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Histoire du Maghreb colonial

Hormis les Amériques, le coup d’envoi du processus de colonisation mondiale par les
grandes puissances européennes est donné au 19éme siècle. Il concerne l’Afrique, l’Asie et
l’Australie.
Les principaux acteurs sont : les militaires, les commerçants, les administrateurs, les
missionnaires, les orientalistes, les financiers et plus tard les « intellectuels » (ligues
humanitaires, les scientifiques, les ligues de moralité).

Deux grandes périodes :
1815-1870 (les « monarchistes)
1870-80 -1914 (les républicains)

1815 est la date du congrès de Vienne qui réorganise les relations en Europe après la chute
de Napoléon. L’Angleterre est la grande gagnante. On assiste à sa montée en puissance. La
France demeure une puissance importante. L’Espagne et le Portugal vont perdre presque
toutes leurs possessions américaines entre 1819 et 1825 (révolution de Bolivar).
Après la défaite de Napoléon, l’Angleterre veut se protéger de la menace française et a
l’obsession du contrôle des voies maritimes et surtout de la route des Indes. Elle va réaliser
des conquêtes importantes (Australie et Nouvelle Zélande en 1840 et Inde en 1858 où elle avait
déjà des comptoirs depuis le 18éme siècle).
Le 19éme siècle voit émerger 2 puissances impériales nouvelles : le Japon et les USA.

La France d’après 1815 a une revanche à prendre sur l’Angleterre. Elle va saisir un prétexte en
1830 pour entamer la conquête de l’Algérie qui offre 1200 kms de côtes. Cette aventure
coloniale s’appuie sur l’idée de revanche, de contrôle de la Méditerranée et de diversion aux
problèmes sociaux (révolution de 1830 et plus tard de 1848). La révolution de 1830 va laisser
les mains libres à l’armée d’Afrique.
La justification idéologique du colonialisme va se faire a posteriori.
La « droite » va invoquer des arguments économiques (débouchés), civilisationnels
(supériorité des européens), religieux (évangélisation), raciaux (théories de Gobineau).
La « gauche » va invoquer l’éducation, l’hygiène...en gros les idées républicaines.
Entre 1880 et 1914 la droite regardera plutôt vers l’Alsace-Lorraine alors que les Républicains
seront davantage favorables à l’aventure coloniale. A partir de 1900 une gauche anti-militariste
et par conséquent anti-colonialiste va émerger.
Il y a d’autres arguments justificatifs :
La démographie : En recul en Algérie (famines) et en expansion en France (avec l’exode rural)
et surtout en Italie et en Espagne (crise agricole).
Les moyens de transport sont en plein développement.


Le dynamisme et la rivalité des deux grandes puissances coloniales européennes vont se

heurter à l’Empire Ottoman, l’homme malade de l’Europe en lent déclin depuis la perte de la
Grèce dans les années 1820. Les Ottomans contrôlent surtout les ports. Ils s’appuient sur une
structure militaire, les Janissaires. Ils sont musulmans (le Sultan est aussi le Calife).
L’Allemagne qui est écartée en large partie du « jeu » politique colonial va tenter de jouer la
carte des nationalismes locaux anti-anglais et anti-français et va rechercher une alliance avec
les Ottomans. Les nationalismes locaux vont s’inspirer de deux modèles et d’une déclaration :
La révolution bolchevique de 1917, le mouvement jeunes-turcs de 1907 puis la révolution
Kémaliste de 1920-1922 et la déclaration du président américain Wilson sur le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes (1918).

Conquête de l’Algérie

L’Algérie est un vaste territoire peu peuplé et partiellement occupé par les Ottomans (Dey
d’Alger). La France monarchique de 1830 refuse d’honorer une dette contractée par la France
révolutionnaire de 1789-1790. Un prétexte suffira pour déclencher l’arrivée brutale des
Français à Alger le 5 juillet 1830. A cette époque l’armée française a une revanche à prendre
sur l’Angleterre et elle a un pouvoir d’influence considérable au sein du pouvoir à Paris. C’est
l’armée qui va faire des conquêtes coloniales son affaire. L’armée d’Afrique va devenir un
véritable Etat dans l’Etat jusqu’au début des années 1960.
Dès 1832 l’Emir Abd-el-Kader se soulève. Ce soulèvement va durer quinze ans. Il est l’acte
fondateur de l’identité nationale algérienne. Les Français vont se diriger vers l’ouest (Oran).
Le traité de la Tafna en 1837 marque une trêve dénoncée par la France en 1840 car une partie
de l’armée (Bugeaud) veut la conquête totale du pays. La répression française est violente.
Bugeaud, Saint-Arnaud et Cavaignac se distinguent par leur brutalité. Abd-el-Kader est
vaincu en 1847 mais la guerre de conquête ne s’achève qu’en 1871 après l’écrasement du
soulèvement des Moqranis. 500 000 hectares de terre sont alors confisqués. La société rurale
algérienne est désorganisée. Des colons nouveaux s’ajoutent aux premiers colons soldats.
Les bureaux arabes créés dès 1837 quadrillent le pays. Ces bureaux arabes, conduits par des
arabisants vont construire un savoir et une représentation orientaliste de l’Algérie.
La conquête du Sahara s’opère à partir de 1880.
L’Algérie est une colonie de peuplement. D’abord les soldats puis des paysans, des
Européens de diverses origines (Français, Italiens, Espagnols, Maltais). Les Juifs seront
naturalisés automatiquement (décret Crémieux 1870) et s’éloigneront des musulmans dont ils
partageaient le sort depuis des siècles. Cette population est communautarisée, inégalitaire et
hiérarchisée (origines, religions...). Le caractère fortement catholique des Italiens et des
Espagnols va donner une forte spécificité à cette population européenne.
Le rejet des projets de Napoléon III (royaume arabe puis naturalisation des indigènes), le code
de l’indigénat (1881) et la délégation financière donnée aux colons en 1878 vont
définitivement rejeter les musulmans dans un statut de dominés et donner un large pouvoir
d’autonomie aux colons européens.
Les deux grandes questions qui seront posées en permanence à l’Algérie coloniale sont le
peuplement et la terre.
L’Algérie constitue le pivot autour duquel l’empire colonial français va se construire.


Le Maroc

Le Maroc occupe dans le Maghreb une situation tout à fait particulière tout en possédant un
trait commun essentiel avec ses voisins.
Le point commun est l’Islam.
Les spécificités sont multiples. Tout d’abord, la géographie. Le Maroc est un pays surtout
atlantique, tourné vers l’Amérique et l’Europe (détroit de Gibraltar), ouvert vers l’Afrique noire
le long des côtes (accès aux fleuves Niger et Sénégal).
Ensuite, l’histoire : Le Maroc n’a pas connu l’occupation Ottomane. Une structure d’Etat
centralisé très ancienne existe (monarchie et concept du Marzen). Colonisé tardivement en
1912 sous forme d’un protectorat et rapidement indépendant (1956).
Enfin, le peuplement : Le Maroc est berbérophone à 70%.
La monarchie est fondée sur la notion d’Etat Sultanien. La première dynastie est celle des
Idrissides (788) légitimée par son ascendance avec la famille du prophète (Hassan second fils
de Ali). Idriss 1er aurait trouvé refuge là où se trouve Fès au contact des Arabes et des
Berbères. Fès est la première capitale créée par Idriss 1er. Le pouvoir assure la diffusion de
l’Islam et la protection militaire.
Les Almoravides succèdent aux Idrissides au Xème siècle. Ils viennent du sud. Ce sont des
fondamentalistes.
Les Almohades leur succèdent puis les Mérinides suivis par les Saadiens.
La monarchie joue un rôle d’arbitre à défaut de pouvoir maîtriser toutes les forces politiques.
Les Alaouites succèdent aux Saadiens. Moulay Ismaïl est le fondateur de l’Etat moderne. C’est
lui qui stoppe les Ottomans en s’appuyant sur une alliance avec l’Europe. Il prend Meknès
pour capitale.
Progressivement l’Etat marocain va s’épuiser et s’endetter (surtout pour engager une
modernisation de l’appareil d’Etat sans concours externe comme en Tunisie) jusqu'à devoir
accepter la tutelle étrangère (conférence d’Alger en 1906) et la colonisation partielle.
Protectorat français de 1912. Rôle très important de Lyautey qui s’oppose à la répétition du
modèle algérien (colonisation totale et destruction des élites locales).

Le Maroc du Protectorat

Dès 1856, le Maroc cède aux pressions anglaises et par traité s’ouvre au commerce
britannique.
En 1863, l’Espagne s’installe à Ceuta et Mélilla (avec l’accord de la France).
Quant à la France, elle veut protéger l’Algérie en contrôlant la frontière ouest avec le Maroc.
L’Allemagne tente d’entrer dans le jeu vers 1885-90 avec l’appui des Ottomans mais en sera
écartée.
Le Sultan va tenter de jouer de la rivalité entre Européens mais doit donner à la France des
contre-parties importantes ( ouverture aux produits français, installation de banques puis de
colons). Comme en Tunisie, le Sultan veut moderniser l’Etat mais il veut le faire avec ses
propres ressources. Le coût est lourd et va mettre un frein à ses ambitions. Peu à peu le
pouvoir devient faible et la conférence d’Alger de 1906 place le Maroc sous l’autorité de
l’Entente Cordiale (France-Angleterre 1904) et surtout de la France. Les Français entrent à
Casablanca en 1907 et à Fès en 1911. Le traite de Fès de 1912 instaure le Protectorat.
La France devra faire face au soulèvement d’inspiration nationale et républicaine d’Abd-el-
Krim entre 1921 et 1931. La dissidence des tribus n’est pas étouffée.


La Tunisie avant le protectorat

La Tunisie occupe une position géographique exceptionnelle entre Asie Mineure, Afrique et

Europe. Ce pays a connu la domination de Carthage, de Rome et de Byzance. L’arrivée des
Arabes a provoqué une islamisation et une arabisation en profondeur.
Les Aghlabides créent Kairouan et s’emparent de la Sicile.
Les Fatimides vont se heurter aux Almoravides et laisseront derrière eux les Beni Hallal qui,
durant un siècle, détruiront tout sur leur passage. Les Fatimides fondent le Caire.
Issus des Almohades, les Afsides vont se heurter aux Croisés (Tunis est une porte d’entrée).
Les Ottomans arrivent à Bizerte en 1574. Dès lors, on assiste à la construction progressive
d’une structure d’Etat sur le modèle Ottoman (armée, centralisation, bureaucratie). Un Pacha
représente le Sultan. En 1590, un coup de force militaire place un Bey au pouvoir. En 1659,
coup de force militaire. Hussein crée une dynastie qui régnera jusqu’en 1957.
La prise d’Alger en 1830 fait entrer la Tunisie dans la crise (perte du contrôle des routes
maritimes). Le pouvoir se fragilise. Les recettes diminuent, les Européens interviennent. Le
Bey emprunte à l’Europe (le Sultan Ottoman n’a plus les moyens nécessaires)et s’endette.
Il tente une modernisation avec l’aide occidentale.
Les Européens imposent en 1857 le Pacte Fondamental sous prétexte de protéger les
minorités. Une Constitution est élaborée en 1861. Plus tard cette constitution (Destour) sera
considérée comme l’acte fondateur de la nation tunisienne moderne.
En 1864, un soulèvement populaire est écrasé mais souligne l’entrée en scène du peuple.
En 1870, mise sous tutelle de la Régence. La France prend la direction de cette tutelle malgré
les pressions allemandes et italiennes. La Commission Internationale présidée par la France
avec l’appui des Anglais met hors jeu l’Allemagne et l’Italie.

La Tunisie colonisée

C’est une colonisation par les capitaux (mise sous tutelle). Les Ottomans ont freiné les
appétits coloniaux par les pressions diplomatiques. Le traité du Bardo en 1876 officialise la
mise sous tutelle.
La France crée en 1890 une Conférence Consultative permettant une représentation des
Français de Tunisie. Cette conférence s’ouvre aux « indigènes » en 1907 mais la
représentation n’est pas égalitaire d’où revendications. Mouvement des « Jeunes Tunisiens »
en 1911-1912. C’est un mouvement urbain qui se mobilise contre l’invasion de la Tripolitaine
voisine par les italiens et contre la destruction de cimetières. Les émeutes durent 10 ans. Les
leaders sont exilés. Il y a en Tunisie une opposition nationaliste et démocratique.
En 1922, la création du Grand Conseil permet une meilleur représentation des « indigènes »
mais demeure inégalitaire et les débats se limitent aux questions économiques et sociales.


Le Maghreb dans l’entre-deux guerres

La 1ére guerre mondiale a des conséquences considérables pour les colonies et surtout le
Maghreb.
Des dizaines de milliers de Maghrébins vont venir en France pour combattre ou travailler dans

les usines d’armement (la conscription des indigènes date de 1907).
L’économie maghrébine va s’intégrer à l’économie métropolitaine (avec les conséquences de
la crise de 1929).
Il y a éveil de la conscience politique.
L’armée joue un rôle à la fois de construction de l’identité nationale par le brassage des
individus de différentes régions et de promotion sociale (salaire).
Les USA deviennent une grande puissance qui va rivaliser avec les pays coloniaux
(déclaration Wilson).
La révolution bolchevique de 1917 et le congrès de Bakou (appel lancé aux pays musulmans
contre les Anglais) constituent un autre motif d’élaboration d’une conscience politique.
L’effondrement de l’Empire Ottoman et la révolution nationale et laïque de Mustapha Kémal en
Turquie, suivis de l’abolition du Califat en 1924 constituent un autre choc considérable.
Effets dévastateurs de la crise économique de 1929 (chômage, revendications).
1931 marque l’apogée (expo coloniale) et le début du déclin de l’empire colonial.

La Mauritanie et la Libye

La Mauritanie

C’est un des plus grands pays du Maghreb et un des moins peuplés ( 1 million de Km2 et un
million d’habitants). Géographiquement proche de l’Afrique noire, le sud est peuplé
d’Africains ne parlant pas l’arabe et le nord est de peuplement arabo-berbère. La majorité de
la population est arabo-musulmane et occupe le nord.
Le pays a été islamisé très tôt, surtout le nord (islam maraboutique, confréries). L’arabisation
s’est faite surtout entre les 14ème et 16ème siècles. Les tribus sont les Beni Maaqil.
Les Almoravides sont issus de Mauritanie. Ils vont s’installer à Nouatchok qui est un « ribat »
(A la fois camp militaire et centre religieux). Les Almohades leur succéderont plus tard.
La France envahit la Mauritanie au 19éme siècle en venant du sud (Sénégal). L’occupation sera
systématique vers 1900 car la Mauritanie permet de faire la jonction entre le sud algérien et les
colonies d’Afrique noire. La Mauritanie intègre l’Afrique Occidentale Française (AOF) ce qui la
rattache un peu plus au monde africain. C’est, du reste, Léopold Sédar Senghor (futur premier
Président du Sénégal indépendant) qui représentera la Mauritanie à l’Assemblée Nationale.
La grande famille maraboutique Horma Ould Ba Bana va s’imposer comme organisation
politique face au colonialisme dès 1946 environ. Cette famille va forger l’identité nationale. La
Mauritanie s’intègre vers 1950 dans le mouvement de lutte anti-coloniale vers 1950. Moktar
Ould DaDa (futur premier Président) en sera le leader. C’est Gaston Deferre qui va jouer un
rôle clé dans le processus de décolonisation en faisant voter la Loi d’autonomie de 1957. La
Mauritanie devient indépendante en 1960 et crée la République Islamique car l’islam (religieux
et non politique) est le ciment de ce pays.


La Libye

A l’opposé géographique de la Mauritanie, la Libye est, jusqu’au traité de Lausanne de 1912
sous domination Ottomane. Elle comprend deux provinces : La Cyrénaïque et la Tripolitaine.
Par ce traité l’empire Ottoman perd ses dernières possessions en Afrique du Nord. Les deux
provinces sont confiées à l’Italie qui va se heurter à une forte résistance surtout parmi l’élite
urbaine influencée par le mouvement Jeune Turc. En Cyrénaïque, la confrérie Senoussite
s’oppose également à l’Italie.

La naissance des nationalismes maghrébins

Le nationalisme algérien a pris naissance en France avec la participation active du PCF dans

le cadre de la stratégie du Kuomintang qui prônait l’alliance des communistes et des
bourgeoisies locales dans les pays colonisés. L’Etoile Nord Africaine, première version, est
donc créée en 1926. Messali Hadj apparaît comme son fondateur. Après l’échec de cette
stratégie en Chine, le PCF abandonne l’Etoile qui est dissoute. Une seconde « ENA » sera
créée en 1933 mais en faisant référence uniquement aux domaines social et religieux. C’est la
gauche révolutionnaire de la SFIO qui garde des liens étroits avec cette organisation qui est
structurée sur le modèle marxiste léniniste (centralisme démocratique). L’influence
communiste est beaucoup plus faible en Tunisie et au Maroc.
Les autres courants nationalistes algériens de « l’intérieur » sont au nombre de deux :
L’un est créé à Constantine en 1931 et dirigé par Ben Badis sous le nom de « mouvement des
Ulémas » . Sa devise est « l’arabe est ma langue, l’islam ma religion, l’Algérie ma terre ». Il ne
réclame pas l’indépendance mais un rattachement complet à la France avec égalité des droits.
Des contacts existent avec l’ENA de Messali Hadj qui, lui, réclame l’indépendance complète.
Le second courant est celui dirigé par Ferhat Abbas appelé « Jeune Algérien » par référence
au kémalisme. Il se compose d’élites locales. Le mouvement est républicain. Il a eu une forte
influence en prônant d’abord l’instruction pour éviter le populisme et en prônant le projet
« d’une nation nouvelle » mêlant musulmans et non musulmans.
Un autre courant a tenté d’établir un lien entre communautés musulmane et européenne. Il est
incarné, au sein du PCA par Albert Camus et Katib Yacin.

Messali Hadj, malgré son radicalisme, a une excellente connaissance de la vie politique
française et n’exclue pas la négociation. Boudiaf et Ben Bella vont rompre avec lui et le PPA
créé en 1937 pour se lancer dans la lutte armée.

Le nationalisme arabe va ensuite naître et se diffuser avec le nassérisme à partir de 1952.

Deux sources principales vont influencer les nationalismes maghrébins : L’Islam et le
nationalisme arabe.

L’Islam : Les nationalistes vont faire appel à différentes temporalités de l’Islam :
-L’Andalousie perdue : nostalgie d’une grandeur islamique et de la coexistence de diverses
cultures au sein d’un monde islamique brillant dans tout le bassin méditerranéen.
-L’Empire Ottoman : Dernier grand empire musulman auquel le Maghreb a appartenu.
-L’irruption coloniale qui va bousculer les rapports au temps et à l’espace. Quel rôle peut
jouer l’Islam dans la résistance ?


Deux courants importants vont promouvoir l’Islam comme élément fédérateur :
-Le mouvement culturel de la Renaissance (Nadah) va s’ordonner, à la fin du 19éme siècle, sur
l’axe de la reconstruction d’un Islam politique de consensus, sur le fonctionnement de
l’empire Ottoman et du système impérial en s’interrogeant sur la nature du centre de gravité
du monde musulman : centre politique impérial ? ou centre religieux comme la Mecque ? Le
3éme axe est celui du statut des minorités religieuses (dhimmis ou citoyens ?). La question des
minorités sera d’autant plus exacerbée que les conquérants européens vont s’appuyer sur ces
minorités, en leur conférant des droits importants, afin de consolider leur pouvoir.
Ces questions sont portées par les réformistes de l’Islam qui veulent restaurer la grandeur de
l’Islam tout en prenant en compte les réalités scientifiques et technologiques sans, toutefois,
dissocier le religieux du politique.
Les théoriciens réformateurs sont Mohamad Abduh et Jamel ed-din el Afghani. Ce courant va
essaimer jusqu’en Inde.
Le second courant réformateur de l’Islam va prôner une séparation entre le religieux et le
politique en prenant exemple sur l’Occident. Ce courant est minoritaire mais il est surtout
puissant en Turquie (mouvement Jeunes Turcs) qui est en phase d’industrialisation. A ces
débuts le mouvement Jeunes Turcs ne nie pas la spiritualité mais veut distinguer le spirituel
et le temporel. Cette volonté de distinction affichée par ce mouvement réformateur s’appuie
notamment sur le fait que le pouvoir colonial (pouvoir impie) instrumentalise les structures
religieuses pour affirmer son pouvoir sur les populations.
Le mouvement réformateur islamique va être relayé au début du 20éme siècle par ceux qui vont
réagir contre la seconde source d’influence des nationalistes arabes, les nationalismes
européens et le socialisme. La déposition du Calife par Kémal Ataturk en 1924 entraîne la
création en 1928 ou 29 du mouvement des Frères Musulmans par Hassan el Bana en Egypte.
Ce mouvement prône la reconstruction d’un centre de gravité religieux du monde islamique
(Califat) et affirme l’Islam comme élément fédérateur et non l’arabité.

Les Nationalismes européens : Le nationalisme est une idée récente du point de vue
historique : Fin du 18éme siècle et début du 19éme.
Les nationalistes Turcs d’abord (mouvement Jeune Turc) puis arabes vont s’inspirer des deux
grandes versions du nationalisme européen : le français, qui prône l’instauration d’un Etat
central fort et la notion de droits de citoyenneté liés à la terre de naissance où s’applique la
Loi et l’allemand (ou anglo-saxon), plus décentralisateur et qui s’appuie sur les liens du sang
(lignage généalogique) et sur la langue.
Les nationalistes arabes vont concevoir une idéologie « mixte » combinant Etat centralisateur
et notion de lignage et de langue parlée. En outre les idéologies socialistes vont se mixer à
tout cela. Dans les années 1929-1930, le parti Baas apparaît, surtout en Syrie, Palestine et
Liban. Il prône un Etat central, un contrôle économique, et veut rétablir le concept de nation
arabe. Le volet religieux est dissocié du domaine politique sur le modèle européen. Les
fondateurs du Baas sont le chrétien Michel Aflaq et le musulman Salah Bitar.
La conception d’une société structurée en classes sociales, les restrictions apportées au droit
de propriété ainsi que la distinction entre spiritualité et temporalité poussent certains
Musulmans à réagir contre l’idéologie du Baas et entraînera la création du mouvement des
Frères Musulmans (Cf ci-dessus).

Les leaders du Baas se divisent au cours de la seconde guerre mondiale entre pro-Allemands
et pro-Américains.

Les nationalistes maghrébins vont donc se nourrir, durant toute la période coloniale de
l’entre-deux guerres, des diverses influences : primat de l’Islam, primat de l’arabité,
distinction ou non du spirituel et du temporel, socialisme...Ces différences ne poseront pas
de problèmes durant la période de résistance au colonialisme mais les divergences vont
surgir violemment au lendemain des indépendances.


En 1930, la centaine d’étudiants maghrébins en France est regroupée dans l’Association des
Etudiants Nord-Africains dont le siège est au 45 du bd Saint-Michel à Paris. Beaucoup de
dirigeants nationalistes se sont connus au sein de cette association. Parmi eux, Fehrat Abbas,
balafrej, Ben Jelloul, Bourguiba. Plus tard, dans les années 50 il y aura une seconde
génération d’étudiants colonisés, plus nombreux, parmi lesquels Senghor, Césaire, Lamin
Guéyé, Ho-Chi-Minh, Teng-Tsiao-Ping.
L’ensemble des étudiants colonisés est partie prenante d’un débat sur l’intégration, en
particulier Senghor et Fehrat Abbas pour qui la question qui se pose en 1930 : Faut-il
s’assimiler à la société française ou bien revenir aux sources ? Il écrit en 1931 un ouvrage
intitulé « Le jeune Algérien » dans lequel il expose sa pensée à savoir qu’il est possible d’être
à la fois Français et Musulman. Il privilégie le combat pour l’égalité des droits. Seuls les
quelques intellectuels proches des communistes sont partisans de l’indépendance. Dix ans
plus tard, déçu, Fehrat Abbas abandonne son point de vue d’origine.
Parmi les quelques 100 000 Maghrébins en France, les Algériens sont de loin les plus
nombreux et ils sont proches des thèses de l’Etoile Nord Africaine en faveur de
l’indépendance d’où «un divorce » dès le début entre intellectuels et ouvriers qui durera
jusqu'à nos jours. Il n’en va pas de même pour les Marocains et Tes tunisiens qui comptent
très peu d’ouvriers immigrés. La plupart des dirigeants indépendantistes Algériens sont issus
des milieux populaires et le mouvement national algérien va générer un certain antiintellectualisme
qui servira de ressort politique. Les intellectuels apparaissent comme étant
surtout des animateurs du mouvement « culturaliste ». Les étudiants qui vont se rallier
massivement au PPA-MTLD qui vient de rafler tous les sièges lors des élections libres de 1947
sont soupçonnés par les dirigeants « ouvriers » de voler au secours de la victoire et d’être des
opportunistes. Ils seront qualifiés de « berbéro-matérialistes » et « d’européistes ». Ils sont
instrumentalisés par le PPA qui ne leur accorde aucun poste dirigeant.
Les intellectuels Marocains sont réformistes. Ils réclament l’application pleine et entière du
Protectorat. Il en est de même pour les tunisiens. Le mot d’ordre d’indépendance n’apparaîtra
qu’à partir de 1944 (Istiqlal)

Au Maghreb, notamment en Algérie, les intellectuels indigènes sont rares. Toutefois à partir
de 1930 apparaissent, de plus en plus nombreux, des instituteurs Algériens issus pour la
plupart de l’école normale de la Bouzaréa près d’Alger. Ils adhèrent en majorité au parti
socialiste SFIO et sont partisans de l’intégration en pensant que celle-ci peut se faire par
l’éducation. Ce corps socio-professionnel a une forte influence politique et culturelle en
particulier par les institutions telles que les syndicats d’instituteurs et la ligue des Droits de
l’Homme.
Il y a également des intellectuels Européens au Maghreb, très nombreux en Algérie (par
exemple Max Pol Fouchet, Albert Camus, Emmanuel Roblès). Mais ils pensent l’Algérie
comme un décor de leur vie, pas comme leur patrie qui demeure pour eux la France.

La seconde guerre mondiale et l’après-guerre

Comme pour la première guerre mondiale, la seconde est un accélérateur de l’histoire. En
outre, cette fois-ci le Maghreb est directement impliqué dans les combats (ex : Al Alamein aux
confins du sud tunisien). Les allemands en provenance d’Egypte parviennent jusqu'à Biskra.
Le Maghreb va servir de tête de pont pour le débarquement en Italie et en France. A partir de
1943, Alger est capitale de la France Libre.
La guerre est un révélateur :
-de la faiblesse de la France vaincue,
-de la puissance allemande et également de celle des USA,
-de l’implication des indigènes dans les combats. Plus de 50000 morts Maghrébins en 1940
soit 50% du total des morts Français.
-de l’affaiblissement de l’empire britannique face au Japon.
Lors des entretiens d’Anfa e 1943 dans la banlieue de Casablanca, Roosevelt rencontre le
Sultan et évoque l’indépendance. Les USA attachent beaucoup d’importance au Maroc qui
est, ne l’oublions pas, surtout un pays atlantique.


Ferhat Abbas rencontre à Alger en 1943 l’ambassadeur Américain Murphy. A l’issue de cet
entretien un manifeste en faveur de l’indépendance de l’Algérie est rédigé.
Durant six à huit mois, la France a du mal à reprendre la main. De Gaulle parvient à éliminer
Giraud et à reprendre le pouvoir.
Les nationalistes Algériens sont partagés entre le soutien aux Allemand et l’appui des USA.
Messali Hajj penche pour les alliés alors que Debeaghine est pour l’Allemagne. En 1944 les
pro-Allemands sont écartés mais ils se débarrasseront de Messali en 1954.
Au Maroc, le Sultan prend très vite parti pour les alliés. Il est un opposant à Vichy. Le parti de
l’Istiqlal ne sera donc pas partagé en 1944 comme le mouvement algérien. Certains ont
regardés côté Franco. Ils seront écrasés en 1956-57 au moment de l’indépendance.
En Tunisie, Bourguiba penche d’abord en faveur de l’Italie de Mussolini mais il se rallie vite
aux alliés. Le Néo-Destour évitera la fracture entre « pro » et « anti ».
A partir de 1943, la France lève de nouvelles troupes pour la campagne d’Italie, de France puis
d’Allemagne. Le 1er RTA est le premier régiment à entrer dans Marseille. Les troupes
coloniales participent à la victoire et attendent une contre-partie qui ne viendra pas. Quant
aux immigrés, ils ont été « piégés » en France en 1940. Beaucoup sont réquisitionnés pour le
mur de l’Atlantique.
Durant dix-huit mois, l’appareil d’Etat Français en Algérie est sous contrôle de Vichy. En
majorité, la population européenne est pétainiste. Pétain est perçu comme légitime. Le décret
Crémieux est abrogé. La principale conséquence est que les réformistes comme F. Abbas
abandonne l’idée d’une citoyenneté française qui peut être remise en cause.
En 1944-45, le mouvement nationaliste est puissant. Il évolue dans un contexte favorable :
Conférence de l’ONU à San-Fransisco posant le principe de l’autodétermination des peuples
et création de la Ligue Arabe en 1945. De Gaulle esquisse un projet de réforme dans le
discours de Brazzaville en 1944 mais qui reste sans effet. Les Messalistes sont majoritaires en
Algérie. Leur chef, Messali Hajj, est détenu à Brazzaville. Le 8 mai 1945, une manifestation est
organisée à Sétif pour réclamer sa libération. Des attaques contres des Européens
déclenchent une répression sanglante. On compte entre 10 000et 45 000 morts en deux mois
selon les estimations. Pour un certain nombre de nationalistes, la lutte armée devient un
principe absolu. Un processus s’enclenche qui va mener à la Toussaint de 1954.
En 1947, l’Organisation Spéciale est créée au sein du PPA-MTLD. Elle est dirigée par Ben
Bella et Aït Ahmed. L’OS compte entre 1 000 et 1 500 hommes. L’OS prépare les futures luttes
du FLN qui sera créé en 1954.
Messali Hajj se trouve pris entre les notables élus en 1947 et membres du Comité Central (les
centralistes) et les activistes de l’OS. Les uns et les autres manoeuvrent pour écarter Hajj qui
est arrêté et détenu à Chantilly après que le hold-up de la poste d’Oran ait révélé les relations
entre PPA-MTLD et OS. Messali Hajj crée ensuite le MNA et s’appuie essentiellement sur
l’immigration algérienne en France. Les activistes évincent rapidement les centralistes et
s’emparent des fonds. Désormais, les activistes du futur FLN et le MNA sont face à face,
surtout en France, pour le contrôle des cotisations.

Le Maroc et la Tunisie entre la fin de la seconde guerre mondiale et l’indépendance

Les mouvements vers l’indépendance se placent dans le mouvement général de
décolonisation et dans le cadre de la rivalité Est-Ouest. Les mouvements syndicaux vont
s’appuyer sur les américains (UGCT en Tunisie et UMT au Maroc).
La Tunisie et le Maroc s’engagent dans la confrontation avec la France avant l’Algérie du fait
de la division du mouvement nationaliste algérien.

En Tunisie :

C’est un lieu stratégique où se déroulent les combats entre Alliés et Allemands d’où nécessité
d’avoir l’appui loyal des élites.


La Tunisie connaît une crise institutionnelle du fait de la contradiction entre la mise à parité
du Conseil indigène et du Grand Conseil européen face à des pouvoirs étendus du Résident
Général.
Dès 1945 forte poussée nationaliste du Néo-Destour dirigé par Bourguiba qui s’appuie sur les
instances internationales (ONU et Ligue Arabe).
A cette époque, la Ligue Arabe tente une politique indépendante des deux blocs. Bourguiba
étant proche des USA l’UGCT va se rapprocher des Américains.
Les grands colons européens s’opposent aux velléités réformistes de Robert Schuman,
Président du Conseil. En novembre 1952, F. Hached, secrétaire général de l’UGCT, est
assassiné par l’organisation secrète « la Main rouge » dont il apparaîtra plus tard qu’elle était
l’oeuvre des services spéciaux français. Le mouvement armé des fellaghas apparaît dès 1953.
Dans son discours de Carthage en 1954, Mendès-France promet l’ouverture de négociations
devant mener à l’indépendance sous condition du désarmement des fellaghas. Bourguiba
accepte. Il y a affrontements entre deux tendances. Bourguiba triomphe.
La Tunisie accède à l’indépendance en mars 1956.

Au Maroc :

En janvier 1944, est créé le mouvement de l’Istiqlal. Ben Barka, avec Balafrej, en est un des
fondateurs. L’Istiqlal met au centre de son action la figure emblématique du Sultan opposant
à la France (discours de Tanger de 1947).
A partir de ce moment les Français tentent d’écarter le Sultan en montant une opération
politique ayant une forme de légitimité. Ils s’appuient sur ben Arafa. Le Sultan est déposé en
1953 et envoyé à Madagascar. Le Glaoui se proclame Sultan. Le pays réagit fortement :
grèves, manifestations, début de maquis armés. Le coup politique sociale échoue.
Le Sultan revient en novembre 1955.
L’indépendance est proclamée en mars 1956.
Comme en Tunisie, la question prend une place importante à côté de la question nationale.

NB : La guerre d’Algérie fait l’objet d’un document séparé.

Copyright © 2001 Alain Mourgue