Alain Mourgue

L’ISLAM ET LE MONDE ARABO-MUSULMAN
Des origines jusqu’à la chute de Bagdad en 1258

Copyright ©Alain Mourgue 2005


SOMMAIRE

La vie du Prophète

Abou Bakr, Omar et le début des conquêtes

Othman et la recension coranique

‘Ali, le dernier des califes bien guidés

Le chiisme

Le califat omayyade de Damas

La révolte abbasside et la chute des Omeyyades

L’empire abbasside

L’adab

Les Aghlabides et le califat Fatimide d’Egypte

Croisades et contre-croisades

Croisades et jihad

Le califat omayyade de Cordoue

Les Almoravides

Les Almohades

Les dynasties post-Almohades

Le contexte religieux et culturel durant les états post-Almohades.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LA VIE DU PROPHETE

Les sources historiques de référence sont au nombre de trois :
Le Coran.
Les sira(s) (biographies).
Les hadith(s) (les dits du Prophète).
Le Coran est la révélation divine. Selon la tradition, il a été mis par écrit environ
25 ans après la mort de Mohammed.
La première sira date du 1er siècle après la mort du Prophète. Elle a été écrite
par Ibn Ishaq et la suivante est l’oeuvre de Ibn Hisham, vers le 8ème siècle de
l’ère chrétienne. Cette seconde sira survient au moment de l’avènement des
Abbassides et concourt à la légitimité de cette dynastie.
Les hadith(s) sont d’abord transmis oralement. L’ensemble des hadith(s)
constitue la Sunna. Les premiers écrits datent du 9ème siècle (ère chrétienne).
Le premier recueil est le « Sahih » de Bukhari. Ces écrits valorisent la figure du
Prophète en le présentant comme un modèle idéal de comportement.
Mohammed est originaire par son père de la tribu arabe des Quraïsh. Cette
tribu, conduite par Qusay, s’est installée à La Mecque au cours du 5ème siècle
avant JC. Qusay est le père de Abd el Manaf.
Le père de Mohammed est Abd Allah, fils de Abd al Muttalib qui occupait la
fonction de Siqaya, consistant à gérer le puits sacré de Zem Zem et à
approvisionner les pèlerins qui venaient honorer une divinité païenne. Abbas,
dont la descendance sera revendiquée par les Abbassides, est le demi-frère de

Abd Allah, donc l’oncle de Mohammed.
Le père du futur prophète meurt au cours d’un voyage d’affaires à Médine
laissant sa jeune épouse enceinte de Mohammed. Amina, est issue de la tribu
des Hazraj, de la région de Yathrib (qui deviendra, plus tard, Médine). Le jeune
Mohammed est confié, conformément à la coutume, à une nourrisse d’un clan
nomade, Halima. L’enfant perd sa mère à l’âge de six ans. C’est son grand-
père, alors âgé de quatre-vingts ans qui le recueille mais il décède deux ans
plus tard. C’est un de ses oncles Abd Manaf dit Abu Talib, qui prend soin de
lui. Abu Talib est le père de ‘Ali.
Le jeune Mohammed accompagne son oncle lors de voyages commerciaux en
Syrie. Plus tard, il entre au service de Khadija, une veuve qui dirige une
importante entreprise caravanière.
Bien que plus âgée que lui d’une quinzaine d’années, elle devient son épouse.
Le couple a sept enfants : Trois garçons qui meurent en bas âge et quatre filles
dont Fatima qui épousera ‘Ali, le jeune cousin de Mohammed que celui-ci a
adopté au moment où les affaires d’Abou Talib périclitaient.
Khadija appartient au clan des Asad, situé à un rang élevé de la société
mecquoise. Un autre clan puissant est celui des Abd Chams dont seront issus
les Omeyyades.

A cette époque, existe un mouvement de pensée non organisé, le Hanif, dont
les membres pratiquent le recueillement temporaire dans la solitude du désert
environnant. Il est vraisemblable que ce mouvement suggère que l’idée d’un
Dieu unique commence à émerger dans certaines consciences. Les historiens
désignent ce phénomène par le terme de « hénothéisme » qui suppose
l’existence d’un dieu dominant mais non encore unique.


Mohammed participe au Hanif et prend l’habitude de se recueillir au mont Hira
tout proche.
Il est également vraisemblable que l’annonce de l’arrivée d’un prophète parmi
les Arabes commence à circuler. Un cousin de Khadija, Waraqa ben Nawal, bon
connaisseur des écritures (Les Arabes côtoient Juifs et Chrétiens au cours de
leurs voyages commerciaux) aurait déclaré que Mohammed était le prophète
annoncé. En 610, ce dernier déclare avoir reçu une première révélation, au
cours d’une nuit de recueillement à Hira. Khadija, Waraqa ben Nawal, ‘Ali et
Zaïd, un esclave affranchi, sont parmi les premiers à en être informés. Les
révélations s’interrompent puis reprennent vers 613. C’est à ce moment que
Mohammed commence sa prédication publique. Les premiers convertis sont
des gens situés au bas de l’échelle sociale, ce qui laisse prévoir une tension à
venir avec l’oligarchie mecquoise qui tire de substantielles ressources des
pèlerinages païens (Les Arabes adoraient, notamment, trois divinités filles de
Allah : Al Lat, Uzza et Manat). Mohammed apparaît progressivement comme un
fauteur de troubles. Uthman, du clan des Abd Chams, se convertit et, de plus,
Mohammed bénéficie de la protection de son clan grâce à Abu Talib. Cette
protection est fragile. Abu Talib meurt en 619 ainsi que Khadija. C’est l’année
du deuil. Le nouveau chef de clan, Abu Lahab retire sa protection au Prophète
qui doit chercher l’appui d’un autre clan. Sa situation à La Mecque est
menacée. Il prend contact avec six membres du clan auquel appartenait sa
mère. Les six hommes se convertissent. En 621, une seconde délégation de
Yathrib passe avec Mohammed un serment de fidélité (bay’a). C’est le serment
d’Aqaba ou bay’a el nissa (serment des femmes). Un second serment est
prononcé en 622, le serment de la guerre (bay’a el herb). Il est reconnu comme
chef. Ce serment proclame que les habitants de Yathrib accueilleront les
musulmans de La Mecque, que Mohammed est le Prophète et le chef. Ce pacte
est à l’origine de la migration vers Yathrib (Médine). C’est l’Hégire (Hijra). Les
habitants de Médine ont besoin d’un arbitre (Hakam) pour régler un conflit
interne. La désignation de Mohammed s’impose naturellement. Les
compagnons du Prophète qui quittent La Mecque pour le suivre à Médine sont
appelés les Muhajirun (les émigrés). Quant aux Médinois, ce sont les Ansars
(les alliés). L’Hégire a lieu entre juin et septembre 622. Là où la chamelle de
Mohammed se met à genoux est édifiée la première mosquée. Elle est située au
sud de l’oasis de Médine.
Mohammed épouse plusieurs femmes dont la très jeune Aïcha qui sera, selon
la tradition, son épouse préférée. La rivalité qui opposera, plus tard, Aïcha à
Fatima aura des conséquences considérables sur l’évolution de la nouvelle
communauté qui se constitue alors autour du Prophète, la Oumma. Celle-ci
comprend dans un premier temps des musulmans et les juifs de Yathrib. La
Oumma ne deviendra la communauté des croyants que plus tard. Les proches
compagnons de Mohammed sont les Mu’minun, les fidèles.
Les tensions entre La Mecque et Médine s’accroissent. Des accrochages se
produisent. Il y a un mort à Nahla. A Badr, en mars 624, les musulmans sont
vainqueurs des Mecquois mais un an plus tard, ces derniers prennent leur
revanche à Huhud. Cette défaite fait naître un doute au sein de la Oumma. Les
détracteurs du Prophète apparaissent au grand jour. Ce sont les hypocrites
(Munafiqun).


Les musulmans reprennent confiance après la victoire « du fossé » en mars

627. La Oumma reste un groupe hétérogène. Pendant un temps, Muhammad
veut rallier à lui les juifs mais il échoue. Ces derniers seront expulsés.
D’autres batailles ont lieu : Hunayn et Al Ta’if en 630.
On ne dispose d’aucune information précise concernant les deux dernières
années de la vie de Mohammed qui meurt à Médine en 632 sans désigner de
successeur.
La révélation divine se compose de deux périodes : Les versets reçus à La
Mecque puis ceux, plus nombreux et davantage à contenu légiférant, reçus à
Médine. Les paroles divines recueillies des lèvres de Mohammed sont apprises
par coeur et récitées. Elles sont également inscrites sur toutes sortes de
supports, bois, os… L’ensemble des versets fera l’objet de la recension
coranique quelques années plus tard.

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Abou Bakr, Omar et le début des conquêtes

En 632, à la mort du Prophète, se pose l’inévitable question de sa succession.
Il est évident que son statut de prophète n’ouvre pas droit à succession mais la
question se pose pour son statut « séculier » de chef de la Oumma (la
communauté des croyants).
Mohammed n’a pas désigné de successeur mais il a indiqué qu’Abou Bakr, un
de ses plus fidèles compagnons et père d’Aïcha, sa jeune épouse préférée,
dirigera la prière collective après sa mort.
Notons que, plus tard, les Chi’ites prétendront que le Prophète avait désigné
son cousin ‘Ali pour successeur.
De plus, Mohammed n’a pas d’héritier mâle or, selon la tradition, les
« qualités » se transmettent par le sang entre mâles.
Il y a donc bien un problème de légitimité califale (littéralement le mot calife
signifie en arabe celui qui suit, qui succède) d’autant qu’il n’existe aucune
règle de succession en la matière.
L’enjeu est d’importance pour la jeune communauté des croyants car la mort
du Prophète laisse apparaître très vite des dissensions en son sein. Tout
d’abord, il y a l’affrontement entre Aïcha, dans la chambre de laquelle
Mohammed est mort, et Fatima, la fille du défunt et épouse de ‘Ali. Fatima
estime devoir hériter des biens de son père.
Une autre tension se fait jour entre les premiers compagnons du Prophète
venus avec lui de La Mecque à Médine, les « émigrés » (Mouhagirun), et les
Médinois qui se sont ralliés, « les Ansars ». Les uns et les autres réclament la
légitimité pour désigner parmi eux le premier successeur (nous parlerons
désormais de Calife).
Abou Bakr appartient au groupe des « émigrés ». Il est généalogiste (nassab).
C’est une fonction prestigieuse car le généalogiste est la mémoire vivante du
groupe. Il interprète les rêves. En outre, il est « Hakam », c’est-à-dire arbitre
tribal. Abou Bakr est donc un homme remarquable surnommé « Al Saddiq », le
sincère, le fidèle parmi les fidèles. Il constitue un modèle du parfait musulman.
Il semble qu’Abou Bakr se soit invité à une réunion des Ansars au cours de
laquelle ces derniers se préparaient à désigner un calife en l’absence des
émigrés de La Mecque. Finalement, sa sagesse parvient à éviter l’éclatement et
il est désigné Calife. Plus modestement, Abou Bakr, prend le titre de
« successeur de l’Envoyé de Dieu ».
Son califat est de courte durée (environ deux ans). Il affronte victorieusement
plusieurs soulèvements de tribus. Ces troubles sont connus sous le nom de
« Ridda » ou guerres d’apostasie (de reniement) car plusieurs personnages,
dont une femme, tentent de revenir aux pratiques anté-islamiques.
Abou Bakr meurt en 633 (ou 634).

Omar, un autre compagnon du Prophète, lui succède. Au titre de « Calife de
l’Envoyé de Dieu », il ajoute celui de « Prince des Croyants » (‘Amir el
mou’minin) qui suppose une fonction militaire et qui augure des futures


conquêtes qu’il conduira. Son Califat dure dix ans (634-644). Il est marqué à la
fois par une grande stabilité et les conquêtes qui font surgir le monde arabe
sur la scène politique mondiale de l’époque.
La conversion à l’Islam d’Omar ressemble, d’une certaine manière, à la
conversion de Paul au christianisme.
A La Mecque, Omar, qui était un ennemi acharné des premiers musulmans,
aurait menacé sa soeur qui recevait chez elle un récitant du Coran. C’est à ce
moment, mais les circonstances précises nous sont inconnues, qu’Omar,
délaissant brusquement sa colère, se serait convertit pour devenir un des plus
fidèles compagnons de Mohammed.
Omar lance la Oumma à la conquête de l’Irak, de la Syrie puis de l’Egypte.
Quelles sont les raisons de cette brutale irruption des Arabes hors de leur
péninsule ?
Les tribus bédouines vivaient, notamment, du commerce à longue distance et
également de l’économie du butin. En outre, il n’était pas rare que celles qui
manquaient de nourriture – gardons en mémoire les conditions climatiques
particulièrement dures de la péninsule arabique – pratiquaient la razzia sur les
biens et les troupeaux d’autres tribus. C’était une nécessité vitale. La
communauté des croyants créée par Mohammed constitue une nouvelle forme
de tribu dont les membres sont liés par la foi et non par le sang. Il est interdit
aux musulmans de se faire la guerre entre eux. Dès lors que l’Islam se répand
largement parmi les tribus arabes de la péninsule, le recours à la razzia et
l’économie de butin deviennent impossibles avec toutes les conséquences qui
en découlent. Il est donc urgent de se tourner au-delà des frontières. Les cibles
privilégiées sont la fertile Mésopotamie sous domination Sassanide et la Syrie,
également fertile, appartenant à l’empire byzantin. Les deux grands empires
s’épuisent dans un affrontement quasi permanent. L’empire Sassanide est à
bout de souffle. Quant aux Byzantins, l’intolérance religieuse de l’empereur de
Constantinople fait des minorités chrétiennes dissidentes de Syrie des alliées
potentielles des conquérants arabes qui sont reçus comme des libérateurs. Ce
sentiment favorable aux conquérants est d’autant plus fort que les Musulmans
ne se lancent pas dans des opérations de conversion forcée, tout au contraire.
Nous en verrons, plus tard, les raisons.
Face à des armées impériales peu mobiles, peu motivées et souvent
composées d’un grand nombre de mercenaires, les cavaliers arabes ont
aisément le dessus. Ils attaquent par petits groupes très mobiles. La recherche
du butin et surtout leur foi constituent de très fortes motivations.
Les Byzantins sont bousculés à Agnadayn en juillet 634. Damas tombe une
première fois en 635 avant d’être reperdue puis reprise en 636. Cette même
année, la bataille victorieuse du Yarmouk est décisive. La Palestine et la Syrie
sont conquises. Jérusalem est prise en 638. Omar s’empresse de venir y prier.
Après une première défaite à la bataille du Pont, les Arabes remportent en 637
une victoire capitale sur les Sassanides à Qadisiya. A partir de cet événement,
tout s’enchaîne rapidement. Dès 638 ou 639, la capitale sassanide, Ctésiphon,
est investie. Les Musulmans fondent deux villes : Koufa et Basra (Bassora).
Ces cités sont des « Misr », c’est-à-dire des camps militaires permanents qui
servent de relais pour les étapes ultérieures de la conquête.
L’empereur sassanide se réfugie dans sa province stratégique du Khurasan.
L’Arménie et la grande cité d’Edesse tombent en 639.


En 642, la totalité de la Mésopotamie, de l’Arménie, de la Syrie et de la
Palestine sont aux mains des Arabes musulmans. Les conquérants frappent
aux portes de l’Egypte byzantine.
Les Arabes remportent une première victoire sur les troupes Egypto-
Byzantines à Pélouse en 639 et une seconde à Héliopolis en 640.
En 642, Alexandrie négocie sa reddition mais elle est reprise par les Byzantins
en 646.
Dès 643, les Arabes créent le misr de Fustat qui devient leur capitale
provinciale. Les conquérants s’apprêtent à marcher en direction de la
Cyrénaïque.
Omar est mortellement blessé en 644 mais il a le temps d’organiser sa
succession avant de mourir. Il crée un conseil de consultation de six membres
dont font partie, notamment, Othman et ‘Ali. Il est convenu que le successeur
d’Omar sera désigné dans les trois jours suivant sa disparition.

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OTHMAN ET LA RECENSION CORANIQUE

Othman est nommé Calife. Son califat dure douze ans. Son oeuvre centrale est

la recension coranique dont les conséquences sont déterminantes pour

l’avenir de la Oumma.
A la fois pour des motifs religieux et politiques, la mise par écrit du Coran
constitue un enjeu capital. Ce travail de recension, qui dure plusieurs années,
produit naturellement quelques conséquences. Le choix précis des mots et de
leurs significations implique la fixation d’une lecture, d’une interprétation, du
texte sacré. Cela met en cause le pouvoir des récitants (qourra) du Coran qui
en détiennent jusqu’à présent la mémoire et la pureté. Les récitants
reprocheront au Calife de se livrer, par sa recension, à des « nouveautés
blâmables » (bid’a). ‘Ali, qui a la réputation d’être un homme particulièrement
pieux, a une lecture du Coran qui n’est pas celle retenue par Othman.
Outre le débat d’ordre théologique, la recension coranique a pour effet de
mobiliser les lettrés et notamment les grammairiens dont le remarquable travail
a contribué à faire de l’arabe une langue de culture de premier ordre.
La mise par écrit du Coran, la vulgate ou recension coranique s’est opérée en
plusieurs étapes.
La parole divine est révélée au Prophète au sein d’une civilisation où la
tradition orale l’emporte sur la culture écrite, ce qui a probablement constitué
la difficulté majeure pour la transcription écrite.
Traditionnellement tout récit était transmis oralement et, en outre, la
transcription par une main humaine de la parole de Dieu apparaissait
naturellement comme problématique.
Toutefois, la révélation est conservée à la fois oralement et sous forme d’écrits
fragmentaires, surtout à Médine. Il s’agit, semble-t-il, d’initiatives individuelles
de la part de certains compagnons de Mohammed. Parmi eux, Zayd et Obay ibn
Ka’ab.
La mort de plusieurs compagnons du Prophète au cours de la Ridda a conduit
Omar, entre 632 et 633, à conseiller à Abou Bakr de faire réaliser une première
recension mais dont aucune trace n’a été conservée. Cette première recension
n’avait pas valeur de texte de référence, c’est-à-dire de vulgate. D’autres
recensions individuelles circulent à la même époque dont une attribuée à ‘Ali
et une de Abd Allah ibn Mas’ud qui fera admettre sa version, plus tard, à Kufa.
C’est Uthman, en 653, qui décide la réalisation d’une recension « officielle ». Il
constitue une commission de douze membres chargée d’établir la vulgate. Le
pays est parcouru par les membres de cette commission qui recueillent les
fragments écrits ainsi que les textes récités. La compilation de ces documents
place la commission devant la nécessité d’opérer un tri et un arbitrage d’autant
qu’elle est confrontée à la complexité de la langue arabe qui a une graphie
défective comme toutes les langues sémitiques. Elle ne comporte que des
consonnes non vocalisées. A cette époque, les signes diacritiques (indiquant
la vocalisation « i », « waw » et « a ») sont absents. Cette situation pose le
problème de la signification des mots et des phrases d’où le risque évident


d’interprétations erronées. La recension coranique entraîne donc la création de
la grammaire arabe afin de définir les règles d’usage de la langue.
En outre, qui dit « choix » dit exclusion de certains documents, voire de
certaines versions.
La recension retenue soulève, d’évidence, des contestations immédiates ou
différées. Par exemple, les Alides reprocheront à Uthman et à sa commission
d’avoir volontairement écarté des versets concernant ‘Ali. En outre,
l’élaboration d’une vulgate remet en question le rôle des porteurs de Coran (les
Hafizun) qui transmettaient oralement la parole révélée. Le débat n’épargne pas
les nouveaux professionnels de la récitation coranique, les qurra, qui sont
issus de différentes écoles qui ont chacune leur lecture du Coran. Finalement,
c’est une des trois lectures de Kufa qui s’impose et c’est elle qui servira de
base pour la première impression du Coran en 1923.
Les enjeux autour de la recension sont donc à la fois religieux et politiques
dans la mesure où pouvoir et légitimité sont intimement liés au Coran.
Nonobstant le choix pour une des lectures de Kufa, un compromis intervient
en 934 permettant la coexistence de sept versions de récitation (qir'a). Le
chiffre sept est symbolique. Selon la tradition, le Prophète aurait reçu la
révélation en sept ahruf (qui peut signifier dialectes ou modalités de récits ou
variantes de récitation). Il n’en demeure pas moins que ce compromis ne fait
pas cesser le débat.
De quoi se compose la vulgate ?
La vulgate (mushaf) comprend 114 sourates qui regroupent les versets (dont le
nom arabe : aya, veut dire « signe divin »), éléments fondateurs du texte révélé.
Dès l’origine, les musulmans ont engagé un savant processus de
commentaires (Tafsir) et d’interprétation (Ta’wil) du texte révélé et notamment
sur le sens de sa dénomination, son inimitabilité et sa nature. L’élaboration de
la vulgate enrichit ce questionnement et des débats vont s’ouvrir autour
d’autres questions fondamentales : En quelle langue précise le Coran a-t-il été
révélé à Mohammed (il existait alors plusieurs dialectes dans la péninsule
arabique) ? Le Coran est-il créé ou incréé ?
Des groupes de pensée et de pression vont se constituer autour de ces débats
dont les conclusions auront des conséquences non négligeables sur la
théologie, le droit musulman et la légitimité des pouvoirs politiques.

Pendant ce temps, la conquête se poursuit. Chypre est prise en 649.
Dans son exercice du pouvoir, Othman privilégie le lien du sang. Il distribue
des terres aux membres de sa famille et nomme à des postes clés des proches.
Son népotisme suscite de plus en plus d’hostilité et finit par lui être fatal. Une
mutinerie éclate à Fustat en 656 à propos de la distribution des terres. Les
mutins se rendent à Médine où réside le Calife. Ils mettent le siège devant sa
résidence durant 40 jours. Finalement, Othman est assassiné. C’est la Fitna, la
discorde, qui conduit à l’éclatement de la Oumma.

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‘ALI, LE DERNIER DES CALIFES BIEN GUIDES

‘Ali est désigné Calife par les opposants d’Othman. Trois mois plus tard, une
première révolte éclate. Elle est dirigée par deux anciens compagnons et par
Aïcha. Cette dernière participe à la bataille dite « du chameau ». Les révoltés
sont défaits et Aïcha assignée à résidence à Médine.
Un autre homme se dresse contre ‘Ali. Mu’wwiyya, gouverneur de Syrie et
cousin d’Othman, accuse ‘Ali de n’avoir pas vengé la mort de son
prédécesseur et refuse de faire allégeance au nouveau Calife. Ce dernier le
destitue de son poste de gouverneur mais Mu’wwiyya refuse sa destitution. Il
brandit la chemise ensanglantée d’Othman lors d’un discours à la mosquée de
Damas et se présente comme le vengeur du Calife assassiné. Il réclame le sang
et non plus seulement le prix du sang comme le veut la tradition bédouine.
Les deux armées s’affrontent à Siffin, près de l’Euphrate, en 657. Le sort de la
bataille est indécis. Le gouverneur de Damas propose un arbitrage, ce que
refusent certains partisans de ‘Ali en se fondant sur ce mot d’ordre : « Il n’est
de jugement que de Dieu ! ». Seul Dieu, selon eux, peut décider du sort des
armes. Ils abandonnent ‘Ali. Ces hommes sont qualifiés de Kharidjites (ce qui
signifie les exclus ou ceux qui s’excluent).
‘Ali accepte l’arbitrage qui a lieu à Adrah (près de Pétra) en 658. Il est déclaré
que Othman a été tué injustement et que ‘Ali aurait du venger sa mort.
L’arbitrage est donc favorable à Mu’wwiyya et légitime sa désobéissance à ‘Ali.
La même année, les Kharidjites sont écrasés à la bataille de Nahrawwan. Seuls
quelques-uns uns parviennent à s’enfuir. La plupart des fugitifs trouvent
refuge au Maghreb.
En 660, le vainqueur de Siffin se fait proclamer Calife. Damas devient résidence
califale. Désormais, il y a deux Califes : Mu’wwiyya à Damas et ‘Ali à Koufa, en
Irak, où il s’est replié avec ses partisans.
Cette situation ne dure guère. En 661, ‘Ali est assassiné par un Kharidjite. Il
était le quatrième et dernier des Califes « bien guidés » (Rachidun),
compagnons du Prophète.
Dès lors, l’éclatement de la Oumma est consommé. Trois groupes en sortent :
Les partisans de Mu’wwiyya, les plus nombreux (les Sunnites), les partisans de
‘Ali (les Chi’ites) et les Kharidjites.
Le siège califal quitte définitivement la presqu’île arabique.

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LE CHIISME

Selon les Alides, c’est-à-dire la faction de ‘Ali (Chi’at ‘Ali), le Prophète aurait
désigné son jeune cousin comme son successeur. Cette investiture aurait eu
lieu dans l’oasis de Wadi Rum entre La Mecque et Médine lors du retour du
« pèlerinage de l’adieu ». En outre, les Alides s’appuient sur une interprétation
du verset 33 de la sourate 33 « Allah veut écarter de vous la souillure ! O gens
de la maison et vous purifier totalement. » Les Alides prétendent qu’en
prononçant ce verset, Mohammed aurait pris sous son manteau ‘Ali, Fatima,
Hasan et Hussein, désignant ainsi ceux qui appartiennent à la maison et
limitant de ce fait les bénéficiaires de la purification et donc de l’investiture
spirituelle.
Les Alides ont été renforcés dans leur conviction en constatant la patience
dont a fait preuve ‘Ali lorsqu’il a du attendre d’être enfin désigné calife après
Abou Bakr, Omar puis Othman. L’assassinat de ‘Ali en 661, puis le
renoncement de Hasan à la fonction califale et enfin la mort de Hussein à
Kerbela les ont profondément troublés. A cela, il convient d’ajouter les
critiques et les objections formulées par ‘Ali et ses proches lors de la
recension coranique diligentée par Othman.
Hussein, fils de ‘Ali et Fatima, est mort à la tête de sa petite troupe de
compagnons le 10 de muharram 61 (en 680) à Kerbela sur les rives de
l’Euphrate. Cet événement va constituer le fondement de la prise de
conscience de la spécificité du courant religieux porté par les alides.
Progressivement les imam(s) ne se définiront plus seulement comme les
successeurs de ‘Ali mais aussi comme « wali Allah » (proches de Dieu, princes
de l’amitié divine). L’échec politico-militaire des Alides va contribuer à orienter
leur mouvement vers la spiritualisation.
Ce processus s’opère en plusieurs étapes. Tout d’abord on assiste à la
théorisation des fondements chiites de la direction légitime de la communauté
des croyants (Oumma). Une conception de l’imamat va s’élaborer. Un premier
principe est celui de l’investiture (le nass). Pour une partie des chiites, l’imam
est investit par son prédécesseur par référence à la manière dont ‘Ali aurait
reçu lui-même l’investiture du Prophète. En fait, ce principe soulève une
controverse qui surgit au moment de la désignation du 5ème imam. Certains
contestent cette option successorale en lui préférant le choix du meilleur

candidat dans la descendance de ‘Ali et Fatima.
Un deuxième principe fondateur de la théorie chiite de l’imamat est celui de la
direction spirituelle de la communauté s’appuyant sur l’unité de
l’enseignement des imams replacée dans la filiation de la Parole divine. Ce
principe diffère radicalement de la conception califale des sunnites.
La revendication de l’unité de l’enseignement fondée sur la filiation avec la
Parole va, progressivement, imposer l’idée de l’impeccabilité, et donc de
l’infaillibilité, de l’imam (isma).
Les Alides ayant perdu tout espoir d’accéder au pouvoir califal se retrouvent
placés sous l’autorité des Sunnites. Afin de se protéger, ils prônent la pratique


de la « taqiyya », c’est-à-dire de la dissimulation de leurs croyances, et du
« kitman », la discipline de l’arcane ou initiation aux secrets de la vraie
connaissance en s’appuyant sur une interprétation coranique selon laquelle
Dieu ordonne à ses fidèles de ne transmettre la vraie connaissance qu’à celui
qui est digne du dépôt divin. De ce fait, la pratique de la taqiyya réduit la
religion à une foi purement intime en écartant toute manifestation collective.
La théorie chiite de l’imamat va s’enrichir d’un autre concept très important,
celui de l’occultation.
L’idée se développe selon laquelle il existe une lignée de douze imams
successeurs du Prophète. Selon une tradition chiite, il existerait des
documents dans lesquels se trouveraient inscrits les noms des douze futurs
imams. Chacun, toujours selon la tradition, devant briser le sceau d’une des
douze sections d’une tablette d’émeraude ou d’un rouleau pour y découvrir
son nom. Il est à noter la forte charge symbolique attribuée au chiffre douze
dans les religions monothéistes et de nombreuses traditions ésotériques.
Conformément à la théorie des douze imams pré-désignés par le Prophète, il
s’en est suivi l’idée que l’imam ne meurt point mais disparaît provisoirement à
la vue des croyants avant de réapparaître à un moment choisi par lui seul,
moment qui marquera le triomphe de la justice et de la vérité. Cette idée de la
disparition volontaire et temporaire, l’occultation, a une conséquence non
négligeable. Elle pose la question de la validité des obligations individuelles et
collectives auxquelles sont normalement soumis les croyants dès lors que
l’imam n’est plus là pour le dire. Les débats ont été nombreux autour de cette
question. Un des points essentiels pour l’avenir a été la question du recours
légitime à l’ « ijtihad », la recherche en soi-même de la bonne réponse. Cette
option a été critiquée par certains qui ont estimé qu’en l’absence de l’imam, le
croyant doit s’en tenir aux interprétations du Coran et aux traditions. Pour
d’autres, la communauté doit s’en remettre à des docteurs de la science
religieuse (ulémas) susceptibles d’apporter une nouvelle compréhension des
textes sans pouvoir, toutefois, prétendre être éclairés par la lumière divine ni
jouir, comme l’imam, de l’infaillibilité. Ces différentes options vont animer des
débats agités et parfois violents. Une opposition radicale va opposer les
« akhari(s) », tenant de la tradition, aux « usuli(s) » les principalistes ou
fondamentalistes dont Khomeyni sera l’incarnation au cours de la fin du
XXème siècle.
Tout ce cheminement s’est accompagné d’un travail considérable de recension
et de publication de recueils de « akhbars » dans un contexte de répression
implacable menée par le pouvoir sunnite.
Le chiisme s’est nourrit, également, d’influences théologiques et
philosophiques extérieures tel le « kalam » mu’tazilite pendant une partie du
califat abbasside. De même, la philosophie néo-platonicienne a joué un rôle
significatif comme se sera le cas pour le soufisme d’Ibn Arabi et la « falsafa »
d’el Farabi et d’Ibn Sina.
Sans entrer plus avant dans les détails des fondements conceptuels de la
théorie chiite de l’imamat, il convient de poser quelques repères.
Selon les Chiites, la Vérité révélée par le Prophète a une double dimension :
Une dimension obvie ou exotérique, celle du « zahir » qui relève du « tafsir » ;
Une dimension intérieure ou ésotérique, celle du « batin » qui relève du
« ta’wil », de l’herméneutique spirituelle qui tend à reconduire le texte à sa
source, ce qui est la mission spécifique de l’imam. L’imam est l’intermédiaire


indispensable dans l’accès à la Vérité. C’est en cela qu’il est le guide spirituel
des croyants.
Le rôle unique de l’imam étant rappelé, il convient de définir la légitimité du
principe de succession. Lorsque l’imam antérieur transmet le rôle de guidance
spirituelle à son successeur, il ne le fait pas, en réalité, en tant que maître qui
aurait formé et initié, son élève mais en tant que dépositaire de la lumière
divine.
La parenté terrestre des imams n’est que le signe visible (zahir) d’une parenté
spirituelle invisible (batin).
Pour les Chiites, il existe une distinction entre le Prophète qui reçoit la
révélation par « wahy » (inspiration) et les imams qui sont dotés d’un mode
d’accès particulier à la connaissance qui est la capacité de dévoilement de la
vérité par une « connaissance du coeur ».
On peut estimer que pour les Chiites, Mohammed était Le Prophète et ‘Ali
l’imam.
Enfin, point très important de la théorie de l’imamat, le caractère messianique
de l’occultation de l’imam.
De même que l’imam est doté d’une antériorité méta-historique (il est un être
préexistant à la création), il a un prolongement eschatologique dans la mesure
où son retour parmi la communauté des croyants coïncidera avec la fin des
temps, c’est-à-dire la fusion entre exotérique et ésotérique.

Les Chiites duodécimains s’appliquent à maintenir un équilibre entre zahir et
batin, foi et loi mais la branche chiite dissidente des septimains ou Ismaéliens
est beaucoup plus radicale. Pour eux, la dimension ésotérique est
incomparablement plus importante que l’exotérique. Dans la conception
cyclique du temps qui caractérise leur cosmogonie, l’histoire du monde se
divise en sept cycles et chacun de ces cycles s’ouvre par un prophète suivi de
sept imams. Le cycle de la prophétie se clôt avec le septième imam, Ismaël.
Pour les Ismaéliens les plus extrêmes, la prééminence de la dimension
ésotérique est telle qu’ils considèrent la « charï’a », la Loi, comme une coquille
à briser pour atteindre la Vérité. Selon eux, privée de spiritualité la religion
n’est qu’un catalogue de dogmes et de pratiques. C’est ainsi qu’en 1164 le
quatrième grand maître des Nizarites ou Assassins d’Alamut a proclamé
l’abolition de la Loi à l’occasion d’un banquet diurne en plein ramadan. Il
proclamait ainsi un Islam purement spirituel, délivré de la Loi. En fait, ce que
les Ismaéliens d’Alamut ont proclamé relève, pour les Chiites duodécimains,
de l’eschatologie : Le retour triomphal de l’imam caché.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LE CALIFAT OMAYYADE DE DAMAS

L’installation du califat omayyade à Damas en 661 marque une rupture radicale
avec le pouvoir des précédents califes « bien guidés ». L’influence byzantine
se fait sentir par l’instauration d’une vie de cour et par le choix d’un certain
nombre de chrétiens parmi les conseillers du Calife. Le nouveau pouvoir
devient un « mulk » classique, c’est-à-dire un pouvoir monarchique
traditionnel. L’arabité du cercle dirigeant l’emporte sur le caractère
spécifiquement musulman du califat des anciens compagnons du Prophète.
La solidité du régime tient à trois facteurs essentiels :
-L’homogénéité et la solidarité interne du noyau dirigeant (concept de « as
sabiyya » c’est-à-dire d’esprit de corps) qui reposent sur la loyauté des tribus
arabes installées en Syrie. Mu’wwiyya consulte systématiquement les chefs
tribaux locaux.
-La fidélité de l’armée.
-La loyauté des gouverneurs de province.
L’empire omayyade est d’abord un empire arabe avant d’être un empire
musulman.
La poursuite et la consolidation de la conquête vont permettre à l’empire de
fonctionner sur l’économie du butin.
Une part des terres conquises est confisquée mais laissée en usufruit à leurs
propriétaires originels contre versement d’un impôt, le « kharaj ».
Quant aux autres terres confisquées, elles tombent dans le domaine public du
califat. Elles sont découpées en grands domaines et concédées à de grands
exploitants musulmans appartenant aux tribus arabes contre le versement de
« l’usr », impôt égal au dixième des récoltes. Son montant est inférieur au
kharaj.
La conversion à l’islam d’un propriétaire local ne change pas son statut fiscal.
En outre, chaque chef de famille non-musulman est soumis à un impôt « par
tête », la jizya.
La distinction économique qui est instaurée entre musulmans, essentiellement
arabes, et non-musulmans est un facteur justifiant l’absence de politique du
pouvoir en faveur des conversions massives à l’islam. A l’opposé, cette
différence de statut fiscal peut, dans un certain nombre de cas, expliquer la
volonté des non-musulmans à se convertir.
Il convient de souligner que les populations locales non converties bénéficient
en contrepartie de l’impôt, d’un statut de protection comportant, en théorie,
des restrictions telles que l’accès à la fonction publique et à l’armée.
Les nouveaux convertis sont appelés « mawali ». Ils sont, conformément au
mode de fonctionnement de la société arabe tribale, des clients de tribus. C’est
une sorte de statut d’affiliation qui leur permet de devenir musulman mais tout
en restant différents. Cette distinction entre mawali et musulmans arabes ne va
pas sans susciter des tensions et poser des problèmes.
Il faut souligner que la religion des conquérants exerce un attrait
particulièrement fort à l’égard des populations conquises pour des motifs qui
ne sont pas exclusivement économiques ou politiques. L’islam est une religion
sans mystères, sans clergé et dont la liturgie est très simple, contrairement au


christianisme. Ceci explique, pour partie, la rapidité et le succès de la conquête
arabo-musulmane.

Peu à peu, les califes omeyyades vont s’éloigner des réalités quotidiennes
pour s’installer dans une vie de cour qui scandalise les gens pieux et,
notamment, les partisans de ‘Ali qui dénoncent l’illégitimité califale du pouvoir
de Damas.
Les califes successifs, tel Hisham, ont tendance à déserter la capitale au profit
des châteaux édifiés dans le désert.
Les opérations militaires de la conquête qui ne cesse de se poursuivre sont le
fait des gouverneurs de province. Le Calife est de moins en moins impliqué
dans le processus d’expansion.
Enfin, les tensions entre arabes issus des tribus conquérantes et nouveaux
convertis s’exacerbent.
Nonobstant les révoltes qui ébranlent l’empire, les conquêtes se poursuivent.
Entre 706 et 712, les villes de Boukhara et de Samarkand sont prises avec
l’ensemble de la Transoxiane qui constitue une plaque tournante du commerce
et de la circulation des hommes et des idées. L’Indus est franchi en 713.

A l’Ouest, la conquête arabe du Maghreb part de Fusta en Egypte en 647. Les
Arabes lancent une offensive contre les Rums (les Byzantins) qui sont écrasés.
Leur capitale régionale, Séfoutoula, est prise. Les vainqueurs sont peu
nombreux et ne peuvent pas tenir le pays durablement. Leur installation sera
progressive.
De plus, la Fitna de 656 relègue le Maghreb au bas de l’échelle des priorités du
Califat. Le projet de conquête va prendre forme après la mort de Mu’wwiyya, à
Damas en 670 et sera l’affaire des gouverneurs de la région.
le misr de Kairouan est créé en 670
En 682 et 683, Uqba ibn Nafi effectue une reconnaissance jusqu’à l’Atlantique
mais il meurt sur le chemin du retour à l’occasion d’une révolte berbère à
Tehuda.
En 683, Kusayla, Berbère convertit à l’Islam, se soulève et s’allie aux
Byzantins. Les insurgés prennent Kairouan et sa province. Au même moment
survient le massacre de Karbala en Irak ce qui explique la faible réaction arabe.
Sous le califat d’Abd el Malik la situation se stabilise et la première monnaie
islamique commence à circuler attestant l’existence d’une activité commerciale
et l’installation d’un pouvoir plus fort.
C’est Hasan ibn el Numan, gouverneur arabe, qui va lancer les campagnes de
conquête entre 693 et 702. Il parvient à réduire le soulèvement berbère des
Aurès conduit par une femme, la Kahina.
Un autre gouverneur, Musa ibn Nusayr procède à une seconde phase de
conquête du Maghreb entre 705 et 711
L’Afrique du Nord est conquise, du moins partiellement, entre 695 et 698. En
711, Tariq ibn Ziyad franchit le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe et
pénètre en Espagne. Le pays est conquis en cinq ans. Les Arabo-Berbères,
appuyés par des combattants chrétiens, franchissent les Pyrénées et pénètrent
dans ce qui n’est pas encore la France. Les conquérants sont arrêtés près de
Poitiers en 732 en un lieu baptisé par les vaincus « le champ des martyres ».
L’expansion musulmane a atteint son point le plus extrême en Occident. La
conquête du Maghreb va se poursuivre, émaillée de nombreuses révoltes


autochtones. A compter de cette date une autre phase, plus longue, va

s’ouvrir : Le processus d’islamisation et d’arabisation.

Quant aux soulèvements internes à l’empire, ils sont d’ordre divers :
Tout d’abord, la révolte conduite par Abd Allah ibn Az Zoubayr, gouverneur du
Hijaz. En 683, il refuse de faire allégeance à Damas et entre en dissidence. Les
Omeyyades s’emparent de Médine. Abd Allah se réfugie à La Mecque qui est
assiégée. L’instabilité du régime de Damas permet au dissident de continuer à
gouverner le Hijaz durant dix ans entre 683 et 693. Petit-fils d’Abou Bakr, il
incarne une certaine légitimité califale et s’autoproclame Calife. On assiste,
une nouvelle fois, à l’existence de deux califats. Cependant, en 693, Abd el
Malik arrive au pouvoir à Damas et redresse la situation. Son armée s’empare
de La Mecque. Abd Allah est tué.

Les révoltes Kharidjites: Selon la tradition, elles sont le fait des neuf rescapés
de la bataille de Nahrawwan. Sans entrer dans les détails, soulignons que pour
les Kharidjites le Calife ne peut être désigné que par la Oumma tout entière et
que cette dignité échoit naturellement au meilleur d’entre-elle. Ils prônent une
stricte égalité dans la foi entre arabes et non arabes, voire même entre
hommes et femmes. Le devoir de soulèvement contre le pouvoir en place est
posé comme une règle par les plus activistes. Les révoltes se produisent à
partir de 682. Elles sont toutes écrasées. En 748, Abou Hamza, un chef
Kharidjite, est tué. Dès lors, les Kharidjites se réfugient aux confins de
l’empire, au Maghreb et à Oman.

Quant aux Alides, le problème se pose en termes différents mais toujours avec
l’idée de l’illégitimité des califes Omeyyades. Après la mort de ‘Ali en 661, c’est
son fils Hassan qui est investit Calife mais il accepte de faire allégeance à son
rival Mu’wwiyya. Hassan se retire. A sa mort, en 680, son frère Hussein est
sollicité par les partisans de feu son père pour prendre la tête du soulèvement
qui se prépare contre le pouvoir de Damas. Il accepte et prend la route en
direction de Koufa. Il fait halte à Karbala. Les Omeyyades lui barrent la route et
bloquent l’accès à l’Euphrate. Hussein et toute sa troupe sont massacrés le 10
octobre 680 (10 Muharram 61 de l’Hégire).

D’autres révoltes secouent l’empire mais c’est celle des Abbassides, dont le
foyer de révolte se trouve dans l’importante province du Khurasan, qui va avoir
raison du régime en place en 750. A partir de cette date, le centre de l’empire
se déplacera de Damas vers Bagdad pour cesser d’être exclusivement arabe
pour devenir essentiellement musulman.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LA REVOLTE ABBASSIDE ET LA CHUTE DES OMAYYADES

Au Nord-Est de l’Iran, la riche province du Khorasan est en effervescence. Le
pouvoir musulman y a multiplié les concessions de terres publiques afin
d’assurer un contrôle plus efficace de cette région stratégique. L’irrédentisme
anti-omayyade est très ancré dans la population. Les nouveaux convertis
d’origine persane, les mawalis, constituent le coeur de l’opposition à Damas
car ils subissent les discriminations fiscales frappant les musulmans
convertis. Davantage que Damas, la cible principale des critiques sont les
troupes d’origine yéménite venues de Kufa. Enfin, de nombreux Alides se
joignent au mécontentement général.
La lutte clandestine commence dès 724 sous la conduite de Bukayr ibn Mahan.
Elle reprend en 744 sous la direction d’un ancien esclave affranchi, Abu
Salama ibn Sulayman mais c’est Abu Muslim, un autre esclave perse affranchi
qui a rencontré Bukayr dans les geôles omayyades de Kufa, qui lance une
révolte ouverte contre le gouverneur du Khorasan Nasr ibn Sayyar en 747 à
partir de la ville de Merv. Il promet à ses partisans des baisses d’impôt, des
limitations aux concessions publiques de terres et l’égalité pour les mawalis.
Abu Muslim lance son combat au nom de « l’imam caché » dont il ne révèle pas
l’identité mais au nom duquel il dirige la prière publique en présence des
bannières noires, emblèmes de la révolte.
En réalité il agit sous les ordres de l’imam Ibrahim, un descendant d’Al Abbas
oncle maternel du Prophète. Dès 748 le gouverneur omayyade abandonne
Merv. Les villes iraniennes tombent les unes après les autres. Les révoltés
s’emparent de Kufa en novembre 749. L’imam caché est dévoilé aux yeux de la
foule. C’est Abu’l Abbas, l’un des frères d’Ibrahim et du futur calife abbasside
qui prendra le nom d’As Saffah.
Après la prise de Kufa, le dernier calife omayyade est vaincu par les insurgés à
la bataille du Grand Zab en 750. Il tente de s’enfuir en Egypte mais il est tué. Le
nouveau pouvoir abbasside se livre alors à une véritable épuration parmi les
omayyades. Quatre-vingt princes sont assassinés après avoir été conviés à un
dîner de réconciliation en Palestine. Seul, ‘Abd el rahman ibn Mu’wiyya ibn
Hisam, réussit à s’enfuir vers le Maghreb et l’Espagne. Il fondera en 756
l’émirat de Cordoue qui deviendra ultérieurement le Califat omayyade de
Cordoue.

Durant toute la révolte, les Abbassides ont bénéficié de l’indispensable soutien
d’une partie des Alides. La volonté affichée par le nouveau pouvoir de
s’attribuer la légitimité alide en « réécrivant » les prétendues historiques dans
lesquelles la descendance de ‘Ali aurait transmis la légitimité califale aux
descendants abbassides va faire naître des tensions entre les deux alliés.
Parvenus au pouvoir, les Abbassides écartent les Alides et même Abu Muslim.
Les nouveaux vainqueurs s’empressent d’oublier les promesses annoncées en
matière fiscale. Par contre, ils accordent une véritable égalité de droits aux
mawalis qu’ils recrutent massivement dans l’administration. Les convertis


d’origine persane vont constituer une des bases les plus solides du pouvoir
abbasside.

Copyright©Alain Mourgue 2005


L’EMPIRE ABBASSIDE

Durant les premières années du nouveau pouvoir abbasside, la capitale de

l’empire est Kufa. En 758, le calife Al Mansur décide la fondation d’une
nouvelle capitale, près de Ctésiphon, l’ancienne métropole sassanide. Située
entre le Tigre et l’Euphrate, sur les grandes routes caravanières, la nouvelle
capitale est d’abord baptisée Médinat el Mansur puis Médinat el Salam et
Médinat el Mounawara ( la ville ronde) avant de prendre son nom définitif,
Bagdad.
La création d’une nouvelle capitale est avant tout la manifestation de la
puissance du nouveau pouvoir califal. Le choix du site est une affaire
particulièrement délicate nécessitant de nombreuses consultations préalables.
Le chantier mobilise près de 20 000 personnes. On n’hésite pas à faire venir du
marbre d’Italie.
Chose rare à l’époque dans cette région, la ville est dotée de fortifications
formées d’une double enceinte et d’un fossé sur le modèle des cités
sassanides. Comme ces dernières, elle est de forme circulaire. Le cercle
symbolise le soleil. Le Calife est installé au centre du cercle. Autour de la
résidence califale, un large espace vide sépare le siège du pouvoir du reste de
la ville. Les quartiers sont édifiés entre les deux murailles ; Quatre portes
donnent accès à la nouvelle capitale dont le souk, lieu traditionnel d’agitation,
est rejeté à l’extérieur des murs. Au fil des années, la ville se développe hors
les murs. Au point culminant du rayonnement de l’empire abbasside, on estime
que la ville a compté jusqu’à un million d’habitants.

Le califat Abbasside est caractérisé par la création d’institutions puissantes :
Tout d’abord, le Vizir. D’origine perse pour les uns ou arabe pour d’autres, le
terme désigne une fonction que l’on pourrait, avec beaucoup de précautions,
comparer à celle d’un chef de gouvernement. Le vizir est, au début, le
secrétaire particulier du Calife mais le personnage va devenir peu à peu le chef
de l’administration centrale qui va connaître un développement considérable
au point que certains auteurs n’ont pas hésité à parler de bureaucratie
d’empire.
Certains vizirs vont être des personnages très puissants tels ceux issus de la
famille des Barmaki, originaires du Nord de l’Afghanistan. La trop grande
puissance prise par cette famille lui sera fatale. Le calife Arun Al Rachid
décidera de les arrêter. Cette attitude califale semble traduire la volonté du
pouvoir d’éviter la création d’une aristocratie.
Outre le vizir, l’administration se compose de plusieurs institutions, les diwans
(bureaux, ministères).
Le premier d’entre eux est le Bayt al mal, le Trésor Public, qui comportent trois
sections :
Le diwan al diya chargé de la perception de l’impôt (usr), le diwan al kharaj et le
diwan chargé du paiement des fonctionnaires. Chaque diwan est dirigé par un
contrôleur, le Ziman.


Le second grand diwan est le diwan al Hatim. C’est le plus prestigieux. On y
trouve les meilleurs calligraphes de l’empire qui se constitue au fil du temps
une importante collection d’archives.
Le diwan al Zaïch (ministère de l’armée), le diwan al Barid (la poste) et d'autres
tel le diwan al Dar (qui dirige les diwan des provinces) complètent le dispositif
administratif de l’empire Abbasside.
L’empire Abbasside constitue un espace culturel où va se déployer une
civilisation brillante pendant plus de deux siècles. C’est la période
« classique ». Le commerce est florissant. La culture s’épanouit au contact des
civilisations arabo-musulmane et grecque. Les sciences religieuses se
développent parallèlement à une forme complexe et raffinée d’humanisme, de
littérature et de savoir-vivre, l’Adab.
Cependant, l’instauration d’un pouvoir musulman rival se réclamant du
chiisme en Egypte et l’arrivée des croisés en Palestine vont secouer l’empire et
affaiblir le Califat de Bagdad.
Peu à peu, l’armée a tendance à devenir un corps relativement autonome qui,
en outre, est investie progressivement par les Turcs. Ce phénomène constitue
l’une des causes de l’isolement des Califes et de leur perte du pouvoir réel. Le
Calife reste le maître nominal de l’empire mais le pouvoir réel est,
progressivement, exercé par les chefs militaires d’origine turque. Qui sont ces
Turcs qui s’emparent du pouvoir impérial et d’où viennent-ils ?
Les Turcs Seljukides, appartenant à la confédération des Oghuz, viennent
d’Asie centrale par deux voies contournant la mer Caspienne, l’une par le Nord
et l’autre par le sud.
La conquête Seljukide procède en deux étapes : La prise de la Transoxiane,
puis du Khurasan dont la capitale, Nichapour, tombe entre leurs mains en
1038. Ispahan est prise en 1050. Désormais, s’ouvre devant eux la route de
Bagdad. Le Calife abbasside veut se débarrasser des Buyides qui contrôlent
Bagdad et qui pourraient s’allier aux Fatimides d’Egypte dont l’ambition est le
renversement des Abbassides et la réunification du monde musulman.
L’alliance avec les Seljukides fraîchement convertis à l’Islam sunnite s’impose
donc. Les Turcs font leur entrée à Bagdad en 1055 en plein mois de Ramadan.
Toghroul Beg fait allégeance, très formellement, au Calife, prend le titre de
Sultan et s’installe au pouvoir jusqu’en 1063. Le Calife épouse même l’une de
ses nièces ! Désormais, l’empire Abbasside est aux mains des Turcs même si,
en apparence, le Calife en demeure le maître. Plusieurs Sultans vont se
succéder. Le nouveau pouvoir se caractérise par un renouveau du sunnisme et
un renforcement du pouvoir militaire favorisé, en particulier, par le fait que
l’armée perçoit et utilise l’iqta, impôt versé par les exploitants des vastes terres
concédées aux chefs militaires turcs.
Toutes ces évolutions se produisent dans un cadre géopolitique complexe. En
Occident, le califat arabo-berbère de Cordoue est autonome. Il en est de même
du califat fatimide d’Egypte. La Syrie et la Palestine sont en pleine anarchie
avant d’être le théâtre des croisades, puis des contre-croisades. L’influence
culturelle persane gagne du terrain à l’Est de l’empire au détriment de l’ère
culturelle arabe qui se déplace vers l’Ouest.
L’arrivée de nouveaux envahisseurs venus des steppes d’Asie centrale va
bouleverser la région. Les Mongols attaquent l’empire. Bagdad tombe en 1258.
La ville est mise à sac. C’est la fin d’une brillante époque. Un peu plus tard,
sous l’effet de la résistance turque et, peut-être, pour d’autres motifs peu


élucidés, les Mongols se retirent de la région. Désormais, ce sont les Turcs,
Seljukides puis Ottomans, qui vont incarner la puissance musulmane dans tout

l’est puis le sud du bassin méditerranéen.

Copyright©Alain Mourgue 2005


L’ADAB

La notion d’adab a une double signification :
Celle de connaissance, de savoir, de culture ;

Celle d’éthique du comportement, de noblesse d’esprit, de respect d’un code
social strict.
Le développement de l’adab est lié à une culture de cour et d’administration
qui s’est développée et épanouie sous les Abbassides. L’adab correspond
également à la renaissance culturelle persane qui s’exprime en arabe mais
aussi en persan utilisant les caractères arabes comme en témoigne l’épopée
de Firdousi, le « Shahnane », terminée au XIème siècle à la cour de Mahmud de
Ghazna.
L’adab s’est nourrit de l’influence de la philosophie grecque, de la littérature
persane et de la pensée chiite qui a réinvesti une part de l’héritage
philosophique grec lui-même repris par le Kalam mu’tazilite (et donc sunnite).
Un des volets littéraires importants de l’adab est sans conteste la poésie. C’est
sous les Abbassides qu’est fixée par écrit la poésie antéislamique, en
particulier par le grammairien de cour el ‘Asma’i. C’est à cette époque que les
règles de composition sont fixées dans toute leur rigueur. Soulignons le rôle,
en la matière, du grand théoricien de la littérature arabe Ibn Qutayba (828-889)
qui a établi les règles de la qasida (ode).
Entre prose et poésie, apparaît le « sag’ » qui est de prose rimée et rythmée et
qui sera portée à un haut niveau dans les « maqamat » d’el Hamadani (9681110)
et surtout d’el Hariri (1054-1122).
Le adab va, d’une certaine manière, s’opposer au « ‘alim », la culture juridicothéologique
des ‘ulémas et des marchands. L’extension progressive des
« madaris » où ne sont enseignées que les sciences religieuses va porter un
coup sévère à l’influence du adab. Les fonctionnaires de l’empire ne sont plus
formés « sur le tas » mais sont issus des madaris et, la réaction sunnite
appuyée par les Seljukides aidant, les ‘ulémas l’emportent définitivement sur
les « katib(s) ».

Copyright©Alain Mourgue 2005


LES AGHLABIDES ET LE CALIFAT FATIMIDE D’EGYPTE

L’émirat Aghlabide d’Ifriqiya se crée à partir des gouverneurs nommés par le
Calife et issus d’une même famille. Ces gouverneurs, originaires du Khurasan,
amènent avec eux leurs familles, leurs troupes, leurs serviteurs et leurs clients
(mawalis). Le « Djoun » arabe de la conquête étant issu de clans différents et
souvent adverses, des soulèvements se produisent et maintiennent un climat
d’instabilité (particulièrement en 799). C’est Ibrahim Ibn Aghlab al Tamimi qui
va endiguer ces révoltes. Poussé par la population, il propose au Calife sa
désignation au poste de gouverneur en contrepartie d’avantages financiers
pour ce dernier. Nommé gouverneur, il donne naissance à une dynastie qui va
régner jusqu’en 909.
L’émirat affirme au fil du temps son autonomie tout en manifestant des signes
d’allégeance au Calife.
Comme le souverain abbasside, l’Emir s’entourer d’une cour, s’isole du peuple
(usage du « sitr » durant les audiences par exemple, ce qui provoque la colère
des religieux au motif que l’usage du voile est un acte de sacralisation de la
personne de l’Emir), recours à la Bay’a (acte d’allégeance des tribus)... Mais la
souveraineté califale s’affirme par la frappe des monnaies d’or, la rutba du
vendredi est prononcée en son nom, le Calife investit l’Emir.
L’instabilité dure jusqu’en 812 du fait des dernières révoltes du Djoun. Entre
812 et 838, l’Emirat se consolide malgré d’autres révoltes du djoun (en
particulier entre 823 et 836 près de Tunis). Deux émirs règnent successivement
durant cette période de consolidation. Afin d’offrir une dérivation à l’agitation
chronique du Djoun et de lui permettre d’avoir un butin, l’Emir lance à partir de
826 la conquête de la Sicile, ce qui lui permet de développer une marine
(développement des « courses » c’est à dire des attaques de navires chrétiens
par des corsaires de l’Emirat).
La maturité du régime et la mise en place d’une véritable administration se
réalisent entre 838 et 863. Une administration fiscale est mise en place, des
grands travaux sont lancés (fortifications, réseau hydraulique...), la Cité est
gérée.
A partir de 864, l’Emirat rencontre des difficultés financières (dépenses de la
Cour ? Prélèvements d’impôts illégaux provocant des réactions ? Epidémies ?
Le pouvoir s’affaiblit. L’Emir Ibrahim II sombre dans la folie. Il est destitué en

902. Des révoltes conduites par un chiite éclatent en Kabylie et finissent par
chasser le dernier Aghlabides.
En 909, les Kutama prennent Kairouan et chassent les Aghlabides. Al Chii
s’installe à Kairouan et, en 910, part à Sigilmassa pour ramener et révéler le
Mahdi Ubayd Allah. Au passage, il s’empare de Tahert.
Le califat est proclamé en 910. Il comptera 4 califes avant son transfert en
Egypte :
-Ubayd Allah : 910-934
-Al Qain : 934-946
-Ismail : 946-953


-Al Mu’izz : 953-975 (qui partira pour l’Egypte en 972).

Dès sa prise de pouvoir, Ubayd Allah entre en conflit avec Al Chii qui prétend
conserver la réalité du pouvoir en laissant au calife sa fonction d’Imam. Al Chii
est assassiné en 911. En 921 la ville de Mahdia, nouvelle capitale, est achevée.
Les prémisses d’une politique d’expansion apparaissent en 922 vers le centre
et l’Ouest du Maghreb. Les territoires sont nécessaires pour fournir des
ressources pour les opérations futures.
Al Qaim fait une tentative vers l’Egypte mais il doit faire face à un soulèvement
généralisé en Ifriqiya groupant Malikites et Kharidjites. Le meneur est Abu
Yazid, l’homme à l’âne. Le calife doit s’enfermer dans Mahdia. Il meurt durant
les émeutes.
Son fils Ismail parvient à endiguer la rébellion. Rompant avec le cérémonial
d’isolement, il conduit lui-même l’armée. Le pays est pacifié en 947. Il fonde la
ville de Mansouria où il s’installe.
Il tente en 947 une reprise en main du Maghreb central et de l’Ouest mais il
s’arrête à Tahert. Le Maroc reste donc sous l’influence de Cordoue.
Al Mu’izz déploie une forte activité diplomatique et militaire en direction de
l’Egypte. Il obtient l’alliance des Sanhadja pour stabiliser le Maghreb central. Il
lance des attaques contre les Omeyyades de Cordoue à partir de Mahdia et de
la Sicile, mais sans succès. Gahwar prend Sigilmassa mais le Nord du Maroc
reste Omeyyade. Al Mu’izz se tourne alors vers l’Egypte dirigée par une
dynastie turque, les Ikhchidides et affaiblie par la famine et les épidémies. A
Fousta, un homme originaire d’Afrique noire, Kafu, prend le pouvoir pendant
que dans le delta, les prédicateurs chiites sont à l’oeuvre et apportent des
soutiens aux populations
Dès sa prise de pouvoir, Ubayd Allah entre en conflit avec Al Chii qui prétend
conserver la réalité du pouvoir en laissant au calife sa fonction d’Imam. Al Chii
est assassiné en 911. En 921 la ville de Mahdia, nouvelle capitale, est achevée.
Les prémisses d’une politique d’expansion apparaissent en 922 vers le centre
et l’Ouest du Maghreb. Les territoires sont nécessaires pour fournir des
ressources pour les opérations futures.
Al Qaim fait une tentative vers l’Egypte mais il doit faire face à un soulèvement
généralisé en Ifriqiya groupant Malikites et Kharidjites. Le meneur est Abu
Yazid, l’homme à l’âne. Le calife doit s’enfermer dans Mahdia. Il meurt durant
les émeutes.
Son fils Ismail parvient à endiguer la rébellion. Rompant avec le cérémonial
d’isolement, il conduit lui-même l’armée. Le pays est pacifié en 947. Il fonde la
ville de Mansouria où il s’installe.
Il tente en 947 une reprise en main du Maghreb central et de l’Ouest mais il
s’arrête à Tahert. Le Maroc reste donc sous l’influence de Cordoue.
Al Mu’izz déploie une forte activité diplomatique et militaire en direction de
l’Egypte. Il obtient l’alliance des Sanhadja pour stabiliser le Maghreb central. Il
lance des attaques contre les Omeyyades de Cordoue à partir de Mahdia et de
la Sicile, mais sans succès. Gahwar prend Sigilmassa mais le Nord du Maroc
reste Omeyyade. Al Mu’izz se tourne alors vers l’Egypte dirigée par une
dynastie turque, les Ikhchidides et affaiblie par la famine et les épidémies. A
Fousta, un homme originaire d’Afrique noire, Kafu, prend le pouvoir pendant
que dans le delta, les prédicateurs chiites sont à l’oeuvre et apportent des
soutiens aux populations.


LES ISMAELIENS AU POUVOIR

A la mort de Jafar al Sadiq en 765, le courant chiite se sépare en deux. Le fils

aîné, Ismaël, est mort avant son père alors qu’il en était l’héritier spirituel. La
rumeur qu’il n’est pas mort mais simplement occulté commence à courir. Un
imam occulté est, selon la tradition, un Mahdi (celui dont on attend le retour).
Les tenants de cette option vont devenir les chiites septimains (par référence
au septième imam occulté) ou Ismaéliens. Les partisans de l’autre fils, Musa
Qazam, réfutent l’occultation. Ils sont majoritaires. On les qualifiera, plus tard
de chiites duodécimains (référence faite au douzième imam).
Un siècle après la mort d’Ismaël, apparaît Muhammad qui prétend être son fils
et avoir vécu caché. A partir de ce moment il prend la tête des Ismaéliens. En
899, à Salamyya en Syrie, Obayd Allah se présente comme étant le petit-fils de
Muhammad et prétend à la direction du mouvement. Une scission survient. Les
Fatimides (référence à Fatima dont ils prétendent être les descendants)
reconnaissent Obayd Allah mais d’autres le rejettent. Ce sont les Qarmates, qui
envoient secrètement à travers le monde musulman des prédicateurs qui se
cachent (les du’at). Ils sont très efficaces, en particulier dans les villes.
Pendant ce temps, les Fatimides ne restent pas inactifs. Obayd Allah se réfugie
en Ifriqiya. Il est arrêté sur ordre du gouverneur local dépendant de la dynastie
régnante, les Aghlabides. Obayd ne reste pas longtemps en prison. Il est libéré
de force par un émissaire fatimide venu du Yémen, qui a sympathisé avec des
berbères Kutama rencontrés au pèlerinage de La Mecque.
Dès lors, les événements se précipitent. En 910, les Aghlabides sont renversés.
Obayd se proclame Emir des croyants et Mahdi. Il règne sur l’Ifriqiya jusqu’en

934. Son fils Al Qalim lui succède et règne jusqu’en 945 dans sa capitale,
Qayrouan. Le pouvoir stabilise la région. Les Kutamas sont sédentarisés et
appuient les Fatimides.
A peu près à la même époque est proclamé le califat de Cordoue en
Andalousie.
Les Fatimides ne cachent pas leur intention de conquérir Bagdad tenue par les
Abbassides. La conquête de l’Egypte est une étape nécessaire pour la
réalisation de ce projet. Plusieurs tentatives ont lieu. En 919 Alexandrie est
prise. La victoire décisive se produira en 969. Les Fatimides sauront se rallier
les populations du delta du Nil en fournissant des vivres alors que l’Egypte
traversera une grave crise économique.
A la veille de l’assaut Fatimide, l’Egypte est dirigée par un gouverneur d’origine
turque (un Ikhchidide). A sa mort, Kafur prend les rênes du pouvoir. C’est un
affranchi éthiopien. Il assume la responsabilité du pouvoir en attendant que le
fils du gouverneur défunt puisse gouverner. Kafur meurt en 968. La situation
politique de l’Egypte devient instable. Un régent, gouverneur de Syrie et
Palestine, est nommé pour assurer l’intérim du pouvoir mais les troubles en
Syrie l’empêchent de prendre ses nouvelles fonctions. L’Egypte est en proie à
la rivalité des factions, en particulier entre l’armée Ikhchidide et Nubienne
d’une part et des civils conduits par Ibn el Furat, ancien Vizir de Kafur, d’autre
part. Les Fatimides profitent du chaos ambiant pour infiltrer des espions et des
agitateurs à Fustat, la capitale égyptienne fondée lors de la conquête arabe.
Des pamphlets anti-Abbassides commencent à circuler. Le pouvoir de Bagdad
est déclaré illégitime en faisant référence à l’éviction des partisans de ‘Ali (les

Alides) par les Abbassides. L’ancêtre des Abbassides, Abbas, est même mis
en cause. Les agitateurs pointent du doigt la corruption de la cour de Bagdad
et reproche aux dirigeants impériaux d’avoir abandonné le jihad.
Les Fatimides décident d’attaquer. L’assaut se fait par mer et par terre. L’armée
du général Jawhar, un ancien esclave, campe sur le plateau de Guizèh. Un
accord est passé entre les civils égyptiens et les Fatimides. Jawhar accepte
l’Aman, c’est-à-dire la sauvegarde des vies et des biens des vaincus. Il
accepte, en outre, le maintien des fonctionnaires et des écoles de droit
religieux d’obédience malikite et safihite. Les vainqueurs renoncent à
« l’ismaélisation » de la société égyptienne.
Les militaires égyptiens refusent l’Aman et veulent se battre. Une émeute
éclate à Fustat. L’Aman est donc retiré et l’assaut est lancé. L’armée
égyptienne est balayée en juillet 969.
Aussitôt, Jawhar décide la création d’Al Qahira (le Caire, qui signifie La
Victorieuse) qui sera la nouvelle capitale. Les ralliements aux Fatimides
vainqueurs se multiplient. Les fonctionnaires sont laissés en place mais
souvent doublés par des fonctionnaires issus des rangs des vainqueurs.
Contrairement à Fustat, le reste du pays résiste. La répression est féroce.
Profitant de cette confusion, une révolte qarmate éclate en 971. Une coalition
de Syriens sunnites, de qarmates et de turc hirkhhidides attaquent le jeune
pouvoir fatimide. Les assaillants atteignent Le Caire mais ils sont repoussés.
Beaucoup de Qarmates s’installent dans le delta et se soulèvent à nouveau en

974.
En 975, Al Aziz est Calife-Imam d’Egypte. Il va régner jusqu’en 996. Peu à peu
l’armée est réorganisée mais elle est le centre de tensions entre les Turcs et
les Nubiens qui en viennent à se combattre en 1066. Les Turcs l’emportent
l’année suivante et leur force commence à devenir une menace pour le califat,
au point que le Calife fait appel au gouverneur de Palestine pour reprendre en
main les affaires. Badi al Jamali, d’origine arménienne, arrive accompagné de
milices. L’ordre est rétabli. Al Jamali devient Vizir et chef de l’armée.
L’université d’Al Azhar est créée. Elle est un centre d’enseignement de
l’ismaélisme.
Entre 996 et 1021, le Calife Al Hakim se lance dans une politique de
persécution contre les non-ismaéliens. Il semble être très influencé par un
proche, Hamza al Darazi qui va jusqu’à suggérer au Calife qu’il est d’essence
divine ! On rapporte qu’Al Darazi entra, un jour, à cheval dans une mosquée et
obligea les lecteurs du Coran à lire un texte proclamant que Al Hakim était
Dieu. Des émeutes finissent par éclater. Al Darazi se réfugie en Syrie et y
répand ses idées. Ses compagnons deviendront les Druzes.
Quant à Al Hakim, il est assassiné lors d’une de ses virées nocturnes affublé
d’un déguisement.
En 1094, à la mort du Calife Al Mustansir, ses deux fils, Nizar et Al Must ‘Ali se
disputent la succession. Les partisans de Nizar, les Nizarites conduits par
Hassan Ibn Sabah se réfugient près de mer Caspienne et se retranchent dans
la forteresse d’Alamut à partir de laquelle ils vont lancer une campagnes
d’assassinats politiques. Ce sont « les Assassins ».
L’anarchie va conduire le Vizir à faire appel à une armée extérieure. Nur al Din,
fils de Zendgui, arrive en Egypte et prend le pouvoir en 1171. Le Califat
Fatimide n’est plus. Salah ad Din (Saladin), fils d’un gouverneur kurde de Tikrit,
rétablit l’autorité du pouvoir Abbasside sunnite en Egypte en épousant la

veuve de Nur al Din. Dès lors le nouvel homme fort va entreprendre la contre-
croisade destinée à refouler les Francs hors de Palestine et de Syrie.

Copyright©Alain Mourgue 2005


CROISADES ET CONTRE-CROISADES

Plusieurs motifs semblent être à l’origine des croisades chrétiennes en Orient.
Première raison : La difficulté, voire l’interdiction, faite aux pèlerins chrétiens
de se rendre à Jérusalem, sur les lieux du Saint-Sépulcre du fait de la présence
musulmane. Deuxième explication : Le droit d’aînesse « confisque » au profit
de l’aîné le droit de posséder un fief, écartant ainsi du droit de succession les
cadets qui n’ont d’autres choix que de se « tailler » des fiefs seigneuriaux sur
des terres étrangères. Troisième raison : L’église cherche à canaliser l’ardeur
guerrière des chevaliers occidentaux en les mobilisant pour la délivrance du
tombeau du Christ. Enfin, les empereurs byzantins, aux prises avec les
Seljukides du Califat de Bagdad, font appel aux chrétiens d’Occident pour les
aider à contenir la pression musulmane.
En novembre 1095, le Pape Urbain II lance, à Clermont, la première croisade. Il
accorde une indulgence plénière et l’effacement des dettes à tous ceux qui
s’engageront. En 1096, deux catégories de croisés prennent le chemin de
l’Orient : Les « pauvres gens » qui vont emprunter la route terrestre et semer
leur chemin de massacres et de pillages (massacre des Juifs en Rhénanie, par
exemple) et les chevaliers composant quatre groupes distincts. Ces cinq
croisades se rejoignent à Constantinople. La rencontre entre l’empire byzantin,
urbain, fastueux et cultivé, et les Occidentaux est brutale. Oubliant la raison
initiale de leur expédition, les croisés se livrent au pillage de la capitale
byzantine avant de fonder par la force des principautés. Le comté d’Edesse est
créé en 1097 tandis qu’une armée poursuit sa route vers Antioche, point
stratégique et symbolique. La ville tombe en 1098 au terme d’un long siège.
Les croisés, vainqueurs, refusent de restituer la ville aux Byzantins et fondent
la principauté d’Antioche.
Jérusalem est assiégée et capitule en 1099. Les croisés investissent la ville en
massacrant Juifs et Musulmans et en se livrant à un pillage en règle. Godefroy
de Bouillon fonde le royaume de Jérusalem. Dix ans plus tard, Tripoli (Liban)
est prise par le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, qui fonde le
comté de Tripoli.
Face à la relative apathie des dynasties musulmanes, les Zendguides
réagissent.
En 1104, l’Ata Beg de Mossoul s’empare d’Alep avec la perspective d’attaquer
les nouveaux états latins. Il s’empare de Baudouin, roi de Jérusalem qu’il libère
contre rançon. Zendgui succède à Ata Beg. Sa priorité est l’unification de la
Syrie. Il vise Damas dont la prise lui assurera le contrôle de la route de
Jérusalem. Il s’empare en 1144 d’Edesse. Cet événement déclenche la
deuxième croisade dirigée par Louis VII et Conrad III. Les croisés ont Damas
pour objectif. En fait, les Occidentaux ignorent la réalité politique de cette
région. Ils pensent avoir en face d’eux un monde musulman unifié et solidaire.
Il n’en est rien. Le califat Fatimide d’Egypte, d’obédience chiite s’oppose aux
Seljukides sunnites de Bagdad. Damas est tenue par les Bourrides adversaires
des Zendguides qui les menacent. Les Bourrides s’allient donc aux Francs.
L’objectif initial des croisés n’a donc plus lieu d’être et la croisade échoue.


Le fils et successeur de Zendgui, Nur ed Din, poursuit la politique de son père

assassiné en 1146. Il s’empare de Damas en 1154. Il est appelé à l’aide par les
Fatimides d’Egypte et diffère son offensive contre Jérusalem. Son alliance
avec les Fatimides est une aubaine car il prend ainsi en tenaille les états latins
coincés entre Egypte et Syrie. Nur ed Din meurt en 1174. Saladin, fils d’Ayyub,
un Kurde gouverneur de Tikrit en Irak pour le compte des Seljukides, épouse la
veuve de Nur ed Din.
Saladin s’empare temporairement d’Alep en 1186 et parvient à contrôler le
Nord de la Syrie.
Profitant de l’accusation de profanation du tombeau du Prophète à Médine
lancée contre Renaud de Châtillon, Saladin engage le combat contre les
croisés. En 1187, les Occidentaux sont écrasés à Hittin. Renaud de Châtillon
est décapité. Jérusalem est reprise aux croisés.
La chute de Jérusalem déclenche la troisième croisade conduite par Frédéric
Barberousse, qui meurt en Anatolie par noyade, par Philippe Auguste et
Richard Coeur de Lion. L’aventure tourne à l’échec. Les croisés proposent la
paix à Saladin. Le traité de Ramlah est signé sans que les Francs aient pu
reprendre Jérusalem. Saladin meurt en 1193. Le sultanat Ayyubide entre en
crise et se fragmente en quatre parties : Mossoul, Alep, Damas et Le Caire.
La quatrième croisade est lancée et commence, paradoxalement, par la prise
de Constantinople par les croisés qui profitent de la crise de succession du
Basileus. Le comte de Flandre s’installe sur le trône impérial byzantin tandis
que le nouveau Basileus est réfugié à Nicée. Cette situation va durer cinquante
ans.
Les cinquièmes et sixièmes croisades ont un résultat mitigé. Les croisés
récupèrent Jérusalem en 1229 mais la reperdent en 1244, ce qui motive la
septième croisade conduite par Saint Louis. Au Caire, le dernier sultan
Ayyubide meurt. Sa veuve s’appuie sur des hommes qui vont fonder la
dynastie des Mamelouks. La croisade est un échec. L’occident renonce en
1291 à lancer de nouvelles expéditions. C’est la fin des croisades.

Copyright©Alain Mourgue 2005


CROISADES ET JIHAD

L’arrivée des croisés en Syrie et Palestine a ravivé le débat autour du Jihad au
sein du monde musulman.
Le mot jihad est dérivé de la racine arabe JHD qui exprime l’idée d’effort sur
soi-même. Plus précisément, il faut lui donner le sens d’effort pour se
rapprocher de Dieu. La théorie du jihad a été conçue très tôt par les docteurs
en science religieuse (les ulémas) qui distinguent deux catégories de jihad : Le
majeur et le mineur. Le jihad majeur ou grand jihad est l’effort spirituel que
chaque musulman doit faire sur lui-même pour se rapprocher de Dieu. Le jihad
mineur ou petit jihad est l’action à mener à l’égard des non-musulmans. Les
ulémas distinguent le petit jihad défensif et le petit jihad offensif.
A priori, seul le petit jihad défensif est préconisé par la majorité des ulémas. Il
doit être mené, en principe par la prédication (dawa) et ce n’est qu’en cas
d’échec qu’il convient de recourir au jihad offensif, c’est-à-dire à la guerre
contre les infidèles. Dans cette dernière hypothèse, le mot jihad prend alors le
sens de « guerre juste ».
Après 750, l’esprit de conquête s’apaise au sein du monde arabo-musulman.
Le jihad offensif n’est plus à l’ordre du jour. Seul subsiste le jihad défensif qui
se manifeste aux confins des frontières de l’empire au contact des Byzantins et
également des Turcs en Transoxiane.
Sur ces frontières, des règles s’établissent de facto entre les musulmans et
leurs voisins. Les accrochages locaux, les razzias sont le fait de combattants
(les mouhjahdins) qui se paient sur le butin. Il ne s’agit plus d’opérations
militaires de grande envergure.
Les incursions byzantines en Syrie ou l’irruption des dissidents chiites ne
provoquent que des réactions défensives qui vont être fortement critiquées par
le pouvoir fatimide d’Egypte et par ses émissaires ismaéliens, les du’at (voir le
texte sur le califat fatimide d’Egypte). Peu à peu l’idée de relancer le jihad
mineur offensif se fait jour.
Pourquoi les Abbassides ont-ils tardé à réagir face aux croisés ? Il semble
qu’ils aient commis une erreur grave d’appréciation. Lorsque les premiers
croisés pénètrent en Syrie, les musulmans pensent avoir en face d’eux leurs
traditionnels adversaires, les Byzantins, qu’ils appellent les Rums (les
Romains). Il ne s’agit donc, à leurs yeux, que d’un conflit armé supplémentaire
sans autre signification. Ils mettent du temps à comprendre que les croisés
sont des Francs venus d’Europe et dont la motivation officielle et affichée est
d’ordre religieux. Les Francs veulent reconquérir, au nom de la Chrétienté, le
tombeau du Christ à Jérusalem. Dès lors que les musulmans prennent
conscience que le combat a une nature religieuse, la notion de jihad offensif va
prévaloir.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LE CALIFAT OMAYYADE DE CORDOUE

Le Califat Omeyyade de Cordoue s’est érigé en réaction au Califat Fatimide
d’Ifriqiya et des attaques sur le Maghreb central.
Le Califat de Cordoue lance la construction d’une résidence califale : Madina el
Zahara dix ans après la proclamation du Califat.
Le Calife est à la fois le roi et l’Imam suprême. La fonction séculière
s’accompagne d’un certain nombre de signes symbolisant le pouvoir : palais,
emblèmes, cérémonial d’isolement conférant une sorte de sacralité. On
invoque des figures historiques telles Aristote, Alexandre le Grand... Et on
construit un discours de légitimation et d’autorité. On invoque des
« prophètes » (Sulaiman par exemple). L’édification de Madina el Zahara
procède de cette démarche. Parfois les fuqaas ( les juristes) vont critiquer la
pompe royale des Omeyyades. Le Maghreb s’inscrit en opposition face au
faste de l’orient (Perse, Byzance).
Le Calife s’isole de plus en plus du peuple et des dignitaires. Un personnage
important apparaît : le Hagib (chambellan). La sacralisation du souverain est
accentuée par l’itinéraire presque initiatique que doivent parcourir les visiteurs
et les serviteurs pour voir le roi (palais labyrinthe, voile...).
Au plan culturel, le rayonnement passe par l’arabité (langue et poésie de cour).
La poésie arabe constitue un champ d’expression libre.
Ibn Hazm compose « le collier de la colombe » (Tawq al Hamame). Il est à la
fois poète, juriste et théologien. Autre aspect du rayonnement : l’Adab qui
participe du mode de vie courtois et citadin. Il y a des médecins, des
astrologues.
Abu-l-Qasim al Zahrawi est médecin et auteur d’un ouvrage de référence sur la
chirurgie.
Des juifs et des chrétiens entourent le calife. Les ouvrages grecs sont traduits
en arabe.
La pharmacopée se développe ainsi que les sciences du corps et de la terre.
On assiste au développement de l’agriculture, de la vie citadine, des
bibliothèques. Des femmes sont copistes. La cour compte de nombreuses
femmes lettrées.
Cordoue est l’une des plus grandes villes connues à l’époque (20 k de
circonférence et entre 100 000 habitants et 1 million selon les estimations). La
grande mosquée de Cordoue est édifiée entre 784 et 786.
C’est une période assez stable. Les royaumes chrétiens du nord paient un
tribut pour avoir la paix. Le califat va s’effondrer en laissant une vingtaine de
petits royaumes, les Taïfas qui vont devoir payer un tribut aux royaumes
chrétiens qui vont, ainsi, être progressivement en mesure de financer la
reconquête. L’Europe va également commencer à se développer.
Le califat est aboli en 1031. La division et la menace chrétienne vont ouvrir la
voie à la conquête d’Al Andalous par les Almoravides qui se trouvent, à ce
moment-là, au centre du Maghreb. Ils passent en Andalousie en 1086.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LES ALMORAVIDES

Leur leader est ‘Abd Allah Ibn Yasim, imam charismatique et rigoureux qui
conduit les Sanhadja, tribu berbère nomade composée de trois groupes :
Guddala, Lamtuna et Lamta, au sud du Maroc actuel, contrôlant ainsi le
commerce transsaharien.

Aux alentours de 1035, Yahya b. Ibrahim, de la tribu Guddala, se rend en
pèlerinage à La Mecque. A son retour, il fait halte à Kairouan en Ifriqiya chez un
maître malikite Abu Imran el Fasi (mort en 1038)qui sera un diffuseur, sans
succès, de la doctrine ‘acharite au sein du Maghreb. Yahya demande à el Fasi
de lui indiquer un de ses étudiants qui accepterait de le suivre chez les
Guddala. Les candidats ne se précipitent pas. El Fasi indique alors à Yahya un
homme qui vit dans un ribat ( camp militaire et religieux) au Maghreb extrême,
le dar-el-murabitum qui, lui, sera en mesure de lui désigner un homme pour le
suivre dans sa tribu. L’homme du ribat désigne ‘Abd Allah Ibn Yasim. Ce
dernier a enseigné en Andalousie puis a tenté, sans succès, de fomenter et
diriger une révolte dans une tribu de l’Atlas. Ce n’est pas un théologien mais
un meneur, un agitateur dont le discours n’est pas toujours très cohérent mais
il a du charisme. Les Guddala ayant déjà un ou plusieurs imams n’accueillent
pas facilement ce nouveau venu et il doit quitter les Guddala. Il se rend chez
les Lamtuna où il parvient à s’imposer en prêchant un rigorisme pur et dur, où
les règles formelles l’emportent sur la théologie. A partir des Lamtuna, il
parvient à fédérer les trois grands groupes des Sanhadja vers 1058 et les lance
dans une guerre de conquête. Les Almoravides ou « hommes voilés »
s’emparent en 1058 de Aghmat qui contrôle le versant nord de l’Atlas. Ils
maîtrisent toute la partie au sud de l’Atlas. Dans les faits, ‘Abd Allah Ibn Yasim
et Yahya b. Ibrahim vont se partager les rôles religieux et séculier.
Organisation du pouvoir Almoravide et extension

Dans un premier temps le gouvernement des Sanhadja Almoravides obéit au
modèle tribal, c’est-à-dire un contrôle du pouvoir par les assemblées de
dignitaires et une transmission du pouvoir non héréditaire. Le second Emir est
Yahya ben Omar jusqu’en 1056 puis son frère Abu Bakr de 1056 à 1072. Entre
1056 et 1072 le territoire Almoravide va s’étendre considérablement. Une ville
est créée en 1070, Marrakech. C’est la seule création urbaine Almoravide. Abu
Bakr désigne un de ses cousins, Yussuf b. Tashfin, pour gouverner le Nord à
partir de Marrakech. Quant à lui il s’installe au sud. Yussuf fonde une véritable
structure d’Etat et s’entoure d’une garde personnelle composée d’esclaves
noirs et de mercenaires chrétiens Andalous. Il frappe monnaie. A son retour à
Marrakech en 1072, Abu Bakr décide de confier le pouvoir à Yussuf et lui cède
sa femme, Zeinab, femme fortunée et influente, ex épouse du dernier maître de
Sigilmassa. Abu Bakr s’installe dans le sud saharien et entreprend la conquête
du pays « noir ». Le Ghana est pris en 1076. Il meurt en 1087.
Yussuf prend le titre d’Emir des Musulmans en 1073 (il ne prend pas le titre
califal d’émir des croyants) et s’attaque au nord de l’actuel Maroc à partir de


1075 (prise de Fès et de Tlemcen). Il s’empare d’Alger puis de Sebta (Ceuta) en
1083.
Une administration est mise en place. 4 circonscriptions sont créées et dotées
de gouverneurs et de magistrats sunnites malikites. L’Etat Almoravide est, de
fait, autonome par rapport au calife abbasside de Bagdad.

Pendant ce temps, en Andalousie, les Taïfas sont divisés et incapables de
contenir la poussée chrétienne qui prend l’allure d’une reconquête avec la
prise de Tolède en 1085. Après beaucoup d’hésitations, certains rois de taïfas
appellent les Almoravides à leur secours bien que le pillage de Cordoue par les
Berbères aient laissé un très mauvais souvenir. Lors d’une première
expédition, en 1086, les Almoravides, grâce à une technique militaire efficace,
remportent une victoire décisive à Zallaqa et contiennent pour un moment les
chrétiens. Cette victoire pousse les fuqaas locaux à prendre leur parti et à
réclamer la destitution des rois des taïfas. Une seconde expédition a lieu en
1088 puis une troisième en 1090 à partir de laquelle les Almoravides vont
s’emparer des taïfas et unifier l’Andalousie. Seule la région de Valence résiste
(épisode du « Cid ») jusqu'à la quatrième et dernière expédition de 1097.
Valence tombe en 1102. A cette date l’empire Almoravide est à son apogée.
Yussuf b. Tashfin meurt en 1106. C’est lui qui fonde la dynastie Almoravide en
rompant avec le système tribal et en transmettant le pouvoir à son fils ‘Ali.
Une culture d’empire va naître. L’art andalou va passer au Maghreb extrême.
Les gouverneurs almoravides d’Andalousie vont s’intégrer à la vie citadine et
de cour. L’Etat Almoravide met en place une chancellerie tenue
essentiellement par des lettrés Andalous, les katib. Ils vont diffuser une culture
d’Etat par le biais des actes officiels mais aussi par la poésie courtoise la
culture andalouse.
Le commerce est actif et prospère entre l’empire, l’Europe du sud, le Maghreb
et l’orient arabe.
De nombreuses mosquées sont édifiées (Tlemcen en 1136, Alger...).
Concernant la relation entre l’empire berbère Almoravide et le Califat
Abbasside de Bagdad, il semble que les Almoravides n’aient pas clairement
fait allégeance au calife mais que, fortuitement, ils aient disposés d’un diplôme
califal d’investiture rapporté par Abu Bakr Ibn Arabi fils d’un exilé Andalou de
Séville qui tentait ainsi de rentrer en grâce auprès des Almoravides et de
récupérer les biens paternels confisqués. Ce faisant, Ibn Arabi diffuse en
Andalousie les oeuvres de Ghazali.
‘Ali poursuit la lutte contre les chrétiens mais ne parvient pas à regagner du
terrain. Il meurt en 1143 alors que les Almohades occupent le nord du Maroc.
Son fils Tachfin doit faire face à une révolte des musulmans d’Espagne. Un des
chefs rebelles demande l’aide des Almohades. C’est la fin des Almoravides.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LES ALMOHADES

Ibn Tumert est issu de la tribu des Sanhadja plus précisément du groupe des

Hargha dans l’Atlas, dans le village d’Igilliz. Il est envoyé par ses parents pour
faire ses études d’abord à Marrakech puis en Espagne puis en orient. Il se rallie
à la doctrine d’el Ach’ari fondateur du Kalam qu’il va faire triompher au
Maghreb à son retour. Ibn Tumert devient le Mahdi. Il rencontre à Bougie son
futur calife en la personne du jeune Abd-el-Mumin. La doctrine d’Ibn Tumert
repose sur le retour aux sources, c’est-à-dire le Coran et la tradition
prophétique de Médine sans recourir à l’interprétation (Raï). Il prône une
extrême rigueur des moeurs et des pratiques religieuses. Le fondement
essentiel de sa théologie est l’unicité de Dieu (tawid) d’où le nom d’almohade
(les unitaires). La doctrine ach’arite exclue l’interprétation littérale des
malikites. Sa théologie est largement diffusée dans le peuple en langue berbère
par des moyens simples. Ce n’est qu’après son arrivée au Maroc que le
principe politique chiite centré autour de la personne du Mahdi et de l’Imam
impeccable apparaîtra. De retour au Maroc, Ibn Tumert se heurte à l’autorité
Almoravide qui s’appuie sur la doctrine malikite.
Il quitte donc la Kabylie et gagne le Maghreb extrême. Il engage des débats
avec les docteurs malikites à Marrakech et le souverain ‘Ali ibn Yussuf voit en
lui un perturbateur et envisage de le poursuivre. Le Mahdi est prévenu et
s’enfuit. Il prêche dans sa tribu d’origine durant trois ans. Il est reconnu
comme Mahdi et Imam. Il s’installe à Tinmel au milieu de la tribu Masmuda. Il
s’organise sur le modèle du Prophète et tente de fédérer des tribus jalouses de
leur indépendance. Il fonde la « maison » du Mahdi qui constitue un état-major
et crée le conseil des Dix et le conseil des Cinquante. Les tribus sont
hiérarchisées. Il organise un Etat régulier dans l’Atlas avec des ressources et
des troupes. Abd-el-Mumin est adopté et devient chef de guerre. A la mort du
Mahdi, vers 1127, Abd-el-Mumin prend le titre de Calife et se lance à l’assaut
des Almoravides à partir de la montagne qui le protège. Marrakech est prise en
1146. Les Almohades écrasent la révolte des Beghwata et des Dukkala vers
1148.
Avant la prise de Marrakech, les Almohades sont appelés à l’aide en Espagne.
Ils se contentent dans un premier temps d’envoyer quelques troupes afin de ne
pas multiplier les fronts mais la menace chrétienne les obligent à une
intervention plus forte. Les musulmans d’Espagne reconnaissent Abd-el-
Mumin comme souverain en 1150. Abd-el-Mumin se tourne vers Tlemcen puis
Bougie. Il écrase le royaume hammanide puis les Hilaliens vers Tébessa en
1152.
Il s’attaque ensuite à l’Ifriqiya pour rejeter les Normands qui s’installaient
depuis l’effondrement des Zirides et pour réduire la puissance des tribus
arabes. Il déporte de force les Hilaliens vers la région Dukkala dépeuplée
depuis la répression de 1148.
Le Maghreb est ainsi unifié avec l’Andalousie.
‘Abd-el-Mumin organise ses conquêtes. Il crée un cadastre afin d’assurer des
ressources fiscales. Il n’hésite pas à utiliser la force. Les tribus Makhzen sont
dispensées du Kharaj.


A sa mort il laisse le pouvoir à son fils Abou Ya’Kub (1163-1184). Il doit faire
face à des rebellions au Maghreb puis il lance la guerre sainte en Espagne. Il y
trouve la mort. Son fils Abu Yusuf Ya’kub dit el Mansur lui succède. C’est sous
règne que l’empire est le plus brillant.

Concernant la structure étatique, il convient de parler davantage du concept de
Makhzen que d’Etat. A l’origine le makhzen est un lieu d’accumulation des
richesses, des réserves. (magasin). En fait, au Maroc le Makhzen désigne la
culture d’Etat autant qu’une structure. On distingue en outre le bled el Makhzen
(pays placé sous l’autorité de l’Etat) du bleb es Siba (pays qui refuse l’autorité
et l’impôt). Le bled, es siba, correspond à la montagne berbère. Toutefois cette
opposition Makhzen-Siba est très relative car au sein même du Makhzen il y a
des phénomènes d’insoumission notamment au moment des successions
sultaniennes.
Les Almohades ont le souci de créer un pouvoir central fort face à la structure
tribale qui a tendance à s’opposer.
Les Almohades tentent une opération originale en intégrant à la fois les tribus
et l’autorité centrale.
Tout d’abord, il y a une hiérarchisation des tribus en fonction de l’antériorité de
leur ralliement à commencer par les Hargha (tribu d’origine du Mahdi Ibn
Tumert) et les Hintata.
Les références à la Révélation sont utilisées. Par exemple, les tribus ralliées
sont les Ansars.
Certains compagnons proches du Mahdi jouent un rôle de premier plan comme
Abd-el-Moumin.
Chaque tribu est dotée d’une sorte de gouverneur représentant le pouvoir
central. Ce personnage est le Mizwal.
En outre, les modalités d’adoption de certains personnages par les tribus sont
définies. Abd-el-Moumin a été adopté.
La mise en place de cette organisation ne se fait pas sans mal. La force est
souvent utilisée. Le pouvoir procède à l’élimination des opposants, fait le « tri »
(Tamiz). Deux tamiz importants ont lieu en 1125 et en 1149.
Des corps spécialisés sont constitués au service du pouvoir central. Ils
constituent les rouages du Makhzen :
-les Abid el Makhzen : constitués de membres des tribus mais organisés de
telle manière qu’ils sont dévoués davantage au pouvoir qu’à la tribu
d’appartenance.
-les Muhtasib
-un corps chargé de frapper la monnaie.
-les Hafiz : fils de dignitaires formés à des tâches administratives.
-les Talabas : chargés de diffuser la doctrine du Mahdi et formés aux débats
doctrinaux notamment avec les philosophes.
-les militaires...
La référence religieuse des noms donnés à ces corps ne permet pas toujours
de connaître l’exacte mission car il n’y a pas correspondance entre le titre et le
rôle. C’est un domaine historique encore mal connu.
Les Almohades ne sont pas à l’origine du concept de Makhzen mais ils sont les
premiers a pousser aussi loin son édification. Cet équilibre des pouvoirs va
tenir jusqu’aux années 1230.


L’art Almohade marque l’apogée artistique du Maghreb. Il se caractérise par
une épuration des formes traduisant la rigueur religieuse. C’est l’affirmation
des formes géométriques. Les bâtiments sont massifs mais allégés par des
décors. Le tout donne un effet de majesté. Les Almohades introduisent les
zelliges (mosaïques de carreaux de faïence).
Ils sont des bâtisseurs de villes comme Ribat el Fath (Rabat).
L’époque Almohade constitue un point fort de l’union culturelle entre Maghreb
et Andalousie.

A une grande rigueur religieuse correspond un étonnant déploiement des
sciences. Les élites s’ouvrent à la culture andalouse (poésie, médecine,
philosophie...) avant de venir régner dans la capitale Marrakech.
La différence entre culture citadine des élites et culture plus frustre des tribus
s’affirme.
Une culture de cour brillante se déploie sous les règnes d’Abu Yakub Yussuf
et d’Abu Yakub el Mansur.
C’est à cette époque que vivent Ibn Tufayl (1110-1185), Ibn Ruchd (mort en
1198) et Maimonide ou Mussa Ibn Ibymum (mort en 1204).
Ibn Tufayl commence sa carrière comme secrétaire particulier puis devient
médecin du Calife. Il est l’auteur d’un roman philosophique célèbre : Hayy ibn
Yaqzam.
Ibn Ruchd lui succède comme médecin d’el Mansur. Une partie des oeuvres de
Platon et d’Aristote passe dans le champ culturel européen grâce à lui.
Maimonide est un juif de Cordoue. Il a contribué à nourrir le débat sur la
relation entre philosophie et religion.

Au plan religieux, la période Almohade coïncide avec l’apparition d’une
mystique musulmane comme le soufisme (2éme moitié du 12ème siècle).
Plusieurs grands saints du Maghreb vivent et meurent à cette époque comme
Abu Madyan (son tombeau se situe près de Tlemcen) qui est le saint par

excellence et Abu Ya’za (mort en 1176) qui est Berbère d’origine africaine et
maître du précédent. Les écrits biographiques des saints apparaissent (les
manaquib). Ils ne traitent pas de la doctrine et de l’enseignement du saint mais
du personnage, de l’exemplarité de sa foi, des miracles réalisés.
Les saints et mystiques diffusent leur enseignement à la marge du pouvoir
Almohade dans une sorte de coexistence pacifique.
Les pratiques religieuses liées à l’existence des saints vont créer un lien social
fort (dévotion, pèlerinages, ermitages...).
Ibn Arabi écrit tout son oeuvre en Orient après avoir quitté le Maghreb. Les
premières formes d’institutionnalisation de la diffusion des oeuvres mystiques
n’apparaîtront en Occident musulman qu’à partir des 15éme et 16éme siècles
(zawiya, patrimoine, scheik, rituels...).

L’effondrement est essentiellement d’origine interne même si les défaites face
aux chrétiens (en 1212) donnent le signal.
Les Zenâta sont des nomades qui voyagent entre le Zab et le Rif. En l’absence
de forces et d’autorité Almohades, ils arrivent au nord du Maghreb et s’y
installent (vallée de la Muluyya). Ils mettront un terme aux Almohades dans
l’ère de l’actuel Maroc. La dynastie Mérinide est issue des Zenâta.
L’affaiblissement du pouvoir permet aux chefs des tribus d’en réoccuper la
sphère.


En outre, le calife Al Ma’mun rejette la doctrine Almohade (1227-1232). Il est
entouré de mercenaires chrétiens et tente de se débarrasser des scheiks
porteurs de la doctrine. Il change les formules sur les monnaies et procède à
une épuration. Les tensions sont fortes. L’appareil d’Etat se disloque. Le
gouverneur d’Ifriqiya Abu Zacharia en profite pour se déclarer indépendant
(1236) et va fonder la dynastie Hafside. La légitimité de cette dynastie repose
sur la référence à la doctrine du Mahdi mais cela n’est plus qu’une question de
forme car on assiste à un retour en force généralisé de l’école malikite.
Tlemcen se déclare indépendante en 1236.
Grenade et Murcie se détachent de l’empire. La dynastie Nasride s’installe à
grenade en 1237.
Marrakech tombe devant les Mérinides (Zenâta) en 1269.
En outre le Califat de Bagdad s’écroule en 1258.
L’empire Almohade disparaît après avoir constitué, de son temps, une
expérience califale reconnue et après avoir porté à l’apogée la culture berbèroarabo-
andalouse.
Les Almohades préfigurent, au moins pour le Maroc contemporain, une
histoire nationale.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LES DYNASTIES POST-ALMOHADES

L’effondrement des Almohades laisse un Maghreb fragmenté en plusieurs
principautés dirigées par des dynasties.

LA DYNASTIE MERINIDE DE FES

D’origine Zenâta, les Mérinides vont mettre un terme à la dynastie Almohade à
bout de souffle. Ils s’installent à Fès et constituent une véritable structure
d’Etat qui va assurer la transition avec la monarchie marocaine à venir. Ils
s’emparent de Marrakech en 1269 puis de Sigilmassa en 1274.
Ils fondent la ville jumelle de Fès en 1276. Fès la Blanche regroupe palais,
mosquée, madrasa, bains, magasins et quartiers spécialisés. Les Juifs de Fès
sont transférés dans le nouveau quartier de Mellah. Le Rwad al Qirtas est le
premier ouvrage relatant l’histoire de Fès en retissant un lien entre son premier
fondateur, Idris II et les Mérinides. Idris II était malikite et descendant du
Prophète. La nouvelle dynastie s’emploie à restaurer le malékisme qui
s’implante durablement, de même que la langue arabe et le culte des saints.
En 1437, la tombe d’Idris II est découverte à Fès. L’ancien monarque devient le
saint patron de la ville. Les Mérinides commencent à écrire l’histoire « pré-
nationale » du Maroc.
Après plusieurs victoires sur les Castillans, les Mérinides sont contraints, peu
à peu, à se replier d’Andalousie. Ils se déploient alors vers le Maghreb central
et l’Ifriqiya. Les confrontations massives avec les Chrétiens se font plus rares.
Des trêves sont négociées avec l’Aragon.
Abou el Hasan est le Sultan Mérinide le plus remarquable. Il poursuit la
réalisation du programme engagé par son père de fondations de madrasa
d’Etat. C’est son fils Abou Imam qui l’achèvera.. Il prend le titre califal d’Amir el
Mouminin (Prince des Croyants). Les madrasa d’Etat ont pour fonction de
former un personnel d’Etat qualifié.
Le pouvoir des Mérinides est renforcé par la légitimité qu’il tire du lien
généalogique reconstitué avec les Idrissides.
Le pouvoir multiplie les symboles de souveraineté. Alors que les principautés
voisines vont tomber sous la coupe du pouvoir ottoman, le Maghreb extrême
Mérinide ébauche un avenir national qui le tiendra à l’écart des appétits
territoriaux d’Istanbul.


LA DYNASTIE NASRIDE DE GRENADE

Les Nasrides sont au pouvoir à Grenade depuis 1237, date à laquelle

Mohammed ibn el Ahmar s’y est installé. Il règne jusqu’en 1273 sur un petit état
placé sous la pression des royaumes chrétiens. Grenade est peu ou prou en
situation de vassalité à l’égard des Castillans. A la pression chrétienne au nord
j’ajoute celle des Mérinides au sud. Toutefois, ceux-ci vont aider Grenade à
résister aux Castillans en envoyant un corps de quelques centaines d’hommes.
La confrontation maritime entre les Mérinides et les Castillans tourne au
désastre en 1340 à Tarifa. Les Mérinides abandonnent définitivement
l’Andalousie au profit d’un redéploiement au Maghreb. Quant aux Nasrides, ils
tentent de faire vivre l’héritage culturel arabo-andalou. Le palais de l’Alhambra
date du milieu du 14ème siècle.
Le pouvoir s’effondre en 1492 au moment de la prise de Grenade par les
Castillans.
Le mouvement d’émigration vers l’Afrique du Nord s’accélère. Les Juifs
espagnols quittent l’Andalousie pour se réfugier au Maroc, à Tunis ou dans
l’empire ottoman.
Les Morisques, musulmans restés en Espagne après la chute de Grenade, sont
les derniers à quitter l’Andalousie dont ils sont expulsés en 1609 et 1614. Ils se
réfugient au Maghreb en emmenant avec eux les traditions arabo-andalouses
(musique et cuisine).

LES ABD EL WAHIDES A TLEMCEN

Les Abd el Wahid sont installés à Tlemcen depuis 1229. Ce sont des Berbères
Zenâta comme les Mérinides. Le fondateur de la dynastie est Yaghmurasan ibn
Zayan, nommé gouverneur de la ville par les Almohades et qui se déclare
indépendant en 1236. Il règne jusqu’en 1282. Le territoire est limité à la région
autour de Tlemcen. Le petit état est sous la double pression des Mérinides et
des Hafsides. Tlemcen est un verrou stratégique sur les routes commerciales
entre Sahara et Méditerranée.
Durant un siège long de 7 ans, les Mérinides érigent, face à Tlemcen, la ville de
Mansouria afin de capter le commerce durant cette période de troubles.
Tlemcen tombe une première fois en 1337 mais la dynastie se maintient au
pouvoir jusqu’en 1516. Elle entretient durant toute cette période des contacts
avec divers royaumes étrangers dont la Catalogne et l’Aragon.
Près de Tlemcen est située la tombe et le sanctuaire d’Abou Madyan, mort en
1198 ou 1199. C’est un haut lieu de la sainteté maghrébine.

Copyright©Alain Mourgue 2005


LES HAFSIDES D’IFRIQIYA

Abou Zacharia crée la dynastie Hafside en Ifriqiya. Elle tiendra jusqu’à
l’instauration de la Régence turque en 1574.
Abou Zacharia descend d’un proche compagnon du Mahdi ibn Tumert. Il fonde
sa légitimité sur la fidélité au Mahdi et à sa doctrine. Il n’a pas d’ambition
califale.
Au cours du 13ème siècle les Hafsides assure le maintien d’une structure
étatique et une activité économique florissante. Cette situation se détériore à la
fin du siècle. Les Mérinides de Fès vont alors apparaître comme un nouveau
relais capable de rétablir la stabilité.
Les Hafsides entretiennent des relations économiques avec les grandes cités
italiennes et avec l’Aragon. Des religieux chrétiens s’installent dans les
quartiers réservés aux marchands et aux marchandises (funduks). Un courant
commercial actif existe également entre l’Ifriqiya et l’Egypte.

Copyright©Alain Mourgue 2005


Le contexte religieux et culturel durant les Etats post-Almohades

Le malikisme est rétabli. Les fuqaas entourent les souverains et ont une
grande influence.
Les madrasa sont créées pour former des cadres juridiques et religieux. Cette
institutionnalisation de l’enseignement est critiquée car elle est en opposition à
la quête traditionnelle de savoir que les étudiants menaient auprès de
différents maîtres réputés. Les étudiants sortis des madrasa occupent des
fonctions subalternes au terme d’un cursus jugé trop long (16 ans !). La
fonction des madrasas est l’apprentissage de l’arabe, du Coran et de la Sunna.
Il n’y a plus ou presque plus de débat spéculatif. Néanmoins, certains
continuent d’étudier en Orient profitant des pèlerinages.
Le grand débat qui agite l’Orient porte sur la mystique musulmane, son statut,
sa place par rapport à la charia, ses limites.
En Occident musulman, le débat sur la mystique est escamoté car il y a des
risques de « dérapages » par rapport au dogme (risques de panthéisme, de
rituels non légaux, l’extase, la présence mêlée d’hommes et de femmes...).
Cependant le culte des saints se développe. La sainteté est un phénomène
reconnu ainsi que les miracles, dons de Dieu.
Une des voies mystiques qui va perdurer est le Shadhilisme créé par Abu al
Hasan al Shadhili. C’est un consensus entre charia et voie mystique.
Une institution importante se développe : la Zawiya, qui un lieu de pèlerinage
où a vécu et où est enterré un saint. Lieu d’enseignement, de recueillement
mais aussi de gestion d’un patrimoine (don des fidèles), de ressources, d’aide
aux pauvres.

Au plan culturel, chaque dynastie va entretenir une classe de lettrés dont les
plus célèbres sont Ibn al Khatib à grenade, Ibn Batouta né à Tanger et Ibn
Khaldun qui a écrit, notamment, une Histoire universelle, l’introduction
(muqaddamat), sa biographie et un petit traité de mystique.

Le pouvoir en question

Les relations entre doctrine religieuse et modèle politique :

La culture d’Etat est liée historiquement au temps de la Révélation. La
problématique de la relation entre religion et politique est donc complexe.

Le modèle politique

La fonction califale : Elle remonte à Abu Bakr premier calife après la mort du
Prophète. Il y a le privilège du sang (appartenir à la famille du Prophète ou à

Quraïche). Les chiites ont une conception particulière de l’Imam. Quant aux
Kharidjites ils donnent priorité à l’élection de l’imam et à l’égalité entre tous.
Cependant quelques points dominants apparaissent et sont théorisés dans un
ouvrage de Mawardi (mort en 1058) « Ahkam al Sultaniyya » :
-l’imamat est une nécessité canonique ;
-modalités (théoriques) de l’élection du Calife ;
-appartenance à Quraïche ;


-intégrité physique du Calife ;
-qualités éthiques assez subjectives du Calife (courage, honneur, justice,
piété...) ;
-il ne peut y avoir qu’un seul Calife (mais les auteurs maghrébins sont moins
catégoriques) ;
-désignation du Calife par le prédécesseur,
-destitution en théorie possible mais qui doit rester exceptionnelle (risque de
fitna).
Le Calife assure le lien entre le présent et le Prophète d’où une relative
sacralité de sa fonction et la légitimité que l’allégeance qui lui est faite confère
aux régimes locaux.
Le modèle prophétique : Le système politique se construit sur les critères du
modèle prophétique.
C’est une référence centrale du point de vue de la légitimité. Les Almohades
s’y réfèrent totalement.
Un mahdi, un calife, un conseil...

Le modèle royal profane : Le pouvoir recherche également des références dans
le passé anté-islamique pour les vertus attribuées à certains personnages
comme Salomon, Alexandre, Aristote...

La conception cyclique de dégénérescence : La dynastie est désignée par les
termes de dawla, duwal, dâla...qui expriment l’idée de tourner, d’alterner. Cette
idée de cycle repose sur l’idée que plus on s’éloigne des temps prophétiques
plus il y a dégénérescence du pouvoir : Prophète puis rachidun puis califes,
rois puis dawla. Alors survient le mahdi pour régénérer, purifier le pouvoir et
relancer un nouveau cycle d’où l’importance du modèle prophétique et surtout
du concept de mahdi notamment en Afrique du Nord.

Le Mahdi : Contrairement au chiisme, le sunnisme maghrébin n’a pas théorisé
le rôle du mahdi. C’est un mahdisme millénariste. Il est directement lié à la
notion des cycles. Le Mahdi porte un discours réformateur pour arrêter la
dégénérescence. Il est supposé rétablir la justice et la vraie foi. C’est
l’appropriation du modèle prophétique. Seul Ibn Tumert a poussé le
raisonnement jusqu'à prétendre que le Mahdi est impeccable et infaillible. Il est
le mujaddid (rénovateur).
L’importance du mahdisme au Maghreb tient aux conditions historiques
d’introduction de l’islam. Les kharidjites ont apporté une conception
rigoureuse et égalitaire. Des kharidjites ont découlés des prophétismes locaux
comme celui des Begherwatas. Le soufisme s’est développé est diffusé
largement avec la mystique musulmane dès le 12éme siècle.
Alors qu’en Orient on opte pour un Calife-icône, en Occident le Calife est
proche des siens.
L’expérience mahdiste ouvre le cycle : Califat, Emirats, Sultanats... Royautés
(Taifas, Mérinides, Abdalwadides...) qui sont des dawlas placés dans
l’impossibilité de reconnaître un Calife à partir de 1258.

La bay’a : La succession califale n’a jamais été réglée d’où des assassinats,
des coups d’Etat... Aussi le serment d’allégeance se fait-il souvent en plusieurs
temps. D’abord au niveau des proches à l’intérieur du palais. C’est un serment
presque privé. Puis élargi à la famille, les cheikhs... puis enfin au niveau public.


La khutba constitue un autre temps fort. L’allégeance est prononcée avec
énonciation des titres du souverain.
Apparition du surnom honorifique (laqab) tel que Moulay qui comporte l’idée
centrale de seigneur et de serviteur et surtout de proximité (racine WLY).

L’épigraphie : L’écriture participe à la manifestation de la souveraineté par la
numismatique, la diplomatique et par les textes portés sur les monuments (les
waqfs ou habous par ex).

Le cérémonial : Il participe à la communication. Il y a le cadre monumental qui
est adapté selon les occasions : conseils ou audiences publiques, prière du
vendredi, grandes fêtes religieuses (mouloud), réceptions des ambassadeurs,
revues militaires, départs en campagne, banquet offert aux pauvres avec
participation du souverain (notion de proximité), usage des tambours, des
étendards...
Il y une nécessité de rendre le pouvoir visible par un cérémonial public.
Les entrées et sorties du souverain constituent un temps important. Lors des
départs en campagne le souverain fait dresser un camp de toile hors la ville
pour l’armée et passe d’abord par ce camp avant de partir. Ce camp est appelé
mahalla. Il est démonté et remonté à chaque étape.

Les nécropoles royales : Elles font partie de la mise en scène du pouvoir. Les
Almohades ont fait de Tinmel leur nécropole. Les Mérinides fondent Chella
près de Rabat. C’est l’occasion de s’y rendre pour les funérailles ou pour
l’embarquement des troupes pour l’andalousie. On sait peu de chose des
conditions de transport des corps des souverains morts vers Chella. C’est
souvent l’occasion de célébrer la continuité du pouvoir. Le souverain vient
pleurer sur sa condition de mortel. C’est le Dhikr el mawt, la remémoration de
la mort. On y célèbre aussi la nuit du destin au cours de laquelle le destin des
âmes est scellé dans l’au-delà, le 27 Ramadan.

Le cadre de l’administration

Le pouvoir est très concentré entre les mains du souverain. Il s’appuie sur
quelques personnages importants : le Hajib ou Prévost de la garde et
administrateur du palais, le Vizir qui peut regrouper la double fonction de
plume et d’épée, le Sahib el Alama ou garde des sceaux, L’intendant du Trésor.
Les décisions sont prises au sein du petit conseil ou conseil privé qui se tient
au palais chaque matin. Un autre conseil informel est destiné à former le
souverain aux sciences et à aborder les questions religieuses.
Les dévots courageux peuvent adresser des admonestations au souverain
(nasihat).

Copyright©Alain Mourgue 2005


Ibn Khaldun, sa vie, son oeuvre, sa théorie

Il est né à Tunis en 1332. Il reçoit une formation malikite traditionnelle. Sa

famille est arabe d’origine yéménite installée en Andalousie puis à Sebta, à
Bougie et enfin à Tunis sous les Hafsides.
1352 : chargé des sceaux chez les Hafsides
1353-1357 : A Fès, secrétaire chez les Mérinides puis en disgrâce et
emprisonné.
1359-1361 : Secrétaire particulier du Sultan à Fès
1362 : passe en Andalousie. Ambassadeur des Nasrides à Madrid.
1365-66 : S’installe à Bougie où il est chambellan.
1370-74 : A Fès au service des Mérinides.
1375 : retraite mystique à Tlemcen puis au Maghreb central. Il commence à
rédiger les muqaddima.
1378-1382 : A Tunis puis part en Orient où il enseigne. Investit à 6 reprises
grand qadi malikite du Caire.
1387 : Pèlerinage
1400-1401 : Damas. Il rencontre Tamerlan.
1406 : Meurt au Caire. Enterré au cimetière soufi.

Dans sa Muqaddima, il développe la théorie très naturaliste du cycle de
civilisation en 5 étapes depuis la ‘Asabiyya familiale bédouine, supra tribale, le
dawla puis la satisfaction de la paix et enfin la décadence de la Cité. Ce cycle
part du nomade du désert jusqu'à la Cité où s’installe le Mulk. Il compare les
civilisations au corps humain (jeunesse... Mort) en opposant les vertus de la
tribu bédouine aux vices de la vie urbaine. Il s’appuie surtout sur l’histoire des
Berbères (Almoravides, Almohades et Mérinides).
La ‘asabiyya se fonde sur les liens du sang (importance du lignage), la
solidarité du lien de clientèle, la religion est un puissant élément fédérateur.
Un cycle se termine pour donner naissance à un nouveau. Il a théorisé mais n’a
pas abordé la question religieuse sur le fond et le rôle joué par les religieux. Il
aborde la problématique centrale de la continuité du pouvoir sans laquelle il
n’existe pas de culture d’Etat mais ne suggère pas de solution.
Plus tard, apparaîtra l’importance du nasab (lien du sang) pour renforcer
l’autorité de l’Etat chérifien.

Copyright©Alain Mourgue 2005