un séminaire de management, j’ai pensé que
c’était une manière de sacrifier à la mode. Après tout il existe
des tas de façons de claquer du fric ! Il y en a, toutefois, de plus
agréables ! Le jeu, les femmes… Je me suis dit que les employeurs
doivent trouver plaisant de refiler du pognon à des
margoulins qui débitent l’art de la guerre à la sauce Coca-Cola
pour vous apprendre à être chef alors qu’ils sont devenus
conseillers à défaut d’avoir les qualités du dirigeant. Bref ! Vous
connaissez la phrase de je ne sais plus qui : « Si tu sais faire, tu
fais, si tu ne sais pas, tu enseignes… ou tu conseilles »…

C’est pareil !

Enfin, moi je suis un militaire ! L’ordre est donné.
J’exécute ! Je suis arrivé à la Grande Combe avec un peu de retard.
L’heure de l’apéritif était déjà passée.

J’ai pris une chaise restée vide autour de la table. Mon voisin
s’est présenté. C’était Pierre. Nous avons très vite sympathisé.
Nous possédons, je crois, le même tempérament. Nous
sommes des hommes d’action ! Sauf que Pierre est tout de
même un peu plus intello que moi, mais sa cervelle n’est pas
embuée par les prêchis prêchas de notre société de bonnes
femmes. Vous trouvez pas, vous, que la société se féminise ? On
appelle ça le raffinement, les bonnes manières, le respect de ceci
ou de cela. C’est, paraît-il, la société moderne ! Tu parles ! C’est
pas nouveau ! Il suffit de jeter un coup d’oeil dans le rétroviseur
de l’histoire pour comprendre que la décadence de toute société
est liée à la féminisation de la pensée, du discours, des compor

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tements. C’est simple ! Pour moi, il y a la société de ceux qui
conduisent et celle de ceux qui se font guider. Les actifs et les
passifs, quoi ! Non ? Vous semblez contrarié ? C’est pourtant
comme çà ! Et puis… On n’a pas choisi nos rôles dans cette histoire
! Si vous n’êtes pas satisfait du résultat, faut vous en prendre
à vous-même !

Bref ! Je m’attendais à une société raffinée. J’ai pas été déçu,
sauf que j’ai apprécié la présence et le rôle de Pierre. J’ai
également aimé la personnalité simple et virile de Jean-
Baptiste.

Je déborde peut-être un peu de la première soirée ? Bon,
d’accord ! Nous y reviendrons dans un moment. Après la visite
du centre, donc, j’ai bavardé un peu avec Pierre et Jean-Baptiste
autour d’un alcool puis dodo ! »

* * *

MATHIEU

« J’ai trouvé assez logique que mon entreprise me demande
de participer à une sorte de brainstorming en séminaire
afin d’être tout à fait prêt à piloter un gros projet d’équipement
en Afrique.

Ce type de session n’est pas tout à fait ma tasse de thé mais
cela constitue une étape incontournable dans les processus de
formation des cadres dirigeants. En outre, la courte durée n’est
pas pénalisante.

Je suis arrivé en retard. J’ai fait la dernière partie du trajet
en compagnie de Thomas. Nous n’avons pas vu passer le temps.

– 38 –


Il a évoqué ses souvenirs de militaire et moi je lui ai parlé de
l’Afrique. Nous avons bourlingués dans les mêmes régions. Cela
crée des liens et donne rapidement un sentiment d’anciens
combattants.

Je n’ai pas de souvenirs très marqués de ma première soirée
au château.

Je me rappelle avoir tenté de plaisanter un peu avec ma
voisine mais elle m’a fait comprendre qu’elle n’appréciait pas
mon humour et s’est arrangée pour ne parler qu’à Luc et Simon.

Je me suis donc joint aux conversations de Pierre et Thomas.

J’ai senti que, d’ores et déjà, deux groupes distincts se formaient.
Cela n’est pas exceptionnel mais j’ai pensé que
l’animateur aurait du mal à casser cette structure en cours de
formation. Difficile de créer une dynamique de groupe dès lors
que se forment, au préalable, des associations spontanées, des
affinités ou des oppositions. »

* * *

– « Après ces préliminaires, pouvez-vous me dire ce qui
s’est passé au cours de la première journée du séminaire ?
Il me semble, Emmanuel, que tu as procédé d’abord à un
tour de table puis que tu as demandé aux participants de se livrer
à des exercices d’entraînement. Peux-tu-m’en parler ? »

– 39 –


CHAPITRE 2
ENTRAÎNEMENT

EMMANUEL

« Avant d’accueillir les stagiaires j’ai pour habitude de me
recueillir seul, un long moment.

Je garde cette attitude de méditation à l’arrivée des participants.
Cela les déconcerte et les incite à se concentrer et à entrer,
malgré eux, en un état favorable à la réception de ma parole.
J’attends sans aucune impatience que le groupe soit devenu
totalement calme et silencieux.

Le fait que la rencontre ait lieu dans un espace très dépouillé
favorise le travail d’apaisement et d’introspection. Pas de
photos ou de tableaux suspendus aux murs qui pourraient distraire
l’oeil et l’esprit. Pas d’outils pédagogiques ou de meubles,
rien que les individus et les siéges sur lesquels ils sont assis.

Lorsque j’estime que le moment est venu, je prends la parole
pour exposer très brièvement la règle du jeu.

En fait, le tour de table de présentation auquel chacun est
soumis constitue le premier exercice d’entraînement du sémi

– 40 –


naire. Je laisse chaque stagiaire se présenter comme il le souhaite.
Le mode de présentation adopté n’est jamais neutre. C’est
une phase de pure communication. Chacun n’informe qu'assez
imparfaitement l’autre. L’individu communique sur ce qui lui
semble le plus valorisant ou le plus adapté aux circonstances. Il
entre rarement dans le domaine personnel. Il se contente de
donner son nom et son prénom, son âge, sa profession et, parfois,
il indique sa situation matrimoniale. Cela ne va guère plus
loin. Pudeur, réserve, méfiance, bonnes manières…

Mon rôle est donc, dans une seconde étape, de ré-
interroger les présentations individuelles et de forcer, autant
que possible, les personnes à aller plus loin dans leur exposé où
à s’expliquer sur les raisons qui les contraignent à demeurer
dans un champ de communication très superficiel, à ne pas se
livrer davantage. Cela provoque presque toujours des réactions,
parfois vives, de la part de certains. C’est très intéressant.

Je détecte très vite celles et ceux qui se protègent, qui se
barricadent derrière un discours impersonnel. Ils viennent au
séminaire pour apprendre à mieux travailler en équipe et donc à
mieux partager et en même temps ils sont décidés à ne pas se
découvrir. Ce sont des tricheurs. Je dois les débusquer, démonter
leur stratégie et les amener à jouer franc jeu, à respecter à
fond l’engagement pris. C’est un des objectifs importants de la
session. On ne peut pas avoir à la fois un pied dedans et un pied
dehors, être solidaire du groupe quand tout va bien et s’en extraire
aux moments difficiles.

J’ai très vite remarqué qu’Aïcha était déterminée à
s’enfermer dans une carapace… Pour plusieurs raisons
j’imagine, mais celle qui me paraissait la plus vraisemblable est
qu’elle était la seule femme.

Elle ne peut pas vouloir, à l’égal de ses collègues hommes,
prétendre exercer des responsabilités importantes au sein d’une

– 41 –


entreprise et dans le même temps exhiber, d’une certaine façon,
son statut de femme pour se soustraire aux obligations des
membres du groupe auquel elle appartient.

Ses réticences à parler d’elle autrement qu’en présentant
un banal CV m’ont incité à la pousser dans ses retranchements.
Je le répète, il ne s’agit pas là d’une manifestation de sadisme de
ma part, mais d’une méthode parfaitement éprouvée pour
contraindre les participants à jouer franchement le jeu avec eux-
mêmes et avec les autres équipiers. Il ne peut pas y avoir une
véritable équipe soudée par un solide esprit de corps si, en son
sein, certains ou certaines ne s’engagent qu’en fonction des événements
ou des humeurs. Il ne peut pas y avoir d’engagement à
géométrie variable !

J’ai été particulièrement attentif au comportement d’Aïcha.
Elle a vécu ce premier exercice de manière désagréable.

Je n’ai pas rencontré de grosses difficultés avec ses collègues.
Il est vrai que le groupe était restreint. Cela facilite souvent
une expression plus libre. »

* * *

LUC

« À neuf heures, je me suis dirigé vers la salle « A » située
au rez-de-chaussée. Personne n’avait encore osé s’introduire
dans la pièce. Lorsque nous avons été au complet, l’un d’entrenous
– je crois que c’est Aïcha – a décidé d’entrer après avoir
doucement frappé à la porte. Personne n’a répondu. Nous avons
poussé la porte et sommes entrés.

– 42 –


La pièce était presque vide de tout mobilier. Il n’y avait que
des chaises disposées en cercle. Sur l’une d’elles, un homme
était assis, immobile, les deux mains posées bien à plat sur ses
cuisses jointes. Son regard fixait le sol. Il semblait ne pas nous
avoir vus ni entendus. Nous avons hésité un instant puis nous
avons avancé et nous nous sommes emparés chacun d’une
chaise. L’individu n’avait toujours pas bougé ni prononcé un
mot. Nous avons échangé des regards interloqués, ironiques,
même, pour certains d’entre-nous. Nous étions décontenancés
et n’osions parler. Un silence enveloppait la salle. Je ne savais
pas où poser les yeux. Nous étions figés, le regard perdu comme
durant la minute de silence que le souvenir d’une tragédie passée
nous aurait imposé.

J’étais bercé par le souffle de nos respirations. Quelques
bruits étouffés de l’activité domestique du château nous parvenaient.

Un pied de chaise grinça sur le parquet. Nous avons tourné
nos regards désapprobateurs vers l’auteur du bruit intempestif,
comme s’il s’était rendu coupable d’un acte inconvenant.

Les minutes s’écoulaient. Mon regard s’est porté vers la fenêtre.
La brume se déchirait lentement aux branches dénudées.
Même les rares oiseaux en cette saison respectaient le silence.

À un moment, le parquet a craqué au-dessus de nos têtes.
C’était peut-être le personnel chargé de faire le ménage dans les
chambres.

Dans un coin du plafond, une fine toile d’araignée dansait
doucement dans l’air chaud s’élevant d’un des radiateurs.

J’ai remarqué l’absence de pendule dans la pièce alors
qu’un coup d’horloge venait de retentir au loin. Près de trente
minutes s’étaient écoulées et nous étions là, immobiles, muets,

– 43 –


épiant un signe, guettant un geste ou un son de celui qui
s’obstinait à se taire.

Certains pliaient leurs jambes, tantôt la gauche sur la
droite et tantôt la droite sur la gauche. D’autres les étiraient devant
eux. Il y avait ceux qui gardaient les bras croisés sur la poitrine
et les pieds ramenés sous leur chaise. Je sais que la manière
dont on occupe l’espace qui nous entoure révèle peu ou
prou notre personnalité. Il y a les conquérants, les envahisseurs,
les mesurés, les repliés sur eux-mêmes… J’étais convaincu que
notre animateur avait commencé à nous jauger. L’un de nous se
mit à faire craquer méthodiquement les articulations de ses
doigts. Bientôt ce claquement a envahi mon esprit au point de
devenir insupportable.

L’homme a fini par redresser la tête, découvrant un large
front, des yeux bleu, un nez fin et droit, bien dessiné. Il m’a paru
doté d’une grande intelligence. Il avait également un air rassurant
mais je ne pouvais pas encore dire en quoi il pouvait inspirer
intelligence et confiance. Il nous a fixé l’un après l’autre. Son
regard allait des pieds à la tête.

Il semblait se livrer à un exercice d’hypnose tant son regard
était pénétrant. J’ai tenté de m’y soustraire tout en sachant que
cette attitude pouvait être interprétée comme un manque de
courage ou de franchise. J’ai alors braqué mon regard sur un
point situé juste au-dessus ou juste au-dessous du sien, comme
les présentateurs à la télévision qui font semblant de regarder
les téléspectateurs droit dans les yeux alors qu’ils sont rivés sur
le prompteur situé légèrement à côté ou au-dessus de l’objectif
de la caméra.

Il portait un pull-over rouge à col roulé, un pantalon de velours
côtelé bleu nuit et des mocassins en cuir noir. Ses chaussettes
me semblèrent être en laine d’Écosse. Il appréciait, à
l’évidence, être à l’aise dans ses vêtements. Ses cheveux encore

– 44 –


noirs cédaient du terrain à une calvitie qui ne manquerait pas
d’être triomphante, pensai-je, satisfait d’échapper ainsi, un
court instant, à l’attraction de cet homme qui semblait capter
toute notre énergie comme les « trous noirs », ces masses de
matière extraordinairement denses, qui piègent la lumière.

– Avez-vous bien dormi ?
J’ai tressailli.

Le timbre de sa voix était d’une tonalité agréable. Une voix
d’orateur, profonde et sonore à la fois. Une voix de séducteur.

Nous lui avons tous répondus, pressés de rompre cet interminable
silence.

– Je vous souhaite une aussi bonne journée que fut votre
nuit. Mon nom est Cohen, Emmanuel Cohen mais vous ne
m’appellerez ni monsieur, ni monsieur Cohen… Mais Emmanuel.
D’accord ? Vous-mêmes vous n’énoncerez que votre prénom.
Nous allons dès à présent nous tutoyer.
“Bien, tout est clair ? Je vous inviterai, tout à l’heure à me
poser des questions si vous en avez, mais pour le moment vous
allez vous présenter et dire ce que vous attendez de ce séminaire.
Faites comme vous voulez. La seule contrainte qui vous
est imposée est la durée. Vous disposez chacun de trois minutes,
pas davantage, d’accord ? Ensuite je vous demanderai de préciser
tel ou tel point de votre présentation. Nous consacrerons à
ce tour de table notre première matinée. Il constitue notre premier
exercice destiné à faire de chacun de vous un maillon d'une
chaîne qui doit être robuste, incassable, qu’elles que soient les
tensions qu’elle ne manquera pas de subir. Au terme de votre
séjour, vous constituerez un groupe soudé autour de votre directeur.
Votre équipe ne sera plus seulement une réunion de brillantes
individualités, que vous êtes sûrement, mais un Être vi

– 45 –


vant qui vous dépasse et auquel vous serez totalement dévoué :
l’équipe de direction. Vous existerez en elle, par elle et pour elle.

“Bon, ça va ? Pas de question ? Allons-y !”

En réalité, il n’attendait pas de nous des questions. Il avait
pris la parole, donc la maîtrise de la réunion. C’était son boulot
et il le faisait bien.

Une nouvelle parenthèse de silence s’est ouverte mais plus
brève que la précédente. Emmanuel a jeté un rapide coup d’oeil
dans son carnet.

Il a commencé le tour de table par Pierre qui s’est présenté
de façon assez classique. Je me souviens qu’il nous a parlé du
Moyen-Orient et de son engagement dans l’armée. Il semblait
avoir gardé un bon souvenir de cette période. Il a parlé de
l’armée comme d’une école du courage et de la solidarité. Par
contre, il a été très discret sur son activité professionnelle qui,
me semble-t-il, l’oblige à se déplacer très souvent à l’étranger.

Mathieu lui a succédé. Il a travaillé en Afrique si mon souvenir
est bon.

Quant à Simon, je ne me rappelle plus ce qu’il a dit au
cours de sa présentation.

Puis ce fut le tour d’Aïcha. Là, je m’en souviens très bien.
Elle était visiblement mal à l’aise. Elle a essayé d’en dire le
moins possible. Bien mal lui en a pris ! Emmanuel n’a eu de
cesse, ensuite, de la traquer jusqu’au moindre détail.

C’est moi qui ai clos l’épreuve. Emmanuel a alors repris la
parole :

– 46 –


– Bon ! nous a-t-il dit avec le doux sourire d’un père patient
et attentif qui aurait pris la peine d’écouter quelques banales
histoires de ses enfants. Pensez-vous que, désormais, vous
vous connaissez ? Voyons par exemple Aïcha… Honneur aux
dames n’est-ce-pas ? Nous savons que tu es née à Paris, que tu
es célibataire et que tu n’as pas d’enfant. Tu es modérément
sportive et plutôt intellectuelle. Je ne sais pas ce qu’en pense
Pierre… ou Mathieu… ou Simon… Mais ce que je sais correspond
à la description d’un être social standard de niveau moyen
supérieur ! Tu t’es présentée comme si tu étais un objet de marketing,
très désincarné, soft… Comme s’il s’agissait d’un service
ou d’un produit ! Pas d’âge, pas d’émotions, pas de famille, pas
de relations, tout est lisse… Désires-tu que nous te regardions
comme un produit de beauté par exemple ? J’ose espérer que tu
n’es pas un ectoplasme !
L’interpellée a tenté de réagir mais Emmanuel ne lui a pas
laissé le temps de rétorquer. Je me rappelle parfaitement son
propos :

– Non, non, Aïcha ! Je te redonnerai la parole tout à
l’heure, promis ! Mais pour l’instant nous allons tenter d’en savoir
un peu plus sur ton compte. D’accord ?
“Tu es parisienne ! Parce que tu es née à Paris ou parce que
tu es domiciliée dans la capitale ? Pourquoi est-ce important
pour toi de commencer ta présentation en nous disant que tu es
parisienne ? Être parisienne est-il un élément fondamental de
ton identité ? Te sens-tu parisienne avant d’être femme, avant
d’être fille d’un père et d’une mère, avant d’être diplômée de
sociologie et d’économie ? Est-ce enfin une manière d’éviter
l’aveu de tes véritables origines ? Il y a tellement peu de parisiens
authentiques, n’est-ce pas !”

– 47 –


Elle était de plus en plus mal à l’aise et avait renoncé à répondre.
Emmanuel s’est tourné vers Simon et lui a demandé
son avis.

Simon a paru embarrassé mais il ne pouvait pas se dérober
:

– Je pense qu’Aïcha étant une femme, elle n’a pas voulu –
comme le font les hommes – donner son âge et qu’elle a indiqué
son lieu de vie ou de naissance sans que cela présente une importance
particulière. Elle aurait pu commencer par sa formation
universitaire.

– Bien ! – reprit Emmanuel – Simon est un homme à la
fois poli et pas compliqué. Il est certainement favorable à
l’égalité entre les hommes et les femmes mais il continue à leur
reconnaître le droit à quelques coquetteries comme celui de
taire pudiquement leur année de naissance. Simon, avoue qu’au
fond de toi si tu concèdes quelques privilèges futiles aux femmes
c’est que tu ne leur reconnais pas les mêmes droits qu’aux
hommes. Non, non, ne protestes pas ! Du reste, regarde tes collègues
qui esquissent le sourire de la complicité masculine.
“Donc, Aïcha, sache que tes collègues ici présents te reconnaissent
des privilèges mais n’en abuse pas, veux-tu ?”

Emmanuel était tout miel.

– Parle-nous un peu plus de toi, de ton parcours de vie !
Tes origines, ta famille, ton domicile, … Que sais-je encore ? Tes
collègues piaffent d’impatience de connaître celle qui va orchestrer
la communication ! Communique donc sur toi Aïcha. Nous
t’écoutons.
Aïcha était sur des braises.

– 48 –


– Je suis née à Paris mais mes parents ne sont pas parisiens.
La famille de mon père était originaire de Jéricho et s’est
réfugiée au Liban en 1948. Du côté de ma mère, la famille était
établie à Jénin et s’est réfugiée à Irbid en Jordanie à la même
époque. Ma mère et sa famille ont quitté Irbid quelques années
plus tard pour Beyrouth. Mon père a obtenu une bourse du gouvernement
français et a pu poursuivre ses études en France. Il a
connu ma mère à Beyrouth au cours d’un de ses séjours dans sa
famille. Étant dans les affaires, mes parents ont eu l’occasion de
vivre en France à de nombreuses reprises. Je suis domicilié à
Paris. J’insiste pour dire que je ne vois pas en quoi ces informations
peuvent présenter un intérêt quelconque dans ce séminaire.
Emmanuel était très calme et lui a répondu d’un ton posé,
presque doux :

– L’intérêt pour ce séminaire est de se présenter aussi complètement
que possible. Cette phase constitue l’étape indispensable
sur le parcours de découverte réciproque que nous devons
effectuer afin de réaliser une véritable équipe de travail. Je ne
pense pas que l’exposé de tes origines puisse te gêner. Il est très
important que chacun se connaisse bien, assume son identité et
exige la même transparence de la part des autres membres du
groupe. Peux-tu nous dire ton âge à présent ?
– J’ai trente deux ans. Je dois dire que c’est la première
fois que je subis un tel interrogatoire en guise de tour de table !
C’est très désagréable !
– Il n’y a aucune raison à cela ! Tu dois dominer tes fausses
pudeurs ou tes coquetteries et te dévoiler complètement au
cours de notre séminaire. C’est un travail personnel indispensable.
Dernières questions personnelles, Aïcha : As-tu des frères et
soeurs ?
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– Non ! Je suis fille unique.
– As-tu de la famille, des amis… Un ami ? Une amie ?
– Non, je vis seule et je n’ai pas d’autre famille. En tout cas
pas en France.
– Bien ! C’est pourquoi tu t’investis dans la vie professionnelle
avec autant de volonté ? N’est-ce pas ?
– C’est possible, oui.
– Comme vous le constatez Messieurs, il n’est pas toujours
facile de se mettre en quelque sorte à nu devant les autres ! Eh
bien à vous maintenant !
Nous nous sommes soumis à notre tour à cet exercice tout
en remarquant que notre interrogateur n’était pas aussi curieux
avec nous qu’il ne l’avait été avec Aïcha.

L’après-midi fut consacrée à la réalisation de plusieurs
exercices de travail de groupe qu’Emmanuel qualifia
d’entraînement à une future épreuve qui nous impliquerait davantage.

De retour du salon, vers quatorze heures, nous avons trouvé,
posé sur nos chaises, un sac en plastique souple et transparent
contenant un survêtement de sport. Emmanuel nous a invités
à nous en vêtir.

Nous avons ainsi abandonné une part supplémentaire de
toute apparence d’individualité. Comme à l’armée ou dans les
ordres religieux, nous portions désormais un uniforme. Le vêtement
était de couleur gris-bleu. Une formule était imprimée
au dos du blouson « dynamic team. » Nous avons esquissé quel

– 50 –


ques sourires et plaisanteries avant de reprendre place sur nos
chaises.

Emmanuel nous a demanda de nous livrer à une sorte de
jeu destiné à nous faire confiance mutuellement. Nous nous
sommes groupés deux par deux. Au sein de chaque couple l’un
des partenaires devait se laisser tomber en arrière, le corps parfaitement
droit. Le second partenaire, placé derrière lui, devait
le retenir le plus tard possible afin de lui éviter une douloureuse
chute sur le plancher. Celui qui se laissait ainsi tomber en arrière
devait faire une totale confiance à l’autre.

L’exercice suivant était censé développer en nous la capacité
d’improviser un discours sur n’importe quel sujet, y compris
dans une situation ridicule tout en demeurant sérieux et crédible
afin de retenir l’attention du public.

Par exemple, je dus faire face au groupe, renverser au sol
ma chaise qui représentait, dès lors, un cochon. Je devins un
marchand de foire chargé de vanter, durant cinq longues minutes,
les qualités de l’animal imaginaire.

Un autre d’entre-nous a joué le rôle d’un saltimbanque. Il a
du parcourir la salle de long en large en mimant par le geste et
le son le joueur de trompette rameutant la foule. Il a débité, ensuite,
une harangue stupide afin de préparer une foule invisible
de badauds à applaudir aux exploits d’une « Madame Lolo » qui
se préparait à plonger du haut d’une échelle dans une cuvette.
Bref ! Il nous a fait mimer et commenter des scènes particulièrement
ridicules. Ceci – nous dit-il – afin de vaincre nos complexes
et nous amener progressivement à assumer n’importe
quelle situation aussi grotesque, tragique ou scandaleuse
puisse-t-elle être.

Je me souviens également que Aïcha a du grimper sur sa
chaise, plier ses jambes et ramener ses coudes contre le corps

– 51 –


avant de les agiter comme des ailes tout en caquetant comme
une poule. Elle en a été, je crois, très vexée, mais elle a fait
bonne figure. Je suis persuadé qu’Emmanuel n’avait pas choisi
les saynètes au hasard mais bien en fonction de chacun d’entre
nous.

Après la pause, vers seize ou dix-sept heures, Emmanuel
nous a fait subir un long moment de silence ; dix, quinze minutes,
je ne sais plus mais ce fut vraiment pénible. Puis, il a rompu
le silence et nous a demandé de réfléchir à un événement qui
s’est produit au cours de notre vie et qui nous a causé une
grande peine. Il nous a chargés, ensuite, chacun à notre tour, de
l’exposer au groupe. Il a insisté pour que nous soyons totalement
sincères.

– Celle ou celui qui tentera de bluffer ne tiendra pas longtemps,
nous a t-il déclaré. Recueillez-vous durant quelques instants,
fouillez votre coeur et votre mémoire. Je vous laisse
quinze minutes. Ensuite je désignerai le premier qui devra
prendre la parole, sauf si un volontaire se propose. À partir de
ce moment tout le monde devra être très attentif à l’exposé de
son collègue.
Il a quitté la salle. Une fois de plus, nous étions décontenancés
par la nature des épreuves auxquelles nous devions nous
soumettre.

L’un d’entre-nous a parlé de confession mais un autre lui a
fait remarquer qu’il ne nous était pas demandé d’exposer une
faute mais un chagrin. À son retour, en l’absence d’un volontaire,
Emmanuel a désigné Aïcha. J’ai eu la sensation qu’il était
décidé à concentrer toute son énergie déstabilisante sur elle.

Il s’est placé à l’écart du groupe, bien en vue, puis a demandé
à Aïcha de s’assoire face à nous.

– 52 –


– Nous t’écoutons ! lui a-t-il lancé.
Elle était angoissée. Tous nos regards convergeaient sur
elle. Ses paroles sont gravées dans ma mémoire :

– Je ne sais pas trop comment introduire mon propos. Il
est toujours difficile de se remémorer un moment ou un sentiment
douloureux. C’est encore plus dur de l’exposer à voix
haute devant des étrangers. Cet exercice me fait songer à une
confession publique ou à un entretien chez le psychanalyste…
Mais vous n’êtes pas des psychanalystes et vous me demandez
de me mettre en quelque sorte à nu ! Vous nous contraignez à
nous livrer à un strip-tease sentimental et je trouve cela inconvenant
!
Emmanuel était parfaitement détendu. Il arborait un sourire
ambigu, à la fois rassurant et inquiétant.

– Ce n’est qu’un début, Aïcha ! Courage ! Vous êtes à
l’entraînement… pour le moment !
Nous formions un auditoire d’autant plus silencieux et enclin
à l’indulgence que chacun d’entre nous attendait son tour
avec anxiété.

La voix d’Aïcha était faible et tremblante.

– Je crois qu’un des souvenirs pénibles que j’ai conservé,
c’est lorsque ma mère me dit, alors que je venais de fêter mes
sept ans, que mon père aurait préféré un garçon. J’ai eu le sentiment,
qui ne m’a plus quitté depuis, que ma naissance avait
causé chez mes parents davantage de déception que de joie. J’ai
eu, dès lors, le souci permanent de plaire à mon père afin d’en
être davantage aimée et peut-être aussi pour tenter d’atténuer
sa déception. J’ai su, lorsque j’ai été plus âgée, que ma mère
n’avait pas pu avoir d’autres enfants. J’en ignore la raison.
– 53 –


Aïcha était émue. Son regard était fixé sur un point quelque
part loin derrière nous. J’ai eu le sentiment que les larmes
étaient proches. J’étais personnellement gêné d’être témoin de
cette scène. Je pense qu’il en était de même pour mes collègues.
Je trouvais cet exercice aussi stupide que cruel mais n’étionsnous
pas, depuis longtemps déjà, les complices de notre propre
humiliation, espérant payer ainsi le prix pour accéder à une
sorte de saint des saints, devenir enfin des managers dirigeants,
une sorte de surhommes, d’initiés… ?

N’importe qui, en cette situation, ai-je pensé, remercierait
poliment Aïcha en s’excusant de l’avoir ainsi traumatisée. C’était
sans compter la volonté, non pas farouche, mais tranquillement
professionnelle d’Emmanuel qui n’attendait visiblement que
cela pour écarter les lèvres de la plaie et y introduire le fer rouge
des questions et des insinuations.

– Aïcha, aurais-tu préféré être un garçon ? Qui as-tu aimé
le plus ? Ta mère ou ton père ? Pourquoi ? As-tu eu envie
d’imiter ton père ? Afin de lui faire plaisir t’es-tu comportée
comme le garçon qu’il avait voulu ? Jouais-tu plutôt à la poupée
ou au ballon ? À ton adolescence, préférais-tu caresser tes copines
au lieu d’embrasser les garçons ? Portais-tu plus volontiers
des pantalons que des jupes ? Aurais-tu choisi une autre voie
professionnelle si tu avais pleinement assumé ta féminité ? Aimes-
tu les hommes ? Les femmes ? Est-ce parce que tu te sens
un garçon manqué que tu es célibataire ? Que penses-tu de
l’égalité des sexes ?
J’aurais voulu que la mitraille des mots cesse de la déchiqueter
mais son tourmenteur attendait à peine une réponse
avant d’ouvrir à nouveau le feu. Elle était complètement effondrée
et a terminé en larmes. Magnanime, l’inquisiteur l’a remercié
et a déclaré que c’était bien et qu’elle avait été très courageuse.
Il nous a invité à prendre exemple.

– 54 –


J’ai eu honte de ma lâcheté mais je n’avais pas envie de subir
encore pire qu’elle si je manifestais une quelconque indignation.
Mes compagnons étaient certainement dans le même état
d’esprit, redoutant qu’une tentative de défense envers Aïcha ne
soit interprétée par le reste du groupe, et pas seulement par notre
animateur, comme un impardonnable indice de sensiblerie
et de faiblesse.

Il nous a passé ainsi, tour à tour, au crible de ses questions,
triturant notre mémoire et nos sentiments, nous contraignant à
« mettre nos tripes sur la table » quand il sentait que l’un
d’entre-nous avait confectionné un pseudo chagrin afin de ne
rien révéler de son intimité. Il fouillait nos âmes et nous n’en
sommes pas sortis indemnes.

Lorsque l’heure du dîner a enfin sonné j’ai éprouvé un
curieux sentiment fait à la fois de fierté et de honte. J’étais fier
d’avoir supporté avec courage les humiliations et les douleurs
que je m’étais infligées. Les consultants, tel Emmanuel, savent
toutes les avanies que nous prêts à subir pour satisfaire nos petites
vanités, nos ambitions médiocres. Ils savent également que
c’est en nous humiliant qu’ils nous rendent cruels et insensibles.
Le vrai chef n’est pas celui dont les qualités lui ont permis
d’apprendre la cruauté. Le vrai chef, le chef inné, est celui qui
est naturellement cruel et intelligent. La cruauté sans intelligence
donne juste des brutes bonnes à servir de valetaille pour
les basses besognes mais la cruauté jointe à l’intelligence, voilà
l’élixir de pouvoir ! Si l’on y ajoute la séduction, on obtient un
monstre ! Mais attention ! Un monstre séduisant et donc redoutable.

Je raconte en détail l’interrogatoire qu’a subi Aïcha parce
que c’était la seule femme du groupe, ce qui faisait d’elle une
sorte de bouc émissaire, un souffre-douleur, un catalyseur de
nos peurs, de nos fantasmes et de notre agressivité. C’était aussi

– 55 –


un moyen de casser en elle toute velléité d’en appeler à sa féminité
pour obtenir respect et écoute de notre part. »

* * *

SIMON

« La manière dont Emmanuel nous a accueillis était bien
celle d’un gourou comme beaucoup qui hantent le monde de la
formation et du conseil en entreprise. Il s’agit d’abord de créer
un climat inhabituel qui désoriente les participants et leur fait
perdre une partie de leurs moyens. D’emblée, une relation inégalitaire
s’instaure entre l’animateur et les stagiaires. Ce n’est
pas le recours exclusif aux seuls prénoms qui va rétablir un
semblant d’égalité dans la relation. Au contraire, c’est souvent le
moyen pour l’animateur d’interpeller plus facilement et aussi
plus intimement ses interlocuteurs.

Comme je vous l’ai dis, j’étais décidé à ne pas me laisser
impressionner. J’étais décontracté et décidé à le rester.

Afin de ne pas sombrer dans un état second provoqué par
un interminable silence, j’ai profité de ce moment pour penser à
autre chose. Je me suis évadé. Les dernières vacances, ma famille,
etc. J’ai observé mes compagnons en imaginant leurs occupations,
leurs goûts… J’ai surtout évité de penser à l’instant
présent.

J’ai tout de même été soulagé lorsqu’Emmanuel a rompu le
silence.

– 56 –


Quand mon tour est arrivé, je me suis présenté d’une manière
banale, passe-partout. J’ai du dire quelque chose comme
ça :

– Je m’appelle Simon, j’ai quarante trois ans. Je suis ingénieur
en télécommunications. Je suis marié. Nous avons une
fille de dix ans, Béatrice. Je suis né à Avignon où j’ai passé toute
ma jeunesse. Je vais quitter à présent la région marseillaise afin
de rejoindre notre équipe de direction à Paris. Je piloterai le
nouveau service télécoms, je considère cette session comme une
opportunité de nous connaître et d’apprendre à communiquer
entre-nous avant notre prochaine prise de fonction.
Quant aux jeux de rôle de l’après-midi, c’était plus amusant
que stressant. Nous nous sommes comportés comme des potaches
en nous livrant aux pitreries destinées à nous débloquer. »

* * *

THOMAS

« Le silence méditatif d’Emmanuel m’a semblé être du
théâtre de guignol. J’ai tout de suite songé à un truc psychologique
pour créer l’ambiance et déstabiliser les arrivants. Pour ma
part, j’ai connu et pratiqué d’autres méthodes psychologiques
déstabilisantes qui me paraissent moins guignolesques que ça.

J’ai attendu patiemment que ça se passe. Je me suis présenté
d’une manière simple et carrée :

Prénom, âge, parcours professionnel et mes projets à court
terme. J’ai confirmé que j’attendais de ce séminaire quelques
trucs supplémentaires pour piloter mon staff. J’ai également

– 57 –


souhaité que nous ne perdions pas notre temps avec des exercices
de demeurés et que nous passions un bon moment ensemble.
Vous comprenez, c’est pas maintenant à mon âge et après
ma carrière dans l’armée que je vais m’enquiquiner avec des
jeux de masturbation intellectuelle qui doivent nous préparer à
devenir de vrais chefs !

J’ai trouvé, tout de même qu’Emmanuel était plutôt bon
dans son boulot. Il a su presser les boutons d’acné de cette petite
pucelle d’Aïcha qui veut bien tout apprendre et tout savoir
sans payer ! Elle en a chialé la môme ! Elle avait été biberonnée,
jusqu'à ce moment, à l’idée qu’il suffit d’avoir des diplômes et
une belle gueule pour réussir. Je crois que là, elle a commencé à
grandir et elle a eu mal !

Elle a certainement vécu cette première journée comme un
enfer. Elle ne savait pas ce qui l’attendait !

Même les farces de l’après-midi l’ont perturbée. C’est vrai
qu’elle était la seule femme et que ce n’était pas facile. Nous
avons fait, à de nombreuses reprises, des plaisanteries pas toujours
légères ! »

* * *

AÏCHA

« Emmanuel nous a reçus dans un silence total, sans un regard,
sans un geste. Nous sommes restés assis sans prononcer
un mot pendant un long moment. Nous n’osions pas bouger. Il
n’y avait que le souffle de nos respirations et, parfois, un ventre
qui gémissait. Au début nous nous sommes regardé, interloqués,
puis peu à peu nos regards essayaient de s’accrocher à

– 58 –


quelque chose de vivant. Les murs de la salle étaient nus. Les
rideaux étaient tirés et ne laissaient filtrer que le jour balbutiant
de cette matinée d’hiver. Seules les chaises geignaient doucement
lorsque l’un d’entre-nous croisait ou dépliait ses jambes
engourdies. Je tentais de fixer mon regard sur un point imaginaire
du parquet ou sur mes souliers. Je savais que Pierre ne
cessait pas de reluquer mes genoux. Son regard se perdait un
instant avant de se poser sur ma poitrine ou mon visage. J’étais
oppressée. La salive avait déserté ma bouche. Le sang enflammait
mes joues et mon front. Je n’osais plus croiser mes jambes
car, ce faisant, j’offrais à Pierre et à d’autres, la vue de mes cuisses.
Je gardais donc les jambes serrées l’une contre l’autre, les
mains sur le bord de ma jupe. J’avais le sentiment que ma déglutition
difficile et douloureuse provoquait un vacarme étourdissant.

La voix d’Emmanuel fut une délivrance. Lorsqu’il m’a donné
la parole, j’ai pensé que le mieux serait de me présenter de la
façon la plus simple mais aussi la plus réservée possible.

J’ai vite regretté mon attitude. Je me suis aperçu que je lui
avais donné l’occasion qu’il attendait pour me démolir sous les
coups de boutoir de ses questions. J’aurais voulu crier,
l’insulter, le gifler et partir. Je n’ai pas pu, pas voulu. J’étais venue
là de mon plein gré. Je n’avais pas le droit de me comporter
en petite fille vexée mais c’est bien ainsi qu’ils me voyaient tous.
J’étais devenue à leurs yeux ce que je ne voulais surtout pas être
ou paraître, une femme fragile, au bord de l’hystérie, incapable
de se contrôler. Je ne souhaitais pas confirmer leur sentiment
de supériorité de macho.

Néanmoins, j’étais en train de me laisser enfermer dans un
piège dont je ne sortirai pas sans dommage. Emmanuel ne me
lâchait plus. Il m’arrachait les réponses comme s’il s’était agi de
mes vêtements. Il me mettait à nu sous les regards gourmands
de mes compagnons.

– 59 –


Au début de l’après-midi, il nous a lu un extrait d’une histoire
écrite par un certain Richard Bach intitulée « Jonathan
Livingston le Goéland » puis il a engagé de nouveaux exercices
destinés, selon lui, à nous décomplexer. J’ai du m’accroupir sur
une chaise et mimer une poule. J’étais atrocement ridicule et
certains regards accrochés à mes reins m’ulcéraient.

Emmanuel s’est acharné sur moi. Plus il sentait ma détresse
mêlée à la colère plus il me poussait dans mes ultimes
retranchements. Je me suis souvent mordu les lèvres pour ne
pas éclater en sanglots.

J’ai vécu cette journée comme un parcours d’obstacles où
la barre était posée chaque fois plus haut. J’étais épuisée, humiliée,
incapable de réagir. J’avais le sentiment d’avoir offert mon
intimité en public à des étrangers. J’ai eu honte et mal. Mais
j’étais décidée à ne pas lâcher. Il fallait que je tienne bon et que
je leur prouve que j’étais plus forte qu’ils ne l’avaient imaginé,
que j’étais capable, moi aussi, d’être un chef.

J’étais persuadé qu’en tenant le coup je serais plus forte
qu’eux.

J’ai ressenti de la colère à l’égard d’Emmanuel et même de
la haine. Il m’a humilié et des regards m’ont souillée. »

* * *

« Merci Aïcha pour ton témoignage concernant la première
journée de votre séminaire. Je crois que certains événements
ont eu lieu durant la seconde journée puis plus tard en soirée. Je
souhaite qu’Emmanuel m’expose d’abord quel était son programme
pour cette journée et ce qu’il pense, de manière générale,
de son déroulement. »

– 60 –


CHAPITRE 3
ÉPREUVE

EMMANUEL

« Après les exercices d’entraînement auxquels j’ai soumis
mes stagiaires durant le premier jour nous sommes passés à une
épreuve pratique destinée à tester la capacité de chacun au sein
de son groupe à s’approprier un objectif imposé et à l’atteindre
dans le cadre d’une action collective. Le thème proposé est volontairement
provocateur et déstabilisateur afin de contraindre
chaque participant à penser et à agir dans un référentiel moral
radicalement différent de ses critères éthiques et socioculturels
habituels.

Ce qui m’intéresse, c’est développer les capacités de
l’individu à se réaliser dans une activité collective et ensuite de
l’observer, voir comment la mise en condition d’un individu ordinaire
peut l’amener à se dépasser, non seulement au plan
physique car c’est une expérience banale, mais d’un point de vue
moral.

Comment réagit-il ? Comment s’intègre-t-il à l’action
commune ? Comment se répartissent les rôles ? Comment assume
t-il ses responsabilités ? Autant de questions auxquelles

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chaque participant doit répondre compte tenu de l’objectif central
du séminaire : Faire bloc et agir collectivement pour atteindre
avec succès le but assigné.

Je veux projeter les stagiaires dans un contexte tout à fait
inattendu et choquant. Ils sont alors confrontés à la nécessité de
traiter banalement un sujet en rupture avec leurs repères moraux
et sociaux. Comment peuvent-ils penser et agir d’une manière
purement professionnelle dans une situation qui les implique
personnellement ? C’est cela qui m’intéresse et qui donne
toute sa valeur à l’exercice.

Ils ont reçu la mission comme un coup de poing au visage.
Il est hors de question, pour moi, de travestir cet objectif dans
un jeu de rôles aussi puéril que malhonnête. Il faut dire les choses
crûment.

Ce n’est pas la première fois que je mène jusqu’au bout de
sa logique le processus que j’ai conçu.

Je leur ai dis :

– Voilà une jeune adolescente, presque une enfant. Elle
vous appartient. Emparez-vous d’elle et agissez comme bon
vous semble tout en gardant votre sang froid et en agissant méthodiquement,
professionnellement. Contrôlez vos pulsions. Pas
d’excitation inutile ou de violence incontrôlée. Pas d’oubli de
soi. Vous devez garder sans cesse à l’esprit l’objectif à atteindre.
Vous pouvez transgresser la morale et la loi. Vous n’avez plus à
l’esprit qu’une seule règle : réussir la mission qui vous est
confiée. Vous devez l’assumer totalement, sans faux-fuyant,
sans mauvaises excuses. Vous définissez entre-vous la conduite
à tenir puis vous engagez l’action avec détermination et conscience.
– 62 –


“Quant à Blandine, me direz-vous ? C’est une enfant charmante
qui a été préparée à ce genre d’exercice. Vous n’avez aucun
souci à vous faire la concernant. Cette épreuve relève d’un
processus éducatif qui la conduira à un degré supérieur au sein
de sa communauté. Elle sait, en outre, qu’elle contribue à la réalisation
d’une étape capitale dans le processus de reconstruction
de la conscience des futurs dirigeants que voulez devenir.
Malgré son jeune âge elle a un psychisme solide.”

* * *

« Tu me semble bien sûr de toi à ce sujet. Qu’est-il arrivé
ensuite ? Luc, tu veux bien me répondre ? »

* * *

LUC

« Après le petit-déjeuner, Emmanuel nous a conduits dans
la chapelle. Elle était plongée dans la pénombre. D’épais rideaux
étaient tirés devant les deux fenêtres. Emmanuel a actionné
l’interrupteur. Une vive lumière a inondé le centre de la pièce. Il
s’est placé face à nous. Il tournait le dos à l’autel. Il est demeuré
un instant immobile et silencieux puis a tenu un étrange discours
:

– Vous avez suivi, hier, un entraînement qui, je l’espère va
permettre à chacun d’entre-vous de passer du stade de brillante
individualité à celui de membre intégré au groupe qui doit désormais
penser et agir dans l’intérêt de tous. Vous ne serez pleinement
efficaces dans vos fonctions respectives que si votre attitude
contribue à donner à l’équipe managériale sa pleine efficience.
Cela implique, de la part de chacun d’entre-vous, de
– 63 –


connaître parfaitement le rôle qui lui est imparti, le comportement
qu’il doit adopter, les réactions à avoir, ainsi que les rôles
de ses co-équipiers. Vous devez avoir la volonté, que dis-je, le
désir ! Oui le désir ! de travailler ensemble. Avant d’être responsable
de tel ou tel service vous serez d’abord et avant tout membre
de l’équipe dirigeante pilotée par votre direction.

“Comme au sein d’une équipe sportive de haut niveau vous
devez faire de l’objectif du groupe votre objectif personnel. Vous
devez vous approprier la stratégie retenue par le directeur et
élaborer ensemble les plans d’actions. Vous devez définir et respecter
une communication qui induira clairement la solidarité
et la volonté de l’équipe dirigeante. Vous devez coordonner parfaitement
vos actions et faire face solidairement aux critiques
éventuelles qui ne manquent jamais de surgir.

“Le bilan de l’action de l’équipe est votre bilan. Nul ne doit
tenter de se décharger des erreurs et d’endosser à son seul profit
les succès et les louanges. Ne jouez pas « perso » ! Vous n’avez
rien à y gagner et tout à y perdre !”

Emmanuel a fait une pause tout en nous dévisageant les
uns après les autres comme pour évaluer, à l’expression de nos
visages, l’effet de son discours. Il a poursuivi son propos :

– Mes amis, car nous sommes amis, n’est-ce pas ? À présent
nous allons passer de l’entraînement aux exercices réels.
Vous allez devoir mettre très concrètement en oeuvre votre esprit
de solidarité, votre coordination, votre capacité de libération,
de subversion, d’organisation et d’action. Faites preuve
d’imagination, d’audace, d’abnégation peut-être, de volonté et
de désir sûrement !
“Je vais vous fixer un objectif. Vous allez vous l’approprier
sans barguigner et vous concerter afin de mettre en oeuvre les
actions vous permettant d’atteindre le but assigné. Vous dési

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gnerez parmi vous celui qui sera votre leader. À ce titre, il devra
distribuer les rôles de chacun et permettre l’élaboration du plan
d’action qui lui paraîtra le mieux adapté. N’oubliez pas que vous
êtes là pour faire gagner l’équipe ! Vos états d’âme, vos points de
vue moraux, vos considérations philosophiques ou sociales devront
contribuer au succès ou céder le pas aux valeurs que le
groupe va se donner pour réussir. Je pense que tout est maintenant
très clair.”

Emmanuel s’est dirigé vers la porte et, après avoir fait signe
à Jean-Baptiste d’entrer, nous a déclarés :

– J’ai demandé à notre hôte de bien vouloir nous présenter
Blandine. La connaissez-vous ? Non ? Et bien nous allons corriger
cela ! Remercions Jean-Baptiste de nous permettre de faire
participer sa fille cadette à notre exercice pratique de la journée.
Vous verrez, c’est une très bonne actrice !
Je n’ai pas compris où Emmanuel voulait en venir en demandant
à la fille du directeur de se joindre à nous pour participer
à un exercice de dynamique de groupe. Je me doute que,
racontés ainsi a posteriori, les faits peuvent sembler plus limpides
mais après une journée psychologiquement éprouvante,
enfermés comme nous l’étions, ma sagacité n’était pas au rendez-
vous. Nous étions plantés là à ne rien dire et à attendre ce
que le prestidigitateur Emmanuel allait sortir de son chapeau.

Il s’est absenté un bref instant de la chapelle et il est revenu
accompagné d’une très jeune fille blonde et mince qu’il tenait
par la main. C’était presque une enfant.

J’ai été stupéfait par la tournure que prenaient les événements.

Blandine ne portait sur elle, en tout et pour tout, qu’une
robe noire moulante, si courte qu’elle la tirait désespérément le

– 65 –


long de ses jambes pour tenter de dissimuler la naissance de
l’entrecuisse. Des escarpins accentuaient la minceur de ses jambes
gainées de bas résille. Son regard ne trahissait, me semble-til,
aucune honte d’être ainsi exhibée. Elle ne semblait pas inquiète.

– Blandine est à vous ! s’écria Emmanuel. Possédez-la
comme bon vous semble. Pas de violence inutile ou d’excitation
excessive ! Restez maître de vous-même. Appréciez chaque instant.
Vous disposez d’environ trois heures. Vous avez dix minutes
pour vous organiser comme je vous l’ai rappelé tout à
l’heure. Je m’installe dans ce fauteuil, ici, et je vous observerai
durant toute l’épreuve. À la fin, vous réfléchirez au déroulement
de l’épreuve, à vos rôles respectifs, aux difficultés rencontrées,
aux résultats obtenus… Nous en ferons l’objet de notre réunion
de synthèse de séminaire demain matin.
Sur ces mots, Emmanuel a pris place dans un fauteuil de
cuir vert.

Passé l’instant de stupeur, décontenancés, nous nous
sommes regroupés devant l’autel et nous avons tenu une réunion
tout à fait surréaliste. Qui d’entre-nous serait le leader ?
Assez rapidement le choix s’est porté sur Pierre.

J’ai ressenti un lâche soulagement. C’était un autre que moi
qui prenait ce qui me semblait être les premières et redoutables
responsabilités d’un exercice vénéneux auquel j’aurais du me
soustraire dès les premières paroles d’Emmanuel. Je ne comprends
toujours pas mon attitude.

Pierre a endossé rapidement son rôle. Il nous a demandé si
nous avions bien compris ce qui était attendu de nous et si nous
avions des remarques à formuler.

Simon prit la parole le premier :

– 66 –


– Quand on parle de s’approprier un être, l’idée qui vient à
l’esprit est d’en faire un objet, un esclave, soumis à tous les caprices
et susceptibles d’être vendu, donné ou prêté. En
l’occurrence, je n’ose pas croire qu’Emmanuel a voulu donner ce
sens à sa formule. Nous sommes des individus responsables et
nous nous efforçons d’être respectables. Je n’imagine pas me
livrer à des comportements criminels à l’égard d’une enfant. Je
pense qu’Emmanuel veut tester notre degré de moralité ou notre
robustesse à la tentation du plaisir interdit. Pour ma part je
réfute par avance toute interprétation et surtout tous agissements
visant à dégrader cette gamine et à nous salir par la
même occasion.
J’ai saisi la déclaration de Simon comme une perche que
l’on tend à celui qui va se noyer ! J’ai approuvé ses propos mais
il m’a semblé, alors, qu’il était indispensable d’aller au-delà du
refus pur et simple d’une interprétation qui n’avait reçu aucun
commencement de confirmation. Il fallait bien trouver une définition
au mot « approprier. » C’était le point de départ indispensable
à régler afin de réaliser l’exercice projeté.

J’ai proposé que l’on considère Blandine, pour les besoins
de l’épreuve, comme un objet virtuel qu’il conviendrait
d’acquérir auprès de son propriétaire en négociant son prix. Je
mesurais ce qu’il y avait de scandaleux à considérer une personne
comme un simple objet mais nous devions convenir que
c’était une sorte de jeu de société et pas davantage. “Nous pourrions,
dis-je, estimer que l’objectif sera atteint dès lors que la
négociation d’acquisition aura abouti.”

Le visage de Thomas exprimait un vif mécontentement
mais il se tint coi. Quant à Pierre, il bouillait littéralement sur
place. J’ai cru qu’il allait me sauter à la gorge. Je crois qu’il
s’apprêtait à prendre la parole quand Aïcha est intervenue en
nous disant que cet exercice n’était pas seulement grotesque

– 67 –


mais honteux. Elle a ajouté que toute idée d’appropriation d’un
être humain était intolérable en affirmant avec détermination
qu’elle n’accepterait, ni aujourd’hui ni demain, de contribuer à
l’accomplissement d’un acte dont la nature était immorale, illégale
et criminelle. Elle a estimé que le dévouement et
l’obéissance ne devaient pas tuer en nous toute conscience. Elle
s’est prononcée avec conviction en faveur du refus catégorique
de l’exercice envisagé.

Pierre explosa littéralement. Il lui a répondu vivement
qu’elle n’était pas là pour refuser un travail. Tout au plus, a-t-il
ajouté, pouvait-elle proposer des définitions et des modalités de
mise en oeuvre.

Thomas nous a rappelé que nous étions là de notre plein
gré pour suivre une formation et que nous n’avions pas à discuter
les consignes. Il s’est déclaré prêt à agir.

Mathieu a estimé qu’il revenait au groupe de fixer les limites
de ce qu’il considérerait comme tolérable. Il faut se donner
des repères éthiques ! nous a-t-il dit ! J’ai trouvé cette formule
presque risible dans le contexte où nous étions.

À un moment, j’ai tourné la tête vers le fond de la chapelle,
là où se trouvait Emmanuel. Il avait pris sur ses genoux Blandine
et caressait machinalement le haut de ses cuisses entre la
bordure dentelée des bas et son ventre. Il passait aussi, de
temps en temps, une main dans ses cheveux. L’adolescente ne
portait pas de sous-vêtement. Son visage paraissait dénué
d’expression comme si elle avait abandonné son corps. Emmanuel
nous observait avec attention. Je crois qu’il y avait aussi de
l’ironie dans son regard. Nous étions pathétiques.

Thomas et Pierre avaient, eux aussi, tournés leur regard
vers Emmanuel et Blandine. J’ai senti croître leur excitation.

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À un moment, la main d’Emmanuel est remontée lentement
la robe sur la taille. Il a écarté les cuisses et a glissé un
doigt entre les lèvres.

Une certaine fébrilité s’est emparée peu à peu de notre
groupe. Pierre est alors intervenu avec autorité :

– Chacun s’est exprimé ! – cria-t-il – je propose que nous
nous emparions de cette gamine et que nous lui apprenions tout
ce que nous savons sur le plaisir du corps. Il faut également que
nous exprimions notre force et notre domination. L’objectif qui
nous est fixé est pédagogique et agréable pour l’élève et pour les
maîtres que nous sommes. Pas de fausse pudeur ! Est-ce
qu’Emmanuel nous demande de faire quelque chose de plus
répréhensible ou honteux que ce que font les médias en déversant
sans cesse des images de sexe et de meurtre à tous les gosses
? Personne n’y trouve réellement à redire sous prétexte qu’il
s’agit d’informations, de créations, de fictions et aussi de fric !
Je ne crois pas que nous puissions, dans l’exercice de nos futures
fonctions, écarter le but que l’on nous demandera
d’atteindre sous prétexte qu’il heurte nos convictions morales,
sociales ou religieuses. Nous devrons agir en professionnels,
c’est-à-dire avec le souci de bien comprendre ce qui nous est
demandé et ensuite de le réaliser de notre mieux.
Emmanuel souriait. Il serrait Blandine plus fortement
contre lui tout en poursuivant ses caresses intimes. La jeune
fille ne tentait pas de se débattre ni d’échapper aux regards.

Aïcha a déclaré, hors d’elle, qu’il ne s’agissait pas ici d’une
fiction et que nous n’étions pas en train de jouer une pièce de
théâtre. Elle s’est mise à hurler en nous disant qu’Emmanuel se
livrait à des attouchements inadmissibles sur cette enfant et que
nous nous apprêtions à commettre un acte condamnable. Je
crois qu’elle était au bord de la crise de nerfs.

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Pierre lui a intimé l’ordre de se calmer en lui rétorquant
que nous étions bel et bien en train de jouer une pièce et que les
rôles étaient distribués. Il a demandé à chacun de se déshabiller
et de poser ses vêtements sur l’autel. Il s’est dirigé vers Emmanuel.
Il lui a déclaré que nous étions prêts et qu’il désirait
s’emparer de Blandine. Lorsque je revois ces instants j’ai honte
de moi.

Emmanuel a libéré la petite, s’est levé et a proclamé avec
solennité que la séance était ouverte. Je crois que le mot de cérémonie
était au bord de ses lèvres. Il nous a souhaités du plaisir
en nous rappelant qu’il attendait de nous un spectacle harmonieux,
une véritable chorégraphie !

– Pas de mêlées de rugby ! nous a-t-il lancé en souriant. De
la chorégraphie ! De la grâce ! Je veux voir un ballet ! Pas un
viol commis par de petits voyous au fond d’une cave ! Respectez
le lieu où vous êtes ! Allons, allons ! En piste s’il vous plaît !
Pierre a pris la main de Blandine puis est venu avec elle au
centre de la pièce. Il nous a demandé d’étendre au sol un matelas
qui était roulé contre un mur.

Il a ordonné à Blandine de retirer sa robe. Elle n’osait pas
résister mais son regard restait attaché au sol. Comme elle ne
bougeait pas, Pierre s’est emparé d’une paire de ciseaux posée
sur l’autel et a coupé la robe de haut en bas. Il a tiré en arrière le
vêtement et les a jetés au sol. Elle a posé machinalement ses
mains sur son ventre. Elle avait conservé ses bas et ses chaussures.

Il lui a demandé de rester immobile, debout, les bras le
long du corps et nous a priés de nous disposer en cercle autour
de la jeune fille. Simon, Aïcha et moi avons refusé de nous dévêtir
et de les rejoindre.

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Pierre, Thomas et Mathieu ont commencé à tourner lentement
en faisant glisser leurs regards sur tout le corps. C’était
une ronde ridicule et ignoble. Au bout de quatre ou cinq minutes
les bras se sont tendus vers le corps. Le cercle s’est rapproché
de son centre et les mains ont parcouru la chair. Blandine
semblait à la fois pétrifiée et absente.

Le mouvement s’est fait plus rapide. Des plaisanteries et
des rires ont fusé.

Emmanuel était immobile, attentif, calé dans son fauteuil.

Mon regard a accroché la galerie supérieure qui était plongée
dans l’obscurité. J’ai eu, un instant, l’impression
d’apercevoir l’ombre d’une personne assise au fond, nous
épiant. J’ai chassé aussitôt cette sensation en la mettant sur le
compte de mon sentiment de culpabilité.

Emmanuel, constatant notre refus nous a demandé de
quitter la chapelle. Nous avons obtempéré sans nous faire prier
mais sans protester. Je n’étais pas très fier de moi, me doutant
que je laissais le champ libre à des comportements honteux
sans, toutefois, avoir une idée précise des événements qui allaient
se dérouler. J’ai eu envie de vomir et je suis allé faire un
tour dans le parc avant de m’installer dans la bibliothèque.

Aïcha m’a rejoint un peu plus tard. Nous nous sommes regardés
un instant puis nous avons détourné nos regards. Nous
n’avons pas osé prononcer une seule parole. Que dire ? Quant à
Simon, je ne l’ai revu qu’au moment du déjeuner. »

* * *

« Luc, comme tu as été exclu de l’exercice, tu n’es donc pas
en mesure de rapporter ce qui s’est passé dans l’ancienne chapelle
entre neuf heures trente environ et treize heures. Il en est

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de même pour Aïcha et Simon. C’est donc à toi, en premier,
Emmanuel qu’il revient de témoigner. »

EMMANUEL

« Je suis resté dans la chapelle durant toute cette période
car je devais veiller au déroulement normal de l’épreuve et, surtout,
pouvoir intervenir pour éviter tout dérapage éventuel. Ce
type de situation peut conduire les acteurs à jouer sur la corde
raide et il est capital de garder la tête froide, ce qui est loin
d’être évident !

C’est du reste pour cela que j’avais imaginé la mise en
scène d’un spectacle chorégraphique afin que le groupe ne sombre
point dans une vulgaire partouze. Il s’agissait bien, comme
l’a déclaré fort justement Pierre, d’un exercice pédagogique. Je
dirais même pédagogique et initiatique.

J’ajoute que cette épreuve comporte une véritable prise de
risque car les relations sexuelles sont réalisées sans aucune protection.
C’est volontaire car il s’agit de travailler sur la notion de
confiance comme pour le saut en élastique ! Cela étant, j’avais
tout de même pris quelques précautions auparavant. Sous un
prétexte quelconque nous avions demandé aux futurs participants
de se soumettre à des examens médicaux et à nous produire
des certificats de séro-négativité. Il est assez remarquable
qu’aucun d’entre eux ne soit étonné de cette demande.

Quelques minutes après le départ des trois récalcitrants, la
sarabande a cessé. Ils ont étendu Blandine sur le matelas.

Thomas a saisi les chevilles de Blandine et lui a écarté les
jambes comme on ouvre un compas. Les lèvres vaginales se sont

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entrouvertes. Blandine avait peur malgré les paroles rassurantes
que je lui avais prodiguées auparavant et en dépit de ma présence,
sensée la protéger. Elle a supplié, je crois, qu’on ne lui
fasse pas mal.

Ses plaintes ont eu pour effet d’accroître la nervosité et le
désir des trois hommes. Les mains se sont disputées les meilleures
places, des mots orduriers ont jailli. Elle a commencé à sangloter
en me demandant de les faire cesser. Je lui ai demandé
d’être courageuse et de se comporter comme une vraie jeune
fille. J’ai ajouté qu’elle allait bientôt ressentir beaucoup de plaisir.
Mais plus les gémissements de Blandine s’élevaient et plus
fort, plus frénétique et plus violent était l’assaut. J’ai incité les
trois hommes à garder leur sang froid et à bien se coordonner
afin d’éviter toute escalade de violence.

Bientôt les pleurs et les cris ont été étouffés par un sexe qui
s’est enfoncé profondément dans sa bouche. Je m’interdisais
d’intervenir car jusque là l’exercice se déroulait, de mon point
de vue, de façon acceptable.

Pierre s’est emparé des hanches de Blandine et s’est introduit
en elle. Il a dit à ses compagnons que la gamine avait un
ventre doux, chaud et humide à souhait.

Thomas ruisselait de sueur. Il était méconnaissable. Des
mains pétrissaient violemment, en permanence, toutes les parties
de son corps.

Tout cela a duré longtemps. Son jeune corps les a excités
terriblement. J’ai regardé ma montre. Il était presque midi. Cela
faisait bientôt trois heures que Blandine était leur objet. J’ai
décidé d’arrêter. Il m’a fallu insister et hausser le ton tellement
mes trois élèves étaient acharnés. Ils n’écoutaient pas. Ils continuaient
à se ruer sur elle.

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Ils ont fini par reprendre leurs esprits et à se relever. Je
crois que Thomas a giflé Blandine en lui intimant l’ordre de cesser
de pleurnicher et de se taire alors qu’elle était silencieuse et
qu’elle ne pleurait pas. J’ai mis ce geste au compte de la nervosité
bien compréhensible en une telle circonstance.

Il était néanmoins temps de clore l’épisode. Au-delà, il y
avait un risque réel de dérapage violent qui pouvait tourner mal.

Je me suis approché de Blandine. Je l’ai essuyée tout en la
rassurant et en lui disant qu’elle avait été très bien et très courageuse.
J’ai ajouté que son père serait fier d’elle. Elle s’est calmé
au bout de quelques minutes. C’est une jeune fille très bien préparée.
Elle a toutefois commencé à se plaindre d’avoir mal.
C’était normal après un tel déchaînement.

Pendant ce temps Pierre, Thomas et Mathieu se sont revêtus
et sont sortis pour aller se doucher et se changer avant le
déjeuner. »

* * *

« Blandine, approche et dis-moi, si tu en as le courage,
comment tu as vécu cela. »

* * *

BLANDINE

« Ce matin là, Emmanuel m’a réveillé de bonne heure. Il
voulait m’exposer plus en détail le rôle que je devais jouer. Il
m’a expliqué que je serais une jeune fille désirée et aimée par
plusieurs hommes, qu’ils regarderaient mon corps puis le cares

– 74 –


seraient longuement. Je devrais également les caresser s’ils me
le demandaient. Afin de ressembler au personnage qu’il avait
imaginé, il m’a demandé de me coiffer et de me maquiller. Il a
placé devant moi une photo de jeune fille en m’indiquant que je
devais m’en servir de modèle. J’ai du maquiller mon visage et le
reste de mon corps. Il m’a fait mettre du rouge à lèvre sur la
pointe des seins et j’ai enduit de vernis les ongles des mains et
des pieds. Il m’a parfumé partout puis m’a apporté une paire de
bas, une robe et une paire d’escarpins. Tout était noir. Il avait
choisi cette couleur pour faire ressortir la blancheur de ma peau
et le blond de mes cheveux.

J’ai cherché mes sous-vêtements. Il m’a rétorqué que le
personnage n’en portait pas. J’ai enfilé la robe et je me suis
aperçue qu’elle était si courte et si moulante qu’elle laissait voir
ma peau au-dessus des bas. J’ai tenté de l’allonger en tirant de
mes deux mains. Il m’a suggéré de n’en rien faire en
m’expliquant avec le sourire que les hommes aiment bien le
haut des bas. L’échancrure du décolleté découvrait presque
toute ma poitrine.

J’avais du mal à marcher avec les hauts talons aiguille de
mes chaussures. Ils me donnaient une démarche chaloupée qui
accentuait la minceur de mes jambes et le mouvement de mes
fesses.

Il m’a demandé de boire un liquide en me disant qu’il
contenait un médicament contre l’angoisse.

Il m’a ensuite conduit auprès de mon père en le priant de
se tenir prêt pour le moment où il lui ferait signe de venir avec
moi. Mon père m’a dit que j’étais très belle et qu’il comptait sur
moi.

La présence de ces hommes et cette femme, dont les regards
se fixaient sur moi m’a fait comprendre que j’avais un rôle

– 75 –


important à jouer. Cela m’a rappelé la cérémonie du baptême et
la fête qui a suivi. J’étais là, presque nue et il ne faisait pas très
chaud.

Très vite tout est devenu facile. J’ai senti une sensation bizarre
m’envahir ; comme si je sortais de mon corps et que je me
regardais agir. C’était moi et ce n’était pas moi. Emmanuel m’a
confié à eux. Il ne m’avait pas parlé de ciseaux et j’ai du avoir
peur quand l’un des hommes, grand et costaud s’en est emparée
et a découpé ma robe comme s’il voulait m’ouvrir le ventre.

Ils m’ont lancé des insultes au visage en me saisissant brutalement.

J’ai ressenti tout à la fois de la honte de la peur et de la
douleur.

Lorsqu’ils m’ont déchirée, j’ai peut-être crié ou eu envie de
le faire, je ne sais plus. J’ai ressenti une intense brûlure se répandre
en moi comme une onde de plus en plus large. Peu à
peu, mon corps est devenu insensible, comme s’il s’était détaché
de moi. Je ne sentais que l’odeur fauve des corps qui
s’agglutinaient au mien et qui me secouaient sous leurs coups
de boutoir.

J’ai perdu la notion du temps. J’entendais des voix, des cris
et des rires. J’étais plongée tantôt dans une étouffante et écoeurante
obscurité et tantôt placée sous une lumière aveuglante.
Mes jambes s’écartaient puis se repliaient contre moi. Mes poignets
étaient immobilisés et ma bouche obstruée. J’ai décidé de
ne plus m’intéresser à cette autre moi-même. J’ai pleuré, je
crois, je ne m’en souviens plus. Je me suis retrouvée, beaucoup
plus tard, dans ma chambre, étendue sur le lit, un drap tiré sur
moi. Mon ventre et mes reins étaient en feu. Emmanuel était
tout prés. Il m’a caressé doucement le front. Il a posé ses lèvres
sur les miennes et m’a déclaré que j’avais été parfaite, qu’il était

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fier de moi. Il m’a fait avaler un cachet pour m’aider à me reposer.
J’ai dormi jusqu’au soir.

Je pense à cette journée comme s’il s’agissait d’un songe.
C’est peut-être bien un rêve, un mauvais rêve. Peut-être suis-je
encore endormie. Que va-t-il m’arriver si je me réveille ? »

* * *

« Tu es très courageuse. Je te rappellerai plus tard. Pierre,
à toi ! Thomas, tu viendras ensuite. Mathieu, tu seras entendu
en dernier. »

* * *

PIERRE

« Je suis venu à ce séminaire pour jouer le jeu sérieusement
sinon je serais resté chez moi. Le fait de me livrer à des
relations sexuelles collectives sur une gamine dans un cadre
parfaitement structuré et non pas dans un dérapage de beuverie
prenait le caractère d’une action à mener sur ordre. Emmanuel
nous demandait d’endosser un rôle comme nous ne cessons pas
de le faire tout le temps… ou presque. Lorsque j’étais dans
l’armée on nous a appris diverses manières de tuer ou de torturer
et dans certains cas que je ne citerais pas ici, les entraînements
se sont déroulés grandeur nature ! Personne n’a jamais
été inquiété ! Bien au contraire ! Alors pourquoi voudriez-vous
que j’éprouve une inquiétude ou des remords pour une épreuve
bien anodine. L’équilibre psychologique de la gamine ? De qui
se moque-t-on ? Se préoccupe-t-on des gamines qui sont vendues,
droguées ou tuées dans nombre de pays ? C’est vrai, de
temps en temps, un reportage, une motion, une condamnation

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de lampistes nous donnent l’impression que l’on s’occupe du
problème ! Et après ? Tout est fini ? Non ! Pourquoi ? Parce qu’il
y a gros à gagner dans tous ces trafics. On bêle sur l’air des
droits de l’homme ou de l’enfant mais on fait de juteuses affaires
avec les trafiquants de tous poils. Les droits des femmes, des
hommes, des enfants ou des phoques, ce sont des armes pour
emmerder des concurrents et de bons sujets pour la pub et pour
les élections. Demander à des cadres supérieurs de franchir le
pas pour se libérer de leurs petites peurs et de leurs principes
étriqués en baisant une môme est d’une grande banalité. Ce qui
est interdit, ce n’est pas de le faire, mais de le dire. Le pouvoir
ne s’acquiert que par la transgression, c’est tout. Tout le reste
est du vent. Le pouvoir, ça se prend et ça se garde. Le pouvoir
octroyé est un faux pouvoir pour celui qui le reçoit.

Je n’ai donc eu aucun vague à l’âme. Je me doutais que notre
bonne femme déclarerait forfait. À moins d’être une gouine,
elle ne pouvait pas accepter une épreuve essentiellement masculine.
Encore une fois, ne devient pas chef qui veut ! J’étais
persuadé qu’elle devait subir une épreuve ou alors renoncer définitivement
à devenir dirigeant.

Si j’ai pris du plaisir à salir la gamine ? Qui parle de salir ?
Vous ? Le sexe est sale de tel âge à tel âge puis devient propre
pour redevenir sale quand on atteint la vieillesse ? Qu’est-ce que
c’est que ces conneries, sinon un moyen de contrôler les gens en
contrôlant l’usage qu’ils font de leurs corps ? Ça, c’est bon pour
Luc, notre curé manqué de service ! Les religions sont des outils
super perfectionnés pour contrôler les pensées et les actions des
gens. Tu te masturbes ? Péché ! Tu forniques ? Péché ! Tu
convoites par pensée ? Péché ! Tu baises ta voisine ? Péché ! Péché
! Péché ! Tu ne veux rien me dire ? Tu refuses d’avouer ?
Allons, allons, tu sais bien qu’Il te voit partout ! Tu ne peux rien
Lui cacher ! Les religions ont été inventées par quelques chefs
pour tenir la masse en esclavage. Éviter tout risque de remise en
cause ! Y a-t-il une faute, un péché, à tester sa capacité à être un

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chef en faisant l’amour avec une gamine de douze ou treize ans ?
Qui a été dérangé par les mariages forcés de gamines à peine
nubiles avec des barbons lubriques ? Traditions culturelles ?
Mon cul oui ! Un peu de franchise s’il te plaît ! Tu veux me faire
endosser le rôle du mauvais ? C’est ton affaire. Tu nous convoques
à cette table pour nous demander de te rendre des comptes
et nous juger. Oublies-tu que c’est toi qui as imaginé cette histoire
? Certes, tu t’es emmêlé les fils et les marionnettes que
nous sommes t’ont échappé ! C’est le problème de tout créateur
! Au motif que tu es le grand ordonnateur, tu t’imagines
que tout ton petit monde va jouer la pièce que tu as écrite. Tu
devrais savoir que toute créature n’a qu’une idée en tête :
s’émanciper de son géniteur ! Bref ! Nous avons pris les choses
en main et j’y ai trouvé beaucoup de plaisir ! L’exercice proposé
par Emmanuel était à la fois audacieux et agréable. Je m’y suis
prêté avec plaisir. Je regrette juste de m’être un peu laissé emporter
par l’ambiance et ne pas avoir mieux contrôlé mes actions
surtout à la fin. »

* * *

« Tu penses que je veux te faire endosser le rôle du mauvais.
Pourquoi dis-tu cela ? Tu as donc le sentiment d’avoir
commis un acte répréhensible ? Je t’ai attribué une identité, une
histoire, une potentialité… Pour le reste, comme tu viens de me
le dire, c’est ton affaire !

– Tu essaies de me piéger et de me culpabiliser, hein ! Non,
je ne marche pas ! J’assume volontiers ma responsabilité mais
je refuse de qualifier mon rôle de bon ou de mauvais. Ce n’est
pas mon problème !
– Très bien. C’est noté. À toi, Thomas ! »
* * *

– 79 –


THOMAS

« J’ai été dressé à la discipline militaire. Un ordre est un
ordre ! Je suis venu pour suivre un séminaire. Je ne débarque
pas en cours de traversée. C’est pas la première gamine ni la
dernière à être un objet de confort pour des hommes adultes.
Tout s’est déroulé correctement. Pas de bavure ! La mission a
été remplie. Troubles psychologiques ? Dégâts collatéraux !
Lesquels ? La responsabilité ? Elle est partagée ! J’en revendique
ma part. C’est tout ! Pierre a bien joué son rôle de leader. Il
s’agissait de passer outre nos inhibitions morales et sociales.
Nous l’avons fait. Je pense que les trois froussards verbeux
n’ont pas leur place parmi nous. De toute façon, la femme
n’était pas à sa place dès le début ! Emmanuel a bien piloté tout
l’exercice. Je n’ai aucun état d’âme.

Le viol de gamines est affaire courante en cas de conflits
soit dans le cadre de séances de plaisir soit d’opérations de recherches
de renseignements. Il n’est pas rare qu’en situation de
guerre les enfants soient utilisés pour des opérations terroristes.
Alors vous savez, quand on prend un gamin, on ne se demande
pas si nous avons affaire à une gosse. On a devant soi un animal
dressé pour tuer. Il a été demandé à cette gamine de jouer un
rôle de putain car c’est bien de cela dont il s’est agit. Elle l’a joué
et nous avons fait ce qu’Emmanuel attendait de nous. Point final
! »

* * *

« Tu penses vraiment qu’Emmanuel a demandé à Blandine
de jouer le rôle de la prostituée ? N’est-elle pas trop jeune pour
cela ? Ne penses-tu pas que c’est une manière de te décharger
de tes obligations morales ?

– 80 –


– J’ignore comment les choses lui ont été présentées, mais
ce dont je suis sûr, c’est qu’elle a été amenée ici par son père et
notre animateur. Je sais également qu’ils couchent avec elle.
Quant aux obligations morales, l’exercice proposé avait précisément
pour objectif de nous en affranchir.
« À l’évidence tu as été un excellent élève ! À ton tour Mathieu.
»

* * *

MATHIEU

« Je n’ai pas d’expérience militaire pour justifier ma quiétude
dans cette affaire. Je dois simplement préciser que j’ai
longtemps bourlingué en Afrique noire. Dans ces régions les
filles sont mariées dès l’âge de dix ou onze ans à des hommes
qui ont parfois plus de cinquante ou soixante ans. Malgré un
discours occidental récent sur le droit des enfants, ces pratiques
demeurent très répandues et tout le monde les juge normales,
ou presque. Il n’est pas rare de proposer à l’Européen de passage
les services sexuels de très jeunes filles. C’est un moyen
supplémentaire de subsistance pour leurs familles. La morale
est une question de climat. Devenir chef dans ces régions
n’impliquerait pas d’être capable de coucher avec une gamine
puisque c’est un acte relativement ordinaire. On demandera
d’accomplir un sacrifice mettant par exemple en jeu le courage
ou la force physique. En tout cas, la capacité d’occuper une
fonction de commandement implique la démonstration de pouvoirs
extraordinaires. Un chef est un prêtre ou un magicien.
C’est celui qui parle aux dieux. Il accomplit des actes prodigieux,
il transgresse des interdits. On l’admire et on le craint tout à la

– 81 –


fois. Il réalise la symbiose de l’interdit et du sacré. C’est cela qui
le place au-dessus des autres.

La méthode d’Emmanuel nous reconnecte avec ses valeurs
primordiales de toute société. Le chef est celui qui est capable
d’accomplir des actes que le commun des mortels ne peut pas
ou n’ose pas réaliser.

Il nous a offert en sacrifice rituel la jeune Blandine. Elle a
été préparée à ce rôle. Ce n’est rien d’autre qu’un mariage sacré.
Chacun a fait ce qu’il devait faire. Un engagement était pris et il
devait être tenu. C’est fait. Il n’y a rien à regretter ou à déplorer
sauf la défection de nos trois collègues. Je pense qu’ils ont une
conception du chef qui n’est pas adéquate. Pour eux, c’est un
individu comme tous les autres. Il est simplement en charge
d’une responsabilité sans que l’on vérifie s’il a les qualités requises
pour les assumer en cas de crise. Un diplôme n’est pas une
garantie. C’est simplement la reconnaissance d’un niveau de
connaissances, même pas de compétences ! »

* * *

« Tu dis que la morale est une question de latitude. Ce relativisme
légitime une tolérance inégalitaire et raciste. C’est admettre
que tout le monde ne mérite pas d’avoir les mêmes
droits. Tu ne reconnais pas certaines valeurs universelles ?

– Avant l’invention du supposé concept universel des
droits de l’homme, il y a eu, et il y a encore, la religion catholique
qui se prétend universelle. Or combien de massacres et
d’exécutions n’a-t-on pas commis au nom de l’universalisme de
la religion catholique puis au nom des principes universels républicains
et laïcs fondés sur les droits de l’homme ? Le colonialisme,
pour ne parler que de cela, a été justifié moralement par
un message d’universalité. Les nouveaux arrivants ont cassé par
la force les structures traditionnelles, non pas par bonté d’âme à
– 82 –


l’égard des petites filles excisées ou vendues à des vieillards,
mais plus prosaïquement pour prendre le contrôle de ces sociétés
afin de s’enrichir. Bien sûr, il y a toujours de bons apôtres,
des purs. Ce sont les plus dangereux ! Ils recouvrent toute cette
violence d’un badigeon de verbiage où Dieu et la Vierge Marie se
disputent la première place avec Voltaire et Rousseau.

“Ne sois pas naïf ! Le bon principe et la bonne morale sont
ceux du plus fort. S’il y a un principe universel c’est bien celui
du droit du plus fort. En ce sens, le concept du chef développé
par Emmanuel est universaliste !

“Si je suis chef c’est parce que j’ai prouvé, d’une manière ou
d’une autre, que j’étais le plus fort, le plus malin, le plus cruel…
Ça, c’est universel. Tout le monde peut le comprendre !

– Dans le système que tu décris qu’elle est la place de la
femme ?
– Rien n’exclut a priori la femme. Qu’est-ce qui l’empêche
de manifester ses qualités de chefs ? Il y a eu dans le passé des
sociétés matrimoniales. Il y a eu les antiques amazones. Il se
trouve que la femme a généralement une conception du pouvoir
qui passe par le recours à d’autres moyens que la force ou la violence.
– Le sexe par exemple ? Tu ne trouves pas que c’est une
image un peu éculée ?
– Il y a le sexe, c’est vrai. Que se soit une image éculée
n’enlève rien à sa réalité, mais il y a d’autres moyens. L’amour
par exemple. L’homme n’exerce jamais son pouvoir par l’amour.
Il va utiliser la séduction ou susciter l’admiration. Il usera parfois
de l’amitié masculine mais pratiquement jamais de l’amour.
L’amour, c’est comme la bombe atomique ! C’est une arme re–
83 –


doutable. Si l’homme s’acharne à humilier et à dominer la
femme s’est surtout, enfin je crois, pour la dissuader de l’aimer.

– Si je te comprends bien, l’épreuve à laquelle Emmanuel
vous a soumis est doublement initiatique. Elle vous oblige à
commettre de sang froid un acte réprouvé par la société mais
surtout à humilier la femme dont le rôle a été tenu par une
jeune adolescente, l’infortunée Blandine ?
– Oui il y a certainement du vrai dans ce que tu dis mais tu
es mieux placé que moi pour savoir ce qu’Emmanuel a dans la
tête !
“Je n’ai pas de conseil à te donner mais tu devrais aussi
être attentif au comportement de Pierre qui me donne
l’impression de ne pas supporter l’idée qu’une femme puisse
non pas seulement être, mais même désirer devenir chef. Il t’a
échappé. Je crois qu’il est dangereux et je doute que tu puisses
le maîtriser. En tout cas je te souhaite bonne chance !

– Selon les déclarations des uns et des autres il semble établi
que l’après-midi s’est déroulé tranquillement. La rupture
était consommée entre ceux qui avaient osé et les autres.
“Luc et Simon ont passé un long moment dans la bibliothèque.
Aïcha est restée dans sa chambre.

“Le dîner s’est déroulé dans une atmosphère lourde. Il y
avait un silence de plomb.

“Emmanuel est venu au moment du dessert pour rappeler
que vous deviez assister à la réunion de synthèse le lendemain à
partir de neuf heures. Tous les participants ont été conviés.

“Jean-Baptiste et Emmanuel ont dîné dans la cuisine en
compagnie de Blandine.

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“Vers vingt deux heures la plupart des stagiaires ont regagné
leur chambre. Seul, Pierre est resté au rez-de-chaussée. Il a
rejoint Jean-Baptiste et Emmanuel. Blandine a été renvoyée
dans la chambre d’Emmanuel. Il l’a retrouvée quelques heures
plus tard. J’ignore ce qu’il a fait durant ce laps de temps. Pierre
et Jean-Baptiste sont donc restés seuls au rez-de-chaussée durant
prés d’une heure.

“Jean-Baptiste, peux-tu me rapporter la conversation que
vous avez eue ce soir-là et ce que vous avez fait ensuite ? »

* * *

– 85 –


CHAPITRE 4
COURS DU SOIR

JEAN-BAPTISTE

« J’ai dit à Pierre qu’Emmanuel voulait voir immédiatement
Aïcha afin de lui faire connaître sa désapprobation face au
comportement qu’elle avait adopté ce matin-là. J’ai ajouté qu’il
était furieux de la défection de Luc et Simon. Il était persuadé
que tout cela était de la faute à Aïcha. S’il n’y avait eu que des
hommes, le groupe serait resté uni. Il était convaincu que les
objections morales de Luc et de Simon auraient volé en éclat par
l’effet d’entraînement. Le refus presque hystérique d’Aïcha avait
fait échouer en partie le bon déroulement de l’épreuve.

Pierre m’a déclaré qu’il était prêt à faire ce qu’on lui demanderait
pour infliger une punition, le cas échéant, à cette
femme. Il m’a affirmé que pouvions compter sur lui et sur sa
discrétion.

Nous sommes allés chercher Aïcha. J’avais un passe-
partout qui m’a permis d’ouvrir la porte de sa chambre. Elle a
été tellement surprise qu’elle n’a pas eu le temps de prononcer
une seule parole avant que Pierre et moi ne la saisissions et lui
appliquions sur la bouche du ruban adhésif en guise de bâillon.

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Je lui ai dit qu’Emmanuel voulait la voir. Je me suis assuré que
la voie était libre et nous l’avons tirée hors de sa chambre pour
la conduire à la chapelle où l’attendait Emmanuel.

Pierre m’a demandé si Emmanuel voulait également voir
Luc et Simon. Je lui ai répondu que c’était inutile, qu’ils étaient
définitivement recalés.

Emmanuel m’avait demandé, en fin d’après-midi, de déposer
à la chapelle certains objets dont il aurait besoin. Aïcha portait
un déshabillé de nuit rouge. Il s’accordait bien à son teint
mat. Elle était complètement paniquée. J’ai ressenti un frisson
de plaisir me parcourir tout le corps en voyant cette jolie femme
à notre merci. Je ne savais pas exactement ce qu’Emmanuel
avait derrière la tête mais, le connaissant, j’ai imaginé qu’il préparait
quelque chose d’excitant et j’ai commencé à être très excité.

Pierre a chargé Aïcha sur ses épaules. J’ai jeté toutes ses affaires
dans sa valise. Nous sommes sortis de la chambre aussi
silencieusement que nous y étions entrés. Le château était
calme. Tout le monde était couché. Nous avons regagné le rezde-
chaussée, traversé la cour et pénétré dans la chapelle. Emmanuel
était assis dans le fauteuil. Il avait revêtu une cape
noire, celle qu’il porte lors des cérémonies annuelles de notre
communauté. Nous avons posé Aïcha devant lui sur le matelas
qui était à terre au pied de l’autel, en pleine lumière.

Nous avons lié ses poignets et ses chevilles après l’avoir entièrement
dévêtue.

Nous nous sommes placés de part et d’autre du fauteuil, légèrement
en retrait. Elle était étendue, nue, devant nous. Emmanuel
s’est alors levé, très calmement et a commencé à lui parler.
J’admire sa sérénité et sa détermination ! Il lui a dit qu’en
refusant de participer à la séance du matin elle avait rompu le

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pacte de confiance qui nous liait. Il lui a expliqué qu’une telle
rupture la condamnait à une punition car elle avait entravé le
bon déroulement de l’exercice et qu’elle présentait désormais le
risque de divulguer ce qui ne pouvait l’être. En conséquence, il
lui a annoncé qu’elle subirait d’abord un châtiment immédiat
destiné à calmer la colère du Maître et qu’ensuite elle demeurerait
désormais au sein de la communauté au service direct du
Maître. Il m’a ensuite demandé de prendre dans une trousse
posée à terre une seringue et d’en injecter le contenu dans
l’épaule d’Aïcha afin qu’elle subisse en toute conscience sa punition
sans pouvoir crier, se débattre ou souffrir. Elle avait envie
de hurler mais le bâillon l’en empêchait. Nous avons attendu
quelques instants afin que le liquide injecté produise ses effets.
Son corps s’est détendu. Toute son énergie s’est concentrée dans
ses yeux. C’est que nous voulions. Pierre l’a libérée de ses les
liens et de son bâillon. Emmanuel s’est assuré qu’elle était parfaitement
consciente et m’a demandé de tester sa sensibilité.
J’ai craqué une allumette et j’ai promené la flamme sur la plante
des pieds. Une légère odeur de chair grillée s’est dégagée. Elle
n’a pas tressailli ! La drogue était très efficace. Emmanuel nous
alors demandé de commencer. Nous savions ce que nous avions
à faire car nous avons eu, dans le passé, à traiter des situations
similaires. Sa frayeur était intense mais aucun son ne pouvait
franchir le barrage de ses lèvres. Son corps restait inerte.

Nous lui avons montré avec complaisance les objets que
j’avais apportés. Elle était folle de peur et totalement à notre
merci.

C’était une sorte de bric à brac : une aiguille, un petit cadenas,
un nécessaire à maquillage, une paire de ciseaux, un rasoir,
des anneaux métalliques de différentes tailles…

Emmanuel a repris sa place dans le fauteuil. Nous avons
commencé notre ouvrage.

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Aïcha avait de jolis seins, ni trop gros ni trop petits, une
peau lisse et brune, une épaisse toison brune dissimulait son
sexe.

Pierre s’est emparé du rasoir et a commencé à raser méticuleusement
les poils pubiens en prenant soin de passer également
entre les fesses. Il a agit avec un grand soin, une application
extraordinaire et beaucoup de douceur. Il a pris garde de ne
pas la blesser. Il s’est assuré que la peau était devenue parfaitement
lisse. Il a souligné sa bouche, son sexe et la pointe des
seins d’un rouge à lèvre vif. Il a dessiné des sourcils d’un trait
fin d’un noir intense. Elle n’était déjà plus la jeune femme de
tout à l’heure. Elle avait perdu une part de son humanité pour
devenir une sorte de poupée. Elle ressemblait à un mannequin.
En fait, nous voulions en faire un objet vivant. Nous lui avons
écarté les bras et les jambes. L’écartèlement des jambes forçait
l’ouverture des lèvres vaginales et découvrait un fruit rose, humide
et palpitant.

J’ai épongé mon front car la sueur m’aveuglait et donnait
un goût de sel à ma bouche. La vue de ce corps provoquait en
moi une telle excitation que j’étais à mi-chemin entre
l’anéantissement et la fureur. J’ai cru que j’allais défaillir.

Pierre s’est emparé des chevilles et a replié les jambes vers
le haut du corps Je me suis dévêtu hâtivement en jetant mes
vêtements sur l’autel. Mon coeur battait si fort qu’il faisait un
vacarme assourdissant en moi. Le sang frappait mes tempes.
J’avais le droit et la possibilité de tout faire, tout imaginer.
C’était trop. Je ne savais plus quels gestes accomplir pour satisfaire
mes sens et mon imagination. J’ai crains, un bref instant,
perdre tous mes moyens tant l’émotion m’étreignait puis, peu à
peu, je me suis calmé. Les battements de mon coeur résonnaient
dans ma tête. Je savais que j’avais tout mon temps. Pierre
m’observait tranquillement, attendant son tour. Il me semble
qu’un long moment s’est ainsi écoulé. Je ne voulais surtout pas

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me précipiter et gâcher mon plaisir. J’ai enfin décidé de me glisser
en elle. Ce fut un instant merveilleux. J’ai l’ai pénétrée en
prenant garde de ne pas me répandre trop vite. Elle parvenait à
remuer légèrement la tête de gauche à droite en laissant sourdre
de très faibles gémissements. J’ai parcouru ses reins et son ventre
sans jamais me lasser. Nous étions silencieux et attentifs.
J’ai fini par exploser en elle. Mon râle de plaisir a retentit dans
la chapelle. J’étais en nage et son corps était maculé de ma
sueur et de ma sève. Elle était belle et m’appartenait. Elle était
notre chose.

Pierre a pris ma place et moi la sienne.

Il s’est dévêtu à son tour puis a commencé à l’injurier méthodiquement,
sur un ton très calme avant de s’emparer d’elle.

Après nous être dégagés et redressés, nous avons franchi
l’étape suivante de la punition.

A son sexe, nous avons fixé deux anneaux en métal inoxydable
tenus entre eux par un petit cadenas. Ceci symbolisait la
protection de son corps jusqu'à sa remise à notre Maître qui la
libérerait de cette entrave. Enfin, nous avons glissé aux poignets
et aux chevilles des bracelets symbolisant sa soumission.

Emmanuel nous a demandés de le laisser seul avec elle en
attendant qu’elle soit capable de se tenir debout et de marcher.
Il nous a dis qu’il allait s’en charger et que nous devrions revenir
une heure plus tard pour tout nettoyer et ranger. C’est ce que
nous avons fait.

J’ai revu Pierre le matin à huit trente.

Ma fille m’a rejoint pour le petit déjeuner, bientôt suivie
d’Emmanuel qui m’a parut en excellente forme et de bonne hu

– 90 –


meur. Nous avons échangé des banalités comme si rien
d’extraordinaire ne s’était produit. »

* * *

« Emmanuel et Pierre, qu’avez-vous à déclarer ? J’ai le sentiment,
à écouter Jean-Baptiste, que vous portez avec lui une
lourde responsabilité dans le déroulement de cette sinistre cérémonie
dont a été victime Aïcha. Pouvez-vous me dire ce que
vous avez fait après avoir quitté la chapelle… Surtout toi Emmanuel
! Qu’as-tu fait avec elle ? »

* * *

PIERRE

« Je suis effaré par l’histoire rocambolesque de Jean-
Baptiste. S’il a fait subir à Aïcha tout ce qu’il vient de raconter ce
n’est sûrement pas en ma compagnie. Je sais qu’il est doué pour
imaginer des histoires mais là, il fait vraiment fort !

Je suis resté en sa compagnie pour boire un verre avec lui
le soir après que les autres aient regagné leurs chambres. Nous
avons discuté de choses et d’autres. C’est vrai que je lui ai dit
que notre équipière méritait une leçon car j’étais furieux contre
elle. Elle a failli faire capoter la suite de notre séminaire. J’ai
certainement parlé d’examen de rattrapage ou quelque chose
comme ça en riant. Je n’ai pas songé un instant de m’emparer
de cette femme et de la torturer. Je ne suis pas dingue ! On peut
se livrer à des ébats un peu spéciaux sur ordre mais quant à
commettre des actes de violence sans aucun motif officiel, c’est
hors de question.

– 91 –


J’ignore tout à fait le sort d’Aïcha et même s’il lui est arrivé
quelque chose. Je pense que Jean-Baptiste a inventé toute cette
histoire rocambolesque pour se rendre intéressant.

Le seul fait établi est sa disparition. Elle n’a pas réapparu le
lendemain matin pour la séance de synthèse. Nous nous sommes
étonnés de son absence. C’est Jean-Baptiste qui nous a dit
qu’elle avait fait appeler un taxi au petit matin en déclarant
qu’elle ne voulait pas rester un jour de plus ici après ce qui
s’était passé la veille.

Nous l’avons cru car c’était tout à fait probable et je continue
à penser que c’est vrai. Elle était furieuse et choquée. J’ai
bien compris qu’elle n’avait plus envie de rester parmi nous. Et
puis, après tout, vous ! vous pouvez lui demander, à Aïcha, ce
qu’elle a fait ! Qu’attendez-vous pour le faire ? »

* * *

« Je constate que les avis divergent. Avant d’entendre
Emmanuel je vous propose que nous fassions une pause et que
nous nous retrouvions dans une heure. »

* * *

– 92 –


CHAPITRE 5
DISPARITION

« Reprenons notre conversation si vous le voulez bien ! Où
est passée Aïcha ? Luc, peux-tu aller la chercher ?

– Elle n’est plus là. Je l’ai vu sortir tout à l’heure accompagnée
d’un individu qui la tenait par le bras. Je n’ai pas vu le visage
de cet homme.
– C’est insensé ! Je vous laisse seuls un moment et l’un
d’entre-vous en profite pour filer ! Comment un des personnages
clés de l’histoire peut-il s’évanouir ainsi dans la nature ! Je
vais devoir partir à sa recherche. En attendant, je souhaite recueillir
la version d’Emmanuel concernant les violences
qu’aurait subit Aïcha au début de la nuit précédant la fin du séminaire.
Pierre affirme que Jean-Baptiste a inventé cette histoire
de toutes pièces mais il admet qu’il n’a pas revu Aïcha le
lendemain matin. En outre, assez curieusement, j’ignore ce que
tu as fais durant une partie de la nuit. Je t’écoute, Emmanuel.
– Je suis étonné que tu me poses-tu cette question.
J’imagine que tu es bien placé pour le savoir. Tu as écris un scénario.
Tu as créé nos personnages, tu nous as donné vie et assigné
nos rôles et tu prétends que nous avons échappé à ton
contrôle !
– Je t’en prie Emmanuel, ne feins pas d’ignorer la réalité.
Tu sais parfaitement que vous avez décidé de vous libérer du
– 93 –


destin que je vous ai assigné. Est-il exact, comme le prétend
Jean-Baptiste, que tu as présidé une cérémonie très particulière
au cours de laquelle Aïcha a été la proie de Jean-Baptiste et de
Pierre ? Es-tu parti avec elle pour une destination encore inconnue
? »

* * *

EMMANUEL

« Admettons que tu sois un démiurge qui a donné par
inadvertance le libre arbitre à ses créatures. Je me retrouve
donc au lit avec une jeune fille qui vient d’être offerte aux assauts
de plusieurs hommes et qui continue, malgré tout, à me
témoigner une indéfectible confiance. Que puis-je ou que dois-je
faire ? Dormir ? Forniquer ? Lire ? Me relever ? Selon mon ami
Jean-Baptiste j’ai préféré quitter ma douillette situation pour
affronter le froid de la nuit et passer plusieurs heures à organiser
et à diriger un sabbat. Tout d’abord, je pense que Jean-
Baptiste qui garde toute ma confiance et toute mon amitié, est
sous ta pression depuis des heures et qu’il a avoué n ‘importe
quoi pour tenter d’en finir avec ton inquisition. Je pense qu’il a
rêvé toute cette scène et qu’à son réveil il a été persuadé de
l’avoir vécue. Au fond quel est le problème ? Je suis chargé de
tester le potentiel des candidats à des fonctions de responsabilités
et à les pousser jusque dans leurs ultimes retranchements
afin qu’ils assument ce qu’ils sont vraiment et ce dont ils sont
capables ou incapables. Je suis payé pour cela et même fort
bien ! Je conduis ma démarche sur le fondement d’un concept
qui est également mis en oeuvre avec succès au sein d’une communauté
à laquelle j’appartiens et parmi laquelle j’exerce une
fonction et sur la nature de laquelle je ne souhaite pas
m’étendre. Je demande à des hommes et à des femmes de mani

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fester concrètement leurs capacités à diriger en transgressant
des tabous culturels oppressifs. Ils acceptent ou ils refusent.
S’ils franchissent le pas, ils sont dignes d’entrer dans le cercle
restreint des initiés à la solidarité duquel ils contribueront. S’ils
refusent, ils sont recalés et ils partent. La seule obligation qui
leur est faite est de ne rien révéler de ce qu’ils ont vu ou entendu.
Si cette interdiction n’est pas respectée, ils savent qu’ils
s’exposent, un jour ou l’autre, à des conséquences aussi imprévues
que fâcheuses. Cela étant bien précisé, la prétendue séance
orgiaque au cours de laquelle Aïcha aurait subit des outrages et
des humiliations me semble totalement stupide puisque inutile.
Elle n’a pas voulu franchir l’obstacle. Bon ! Elle part. Point à la
ligne. Pourquoi imaginer des folies extravagantes ? Il n’est rien
arrivé de prétendu tel à Luc ou à Simon. Alors ? C’est vrai
qu’elle était absente au petit déjeuner le lendemain matin mais
j’ignore où elle est passée. Était-elle encore dans sa chambre ?
Sur le chemin du retour pour appeler un taxi au village voisin ?
La grille du château n’était pas fermée. Encore un mot, si tu me
le permets… Une cérémonie à caractère initiatique ou punitif
dans le cadre d’une communauté, disons… discrète, ne se révèle
pas aux non initiés. De deux choses l’une : ou bien cette séance
n’a jamais eu lieu et Jean-Baptiste a besoin de repos ou bien elle
a eu lieu et Jean-Baptiste s’expose à de sérieuses difficultés. Désormais
je refuse d'en dire davantage sur Aïcha et sur la communauté.
»

* * *

« Tu as tout de même apporté un éclairage intéressant sur
cette affaire même si nous restons dans l’ignorance du sort
d’Aïcha. Luc ! Ta chambre était proche de la sienne. N’as-tu rien
vu, rien entendu cette nuit-là ? »

* * *

– 95 –


LUC

« J’ai lu un moment puis j’ai éteint. Je me suis remémoré
les événements de la matinée en songeant que nous étions tous,
au choix, des salauds ou des lâches. Nous n’aurions jamais du
faire ou laisser faire ce qui s’est probablement déroulé dans la
chapelle. J’imagine qu’Emmanuel et ses sbires ont du violenter
cette gamine sous le prétexte de se livrer à d’un prétendu exercice
de dynamique de groupe ! Aucun d’entre eux n’a rien voulu
dire mais tout ceci est évident.

Pour ce qui concerne Aïcha, je ne sais rien. Il m’a semblé
entendre un moteur de voiture dans la nuit, mais c’était peut-
être au petit matin. Je ne m’en souviens plus. À cette époque de
l’année le jour tarde à se lever et je suis incapable de dire l’heure
qu’il était lorsque j’ai entendu ce bruit.

Je me suis étonné, comme chacun, de l’absence de ma voisine.
Je suis même entré dans sa chambre avant la réunion afin
de vérifier si elle n’avait pas laissé des affaires personnelles. Le
ménage venait d’être fait. La fenêtre était ouverte. Il n’y avait
aucune affaire personnelle d’Aïcha. J’ai interrogé la femme de
ménage que j’ai croisé dans la galerie. Elle m’a dit qu’elle était
certainement partie tôt ce matin et qu’elle avait emporté toutes
ses affaires sauf un gros livre qu’elle avait trouvé entre le lit et le
mur au moment de changer les draps. Le livre avait certainement
glissé là lorsqu’elle s’était endormie. La femme de ménage
m’a dit avoir rapporté cet ouvrage au directeur qui l’a glissé
dans un tiroir de son bureau. Elle a ajouté qu’elle avait remarqué
que l’auteur du livre portait le même nom que l’animateur
mais pas le même prénom. “C’était peut-être quelqu’un de sa
famille ?” m’a-t-elle demandé. Je lui ai répondu que je n’en savais
rien et je l’ai remerciée. Je ne sais rien de plus. »

* * *

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« Et vous, Simon, Thomas, Mathieu, vous n’avez rien à dire
à propos d’Aïcha ? »

* * *

SIMON

« Non, rien ! Aucune idée et aucune information ! »
* * *
« Bon, nous reviendrons sur ce sujet après que vous
m’aurez parlé de la réunion de synthèse. »

– 97 –


CHAPITRE 6
SYNTHÈSE

LUC

« Au petit déjeuner tout le monde paraissait parfaitement
calme et détendu. Nous nous sommes inquiétés de l’absence
d’Aïcha mais nous venons d’en parler.

Nous nous sommes rendu dans une autre salle que celle où
nous avions passé la première journée. Sur la demande
d’Emmanuel, nous avons pris place autour de la table puis il a
ouvert la réunion. Il a rappelé que l’objet de celle-ci était de faire
un débriefing de notre séminaire et d’analyser les progrès réalisés
et les difficultés rencontrées afin d’en tirer un enseignement.

Il a déploré l’absence d’Aïcha tout en affirmant que cela ne
l’étonnait pas car il avait très vite senti qu’elle n’était pas à sa
place dans ce type de session. Il nous a ensuite donné la parole.

Je lui ai dis que j’avais mal supporté la façon dont il avait
harcelé Aïcha au cours de la première journée. J’ai réaffirmé
mon opposition catégorique à l’épreuve proposée le lendemain,
estimant qu’elle était indigne de nous et qu’en outre, elle plaçait
ses auteurs en situation d’être poursuivis pour crime en cas de

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plainte. J’ai insisté sur le fait qu’il n’est pas indispensable de
commettre un crime pour obtenir un poste de dirigeant
d’entreprise.

Simon a tenu des propos semblables aux miens.

Pierre et Thomas ont vivement critiqué l’attitude jugée négative
de Simon, de moi-même et d’Aïcha, estimant que nous
avions mis le groupe en situation de rupture. Ils ont jugé que
l’épreuve était un test exigeant et que c’était parce qu’il comportait
une vraie prise de risques qu’il était pertinent. Pour Pierre,
sauter au bout d’un élastique, dévaler un torrent ou violer une
gamine étaient, à l’évidence, des exercices de sélection tout à
fait acceptables ! Pour ma part, je crois que certains de nos collègues
ont été victimes de l’effondrement de leur système immunitaire
moral !

J’ai dit à Emmanuel que ses théories étaient dangereuses et
immorales et que je considérais que je n’avais désormais plus
rien à faire au centre. J’ai salué l’assistance et j’ai quitté la salle.
J’ai fait appeler un taxi. Simon m’a rejoint. Nous sommes partis
ensemble. »

* * *

« Pierre, Thomas ou Mathieu, avez-vous quelque chose à
ajouter ?

Pierre ? Je t’en prie. »

* * *

– 99 –


PIERRE

« J’ai dit que le séminaire pouvait être considéré comme un
succès dans la mesure où il a rempli son rôle d’outil de sélection.
Nous sommes trois à avoir prouvé nos capacités. Trois autres
ont déclaré forfait. C’est un taux d’échec assez élevé mais
qui traduit le niveau élevé d’exigence des épreuves. Seuls les
meilleurs, les plus forts, franchissent l’obstacle avec succès.

Emmanuel a conçu un dispositif qui est vraiment pertinent,
qui ne permet pas de tricher avec soi et avec les autres.
C’est très bien. »

* * *

MATHIEU

« J’espère simplement que ceux et celle qui sont partis sauront
malgré tout tenir leur langue. Il est évident que certains
aspects du séminaire ne peuvent pas faire l’objet de communications
publiques et pourraient nous causer du tort s'ils étaient
divulgués. J’ai exprimé quelques craintes en ce sens au cours de
la synthèse. Emmanuel s’est efforcé de nous rassurer en nous
disant qu’il n’y avait aucune preuve susceptible de confirmer
d’éventuelles fuites. Les personnes de service du château sont
membres d’une association affiliée à la communauté où vit
Jean-Baptiste. Sa fille est parfaitement encadrée. Le centre jouit
d’une réputation très honorable dans la région. Chaque année,
Emmanuel et Jean-Baptiste invitent à une soirée festive les
principales autorités locales. Les oeuvres sociales des pompiers
et des gendarmes bénéficient des largesses d’Emmanuel. En
outre, les gendarmes ainsi que les notables locaux trouvent sou

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vent table ouverte au centre en cours d’année. Tout ceci ne garantit
pas l’impunité mais contribue à créer un climat de
confiance. Emmanuel nous a affirmé que jusqu'à présent aucune
plainte, aucune rumeur n’avait porté leur ombre sur le
centre et ses activités. »

* * *

« Emmanuel ? Veux-tu ajouter un mot ? »

* * *

EMMANUEL

« Oui, juste pour dire que nous avons déjeuné ensemble.
Jean-Baptiste et Blandine étaient à notre table. Tout s’est parfaitement
déroulé. Les trois derniers participants ont quitté le
centre en milieu d’après-midi. J’ai regagné la région parisienne
en fin de journée. Blandine est installée chez moi. Elle est accompagnée
d’une personne de confiance qui vit sous mon toit et
qui est chargée de s’en occuper. Quant à Jean-Baptiste il est resté
sur place car il avait un nouveau séminaire à préparer pour le
mois suivant. »

* * *

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CHAPITRE 7
RENSEIGNEMENTS

Il y a trois jours, j’ai appelé au téléphone Simon à Marseille.

Une voix féminine enrouée m’a répondu. C’était sa femme.
Je me suis présenté et lui ai demandé de me passer Simon.

Elle m’a dit d’une voix faible que Simon lui avait parlé de
moi et que malheureusement elle ne pouvait pas me le passer.
Elle a aussitôt éclaté en sanglots. J’ai compris que Simon était
mort accidentellement une semaine auparavant.

Je suis resté sans voix durant quelques secondes au point
qu’elle m’a demandé si j’étais toujours en ligne. Je lui ai demandé
comment était mort son mari.

– Il est tombé accidentellement sur les rails du métro au
moment où une rame entrait en station. Le quai était bondé et
la police a conclu qu’il avait glissé en voulant longer le quai tout
au bord de la voie. C’est une mort atroce !
J’étais désemparé. Il me semble que j’ai bredouillé des
condoléances avant de raccrocher.

J’ai alors tenté de joindre Luc. Quelqu’un m’a répondu qu’il
venait d’être renversé par un chauffard en traversant la rue prés
de chez lui. Le lendemain, j’ai appelé l’hôpital où il avait été

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transporté. On m’annonça qu’il était décédé de ses blessures
dans la nuit sans avoir repris connaissance.

J’étais consterné et intrigué à la fois. Comment attribuer au
hasard la mort accidentelle de deux participants au séminaire
en un laps de temps aussi bref ? Je me suis décidé à appeler
Thomas. À l’autre bout du fil la sonnerie a retentit plusieurs fois
puis un répondeur m’a invité à laisser mon message,
m’indiquant que mon correspondant était provisoirement absent
et qu’il me rappellerait dès son retour. Quelques heures
plus tard, la sonnerie de mon téléphone a retentit. C’était Thomas.
Je l’ai mis au courant de la mort de Simon et de Luc. Après
quelques secondes d’un silence que j’attribuais à la surprise, il
m’avoua ignorer cette double tragédie. Je lui ai demandé s’il
avait des nouvelles de Pierre et de Mathieu. Il me répondit qu’il
n’avait pas gardé le contact avec eux puis il a raccroché.

Fouillant dans mes papiers, j’ai remis la main sur le numéro
de téléphone de Mathieu. Après un instant d’incrédulité, il
sembla très affecté par la nouvelle des disparitions de ses anciens
collègues et me déclara n’avoir aucune information susceptible
de m’éclairer sur les causes réelles ou supposées de ces
accidents. En ce qui concerne les autres protagonistes du séminaire
il me dit qu’il n’avait pas gardé le contact et qu’il ne souhaitait
pas le faire, ajoutant qu’il convenait de tirer un trait sur
ce séminaire.

Je me suis alors décidé à contacter mon ami Marc, inspecteur
aux Renseignements Généraux. Après quelques réticences,
il consent à me fournir des éléments d’information complémentaires
à propos d’Emmanuel, de Jean-Baptiste et de Pierre ainsi
qu’au sujet de la fameuse communauté dont il a été fait mention
à plusieurs reprises.

Quelques jours plus tard, il arrive chez moi, tard le soir. Il a
recueilli des informations comme je le lui ai demandé.

– 103 –


* * *

MARC

« Tu sais qu’en principe je n’ai pas le droit de te donner des
renseignements qui relèvent de la police et de la justice ! Enfin !
J’espère que tu ne vas pas nous embarquer dans une affaire foireuse.
C’est au sujet de ton dernier roman, m’as-tu dis ? Bon !
Voici ce que j’ai glané sur les individus dont tu m’as communiqué
l’identité. Tout d’abord, à tout seigneur tout honneur !

Emmanuel Cohen. Ce monsieur est né à Varsovie en 1938
dans une famille de la bourgeoisie israélite polonaise. Son père
était médecin. Ils ont quitté la Pologne au printemps 39 et se
sont installés à Paris avant de se réfugier aux USA en 1940. Ils
sont rentrés en France après la guerre.

Emmanuel a un frère et deux soeurs. Il est le plus jeune des
quatre enfants.

Il a été un élève brillant du lycée Louis le Grand. Après
avoir passé son bac avec mention bien, il a entamé des études
supérieures. Il est licencié de philosophie et de sociologie. À la
sortie de l’université, il est entré dans un cabinet spécialisé en
sociologie du travail.

Il a commencé à militer très tôt, dès le lycée semble-t-il, au
sein de groupuscules contestataires de gauche. Il était proche
des milieux d’opposition à la guerre d’Algérie et a été soupçonné
d’appartenir à un réseau d’aide au FLN. Aucune preuve n’a jamais
pu être apportée. Il n’a donc pas été inquiété. Il a effectué

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son service militaire en Allemagne dans une unité du Génie. Les
accords d’Evian mettant fin aux hostilités lui ont évité l’Algérie.

Il figure toujours sur la liste des membres d’un petit parti
progressiste tout en conservant des contacts avec des amis appartenant
à un groupuscule extrémiste.

En 1968, il a animé des réunions sur les thèmes du monde
du travail, relations, hiérarchie, autogestion… Il y professait des
principes révolutionnaires issus des théories groupusculaires
d’avant-garde prolétarienne, théories selon lesquelles seuls
quelques élus ont la clairvoyance et les qualités personnelles
suffisantes pour guider le peuple sur la voie de l’émancipation.

C’est aux alentours de 1971 qu’il a fondé, sous forme
d’association, un centre d’études sociologiques pour une nouvelle
gouvernance d’entreprise. Il s’est appuyé sur cette structure
pour créer en 1980 un cabinet de conseil en management.
Ses principaux clients sont de grandes entreprises privées et
publiques. Il s’appuie sur l’important réseau de relations qu’il a
noué avec ses camarades militants politiques.

Tu serais étonné si je te citais les noms de certains grands
patrons actuels qui se sont frottés, à cette époque, aux théories
révolutionnaires ! Tout cela crée des liens et notre homme a
gardé des contacts étroits avec nombre de cadres dirigeants.

Il semble que le recours aux services du cabinet dirigé par
Cohen soit un moyen de coopter au sein des directions
d’entreprises des sympathisants et, grâce aux dispositions législatives
et réglementaires relatives au financement de la formation
professionnelle, d’alimenter les caisses d’organisations sectaires.

Les appuis dont disposent Cohen et ses amis jusqu’au sein
de l’appareil d’État n’ont pas permis, jusqu'à présent, de mener

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des investigations sur les financements et les agissements de
cette nébuleuse d’associations et de sociétés liées au juteux marché
de la formation continue.

Certaines structures disposent d’un patrimoine considérable
que les dons, legs ou cotisations des membres justifient officiellement.
C’est le cas de celle qui est propriétaire du château
de la Grande Combe.

Passons à présent à celui qui paraît être son bras droit,
Jean-Baptiste Le Du. C’est un personnage beaucoup plus falot
que son patron. Il est né en 1945 à Ivry, en banlieue parisienne.
Son père était boucher-charcutier. Sa mère tenait la boutique.
Jean-Baptiste était destiné à prendre la succession de son père.
Il a appris le métier tout en suivant des études de comptabilité.
Il a effectué son service militaire à Angers. Après avoir été libéré
des obligations militaires en 1967, il a renoncé au métier de
boucher et a été embauché par une entreprise de métallurgie à
Nantes comme employé aux écritures. Il a adhéré quelques mois
plus tard à une section syndicale noyautée par des trotskistes.
Les grèves de 1968 l’ont amené à s’engager dans le mouvement
revendicatif aux côtés de militants révolutionnaires qui l’ont
convaincu d’adhérer à un petit groupe d’actions et de réflexions
politiques. Son parcours idéologique l’a conduit, dans les années
74-75, au militantisme antinucléaire. C’était l’époque des projets
de centrales nucléaires en Basse Loire et en Bretagne. C’est
un gars costaud et brutal. Il s’est fait interpeller lors de violents
affrontements avec les forces de l’ordre. C’est au cours d’une
manifestation qu’il a rencontré celle qui est devenue sa compagne.
Ils ne sont pas mariés. Le couple a deux filles : Béatrice née
en 1978 et Blandine en 1980. La famille a décidé de vivre dans
une communauté rurale.

Nous pensons que c’est par le biais de relations communes
que les deux hommes se sont rencontrés aux environs de 1975.
Ils se sont liés d’amitié. C’est probablement Emmanuel qui lui a

– 106 –


proposé la direction administrative du centre de la Grande
Combe. La famille s’est installée dans une autre communauté
implantée près de Marvejol en Lozère, en plein désert. Cette
petite communauté est liée à une constellation d’associations
dans lesquelles Emmanuel semble jouer un rôle central.

Tout ce petit monde vit en autarcie de façon très discrète.
La gendarmerie, qui effectue des contrôles ponctuels, n’a jamais
enregistré la moindre plainte des rares voisins du coin. Les enfants
suivent un enseignement qui est dispensé sur place par un
des membres qui a été prof en région parisienne pendant une
dizaine d’années. Côté santé, les membres de cette espèce de
tribu sont également bien organisés. Les soins sont dispensés
par un médecin lyonnais en retraite, lui aussi militant d’une
structure associative liée à Emmanuel. Il est difficile d’établir le
contact avec eux car ils n’acceptent de parler à un étranger
qu’en présence du « maître », sorte de chef de clan dont on
ignore l’identité. Nous avons pensé qu’il pouvait s’agir de Cohen
mais nous n’en sommes absolument pas certains.

Passons à Pierre maintenant : Là, c’est un profil différent
des deux précédents. Il est né à Lyon en 1953. Ses parents ont
changé de domicile à plusieurs reprises. Il a, je devrais dire il
avait, une soeur née en 1956. Elle est morte à l’âge de huit ans
des suites de ses blessures après avoir été renversée par une voiture.

Le père, Antoine Ablys, était officier : Sitôt rapatrié
d’Indochine, il a été affecté en Algérie au 5e Étranger de Cavalerie.
Il a été tué au cours d’un accrochage avec l’ALN en octobre
60 au début de l’opération Arièges dans la forêt des Beni-
Melloul, dans les Aurès.

Après le décès du père, sa veuve a trouvé un emploi dans la
fonction publique.

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Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le grand-
père maternel qui était avocat, a été accusé de collaboration
pendant l’occupation. Il bénéficiait de solides appuis et, très
vite, un jury d’honneur a été constitué et l’a lavé de tout soupçon.

Pierre a devancé l’appel et s’est engagé pour trois ans en
1972 et a été affecté dans une unité parachutiste. Il a été libéré
en 75, date à laquelle il s’est inscrit à la faculté de droit.

Il a décroché sa licence trois ans plus tard et a trouvé rapidement
un emploi. Il a été recruté par une entreprise d’importexport
travaillant essentiellement avec le Moyen-Orient. Il avait
le bon profil pour traiter des affaires dans le contexte difficile de
la guerre civile libanaise.

Ses relations lui ont permis de s’introduire dans les milieux
francophiles de la haute bourgeoisie chrétienne de Beyrouth.
Ses amis appartenaient à l’entourage de Bachir Gemayel. Il a
noué des relations suivies avec des responsables des Forces Libanaises.
Nous savons qu’il a rencontré leur leader, Obeika, au
moins à trois reprises.

Nos services de renseignements ont établi qu’il avait certainement
contribué, par l’entremise de son emploi, à faciliter
un trafic d’armes au profit des phalangistes. Il a collaboré avec
eux et le Mossad lorsque celui-ci a commencé à recueillir des
informations sur les implantations palestiniennes de Beyrouth
Ouest vers la fin de 81 et au début de 82.

Plus grave, il a été soupçonné d’avoir été mêlé, dans les
rangs des Forces Libanaises, au massacre de civils palestiniens
en septembre 82 dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila.
Il aurait, selon d’anciens phalangistes, participé à la Cité Sportive
à des séances de tortures et d’assassinats, en particuliers de

– 108 –


femmes et d’enfants. Tout ceci est resté au niveau des soupçons
car aucune preuve formelle n’a été apportée.

Bref, la situation libanaise évoluant, l’homme est rentré en
France au début de 83.

Il a quitté son emploi et est entré au service commercial
d’une grande marque automobile.

Ce groupe industriel faisait appel aux services du cabinet
de consultant d’Emmanuel pour dynamiser les forces de vente.
Les deux hommes aux parcours si différents se sont rencontrés
et ont sympathisé sans que nous puissions dire ce que chacun a
apprécié en l’autre.

En tout cas, ils sont restés en contact. Voilà pour Ablys !

Quant à ta mystérieuse Aïcha, je ne possède que peu
d’éléments la concernant. Elle se nomme Aïcha Amal. Elle a
trente deux ans. Elle est célibataire. On ne lui connaît ni amis ni
famille. Elle est domiciliée dans le 12e arrondissement de Paris.
Ses parents, d’origine libanaise, sont décédés. Son entreprise a
reçu sa lettre de démission le 30 janvier mais ne l’a pas revue
depuis son départ à la grande Combe. Elle semble s’être évaporée.
»

* * *

« À présent, tu en sais autant que moi ! Quel usage comptes-
tu faire de ces informations ? Je croyais que ton bouquin
était bouclé ! Tu prépares une suite ?

– Marc, tes renseignements sont précieux. Ce qui m’arrive
est étrange et presque incroyable. Si je te dis que les personnes
sur le compte desquelles tu viens de faire des recherches sont
– 109 –


des personnages de mon roman et non des individus réels,
peux-tu me croire sans songer un instant que je délire ?

– Les romanciers ont l’imagination foisonnante ! Mais là,
mon ami, je dois te rappeler que les personnes dont je viens de
te parler existent bel et bien ! Ce ne sont pas des personnages
imaginaires. Je suppose qu’il existe une ressemblance troublante
entre le monde que tu as créé et des gens qui vivent
comme toi et moi, n’est-ce pas ?
– Pas du tout ! Je suis certain que ces personnes n’existent
pas ! Enfin, je veux dire que c’est moi qui les ai créées ! Peut-on
supposer que j’ai imaginé des individus qui seraient l’exacte réplique
de personnes vivantes comme toi et moi ?
– Peut-être as-tu été influencé, à ton insu, par ces gens que
tu as croisé un jour ou dont tu as entendu parler. Ce sont des
choses plausibles, non ? En tout cas, tu ne peux pas me faire
croire que les individus sur lesquels j’ai glané des renseignements
sont sortis de ton cerveau !
– Ta réponse est rationnelle mais je reste persuadé qu’ils
n’ont jamais eu d’existence avant que je n’écrive la première
ligne de mon roman ! C’est normal que tu ne puisses pas me
croire.
– Mon cher, je te suggère de prendre quelques jours de repos
avant d’attaquer ton prochain livre ! Après avoir été immergé
trop longtemps dans ton récit, tu as du mal à faire la part entre
fiction et réalité. Cela n’a rien d’anormal.
– Je ne t’en veux pas pour ton incrédulité. Je la comprends
et si j’étais à ta place, je raisonnerais de la même manière. Je te
remercie mais je vais encore abuser de notre amitié et de ta
confiance ! J’ai besoin que quelqu’un, inconnu des protagonistes,
mène une enquête de terrain pour tenter de tirer au clair
– 110 –


cette histoire. Comment peut-on imaginer que cette jeune
femme se soit, comme par miracle, désintégrée ? Peut-on croire
que la mort des deux stagiaires qui se sont opposés à la séance
organisée par Emmanuel, soit une simple coïncidence ?

– Pourquoi n’essaies-tu pas de sortir de ton rêve ? Tu veux
que j’enquête sur ces individus ? Je ne suis pas un détective privé
! Je suis un fonctionnaire et je n’ai absolument pas le droit de
me livrer à des investigations de ce genre sans en référer à mes
supérieurs. Et qu’est-ce que je vais leur dire ? Que mon ami,
écrivain, est persuadé d’être leur géniteur et qu’il aimerait bien
qu’ils rentrent au bercail afin qu’on puisse poser le livre sur les
étagères ! C’est pour le coup où j’ai droit à un long séjour en clinique
psychiatrique ! Qu’en penses-tu ?
– Allons, Marc ! Je sais bien que tu me prends pour un type
un peu extravaguant mais je suis certain que tu sauras mener
avec tact et discrétion une investigation. N’est-ce pas ton boulot
? Il est vrai que ce que je te demande n’est pas sans risque
mais ce n’est pas pour te déplaire. Puisque tu opposes ta réalité
et ma fiction, que penses-tu des deux morts suspectes et de cette
disparition inexplicable ?
– Officiellement il s’agit d’accidents. Quant à la disparition
de cette jeune femme, il n’y a rien de suspect… En tout cas pas
pour l’instant. Elle est majeure et aucun indice ne laisse supposer
que cette affaire ait un caractère criminel. Aucune plainte ni
demande de recherche n’a été déposée.
– Deux accidents mortels et une disparition inexplicable a
priori ne sont pas de simples fantasmes, avoue-le !
– D’accord, l’évaporation d’Aïcha demeure inexpliquée
mais elle peut être explicable… Besoin de changer de vie, dépression…
Que sais-je ? Je sais que je ne parviendrais pas à te
faire démordre de ta théorie selon laquelle tu as créé de toutes
– 111 –


pièces des personnages qui, du coup, se sont installés dans la vie
réelle en menant leur propre existence sans te rendre des comptes
! Dans quelle galère veux-tu m’engager ? Puisque nous nageons
en plein délire, allons-y ! Si j’accepte de te rendre ce service,
je dis bien « si », ce qui serait une folie de ma part,
qu’attends-tu de moi ?

– Que tu te rendes sur place, à la Grande Combe et que tu
essaie de remonter la piste afin de découvrir la vérité. Je te remercie
! J’en attendais pas moins de toi !
– Eh ! Tu vas vite en besogne ! Ai-je dis que j’acceptais ? »
* * *

– 112 –


CHAPITRE 8
ENQUÊTE

Je dois être aussi fou que mon ami pour m’être finalement
laissé convaincre de me lancer sur les traces d’Aïcha. Ma hiérarchie
ayant consenti à m’accorder quelques jours de congé, j’ai
décidé de jouer le limier dans une histoire complètement rocambolesque.

L’immeuble où habite Aïcha est un bâtiment de quatre étages.
L’entrée est commandée par un digicode. J’attends un long
moment qu’une personne sorte de l’immeuble pour
m’engouffrer dans l’entrée. Parmi les huit boites aux lettres suspendues
au mur, une ne possède pas de nom. Parmi les sept
autres il n’y a pas le nom de celle que je recherche. À tout hasard,
je frappe à une porte du premier étage. Une dame âgée
m’ouvre après que je lui aie déclaré être un agent d’assurances
et que je cherche l’appartement d’Aïcha Amal afin de régler avec
elle un dossier de sinistre. Sur le moment elle se méfie puis me
répond qu’elle ne voit pas de qui je veux parler. Je lui fais alors
la description de ma supposée cliente.

« Ah oui ! me dit-elle, je vois qui vous voulez dire ! C’est
une jeune femme brune. On dirait une arabe ! Mais bien, très
discrète, pas d’histoire, jamais d’hommes comme c’est parfois le
cas avec des jeunes femmes seules. En fait, je ne l’ai jamais vu
avec quelqu’un.

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– Où se trouve l’appartement ? Je n’ai pas vu son nom sur
les boites aux lettres. »
Elle paraît étonnée et me dit que la jeune femme a déménagé
quelques jours auparavant. Elle ajoute que pour le moment
il n’y a pas encore de remplaçant.

Je lui demande si elle l’a vue au moment du déménagement
et si elle sait où elle est partie. Elle ne se rappelle pas
l’avoir vu. Il y avait juste des déménageurs et le représentant de
la régie qui gère l’immeuble dont elle me communique les coordonnées.
Je la quitte en la remerciant après avoir décliné son
offre d’une tasse de café. Je suis fort intrigué par ce déménagement.
À la régie, usant du même stratagème, je tente d’obtenir
quelques informations plus précises sur Aïcha.

L’employée qui me reçoit me déclare que mademoiselle
Amal a donné son congé par lettre recommandée en indiquant
qu’elle devait quitter rapidement la France pour des raisons
professionnelles. L’employée ajoute qu’elle a adressé un chèque
couvrant l’ensemble des sommes dues et qu’elle leur a demandé,
toujours par écrit, de régler tous les dossiers d’abonnements
en cours… eau, électricité, etc. Elle précise que ce n’est pas une
pratique courante mais que dès lors que tout est réglé rubis sur
l’ongle il n’y a pas lieu de se poser d’autres questions.

« Le chèque était-il à son nom ?

– Je n’ai pas le droit de vous répondre ! Pourquoi me posez-
vous cette question ? Qui êtes-vous ? »
Je dois justifier ma curiosité en indiquant qu’Aïcha Amal
nous doit de l’argent et que si elle quitte le pays nous avons besoin
de connaître sa nouvelle adresse ou au moins sa banque. À
demi-rassurée, l’employée consent à me répondre. Elle n’a pas
conservé le chèque mais se souvient que celui-ci n’était pas au

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nom d’Aïcha. C’était une société ou une association, me dit-elle.
Je lui fais promettre de me rappeler pour me préciser
l’information en la remerciant pour son amabilité. Je quitte la
régie et reviens sur mes pas. Je demande à l’employée si elle se
rappelle le nom de l’entreprise de déménagement. Elle me répond
affirmativement car un représentant de la régie était présent
au moment du déménagement. Elle me donne le nom et
l’adresse.

Sur-le-champ je file au siège de la société de déménagement
qui se trouve dans le 20e arrondissement. C’est une société
implantée depuis longtemps. Les immeubles datent du début du
siècle. Il y a un unique et immense bureau où travaillent plusieurs
employés. C’est un décor d’une autre époque. Je traverse
la salle et me dirige vers la table qui me paraît être celle du chef
de bureau. Il répond sans aucune réticence à mes questions. La
commande émanait d’un certain Institut d’études pour le développement
personnel situé en Suisse. Les meubles sont déposés
en garde. Les affaires personnelles et le linge ont été expédiés à
l’adresse du centre qui a payé la facture de déménagement et de
garde pour une période de deux ans. Le chef de bureau
m’indique que la commande était accompagnée d’une lettre
dactylographiée et signée d’une mademoiselle Amal. Il me montre
ces documents. Je note l’adresse sur mon calepin.

Je décide de passer à la Grande Combe avant de me rendre
sur le territoire de la Confédération pour tenter de retrouver
Aïcha et savoir si elle est encore vivante ou morte et ce qui s’est
passé à la Grande Combe un soir de janvier.

Je renonce à mon état d’agent d’assurance pour endosser
celui de journaliste afin de rencontrer Jean-Baptiste.

Sous le couvert de ma nouvelle identité et sous le prétexte
de la préparation d’un reportage sur les conditions de déroulement
de certains séminaires professionnels pour cadres diri

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geants, je prends rendez-vous avec Jean-Baptiste qui accepte de
me rencontrer la semaine suivante.

Six jours plus tard…

Un soleil froid de fin d’hiver écarte le voile de grisaille et
me salue à la descente de l’auto de location que j’ai prise une
heure plus tôt. La brume s’esquive en déchirant sa traîne aux
branches des arbres qui tentent de se débarrasser des lambeaux
évanescents en s’ébrouant doucement. Le château de la Grande
Combe est tel que mon ami me l’a décrit. Sa toiture d’ardoises
brille sous l’effet de la soudaine clarté. Je me dirige vers le porche
d’entrée et actionne la sonnerie.

J’attends quelques secondes avant d’entendre une porte
s’ouvrir. Une femme vêtue d’une blouse blanche apparaît dans
la cour intérieure et se dirige vers la grille derrière laquelle je
suis planté.

« Qui êtes-vous et que désirez-vous ? »

Je décline mon identité et indique que j’ai rendez-vous
avec le directeur du centre. Elle entrouvre un battant du portail
et me fait entrer. Elle doit être une des personnes chargées du
ménage ou de la cuisine. Je lui emboîte le pas jusque dans le
hall d’entrée où elle me prie de patienter quelques instants.

Jean-Baptiste me tend la main en me souhaitant le bonjour
et en me demande si j’ai trouvé le chemin sans difficulté. Il me
propose de le suivre dans la bibliothèque afin de nous y installer
pour l’entretien que j’ai souhaité avoir avec lui pour les besoins
de mon reportage.

Nous prenons place dans des fauteuils qui me semblent
être de style Louis XIII bien que je n’aie qu’une connaissance
assez superficielle des styles de mobilier. J’accepte la tasse de

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café qu’il me propose et que la femme rencontrée quelques instants
auparavant nous apporte.

Voulez-vous me rappeler le nom du journal pour lequel
vous travaillez et le sujet précis de votre reportage ? Il veut également
connaître les raisons qui m’ont conduit à choisir le centre
de formation professionnelle de la Grande Combe. Je lui réponds
que je le connais de réputation par des amis qui ont eu
l’occasion d’y séjourner dans le passé. Ma réponse semble lui
suffire et nous abordons l’entretien proprement dit. Je
l’interroge sur les types de stages organisés, sur les profils des
participants, leurs nombres, les sociétés clientes, les intervenants…
Il me répond sans détour, visiblement très détendu.

Le château – m’explique-t-il – a été racheté, il y a une dizaine
d’années par une association à vocation socioculturelle
désirant offrir aux entreprises et aux cabinets spécialisés dans la
formation et le conseil une structure hôtelière bien adaptée à
leurs besoins. Propriété d’un agriculteur local, le château était à
l’époque en piteux état. La toiture était en partie détruite, les
murs menaçaient ruine par endroit, l’intérieur était à l’abandon.
L’humidité rongeait les peintures à fresque. La chapelle servait
de fenière. L’association a obtenu des aides de l’État qui, par
ailleurs, a classé le site. L’association a été autorisée à rénover et
à moderniser les bâtiments à deux conditions : Ne pas modifier
l’aspect intérieur et extérieur de l’ensemble et accepter d’ouvrir
une partie du château aux visites durant les mois d’été. Les
principaux travaux de rénovation et d’adaptation aux activités
envisagées ont duré deux ans. Il a été nommé à cette époque
directeur du nouveau centre.

Il me propose, ensuite, de me servir de guide afin que je
puisse découvrir les salles de réunion, le lieu de détente aménagé
dans l’ancienne chapelle ainsi que l’étage supérieur comportant
les galeries desservant les chambres. Lorsque je pénètre
dans l’ancienne chapelle le récit de mon ami déboule dans mon

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esprit. J’imagine les événements tragiques qu’il m’a relatés.
Mais tout est calme, propre et en ordre. Un billard français est
disposé au centre de la salle. Mon mentor me montre le soupirail
du cachot puis la petite galerie surplombant la salle et destinée
à l’origine à accueillir le maître du lieu et ses proches durant
les offices religieux.

Tout est parfaitement conforme à la description qui m’en a
été faite.

En ressortant de la chapelle je m’approche de la margelle
du puits et m’étonne qu’elle soit comblée de terre.

Jean-Baptiste m’explique que pour des raisons de sécurité
il a fait boucher le puits tout en conservant la superstructure
afin de respecter l’aspect original de la cour du château. Je lui
demande si cela remonte à l’époque de l’acquisition du château.
Il me répond que le puits a été comblé depuis prés d’un mois. Il
a profité de l’absence de stagiaires pour faire effectuer ces travaux.

Je reste là, sur place, perplexe, face au puits, jusqu'à ce que
mon hôte m’invite à le suivre pour découvrir les peintures ornant
les galeries.

Il est prés de midi. Nous regagnons le hall d’accueil et je
m’apprête à prendre congé de mon hôte lorsqu'une très jeune
fille entre. À la description qui m’en a été faite, je reconnais
Blandine. Jean-Baptiste lui demande d’aller l’attendre à la cuisine
en lui disant qu’il en a pour un instant. Il me dit, en souriant,
que c’est sa fille. Elle est là pour les vacances de printemps,
me précise-t-il.

Au moment de nous séparer, je lui demande, comme si cela
venait de me traverser soudainement l’esprit, s’il connaît
l’Institut d’études pour le développement personnel situé prés

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de Lausanne en Suisse. Il reste muet durant un bref instant, visiblement
surpris par cette question qu’il n’attendait pas. Il se
ressaisit et me demande de répéter le nom comme s’il avait mal
compris. Je lui repose ma question en lui disant qu’un ami m’en
a parlé. J’ai cru comprendre que c’est un organisme qui oeuvre,
lui aussi, dans le domaine du conseil en management, lui dis-je.
Jean-Baptiste me répond, d’un ton qui ne me convainc pas, que
ce nom ne lui évoque rien. Il ajoute que les organismes de
conseil et de formation sont très nombreux et que, de plus, celui-
ci n’est même pas en France. J’ai le sentiment qu’il me ment
mais il me paraît difficile de pousser plus loin mes interrogations
sans risquer de me dévoiler. L’entretien est terminé. Nous
prenons congé.

Le château s’efface bientôt du rétroviseur. Je prends la
route en direction de la Suisse afin de rendre visite à l’Institut
d’études pour le développement personnel. J’ignore pourquoi
mais j’ai l’intuition qu’Aïcha ne s’y trouve pas. A-t-elle jamais
quitté la Grande Combe ? Si ce que Jean-Baptiste a déclaré se
révèle exact il est fort probable que la malheureuse n’a pas été
relâchée par ses bourreaux. Qu’en ont-ils fait ? Jean-Baptiste at-
il agit sur ordre et avec Pierre comme il l’a prétendu ou bien at-
il commis seul ce forfait ? Que s’est-il vraiment passé ce soir là
et qu’est devenue cette jeune femme ?

Le lendemain, j’arrive à la petite ville suisse de M… et me
présente, toujours sous ma couverture de journaliste, au centre
d’études pour le développement personnel. Je dois montrer
patte blanche à la grille d’entrée verrouillant l’accès au bâtiment
situé au milieu d’un vaste parc en partie arboré. Le bâtiment
ressemble à un hôtel de style traditionnel de cette région.
J’aperçois quelques personnes assises dans une salle de réunion.
Elles écoutent attentivement l’exposé d’une femme
blonde qui doit être l’animatrice. Elle semble donner des
conseils à l’un des participants qui fait face aux autres. Il s’agit
probablement d’un exercice d’expression orale.

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Mon attente est brève. Le directeur vient à ma rencontre.
C’est un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux grisonnant
et un peu longs, lui donnant l’allure d’un étudiant vieillissant
mais au visage vif et à l’allure sportive. Il me conduit à
son bureau et m’offre du café. Son accueil est cordial. J’ai préparé
mon interview. Il se prête de fort bonne grâce à mes questions
et me propose une visite des lieux. Nous parcourons trois
salles de réunion équipées de rétroprojecteur, de postes de TV
et de magnétoscopes. Le cadre est luxueux. Un salon-
bibliothèque et une salle de gymnastique complètent le dispositif.
La salle de restaurant est éclairée par de larges baies donnant
sur le parc et les montagnes toutes proches. Les chambres
vastes et confortables sont à l’étage. Le directeur m’explique que
la clientèle de l’Institut est composée d’entreprises qui envoient
leurs cadres supérieurs afin qu’ils participent à des exercices
destinés à mieux gérer leur stress et leurs capacités et, également,
afin de rencontrer des personnalités éminentes de tous
horizons qui abordent avec eux les sujets les plus divers. Actuellement
un journaliste britannique spécialisé dans l’étude des
relations internationales Nord-Sud est invité ainsi qu’une américaine,
auteur de plusieurs ouvrages et dirigeante d’un cabinet
de conseil en recrutement de New York. La semaine prochaine,
le PDG d’un groupe international en gestion financière viendra
faire une conférence sur l’évolution du système mondial de
transactions financières, me dit-il.

Au terme de la visite, je lui demande à rencontrer une amie
perdue de vue jusqu’au moment où je prétends avoir appris par
hasard qu’elle était nommée à son centre. Quel est son nom ?
Aïcha Amal ! J’observe attentivement son visage. Il reste parfaitement
maître de lui. Il s’étonne que je puisse la connaître en
disant qu’il s’agit là d’une coïncidence extraordinaire. Il me
confirma qu’elle vient d’être recrutée par l’Institut pour assurer
une fonction de relations publiques et de communication. Il
ajoute que l’Institut a son siége au Canada et que l’établissement

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suisse n’est, en quelque sorte, qu’une filiale. Il se dit vraiment
désolé, m’exposant que, malheureusement, il m’est impossible
de la rencontrer car elle est actuellement en formation au siège
social de l’Institut situé à Fredericton au Nouveau-Brunswick.
Je ne manquerais pas de lui faire-part, dès que possible, de votre
visite, m’assure-t-il, arborant un large sourire.

Au moment de nous séparer, je lui fais part de mes visites
dans d’autres institutions de conseil et de formation en France.
Connaissez-vous un certain Emmanuel Cohen ? Très à l’aise, il
me répond que c’est un ami de longue date.

Je reprends la route de l’aéroport de Genève-Cointrain.
Quelques heures plus tard, je suis de retour à mon domicile parisien
guère plus avancé qu’auparavant sur le sort d’Aïcha.
J’appelle mon ami et lui rends compte de mon périple. Comme
lui, je ne peux que souhaiter qu’elle soit toujours vivante et en
bonne santé.

* * *

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ÉPILOGUE

À toutes fins utiles j’ai consigné par écrit tout ce que Marc
m’a appris au sujet de son enquête ainsi que le récit que
m’avaient fait les protagonistes de ces événements et le mystère
qui les enveloppait. Je ne savais pas vraiment ce qu’il convenait
de faire. Tout révéler à la police ? Mais dire quoi ? Avec quels
éléments ? Quelles preuves ? Aucune plainte, aucun cadavre…
Et puis… N’allait-on pas m’accuser d’avoir tout inventé ? Un
auteur dramatique ! Pensez donc ! Imagination débridée et difficultés
à faire la part des choses entre la fiction et la réalité… Je
n’étais pas crédible… Et puis, je dois bien l’avouer, une histoire
chassant l’autre, j’ai laissé mon récit au fond d’un tiroir… Jusqu’à
cette soirée singulière où l’on frappa à ma porte alors que
j’étais en panne d’inspiration.

Marc était là, planté devant moi. J’hésitai, je ne sais pourquoi
à le faire entrer. Je l’avais presque oublié. Il m’affirma
m’avoir appelé au téléphone à plusieurs reprises durant toute la
journée. J’ai du bredouiller quelque vague excuse… Il entra et
me demanda si j’étais intéressé par certaines informations
concernant des individus dont je lui avais parlé au printemps
dernier. Cette histoire, que j’avais oubliée me revint à l’esprit.

– En bon flic que je suis, je ne lâche jamais complètement
une affaire avant qu’elle soit définitivement résolue et classée…
Même les affaires très spéciales que mon ami l’écrivain me
charge de démêler ! J’ai donc poursuivi, à titre personnel, mon
enquête sur Emmanuel, Pierre et les autres. Regarde ! Me dit-il,
En me tendant une feuille dactylographiée.
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C’est une lettre confidentielle à diffusion restreinte destinée
à certains milieux économiques et financiers.

Je saisis la feuille et porte mon regard sur l’article que
Marc me montre du doigt. Un dénommé Pierre Ablys est pressenti
pour occuper la fonction d’Executive Manager d’une filiale
d’un groupe d’équipementier automobile implantée à Toronto.

Quant à Emmanuel Cohen, Marc m’indique qu’il vient
d’écrire un nouvel ouvrage sur les méthodes de management. Il
a été récemment invité sur le plateau d’une émission de TV
consacrée à l’évolution de la formation professionnelle des cadres
d’entreprise. On le voit souvent, me dit Marc, au bras d’une
jeune fille fort jolie et discrète surnommée Blanche.

« Ah ! me lance-t-il, dernière nouvelle : Triste et banale à la
fois. La gendarmerie de Marvejols a été appelée, il y a deux mois
pour constater la mort d’une adolescente vivant au sein d’une
communauté. La victime est Blandine, la fille cadette de Jean-
Baptiste. Elle s’est pendue à une poutre dans une ancienne
grange. Les gendarmes et le Procureur ont conclu au suicide
sans autre cause extérieure. Elle souffrait, semble-t-il, de troubles
dépressifs. Affaire réglée, mon ami ! Tu peux dormir tranquille
et attaquer un nouveau roman… Mais attention ! Hein !
Cette fois-ci, invente tes personnages ! »

Après son départ, j’ai ouvert un tiroir dans lequel j’avais
glissé mon manuscrit. Tout bien réfléchi, il me semblait plus
raisonnable de détruire mon ouvrage. Je savais que, se faisant,
je renvoyais au néant les individus que j’avais imaginés et dont
le destin m’avait échappé.

Je pris, une à une, les pages et je me mis à les déchirer.

– 123 –


Quelques jours s’écoulèrent. La sonnerie de mon portable
retentit. C’était Marc. Je savais ce qu’il allait me dire. Je décrochais
:

–Allô ! Salut ! Tu ne devineras la dernière qui vient
d’arriver !

– Si, je crois.
– Comment ça, tu crois ?
– Je parie que tu ne retrouves plus aucune trace dans tes
papiers, tes fichiers, la presse, et dans je ne sais quoi d’autres
d’Emmanuel, de Pierre, Blandine et tous les autres… Je me
trompe ?
– Comment as-tu deviné ? Qui t’en a parlé ?
– Je le sais, car c’est moi qui les ai fait disparaître !
Je ne laissais pas à Marc le temps de me répondre… Et
puis, que pouvais-je lui dire ? Aurait-il compris ?
* * *

– 124 –


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Mars 2005

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