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La Reine Margot

Alexandre Dumas
texte intégral libre de droits


TABLE

1-Le latin de M. de Guise
2-La chambre de la reine de Navarre
3-Un roi poète
4-La soirée du 24 août 1572

-Du Louvre en particulier et de la vertu en général
6-La dette payée
7-La nuit du 24 août 1572
8-Les massacrés
9-Les massacreurs

-Mort, messe ou Bastille
11-L’aubépine du cimetière des Innocent
12-Les confidences
13-Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas

destinées
14-Seconde nuit de noces

-Ce que femme veut Dieu le veut
16-Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon
17-Le confrère de maître Ambroise Paré
18-Les revenants
19-Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère

-Les poules noires
21-L’appartement de Madame de Sauve
22-Sire, vous serez roi
23-Un nouveau converti
24-La rue Tizon et la rue Cloche-Percée

-Le manteau cerise
26-Margarita
27-La main de Dieu
28-La lettre de Rome
29-Le départ

-Maurevel
31-La chasse à courre


1
Le latin de M. de Guise

Le lundi, dix-huitième jour du mois d’août 1572, il y
avait grande fête au Louvre.

Les fenêtres de la vieille demeure royale,
ordinairement si sombres, étaient ardemment éclairées ;
les places et les rues attenantes, habituellement si
solitaires, dès que neuf heures sonnaient à Saint-
Germain l’Auxerrois, étaient, quoiqu’il fût minuit,
encombrées de populaire.

Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant,
ressemblait, dans l’obscurité, à une mer sombre et
houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante ;
cette mer, épandue sur le quai, où elle se dégorgeait par
la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
l’Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du
Louvre et de son reflux la base de l’hôtel de Bourbon
qui s’élevait en face.

Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à
cause de la fête royale, quelque chose de menaçant dans
ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennité, à
laquelle il assistait comme spectateur, n’était que le
prélude d’une autre remise à huitaine, et à laquelle il
serait convié et s’ébattrait de tout son coeur.

La cour célébrait les noces de madame Marguerite
de Valois, fille du roi Henri II et soeur du roi Charles
IX, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. En effet, le
matin même, le cardinal de Bourbon avait uni les deux
époux avec le cérémonial usité pour les noces des filles
de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-
Dame.

Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort
donné à songer à quelques-uns qui voyaient plus clair
que les autres ; on comprenait peu le rapprochement de
deux partis aussi haineux que l’étaient à cette heure le
parti protestant et le parti catholique : on se demandait
comment le jeune prince de Condé pardonnerait au duc
d’Anjou, frère du roi, la mort de son père assassiné à
Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
jeune duc de Guise pardonnerait à l’amiral de Coligny
la mort du sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré.


Il y a plus : Jeanne de Navarre, la courageuse épouse du
faible Antoine de Bourbon, qui avait amené son fils
Henri aux royales fiançailles qui l’attendaient, était
morte il y avait deux mois à peine, et de singuliers
bruits s’étaient répandus sur cette mort subite. Partout
on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu’un
secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine
de Médicis, craignant la révélation de ce secret, l’avait
empoisonnée avec des gants de senteur qui avaient été
confectionnés par un nommé René, Florentin fort habile
dans ces sortes de matières. Ce bruit s’était d’autant
plus répandu et confirmé, qu’après la mort de cette
grande reine, sur la demande de son fils, deux
médecins, desquels était le fameux Ambroise Paré,
avaient été autorisés à ouvrir et à étudier le corps, mais
non le cerveau. Or, comme c’était par l’odorat qu’avait
été empoisonnée Jeanne de Navarre, c’était le cerveau,
seule partie du corps exclue de l’autopsie, qui devait
offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
personne ne doutait qu’un crime n’eût été commis.

Ce n’était pas tout : le roi Charles, particulièrement,
avait mis à ce mariage, qui non seulement rétablissait la
paix dans son royaume, mais encore attirait à Paris les
principaux huguenots de France, une persistance qui
ressemblait à de l’entêtement. Comme les deux fiancés
appartenaient, l’un à la religion catholique, l’autre à la
religion réformée, on avait été obligé de s’adresser pour
la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de
Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la
feue reine de Navarre ; elle avait un jour exprimé à
Charles IX ses craintes que cette dispense n’arrivât
point, ce à quoi le roi avait répondu :

– N’ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus
que le pape, et aime plus ma soeur que je ne le crains.
Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot non
plus, et si monsieur le pape fait trop la bête, je prendrai
moi-même Margot par la main, et je la mènerai épouser
votre fils en plein prêche.
Ces paroles s’étaient répandues du Louvre dans la
ville, et, tout en réjouissant fort les huguenots, avaient
considérablement donné à penser aux catholiques, qui
se demandaient tout bas si le roi les trahissait
réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie qui
aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement
inattendu.

C’était vis-à-vis de l’amiral de Coligny surtout, qui


depuis cinq ou six ans faisait une guerre acharnée au
roi, que la conduite de Charles IX paraissait
inexplicable : après avoir mis sa tête à prix à cent
cinquante mille écus d’or, le roi ne jurait plus que par
lui, l’appelant son père et déclarant tout haut qu’il allait
confier désormais à lui seul la conduite de la guerre ;
c’est au point que Catherine de Médicis, elle-même, qui
jusqu’alors avait réglé les actions, les volontés et
jusqu’aux désirs du jeune prince, paraissait commencer
à s’inquiéter tout de bon, et ce n’était pas sans sujet,
car, dans un moment d’épanchement Charles IX avait
dit à l’amiral à propos de la guerre de Flandre :

– Mon père, il y a encore une chose en ceci à
laquelle il faut bien prendre garde : c’est que la reine
mère, qui veut mettre le nez partout comme vous savez,
ne connaisse rien de cette entreprise ; que nous la
tenions si secrète qu’elle n’y voie goutte, car,
brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait tout.
Or, tout sage et expérimenté qu’il était, Coligny
n’avait pu tenir secrète une si entière confiance ; et
quoiqu’il fût arrivé à Paris avec de grands soupçons,
quoique à son départ de Châtillon une paysanne se fût
jetée à ses pieds, en criant : « Oh ! monsieur, notre bon
maître, n’allez pas à Paris, car si vous y allez vous
mourrez, vous et tous ceux qui iront avec vous » ; ces
soupçons s’étaient peu à peu éteints dans son coeur et
dans celui de Téligny, son gendre, auquel le roi de son
côté faisait de grandes amitiés, l’appelant son frère
comme il appelait l’amiral son père, et le tutoyant, ainsi
qu’il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et
défiants, étaient donc entièrement rassurés : la mort de
la reine de Navarre passait pour avoir été causée par
une pleurésie, et les vastes salles du Louvre s’étaient
emplies de tous ces braves protestants auxquels le
mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
de fortune bien inespéré. L’amiral de Coligny, La
Rochefoucault, le prince de Condé fils, Téligny, enfin
tous les principaux du parti, triomphaient de voir tout-
puissants au Louvre et si bien venus à Paris ceux-là
mêmes que trois mois auparavant le roi Charles et la
reine Catherine voulaient faire pendre à des potences
plus hautes que celles des assassins. Il n’y avait que le
maréchal de Montmorency que l’on cherchait
vainement parmi tous ses frères, car aucune promesse
n’avait pu le séduire, aucun semblant n’avait pu le
tromper, et il restait retiré en son château de l’Isle


Adam, donnant pour excuse de sa retraite la douleur
que lui causait encore la mort de son père le connétable
Anne de Montmorency, tué d’un coup de pistolet par
Robert Stuart, à la bataille de Saint-Denis. Mais comme
cet événement était arrivé depuis plus de trois ans et
que la sensibilité était une vertu assez peu à la mode à
cette époque, on n’avait cru de ce deuil prolongé outre
mesure que ce qu’on avait bien voulu en croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de
Montmorency ; le roi, la reine, le duc d’Anjou et le duc
d’Alençon faisaient à merveille les honneurs de la
royale fête.

Le duc d’Anjou recevait des huguenots eux-mêmes
des compliments bien mérités sur les deux batailles de
Jarnac et de Moncontour, qu’il avait gagnées avant
d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans, plus précoce en
cela que n’avaient été César et Alexandre, auxquels on
le comparait en donnant, bien entendu, l’infériorité aux
vainqueurs d’Issus et de Pharsale ; le duc d’Alençon
regardait tout cela de son oeil caressant et faux ; la reine
Catherine rayonnait de joie et, toute confite en
gracieusetés, complimentait le prince Henri de Condé
sur son récent mariage avec Marie de Clèves ; enfin
MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables
ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne
discourait avec M. de Tavannes et l’amiral sur la
prochaine guerre qu’il était plus que jamais question de
déclarer à Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête
légèrement inclinée et l’oreille ouverte à tous les
propos, un jeune homme de dix-neuf ans, à l’oeil fin,
aux cheveux noirs coupés très court, aux sourcils épais,
au nez recourbé comme un bec d’aigle, au sourire
narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce
jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au
combat d’Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de
sa personne, et qui recevait compliments sur
compliments, était l’élève bien-aimé de Coligny et le
héros du jour ; trois mois auparavant, c’est-à-dire à
l’époque où sa mère vivait encore, on l’avait appelé le
prince de Béarn ; on l’appelait maintenant le roi de
Navarre, en attendant qu’on l’appelât Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide


passait sur son front ; sans doute il se rappelait qu’il y
avait deux mois à peine que sa mère était morte, et
moins que personne il doutait qu’elle ne fût morte
empoisonnée. Mais le nuage était passager et
disparaissait comme une ombre flottante ; car ceux qui
lui parlaient, ceux qui le félicitaient, ceux qui le
coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui avaient
assassiné la courageuse Jeanne d’Albret.

À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi
pensif, presque aussi soucieux que le premier affectait
d’être joyeux et ouvert, le jeune duc de Guise causait
avec Téligny. Plus heureux que le Béarnais, à vingt-
deux ans sa renommée avait presque atteint celle de son
père, le grand François de Guise. C’était un élégant
seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et
doué de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il
passait, que près de lui les autres princes paraissaient
peuple. Tout jeune qu’il était, les catholiques voyaient
en lui le chef de leur parti, comme les huguenots
voyaient le leur dans ce jeune Henri de Navarre dont
nous venons de tracer le portrait. Il avait d’abord porté
le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège
d’Orléans, ses premières armes sous son père, qui était
mort dans ses bras en lui désignant l’amiral Coligny
pour son assassin. Alors le jeune duc, comme Annibal,
avait fait un serment solennel : c’était de venger la mort
de son père sur l’amiral et sur sa famille, et de
poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni relâche,
ayant promis à Dieu d’être son ange exterminateur sur
la terre jusqu’au jour où le dernier hérétique serait
exterminé. Ce n’était donc pas sans un profond
étonnement qu’on voyait ce prince, ordinairement si
fidèle à sa parole, tendre la main à ceux qu’il avait juré
de tenir pour ses éternels ennemis et causer
familièrement avec le gendre de celui dont il avait
promis la mort à son père mourant.
Mais, nous l’avons dit, cette soirée était celle des
étonnements.

En effet, avec cette connaissance de l’avenir qui
manque heureusement aux hommes, avec cette faculté
de lire dans les coeurs qui n’appartient
malheureusement qu’à Dieu, l’observateur privilégié
auquel il eût été donné d’assister à cette fête, eût joui
certainement du plus curieux spectacle que fournissent
les annales de la triste comédie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries
intérieures du Louvre, continuait dans la rue à regarder


de ses yeux flamboyants et à gronder de sa voix
menaçante : cet observateur c’était le peuple, qui, avec
son instinct merveilleusement aiguisé par la haine,
suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le
faire le curieux devant les fenêtres d’une salle de bal
hermétiquement fermée. La musique enivre et règle le
danseur, tandis que le curieux voit le mouvement seul et
rit de ce pantin qui s’agite sans raison, car le curieux,
lui, n’entend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, c’était la
voix de leur orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au
milieu de la nuit, c’étaient les éclairs de leur haine qui
illuminaient l’avenir.

Et cependant tout continuait d’être riant à l’intérieur,
et même un murmure plus doux et plus flatteur que
jamais courait en ce moment par tout le Louvre : c’est
que la jeune fiancée, après être allée déposer sa toilette
d’apparat, son manteau traînant et son long voile, venait
de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de la belle
duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par
son frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de
ses hôtes.

Cette fiancée, c’était la fille de Henri II, c’était la
perle de la couronne de France, c’était Marguerite de
Valois, que, dans sa familière tendresse pour elle, le roi
Charles IX n’appelait jamais que ma soeur Margot.

Certes jamais accueil, si flatteur qu’il fût, n’avait été
mieux mérité que celui qu’on faisait en ce moment à la
nouvelle reine de Navarre. Marguerite à cette époque
avait vingt ans à peine, et déjà elle était l’objet des
louanges de tous les poètes, qui la comparaient les uns à
l’Aurore, les autres à Cythérée. C’était en effet la
beauté sans rivale de cette cour où Catherine de
Médicis avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus
belles femmes qu’elle avait pu trouver. Elle avait les
cheveux noirs, le teint brillant, l’oeil voluptueux et
voilé de longs cils, la bouche vermeille et fine, le cou
élégant, la taille riche et souple, et, perdu dans une mule
de satin, un pied d’enfant. Les Français, qui la
possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une
si magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la
France s’en retournaient éblouis de sa beauté s’ils
l’avaient vue seulement, étourdis de sa science s’ils


avaient causé avec elle. C’est que Marguerite était non
seulement la plus belle, mais encore la plus lettrée des
femmes de son temps, et l’on citait le mot d’un savant
italien qui lui avait été présenté, et qui, après avoir
causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en
latin et en grec, l’avait quittée en disant dans son
enthousiasme : « Voir la cour sans voir Marguerite de
Valois, c’est ne voir ni la France ni la cour. »

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi
Charles IX et à la reine de Navarre ; on sait combien les
huguenots étaient harangueurs. Force allusions au
passé, force demandes pour l’avenir furent adroitement
glissées au roi au milieu de ces harangues ; mais à
toutes ces allusions, il répondait avec ses lèvres pâles et
son sourire rusé :

– En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre,
je donne mon coeur à tous les protestants du royaume.
Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres,
car il avait réellement deux sens : l’un paternel, et dont
en bonne conscience Charles IX ne voulait pas
surcharger sa pensée ; l’autre injurieux pour l’épousée,
pour son mari et pour celui-là même qui le disait, car il
rappelait quelques sourds scandales dont la chronique
de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous
l’avons dit, avec Téligny ; mais il ne donnait pas à
l’entretien une attention si soutenue qu’il ne se
détournât parfois pour lancer un regard sur le groupe de
dames au centre duquel resplendissait la reine de
Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors
celui du jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front
charmant autour duquel des étoiles de diamants
formaient une tremblante auréole, et quelque vague
dessein perçait dans son attitude impatiente et agitée.

La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui
depuis quelques années déjà avait épousé le duc de
Lorraine, avait remarqué cette inquiétude, et elle
s’approchait d’elle pour lui en demander la cause,
lorsque chacun s’écartant devant la reine mère, qui
s’avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la
princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut
alors un mouvement général dont le duc de Guise
profita pour se rapprocher de madame de Nevers, sa
belle-soeur, et par conséquent de Marguerite. Madame


de Lorraine, qui n’avait pas perdu la jeune reine des
yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu’elle avait
remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur
ses joues. Cependant le duc s’approchait toujours, et
quand il ne fut plus qu’à deux pas de Marguerite, celle-
ci, qui semblait plutôt le sentir que le voir, se retourna
en faisant un effort violent pour donner à son visage le
calme et l’insouciance ; alors le duc salua
respectueusement, et, tout en s’inclinant devant elle,
murmura à demi-voix :

– Ipse attuli.
Ce qui voulait dire :

« Je l’ai apporté, ou apporté moi-même. »

Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en
se relevant, laissa tomber cette réponse :

– Noctu pro more.
Ce qui signifiait :

« Cette nuit comme d’habitude. »

Ces douces paroles, absorbées par l’énorme collet
goudronné de la princesse comme par l’enroulement
d’un porte-voix, ne furent entendues que de la personne
à laquelle on les adressait ; mais si court qu’eût été le
dialogue, sans doute il embrassait tout ce que les deux
jeunes gens avaient à se dire, car après cet échange de
deux mots contre trois, ils se séparèrent, Marguerite le
front plus rêveur, et le duc le front plus radieux
qu’avant qu’ils se fussent rapprochés. Cette petite scène
avait eu lieu sans que l’homme le plus intéressé à la
remarquer eût paru y faire la moindre attention, car, de
son côté, le roi de Navarre n’avait d’yeux que pour une
seule personne qui rassemblait autour d’elle une cour
presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
cette personne était la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du
malheureux Semblançay et femme de Simon de Fizes,
baron de Sauve, était une des dames d’atours de
Catherine de Médicis, et l’une des plus redoutables
auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis le
philtre de l’amour quand elle n’osait leur verser le
poison florentin ; petite, blonde, tour à tour pétillante de
vivacité ou languissante de mélancolie, toujours prête à


l’amour et à l’intrigue, les deux grandes affaires qui,
depuis cinquante ans, occupaient la cour des trois rois
qui s’étaient succédé ; femme dans toute l’acception du
mot et dans tout le charme de la chose, depuis l’oeil
bleu languissant ou brillant de flammes jusqu’aux petits
pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours,
madame de Sauve s’était, depuis quelques mois déjà,
emparée de toutes les facultés du roi de Navarre, qui
débutait alors dans la carrière amoureuse comme dans
la carrière politique ; si bien que Marguerite de
Navarre, beauté magnifique et royale, n’avait même
plus trouvé l’admiration au fond du coeur de son
époux ; et, chose étrange et qui étonnait tout le monde,
même de la part de cette âme pleine de ténèbres et de
mystères, c’est que Catherine de Médicis, tout en
poursuivant son projet d’union entre sa fille et le roi de
Navarre, n’avait pas discontinué de favoriser presque
ouvertement les amours de celui-ci avec madame de
Sauve. Mais malgré cette aide puissante et en dépit des
moeurs faciles de l’époque, la belle Charlotte avait
résisté jusque-là ; et de cette résistance inconnue,
incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
l’esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du
Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire,
s’était repliée sur elle-même et avait dévoré dans le
coeur du jeune roi la timidité, l’orgueil et jusqu’à cette
insouciance, moitié philosophique, moitié paresseuse,
qui faisait le fond de son caractère.

Madame de Sauve venait d’entrer depuis quelques
minutes seulement dans la salle de bal : soit dépit, soit
douleur, elle avait résolu d’abord de ne point assister au
triomphe de sa rivale, et, sous le prétexte d’une
indisposition, elle avait laissé son mari, secrétaire
d’État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine
de Médicis s’était informée des causes qui tenaient sa
bien-aimée Charlotte éloignée ; et, apprenant que ce
n’était qu’une légère indisposition, elle lui avait écrit
quelques mots d’appel, auxquels la jeune femme s’était
empressée d’obéir. Henri, tout attristé qu’il avait été
d’abord de son absence, avait cependant respiré plus
librement lorsqu’il avait vu M. de Sauve entrer seul ;
mais au moment où, ne s’attendant aucunement à cette
apparition, il allait en soupirant se rapprocher de
l’aimable créature qu’il était condamné, sinon à aimer,
du moins à traiter en épouse, il avait vu au bout de la
galerie surgir madame de Sauve ; alors il était demeuré
cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
l’enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu


de continuer sa marche vers sa femme, par un
mouvement d’hésitation qui tenait bien plus à
l’étonnement qu’à la crainte, il s’avança vers madame
de Sauve.

De leur côté les courtisans, voyant que le roi de
Navarre, dont on connaissait déjà le coeur inflammable,
se rapprochait de la belle Charlotte, n’eurent point le
courage de s’opposer à leur réunion ; ils s’éloignèrent
complaisamment, de sorte qu’au même instant où
Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les
quelques mots latins que nous avons rapportés, Henri,
arrivé près de madame de Sauve, entamait avec elle en
français fort intelligible, quoique saupoudré d’accent
gascon, une conversation beaucoup moins mystérieuse.

– Ah ! ma mie ! lui dit-il, vous voilà donc revenue
au moment où l’on m’avait dit que vous étiez malade et
où j’avais perdu l’espérance de vous voir ?
– Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-
elle la prétention de me faire croire que cette espérance
lui avait beaucoup coûté à perdre ?
– Sang-diou ! je crois bien, reprit le Béarnais ; ne
savez-vous point que vous êtes mon soleil pendant le
jour et mon étoile pendant la nuit ? En vérité je me
croyais dans l’obscurité la plus profonde, lorsque vous
avez paru tout à l’heure et avez soudain tout éclairé.
– C’est un mauvais tour que je vous joue alors,
Monseigneur.
– Que voulez-vous dire, ma mie ? demanda Henri.
– Je veux dire que lorsqu’on est maître de la plus
belle femme de France, la seule chose qu’on doive
désirer, c’est que la lumière disparaisse pour faire place
à l’obscurité, car c’est dans l’obscurité que nous attend
le bonheur.
– Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu’il est
aux mains d’une seule personne, et que cette personne
se rit et se joue du pauvre Henri.
– Oh ! reprit la baronne, j’aurais cru, au contraire,
moi, que c’était cette personne qui était le jouet et la
risée du roi de Navarre.
Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et


cependant il réfléchit qu’elle trahissait le dépit, et que le
dépit n’est que le masque de l’amour.

– En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là
un injuste reproche, et je ne comprends pas qu’une si
jolie bouche soit en même temps si cruelle. Croyez-
vous donc que ce soit moi qui me marie ? Eh ! non,
ventre-saint gris ! ce n’est pas moi !
– C’est moi, peut-être ! reprit aigrement la baronne,
si jamais peut paraître aigre la voix de la femme qui
nous aime et qui nous reproche de ne pas l’aimer.
– Avec vos beaux yeux n’avez-vous pas vu plus
loin, baronne ? Non, non, ce n’est pas Henri de Navarre
qui épouse Marguerite de Valois.
– Et qui est-ce donc alors ?
– Eh, sang-diou ! c’est la religion réformée qui
épouse le pape, voilà tout.
– Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas
prendre à vos jeux d’esprit, moi : Votre Majesté aime
madame Marguerite, et je ne vous en fais pas un
reproche, Dieu m’en garde ! elle est assez belle pour
être aimée.
Henri réfléchit un instant, et tandis qu’il
réfléchissait, un bon sourire retroussa le coin de ses
lèvres.

– Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me
semble, et cependant vous n’en avez pas le droit ;
qu’avez-vous fait, voyons ! pour m’empêcher d’épouser
madame Marguerite ? Rien ; au contraire, vous m’avez
toujours désespéré.
– Et bien m’en a pris, Monseigneur ! répondit
madame de Sauve.
– Comment cela ?
– Sans doute, puisque aujourd’hui vous en épousez
une autre.
– Ah ! je l’épouse parce que vous ne m’aimez pas.
– Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc
mourir dans une heure !

– Dans une heure ! Que voulez-vous dire, et de
quelle mort seriez-vous morte ?
– De jalousie... car dans une heure la reine de
Navarre renverra ses femmes, et Votre Majesté ses
gentilshommes.
– Est-ce là véritablement la pensée qui vous
préoccupe, ma mie ?
– Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais,
elle me préoccuperait horriblement.
– Eh bien, s’écria Henri au comble de la joie
d’entendre cet aveu, le premier qu’il eût reçu, si le roi
de Navarre ne renvoyait pas ses gentilshommes ce
soir ?
– Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec
un étonnement qui cette fois n’était pas joué, vous dites
là des choses impossibles et surtout incroyables.
– Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire ?
– Il faudrait m’en donner la preuve, et cette preuve,
vous ne pouvez me la donner.
– Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri ! je vous la
donnerai, au contraire, s’écria le roi en dévorant la
jeune femme d’un regard embrasé d’amour.
– Ô Votre Majesté !... murmura la belle Charlotte en
baissant la voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non,
non ! il est impossible que vous échappiez au bonheur
qui vous attend.
– Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée !
reprit le roi : Henri de France, Henri de Condé, Henri
de Guise, mais il n’y a qu’un Henri de Navarre.
– Eh bien ?
– Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de
vous toute cette nuit...
– Toute cette nuit ?
– Oui ; serez-vous certaine qu’il ne sera pas près
d’une autre ?

– Ah ! si vous faites cela, Sire, s’écria à son tour la
dame de Sauve.
– Foi de gentilhomme, je le ferai.
Madame de Sauve leva ses grands yeux humides de
voluptueuses promesses et sourit au roi, dont le coeur
s’emplit d’une joie enivrante.

– Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous ?
– Oh ! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je
dirai que je suis véritablement aimée de Votre Majesté.
– Ventre-saint-gris ! vous le direz donc, car cela est,
baronne.
– Mais comment faire ? murmura madame de
Sauve.
– Oh ! par Dieu ! baronne, il n’est point que vous
n’ayez autour de vous quelque camérière, quelque
suivante, quelque fille dont vous soyez sûre ?
– Oh ! j’ai Dariole, qui m’est si dévouée qu’elle se
ferait couper en morceaux pour moi : un véritable
trésor.
– Sang-diou ! baronne, dites à cette fille que je ferai
sa fortune quand je serai roi de France, comme me le
prédisent les astrologues.
Charlotte sourit ; car dès cette époque la réputation
gasconne du Béarnais était déjà établie à l’endroit de
ses promesses.

– Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole ?
– Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
– Enfin ?
– Votre appartement est au-dessus du mien ?
– Oui.
– Qu’elle attende derrière la porte. Je frapperai
doucement trois coups ; elle ouvrira, et vous aurez la
preuve que je vous ai offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques
secondes ; puis, comme si elle eût regardé autour d’elle
pour n’être pas entendue, elle fixa un instant la vue sur
le groupe où se tenait la reine mère ; mais si court que
fut cet instant, il suffit pour que Catherine et sa dame
d’atours échangeassent chacune un regard.

– Oh ! si je voulais, dit madame de Sauve avec un
accent de sirène qui eût fait fondre la cire dans les
oreilles d’Ulysse, si je voulais prendre Votre Majesté en
mensonge.
– Essayez, ma mie, essayez...
– Ah ! ma foi ! j’avoue que j’en combats l’envie.
– Laissez-vous vaincre : les femmes ne sont jamais
si fortes qu’après leur défaite.
– Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour
où vous serez roi de France.
Henri jeta un cri de joie.

C’était juste au moment où ce cri s’échappait de la
bouche du Béarnais que la reine de Navarre répondait
au duc de Guise :

« Noctu pro more : Cette nuit comme d’habitude. »

Alors Henri s’éloigna de madame de Sauve aussi
heureux que l’était le duc de Guise en s’éloignant lui-
même de Marguerite de Valois.

Une heure après cette double scène que nous venons
de raconter, le roi Charles et la reine mère se retirèrent
dans leurs appartements ; presque aussitôt les salles
commencèrent à se dépeupler, les galeries laissèrent
voir la base de leurs colonnes de marbre. L’amiral et le
prince de Condé furent reconduits par quatre cents
gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les
seigneurs lorrains et les catholiques, sortirent à leur
tour, escortés des cris de joie et des applaudissements
du peuple.

Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et
à madame de Sauve, on sait qu’ils demeuraient au
Louvre même.


2

La chambre de la reine de Navarre

Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la
duchesse de Nevers, en son hôtel qui était situé rue du
Chaume, en face de la rue de Bac, et après l’avoir
remise à ses femmes, passa dans son appartement pour
changer de costume, prendre un manteau de nuit et
s’armer d’un de ces poignards courts et aigus qu’on
appelait une foi de gentilhomme, lesquels se portaient
sans l’épée ; mais au moment où il le prenait sur la table
où il était déposé, il aperçut un petit billet serré entre la
lame et le fourreau.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit :

« J’espère bien que M. de Guise ne retournera pas
cette nuit au Louvre, ou, s’il y retourne, qu’il prendra
au moins la précaution de s’armer d’une bonne cotte de
mailles et d’une bonne épée. »

– Ah ! ah ! dit le duc en se retournant vers son valet
de chambre, voici un singulier avertissement, maître
Robin. Maintenant faites-moi le plaisir de me dire
quelles sont les personnes qui ont pénétré ici pendant
mon absence.
– Une seule, Monseigneur.
– Laquelle ?
– M. du Gast.
– Ah ! ah ! En effet, il me semblait bien reconnaître
l’écriture. Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l’as vu ?
– J’ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.
– Bon ; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et
mon épée.
Le valet de chambre, habitué à ces mutations de
costumes, apporta l’une et l’autre. Le duc alors revêtit
sa jaquette, qui était en chaînons de mailles si souples


que la trame d’acier n’était guère plus épaisse que du
velours ; puis il passa par-dessus son jacque des
chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient
jusqu’au milieu de ses cuisses, se coiffa d’un toquet de
velours noir sans plume ni pierreries, s’enveloppa d’un
manteau de couleur sombre, passa un poignard à sa
ceinture, et, mettant son épée aux mains d’un page,
seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il prit
le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l’hôtel, le
veilleur de Saint-Germain-l’Auxerrois venait
d’annoncer une heure du matin.
Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent
les rues à cette époque, aucun accident n’arriva à
l’aventureux prince par le chemin, et il arriva sain et
sauf devant la masse colossale du vieux Louvre, dont
toute les lumières s’étaient successivement éteintes, et
qui se dressait, à cette heure, formidable de silence et
d’obscurité.

En avant du château royal s’étendait un fossé
profond, sur lequel donnaient la plupart des chambres
des princes logés au palais. L’appartement de
Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier étage, accessible s’il n’y eût point
eu de fossé, se trouvait, grâce au retranchement, élevé
de près de trente pieds, et, par conséquent, hors de
l’atteinte des amants et des voleurs, ce qui n’empêcha
point M. le duc de Guise de descendre résolument dans
le fossé.

Au même instant, on entendit le bruit d’une fenêtre
du rez-de-chaussée qui s’ouvrait. Cette fenêtre était
grillée ; mais une main parut, souleva un des barreaux
descellé d’avance, et laissa pendre, par cette ouverture,
un lacet de soie.

– Est-ce vous, Gillonne ? demanda le duc à voix
basse.
– Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme
d’un accent plus bas encore.
– Et Marguerite ?
– Elle vous attend.

– Bien.
À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant
son manteau, déroula une petite échelle de corde. Le
prince attacha l’une des extrémités de l’échelle au lacet
qui pendait. Gillonne tira l’échelle à elle, l’assujettit
solidement ; et le prince, après avoir bouclé son épée à
son ceinturon, commença l’escalade, qu’il acheva sans
accident. Derrière lui, le barreau reprit sa place, la
fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer
paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres
duquel il l’avait accompagné vingt fois de la même
façon, s’alla coucher, enveloppé dans son manteau, sur
l’herbe du fossé et à l’ombre de la muraille.

Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d’eau
tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre
et d’électricité.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n’était
rien moins que la fille de Jacques de Matignon,
maréchal de France ; c’était la confidente toute
particulière de Marguerite, qui n’avait aucun secret
pour elle, et l’on prétendait qu’au nombre des mystères
qu’enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de
si terribles que c’étaient ceux-là qui la forçaient de
garder les autres.

Aucune lumière n’était demeurée ni dans les
chambres basses ni dans les corridors ; de temps en
temps seulement un éclair livide illuminait les
appartements sombres d’un reflet bleuâtre qui
disparaissait aussitôt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le
tenait par la main, atteignit enfin un escalier en spirale
pratiqué dans l’épaisseur d’un mur et qui s’ouvrait par
une porte secrète et invisible dans l’antichambre de
l’appartement de Marguerite.

L’antichambre, comme les autres salles du bas, était
dans la plus profonde obscurité.

Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s’arrêta.

– Avez-vous apporté ce que désire la reine ?
demanda-t-elle à voix basse.
– Oui, répondit le duc de Guise ; mais je ne le
remettrai qu’à Sa Majesté elle-même.

– Venez donc et sans perdre un instant ! dit alors au
milieu de l’obscurité une voix qui fit tressaillir le duc,
car il la reconnut pour celle de Marguerite.
Et en même temps une portière de velours violet
fleurdelisé d’or se soulevant, le duc distingua dans
l’ombre la reine elle-même, qui, impatiente, était venue
au-devant de lui.
– Me voici, madame, dit alors le duc.
Et il passa rapidement de l’autre côté de la portière
qui retomba derrière lui.
Alors ce fut, à son tour, à Marguerite de Valois de
servir de guide au prince dans cet appartement
d’ailleurs bien connu de lui, tandis que Gillonne, restée
à la porte, avait, en portant le doigt à sa bouche, rassuré
sa royale maîtresse.

Comme si elle eût compris les jalouses inquiétudes
du duc, Marguerite le conduisit jusque dans sa chambre
à coucher ; là elle s’arrêta.

– Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc ?
– Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je
vous prie ?
– De cette preuve que je vous donne, reprit
Marguerite avec un léger accent de dépit, que
j’appartiens à un homme qui, le soir de son mariage, la
nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de moi
pour n’être pas même venu me remercier de l’honneur
que je lui ai fait non pas en le choisissant, mais en
l’acceptant pour époux.
– Oh ! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous,
il viendra, surtout si vous le désirez.
– Et c’est vous qui dites cela, Henri, s’écria
Marguerite, vous qui, entre tous, savez le contraire de
ce que vous dites ! Si j’avais le désir que vous me
supposez, vous eussé-je donc prié de venir au Louvre ?
– Vous m’avez prié de venir au Louvre, Marguerite,
parce que vous avez le désir d’éteindre tout vestige de
notre passé, et que ce passé vivait non seulement dans
mon coeur, mais dans ce coffre d’argent que je vous
rapporte.

– Henri, voulez-vous que je vous dise une chose ?
reprit Marguerite en regardant fixement le duc, c’est
que vous ne me faites plus l’effet d’un prince, mais
d’un écolier ! Moi nier que je vous ai aimé ! moi
vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-être, mais
dont le reflet ne mourra pas ! Car les amours des
personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent
toute l’époque qui leur est contemporaine. Non, non,
mon duc ! Vous pouvez garder les lettres de votre
Marguerite et le coffre qu’elle vous a donné. De ces
lettres que contient le coffre elle ne vous en demande
qu’une seule, et encore parce que cette lettre est aussi
dangereuse pour vous que pour elle.
– Tout est à vous, dit le duc ; choisissez donc là-
dedans celle que vous voudrez anéantir.
Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et
d’une main frémissante prit l’une après l’autre une
douzaine de lettres dont elle se contenta de regarder les
adresses, comme si à l’inspection de ces seules adresses
sa mémoire lui rappelait ce que contenaient ces lettres ;
mais arrivée au bout de l’examen elle regarda le duc, et,
toute pâlissante :

– Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n’est pas
là. L’auriez-vous perdue, par hasard ; car, quant à
l’avoir livrée...
– Et quelle lettre cherchez-vous, madame ?
– Celle dans laquelle je vous disais de vous marier
sans retard.
– Pour excuser votre infidélité ?
Marguerite haussa les épaules.

– Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je
vous disais que le roi, voyant notre amour et les efforts
que je faisais pour rompre votre future union avec
l’infante de Portugal, avait fait venir son frère le bâtard
d’Angoulême et lui avait dit en lui montrant deux
épées : « De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou de
celle-là je te tuerai demain. » Cette lettre, où est-elle ?
– La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa
poitrine.

Marguerite la lui arracha presque des mains, l’ouvrit
avidement, s’assura que c’était bien celle qu’elle
réclamait, poussa une exclamation de joie et l’approcha
de la bougie. La flamme se communiqua aussitôt de la
mèche au papier, qui en un instant fut consumé ; puis,
comme si Marguerite eût craint qu’on pût aller chercher
l’imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa
sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse
action, avait suivi des yeux sa maîtresse.

– Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-
vous contente maintenant ?
– Oui ; car, maintenant que vous avez épousé la
princesse de Porcian, mon frère me pardonnera votre
amour ; tandis qu’il ne m’eût pas pardonné la révélation
d’un secret comme celui que, dans ma faiblesse pour
vous, je n’ai pas eu la puissance de vous cacher.
– C’est vrai, dit le duc de Guise ; dans ce temps-là
vous m’aimiez.
– Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que
jamais.
– Vous ?...
– Oui, moi ; car jamais plus qu’aujourd’hui je n’eus
besoin d’un ami sincère et dévoué. Reine, je n’ai pas de
trône ; femme, je n’ai pas de mari.
Le jeune prince secoua tristement la tête.

– Mais quand je vous dis, quand je vous répète,
Henri, que mon mari non seulement ne m’aime pas,
mais qu’il me hait, mais qu’il me méprise ; d’ailleurs, il
me semble que votre présence dans la chambre où il
devrait être fait bien preuve de cette haine et de ce
mépris.
– Il n’est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi
de Navarre le temps de congédier ses gentilshommes,
et, s’il n’est pas venu, il ne tardera pas à venir.
– Et moi je vous dis, s’écria Marguerite avec un
dépit croissant, moi je vous dis qu’il ne viendra pas.

– Madame, s’écria Gillonne en ouvrant la porte et en
soulevant la portière, madame, le roi de Navarre sort de
son appartement.
– Oh ! je le savais bien, moi, qu’il viendrait ! s’écria
le duc de Guise.
– Henri, dit Marguerite d’une voix brève et en
saisissant la main du duc, Henri, vous allez voir si je
suis une femme de parole, et si l’on peut compter sur ce
que j’ai promis une fois. Henri, entrez dans ce cabinet.
– Madame, laissez-moi partir s’il en est temps
encore, car songez qu’à la première marque d’amour
qu’il vous donne je sors de ce cabinet, et alors malheur
à lui !
– Vous êtes fou ! entrez, entrez, vous dis-je, je
réponds de tout.
Et elle poussa le duc dans le cabinet.
Il était temps. La porte était à peine fermée derrière
le prince que le roi de Navarre, escorté de deux pages
qui portaient huit flambeaux de cire jaune sur deux
candélabres, apparut souriant sur le seuil de la chambre.
Marguerite cacha son trouble en faisant une
profonde révérence.

– Vous n’êtes pas encore au lit, madame ? demanda
le Béarnais avec sa physionomie ouverte et joyeuse ;
m’attendiez-vous, par hasard ?
– Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier
encore vous m’avez dit que vous saviez bien que notre
mariage était une alliance politique, et que vous ne me
contraindriez jamais.
– À la bonne heure ; mais ce n’est point une raison
pour ne pas causer quelque peu ensemble. Gillonne,
fermez la porte et laissez-nous.
Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la
main comme pour ordonner aux pages de rester.

– Faut-il que j’appelle vos femmes ? demanda le roi.
Je le ferai si tel est votre désir, quoique je vous avoue
que, pour les choses que j’ai à vous dire, j’aimerais

mieux que nous fussions en tête-à-tête.

Et le roi de Navarre s’avança vers le cabinet.

– Non ! s’écria Marguerite en s’élançant au-devant
de lui avec impétuosité ; non, c’est inutile, et je suis
prête à vous entendre.
Le Béarnais savait ce qu’il voulait savoir ; il jeta un
regard rapide et profond vers le cabinet, comme s’il eût
voulu, malgré la portière qui le voilait, pénétrer dans
ses plus sombres profondeurs ; puis, ramenant ses
regards sur sa belle épousée pâle de terreur :

– En ce cas, madame, dit-il d’une voix parfaitement
calme, causons donc un instant.
– Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune
femme en retombant plutôt qu’elle ne s’assit sur le
siège que lui indiquait son mari.
Le Béarnais se plaça près d’elle.

– Madame, continua-t-il, quoi qu’en aient dit bien
des gens, notre mariage est, je le pense, un bon mariage.
Je suis bien à vous et vous êtes bien à moi.
– Mais..., dit Marguerite effrayée.
– Nous devons en conséquence, continua le roi de
Navarre sans paraître remarquer l’hésitation de
Marguerite, agir l’un avec l’autre comme de bons alliés,
puisque nous nous sommes aujourd’hui juré alliance
devant Dieu. N’est-ce pas votre avis ?
– Sans doute, monsieur.
– Je sais, madame, combien votre pénétration est
grande, je sais combien le terrain de la cour est semé de
dangereux abîmes ; or, je suis jeune, et, quoique je n’aie
jamais fait de mal à personne, j’ai bon nombre
d’ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
celle qui porte mon nom et qui m’a juré affection au
pied de l’autel ?
– Oh ! monsieur, pourriez-vous penser...
– Je ne pense rien, madame, j’espère, et je veux
m’assurer que mon espérance est fondée. Il est certain
que notre mariage n’est qu’un prétexte ou qu’un piège.

Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette
pensée s’était-elle présentée à son esprit.

– Maintenant, lequel des deux ? continua Henri de
Navarre. Le roi me hait, le duc d’Anjou me hait, le duc
d’Alençon me hait, Catherine de Médicis haïssait trop
ma mère pour ne point me haïr.
– Oh ! monsieur, que dites-vous ?
– La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais,
afin qu’on ne crût pas que je suis dupe de l’assassinat
de M. de Mouy et de l’empoisonnement de ma mère, je
voudrais qu’il y eût ici quelqu’un qui pût m’entendre.
– Oh ! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l’air
le plus calme et le plus souriant qu’elle pût prendre,
vous savez bien qu’il n’y a ici que vous et moi.
– Et voilà justement ce qui fait que je m’abandonne,
voilà ce qui fait que j’ose vous dire que je ne suis dupe
ni des caresses que me fait la maison de France, ni de
celles que me fait la maison de Lorraine.
– Sire ! Sire ! s’écria Marguerite.
– Eh bien, qu’y a-t-il, ma mie ? demanda Henri
souriant à son tour.
– Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien
dangereux.
– Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi.
Je vous disais donc...
Marguerite était visiblement au supplice ; elle eût
voulu arrêter chaque parole sur les lèvres du Béarnais ;
mais Henri continua avec son apparente bonhomie :

– Je vous disais donc que j’étais menacé de tous
côtés, menacé par le roi, menacé par le duc d’Alençon,
menacé par le duc d’Anjou, menacé par la reine mère,
menacé par le duc de Guise, par le duc de Mayenne, par
le cardinal de Lorraine, menacé par tout le monde,
enfin. On sent cela instinctivement ; vous le savez,
madame. Eh bien ! contre toutes ces menaces qui ne
peuvent tarder de devenir des attaques, je puis me

défendre avec votre secours ; car vous êtes aimée, vous,
de toutes les personnes qui me détestent.

– Moi ? dit Marguerite.
– Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une
bonhomie parfaite ; oui, vous êtes aimée du roi
Charles ; vous êtes aimée, il appuya sur le mot, du duc
d’Alençon ; vous êtes aimée de la reine Catherine ;
enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.
– Monsieur..., murmura Marguerite.
– Eh bien ! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le
monde vous aime ? ceux que je viens de vous nommer
sont vos frères ou vos parents. Aimer ses parents ou ses
frères, c’est vivre selon le coeur de Dieu.
– Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où
voulez-vous en venir, monsieur ?
– J’en veux venir à ce que je vous ai dit ; c’est que si
vous vous faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon
alliée, je puis tout braver ; tandis qu’au contraire, si
vous vous faites mon ennemie, je suis perdu.
– Oh ! votre ennemie, jamais, monsieur ! s’écria
Marguerite.
– Mais mon amie, jamais non plus ?...
– Peut-être.
– Et mon alliée ?
– Certainement.
Et Marguerite se retourna et tendit la main au roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans
les siennes bien plus dans un désir d’investigation que
par un sentiment de tendresse :

– Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous
accepte pour alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans
que nous nous connussions, sans que nous nous
aimassions ; on nous a mariés sans nous consulter, nous
qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien comme
mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au

devant de vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce
que je vous disais hier. Mais nous, nous nous allions
librement, sans que personne nous y force, nous, nous
allions comme deux coeurs loyaux qui se doivent
protection mutuelle et s’allient ; c’est bien comme cela
que vous l’entendez ?

– Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de
retirer sa main.
– Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours
fixés sur la porte du cabinet, comme la première preuve
d’une alliance franche est la confiance la plus absolue,
je vais, madame, vous raconter dans ses détails les plus
secrets le plan que j’ai formé à l’effet de combattre
victorieusement toutes ces inimitiés.
– Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à
son tour et malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis
que le Béarnais, voyant sa ruse réussir, souriait dans sa
barbe.
– Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans
paraître remarquer le trouble de la jeune femme ; je
vais...
– Monsieur, s’écria Marguerite en se levant
vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez
que je respire ; l’émotion... la chaleur... j’étouffe.
En effet Marguerite était pâle et tremblante comme
si elle allait se laisser choir sur le tapis.
Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne
distance et l’ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.

Marguerite le suivit.

– Silence ! silence ! Sire ! par pitié pour vous,
murmura-t-elle.
– Eh ! madame, fit le Béarnais en souriant à sa
manière, ne m’avez-vous pas dit que nous étions seuls ?
– Oui, monsieur ; mais n’avez-vous pas entendu dire
qu’à l’aide d’une sarbacane, introduite à travers un
plafond ou à travers un mur, on peut tout entendre ?
– Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le
Béarnais. Vous ne m’aimez pas, c’est vrai ; mais vous

êtes une honnête femme.

– Que voulez-vous dire, monsieur ?
– Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir,
vous m’eussiez laissé continuer puisque je me trahissais
tout seul. Vous m’avez arrêté. Je sais maintenant que
quelqu’un est caché ici ; que vous êtes une épouse
infidèle, mais une fidèle alliée, et dans ce moment-ci,
ajouta le Béarnais en souriant, j’ai plus besoin, je
l’avoue, de fidélité en politique qu’en amour...
– Sire..., murmura Marguerite confuse.
– Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit
Henri, quand nous nous connaîtrons mieux.
Puis, haussant la voix :

– Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus
librement à cette heure, madame ?
– Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
– En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous
importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects
et quelques avances de bonne amitié ; veuillez les
accepter comme je vous les offre, de tout mon coeur.
Reposez-vous donc et bonne nuit.
Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de
reconnaissance et à son tour lui tendit la main.

– C’est convenu, dit-elle.
– Alliance politique, franche et loyale ? demanda
Henri.
– Franche et loyale, répondit la reine.
Alors le Béarnais marcha vers la porte, attirant du
regard Marguerite comme fascinée. Puis, lorsque la
portière fut retombée entre eux et la chambre à
coucher :

– Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix
basse, merci ! Vous êtes une vraie fille de France. Je
pars tranquille. À défaut de votre amour, votre amitié

ne me fera pas défaut. Je compte sur vous, comme de
votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant
doucement ; puis, d’un pas agile, il retourna chez lui en
se disant tout bas dans le corridor :

– Qui diable est chez elle ? Est-ce le roi, est-ce le
duc d’Anjou, est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de
Guise, est-ce un frère, est-ce un amant, est-ce l’un et
l’autre ? En vérité, je suis presque fâché d’avoir
demandé maintenant ce rendez-vous à la baronne ; mais
puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
m’attend... n’importe ; elle perdra un peu, j’en ai peur, à
ce que j’ai passé par la chambre à coucher de ma
femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris ! cette
Margot, comme l’appelle mon beau-frère Charles IX,
est une adorable créature.
Et d’un pas dans lequel se trahissait une légère
hésitation Henri de Navarre monta l’escalier qui
conduisait à l’appartement de madame de Sauve.
Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’à ce qu’il
eût disparu, et alors elle était rentrée dans sa chambre.
Elle trouva le duc à la porte du cabinet : cette vue lui
inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé
dénonçait une amère préoccupation.

– Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il,
Marguerite sera hostile dans huit jours.
– Ah ! vous avez écouté ? dit Marguerite.
– Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet ?
– Et vous trouvez que je me suis conduite autrement
que devait se conduire la reine de Navarre ?
– Non, mais autrement que devait se conduire la
maîtresse du duc de Guise.
– Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer
mon mari, mais personne n’a le droit d’exiger de moi
que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous le secret
de la princesse de Porcian, votre femme ?
– Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la

tête, c’est bien. Je vois que vous ne m’aimez plus
comme aux jours où vous me racontiez ce que tramait
le roi contre moi et les miens.

– Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri
est le faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le
même rôle, vous le voyez bien.
– Seulement vous passez d’un camp à l’autre.
– C’est un droit que j’ai acquis, monsieur, en vous
sauvant la vie.
– Bien, madame ; et comme quand on se sépare on
se rend entre amants tout ce qu’on s’est donné, je vous
sauverai la vie à mon tour, si l’occasion s’en présente,
et nous serons quittes.
Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que
Marguerite fît un geste pour le retenir. Dans
l’antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit
jusqu’à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les fossés
son page avec lequel il retourna à l’hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se
placer à sa fenêtre.

– Quelle nuit de noces ! murmura-t-elle ; l’époux me
fuit et l’amant me quitte !
En ce moment passa de l’autre côté du fossé, venant
de la Tour du Bois, et remontant vers le moulin de la
Monnaie, un écolier le poing sur la hanche et chantant :

Pourquoi doncques, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher à ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloître enfermée ?


Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton,
Là-bas, après que Caron
T’aura mise en sa nacelle ?
Après ton dernier trépas,
Belle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blêmie ;
Et quand, mort, je te verrai,
Aux ombres je n’avouerai
Que jadis tu fus ma mie.
Doncques, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche ;
Car au jour où tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec
mélancolie ; puis, lorsque la voix de l’écolier se fut
perdue dans le lointain, elle referma la fenêtre et appela
Gillonne pour l’aider à se mettre au lit.


3

Un roi poète

Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent
en fêtes, ballets et tournois.

La même fusion continuait de s’opérer entre les
deux partis. C’étaient des caresses et des
attendrissements à faire perdre la tête aux plus enragés
huguenots. On avait vu le père Cotton dîner et faire
débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
remonter la Seine en bateau de symphonie avec le
prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa
mélancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de
son beau-frère Henri. Enfin la reine mère était si
joyeuse et si occupée de broderies, de joyaux et de
panaches, qu’elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette
Capoue nouvelle, commençaient à revêtir les
pourpoints de soie, à arborer les devises et à parader
devant certains balcons comme s’ils eussent été
catholiques. De tous côtés c’était une réaction en faveur
de la religion réformée, à croire que toute la cour allait
se faire protestante. L’amiral lui-même, malgré son
expérience, s’y était laissé prendre comme les autres, et
il en avait la tête tellement montée, qu’un soir il avait
oublié, pendant deux heures, de mâcher son cure-dent,
occupation à laquelle il se livrait d’ordinaire depuis
deux heures de l’après-midi, moment où son dîner
finissait, jusqu’à huit heures du soir, moment auquel il
se remettait à table pour souper.

Le soir où l’amiral s’était laissé aller à cet
incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX
avait invité à goûter avec lui, en petit comité, Henri de
Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation terminée,
il avait passé avec eux dans sa chambre, et là il leur
expliquait l’ingénieux mécanisme d’un piège à loups
qu’il avait inventé lui-même, lorsque, s’interrompant
tout à coup :

– Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir ?

demanda-t-il ; qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me
donner de ses nouvelles ?

– Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre
Majesté serait inquiète de sa santé, je pourrais la
rassurer, car je l’ai vu ce matin à six heures et ce soir à
sept.
– Ah ! ah ! fit le roi, dont les yeux un instant
distraits se reposèrent avec une curiosité perçante sur
son beau-frère, vous êtes bien matineux, Henriot, pour
un jeune marié !
– Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais
savoir de l’amiral, qui sait tout, si quelques
gentilshommes que j’attends encore ne sont point en
route pour venir.
– Des gentilshommes encore ! vous en aviez huit
cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive
de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir ? dit
Charles IX en riant.
Le duc de Guise fronça le sourcil.

– Sire, répliqua le Béarnais, on parle d’une
entreprise sur les Flandres, et je réunis autour de moi
tous ceux de mon pays et des environs que je crois
pouvoir être utiles à Votre Majesté.
Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait
parlé à Marguerite le jour de ses noces, écouta plus
attentivement.

– Bon ! bon ! répondit le roi avec son sourire fauve,
plus il y en aura, plus nous serons contents ; amenez,
amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes ? des
vaillants, j’espère ?
– J’ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront
jamais ceux de Votre Majesté, ceux de monsieur le duc
d’Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les
connais et sais qu’ils feront de leur mieux.
– En attendez-vous beaucoup ?
– Dix ou douze encore.
– Vous les appelez ?

– Sire, leurs noms m’échappent, et, à l’exception de
l’un d’eux, qui m’est recommandé par Téligny comme
un gentilhomme accompli et qui s’appelle de la Mole,
je ne saurais dire...
– De la Mole ! n’est-ce point un Lerac de La Mole,
reprit le roi fort versé dans la science généalogique, un
Provençal ?
– Précisément, Sire ; comme vous voyez, je recrute
jusqu’en Provence.
– Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire
moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majesté le roi
de Navarre, car je vais chercher jusqu’en Piémont tous
les catholiques sûrs que j’y puis trouver.
– Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu
m’importe, pourvu qu’ils soient vaillants.
Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit,
mêlaient huguenots et catholiques, avait pris une mine
si indifférente que le duc de Guise en fut étonné lui-
même.

– Votre Majesté s’occupe de nos Flamands ? dit
l’amiral à qui le roi, depuis quelques jours, avait
accordé la faveur d’entrer chez lui sans être annoncé, et
qui venait d’entendre les dernières paroles du roi.
– Ah ! voici mon père l’amiral, s’écria Charles IX
en ouvrant les bras ; on parle de guerre, de
gentilshommes, de vaillants, et il arrive ; ce que c’est
que l’aimant, le fer s’y tourne ; mon beau-frère de
Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
– Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.
– Avez-vous eu des nouvelles, monsieur ? demanda
le Béarnais.
– Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La
Mole ; il était hier à Orléans, et sera demain ou après-
demain à Paris.
– Peste ! monsieur l’amiral est donc nécromant,
pour savoir ainsi ce qui se fait à trente ou quarante

lieues de distance ! Quant à moi, je voudrais bien savoir
avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s’est
passé devant Orléans !

Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc
de Guise, lequel faisait évidemment allusion à la mort
de François de Guise, son père, tué devant Orléans par
Poltrot de Méré, non sans soupçon que l’amiral eut
conseillé le crime.

– Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité,
je suis nécromant toutes les fois que je veux savoir bien
positivement ce qui importe à mes affaires ou à celles
du roi. Mon courrier est arrivé d’Orléans il y a une
heure, et, grâce à la poste, a fait trente-deux lieues dans
la journée. M. de La Mole, qui voyage sur son cheval,
n’en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le
24. Voilà toute la magie.
– Bravo, mon père ! bien répondu, dit Charles IX.
Montrez à ces jeunes gens que c’est la sagesse en même
temps que l’âge qui ont fait blanchir votre barbe et vos
cheveux : aussi allons-nous les envoyer parler de leurs
tournois et de leurs amours, et rester ensemble à parler
de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui font les
bons rois, mon père. Allez, messieurs, j’ai à causer avec
l’amiral.
Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre
d’abord, le duc de Guise ensuite ; mais, hors de la porte,
chacun tourna de son côté après une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine
inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux
haines sans craindre qu’il n’en jaillît quelque nouvel
éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son
esprit, vint à lui, et appuyant son bras au sien :

– Soyez tranquille, mon père, je suis là pour
maintenir chacun dans l’obéissance et le respect. Je suis
véritablement roi depuis que ma mère n’est plus reine,
et elle n’est plus reine depuis que Coligny est mon père.
– Oh ! Sire, dit l’amiral, la reine Catherine...
– Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix
possible. Ces catholiques italiens sont enragés et
n’entendent rien qu’à exterminer. Moi, tout au
contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore
je veux donner de la puissance à ceux de la religion.

Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me
scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements.
Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua
Charles IX en redoublant d’épanchement, je me défie
de tout ce qui m’entoure, excepté de mes nouveaux
amis ! L’ambition des Tavannes m’est suspecte.
Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable de
trahir son roi pour une tonne de malvoisie.
Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe
son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de
Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains : il n’y a de
vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne !
que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi,
je suis enchaîné au trône et ne puis commander des
armées. C’est tout au plus si on me laisse chasser à mon
aise à Saint-Germain et à Rambouillet. Mon beau-frère
de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté.
D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son père
Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que
toi, mon père, qui sois à la fois brave comme Julius
César, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je
dois faire, en vérité : te garder comme conseiller ici, ou
t’envoyer là-bas comme général. Si tu me conseilles,
qui commandera ? Si tu commandes, qui me
conseillera ?

– Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le
conseil viendra après la victoire.
– C’est ton avis, mon père ? eh bien, soit. Il sera fait
selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et
moi, pour Amboise.
– Votre Majesté quitte Paris ?
– Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces
fêtes. Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un
rêveur. Je n’étais pas né pour être roi, j’étais né pour
être poète. Tu feras une espèce de conseil qui
gouvernera tant que tu seras à la guerre ; et pourvu que
ma mère n’en soit pas, tout ira bien. Moi, j’ai déjà
prévenu Ronsard de venir me rejoindre ; et là, tous les
deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants,
sous nos grands bois, aux bords de la rivière, au
murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de
Dieu, seule compensation qu’il y ait en ce monde aux
choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels
je l’invite à me rejoindre ; je les ai faits ce matin.
Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son


front jaune et poli comme de l’ivoire, et dit avec une
espèce de chant cadencé les vers suivants :

Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois
Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,
Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie
Continuer toujours d’apprendre en poésie,
Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet écrit,
Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.
Donc ne t’amuse plus aux soins de ton ménage,
Maintenant n’est plus temps de faire jardinage ;
Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,
Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,
Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,
Qu’entre nous adviendra une bien grande noise.

– Bravo ! Sire, bravo ! dit Coligny ; je me connais
mieux en choses de guerre qu’en choses de poésie, mais
il me semble que ces vers valent les plus beaux que
fassent Ronsard, Dorat et même Michel de l’Hospital,
chancelier de France.
– Ah ! mon père ! s’écria Charles IX, que ne dis-tu
vrai ! car le titre de poète, vois-tu, est celui que
j’ambitionne avant toutes choses ; et, comme je le disais
il y a quelques jours à mon maître en poésie :
L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner ;
Tous deux également nous portons des couronnes :
Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes ;


Ton esprit, enflammé d’une céleste ardeur,

Éclate par soi-même et moi par ma grandeur.

Si du côté des dieux je cherche l’avantage,

Ronsard est leur mignon et je suis leur image.

Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,

Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ;

Elle t’en rend le maître et te fait introduire

Où le plus fier tyran n’a jamais eu d’empire.

– Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté
s’entretenait avec les Muses, mais j’ignorais qu’elle en
eût fait son principal conseil.
– Après toi, mon père, après toi ; et c’est pour ne pas
me troubler dans mes relations avec elles que je veux te
mettre à la tête de toutes choses. Écoute donc : il faut en
ce moment que je réponde à un nouveau madrigal que
mon grand et cher poète m’a envoyé... je ne puis donc
te donner à cette heure tous les papiers qui sont
nécessaires pour te mettre au courant de la grande
question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en
outre, une espèce de plan de campagne qui avait été fait
par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le
remettrai demain matin.
– À quelle heure, Sire ?
– À dix heures ; et si par hasard j’étais occupé de
vers, si j’étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh
bien, tu entrerais tout de même, et tu prendrais tous les
papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans
ce portefeuille rouge ; la couleur est éclatante, et tu ne
t’y tromperas pas ; moi, je vais écrire à Ronsard.
– Adieu, Sire.
– Adieu, mon père.

– Votre main ?
– Que dis-tu, ma main ? dans mes bras, sur mon
coeur, c’est là ta place. Viens, mon vieux guerrier,
viens.
Et Charles IX, attirant à lui Coligny qui s’inclinait,
posa ses lèvres sur ses cheveux blancs.

L’amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu’il put le voir,
tendit l’oreille tant qu’il put l’entendre ; puis, lorsqu’il
ne vit et n’entendit plus rien, il laissa, comme c’était
son habitude, retomber sa tête pâle sur son épaule, et
passa lentement de la chambre où il se trouvait dans son
cabinet d’armes.

Ce cabinet était la demeure favorite du roi ; c’était là
qu’il prenait ses leçons d’escrime avec Pompée, et ses
leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une
grande collection d’armes offensives et défensives des
plus belles qu’il avait pu trouver. Aussi toutes les
murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de
piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons,
et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté
une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle
étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poète
royal avait composés lui-même :

Pour maintenir la foy,

Je suis belle et fidèle ;

Aux ennemis du roy

Je suis belle et cruelle.

Charles IX entra donc, comme nous l’avons dit,
dans ce cabinet, et, après avoir fermé la porte principale
par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie
qui masquait un passage donnant sur une chambre où
une femme agenouillée devant un prie-Dieu disait ses
prières.


Comme ce mouvement s’était fait avec lenteur et
que les pas du roi, assourdis par le tapis, n’avaient pas
eu plus de retentissement que ceux d’un fantôme, la
femme agenouillée, n’ayant rien entendu, ne se retourna
point et continua de prier, Charles demeura un instant
debout, pensif et la regardant.

C’était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans,
dont la beauté vigoureuse était relevée par le costume
des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut
bonnet qui avait été si fort à la mode à la Cour de
France pendant le règne d’Isabeau de Bavière, et son
corsage rouge était tout brodé d’or, comme le sont
aujourd’hui les corsages des contadines de Nettuno et
de Sora. L’appartement qu’elle occupait depuis tantôt
vingt ans était contigu à la chambre à coucher du roi, et
offrait un singulier mélange d’élégance et de rusticité.
C’est qu’en proportion à peu près égale, le palais avait
déteint sur la chaumière, et la chaumière sur le palais.
De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la
simplicité de la villageoise et le luxe de la grande dame.

En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était agenouillée
était de bois de chêne merveilleusement sculpté,
recouvert de velours à crépines d’or ; tandis que la
bible, car cette femme était de la religion réformée,
tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses prières
était un de ces vieux livres à moitié déchirés, comme on
en trouve dans les plus pauvres maisons.

Or, tout était à l’avenant de ce prie-Dieu et de cette
bible.

– Eh ! Madelon ! dit le roi.
La femme agenouillée releva la tête en souriant, à
cette voix familière ; puis, se levant :

– Ah ! c’est toi, mon fils ! dit-elle.
– Oui, nourrice, viens ici.
Charles IX laissa retomber la portière et alla
s’asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.

– Que me veux-tu, Charlot ? dit-elle.

– Viens ici et réponds tout bas.
La nourrice s’approcha avec cette familiarité qui
pouvait venir de cette tendresse maternelle que la
femme conçoit pour l’enfant qu’elle a allaité, mais à
laquelle les pamphlets du temps donnent une source
infiniment moins pure.

– Me voilà, dit-elle, parle.
– L’homme que j’ai fait demander est-il là ?
– Depuis une demi-heure.
Charles se leva, s’approcha de la fenêtre, regarda si
personne n’était aux aguets, s’approcha de la porte,
tendit l’oreille pour s’assurer que personne n’était aux
écoutes, secoua la poussière de ses trophées d’armes,
caressa un grand lévrier qui le suivait pas à pas,
s’arrêtant quand son maître s’arrêtait, reprenant sa
marche quand son maître se remettait en mouvement ;
puis, revenant à sa nourrice :

– C’est bon, nourrice, fais-le entrer.
La bonne femme sortit par le même passage qui lui
avait donné entrée, tandis que le roi allait s’appuyer à
une table sur laquelle étaient posées des armes de toute
espèce.

Il y était à peine, que la portière se souleva de
nouveau et donna passage à celui qu’il attendait.

C’était un homme de quarante ans à peu près, à
l’oeil gris et faux, au nez recourbé en bec de chat-huant,
au faciès élargi par des pommettes saillantes : son
visage essaya d’exprimer le respect et ne put fournir
qu’un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la
peur.

Charles allongea doucement derrière lui une main
qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle
invention, et qui partait à l’aide d’une pierre mise en
contact avec une roue d’acier, au lieu de partir à l’aide
d’une mèche, et regarda de son oeil terne le nouveau
personnage que nous venons de mettre en scène ;
pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même
avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse
favoris.


Après quelques secondes, pendant lesquelles le
visage de l’étranger se décomposa de plus en plus :

– C’est bien vous, dit le roi, que l’on nomme
François de Louviers-Maurevel ?
– Oui, Sire.
– Commandant des pétardiers ?
– Oui, Sire.
– J’ai voulu vous voir.
Maurevel s’inclina.

– Vous savez, continua Charles en appuyant sur
chaque mot, que j’aime également tous mes sujets.
– Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est
le père de son peuple.
– Et que huguenots et catholiques sont également
mes enfants.
Maurevel resta muet ; seulement, le tremblement qui
agitait son corps devint visible au regard perçant du roi,
quoique celui auquel il adressait la parole fût presque
caché dans l’ombre.

– Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez
fait une si rude guerre aux huguenots ?
Maurevel tomba à genoux.

– Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
– Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en
plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu’il était
d’abord, devenait presque flamboyant ; je crois que
vous aviez bien envie de tuer à Moncontour M. l’amiral
qui sort d’ici ; je crois que vous avez manqué votre
coup, et qu’alors vous êtes passé dans l’armée du duc
d’Anjou, notre frère ; enfin, je crois qu’alors vous êtes
passé une seconde fois chez les princes, et que vous y
avez pris du service dans la compagnie de M. de Mouy
de Saint-Phale...
– Oh !Sire !

– Un brave gentilhomme picard ?
– Sire, Sire, s’écria Maurevel, ne m’accablez pas !
– C’était un digne officier, continua Charles IX, – et
au fur et à mesure qu’il parlait, une expression de
cruauté presque féroce se peignait sur son visage, –
lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous
habilla, vous nourrit.
Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

– Vous l’appeliez votre père, je crois, continua
impitoyablement le roi, et une tendre amitié vous liait
au jeune de Mouy, son fils ?
Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en
plus, écrasé sous la parole de Charles IX, debout,
impassible et pareil à une statue dont les lèvres seules
eussent été douées de vie.

– À propos continua le roi, n’était-ce pas dix mille
écus que vous deviez toucher de M. de Guise au cas où
vous tueriez l’amiral ?
L’assassin, consterné, frappait le parquet de son
front.

– Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour
vous l’escortiez dans une reconnaissance qu’il poussait
vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied à
terre pour le ramasser. Vous étiez seul avec lui, alors
vous prîtes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu’il
se penchait, vous lui brisâtes les reins ; puis le voyant
mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la fuite sur
le cheval qu’il vous avait donné. Voilà l’histoire, je
crois ?
Et comme Maurevel demeurait muet sous cette
accusation, dont chaque détail était vrai, Charles IX se
remit à siffler avec la même justesse et la même
mélodie le même air de chasse.

– Or çà, maître assassin, dit-il au bout d’un instant,
savez-vous que j’ai grande envie de vous faire pendre ?
– Oh ! Majesté ! s’écria Maurevel.
– Le jeune de Mouy m’en suppliait encore hier, et
en vérité je ne savais que lui répondre, car sa demande

est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

– D’autant plus juste que, comme vous le disiez, je
suis le père de mon peuple, et que, comme je vous
répondais, maintenant que me voilà raccommodé avec
les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que
les catholiques.
– Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma
vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.
– Vous avez raison, et je n’en donnerais pas une
obole.
– Mais, Sire, demanda l’assassin, n’y a-t-il donc pas
un moyen de racheter mon crime ?
– Je n’en connais guère. Toutefois, si j’étais à votre
place, ce qui n’est pas, Dieu merci !...
– Eh bien, Sire ! si vous étiez à ma place ?...
murmura Maurevel, le regard suspendu aux lèvres de
Charles.
– Je crois que je me tirerais d’affaire, continua le
roi.
Maurevel se releva sur un genou et sur une main en
fixant ses yeux sur Charles pour s’assurer qu’il ne
raillait pas.

– J’aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute,
continua le roi, mais j’aime beaucoup aussi mon cousin
de Guise ; et si lui me demandait la vie d’un homme
dont l’autre me demanderait la mort, j’avoue que je
serais fort embarrassé. Cependant, en bonne politique
comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout
vaillant capitaine qu’il est, est bien petit compagnon,
comparé à un prince de Lorraine.
Pendant ces paroles, Maurevel se redressait
lentement et comme un homme qui revient à la vie.

– Or, l’important pour vous serait donc, dans la
situation extrême où vous êtes, de gagner la faveur de
mon cousin de Guise ; et à ce propos je me rappelle une
chose qu’il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d’un pas.

– « Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les
matins, à dix heures, passe dans la rue Saint-Germainl’Auxerrois,
revenant du Louvre, mon ennemi mortel ;
je le vois passer d’une fenêtre grillée du rez-dechaussée
; c’est la fenêtre du logis de mon ancien
précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer
tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le
diable de l’abîmer dans les entrailles de la terre. » Dites
donc, maître Maurevel, continua Charles, si vous étiez
le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa
place, cela ferait peut-être plaisir à mon cousin de
Guise ?
Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres,
pâles encore d’effroi, laissèrent tomber ces mots :

– Mais, Sire, je n’ai pas le pouvoir d’ouvrir la terre,
moi.
– Vous l’avez ouverte, cependant, s’il m’en souvient
bien, au brave de Mouy. Après cela, vous me direz que
c’est avec un pistolet... Ne l’avez-vous plus, ce
pistolet ?...
– Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près
rassuré, mais je tire mieux encore l’arquebuse que le
pistolet.
– Oh ! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu
importe, et mon cousin de Guise, j’en suis sûr, ne
chicanera pas sur le choix du moyen !
– Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la
justesse de laquelle je pusse compter, car peut-être me
faudra-t-il tirer de loin.
– J’ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit
Charles IX, avec lesquelles je touche un écu d’or à cent
cinquante pas. Voulez-vous en essayer une ?
– Oh ! Sire ! avec la plus grande joie, s’écria
Maurevel en s’avançant vers celle qui était déposée
dans un coin, et qu’on avait apportée le jour même à
Charles IX.
– Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la
réserve pour moi-même. J’aurai un de ces jours une

grande chasse, où j’espère qu’elle me servira. Mais
toute autre à votre choix.

Maurevel détacha une arquebuse d’un trophée.

– Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il ?
demanda l’assassin.
– Est-ce que je sais cela, moi ? répondit Charles IX
en écrasant le misérable de son regard dédaigneux.
– Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia
Maurevel.
Le roi haussa les épaules.

– Ne demandez rien, dit-il ; M. de Guise ne
répondrait pas. Est-ce qu’on répond à ces choses-là ?
C’est à ceux qui ne veulent pas être pendus à deviner.
– Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je ?
– Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il
passait devant la fenêtre du chanoine.
– Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que
Votre Majesté daigne seulement m’indiquer un signe
quelconque.
– Oh ! c’est bien facile. Demain, par exemple, il
tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin
rouge.
– Sire, il suffit.
– Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M.
de Mouy, et qui court si bien ?
– Sire, j’ai un barbe des plus vites.
– Oh ! je ne suis pas en peine de vous ! seulement il
est bon que vous sachiez que le cloître a une porte de
derrière.
– Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
– Eh ! mille démons ! priez le diable bien plutôt ;
car ce n’est que par sa protection que vous pouvez
éviter la corde.

– Adieu, Sire.
– Adieu. Ah ! à propos, monsieur de Maurevel, vous
savez que si d’une façon quelconque on entend parler
de vous demain avant dix heures dumatin, ou si l’on
n’en entend pas parler après, il y a une oubliette au
Louvre !
Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et
plus juste que jamais son air favori.


4

La soirée du 24 août 1572

Notre lecteur n’a pas oublié que dans le chapitre
précédent il a été question d’un gentilhomme nommé
La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de
Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l’avait
annoncé l’amiral, entrait à Paris par la porte Saint-
Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et
jetant un regard assez dédaigneux sur les nombreuses
hôtelleries qui étalaient à sa droite et à sa gauche leurs
pittoresques enseignes, laissa pénétrer son cheval tout
fumant jusqu’au coeur de la ville, où, après avoir
traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-
Dame, et longé les quais, il s’arrêta au bout de la rue de
Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l’Arbre-
Sec, et à laquelle, pour la plus grande facilité de nos
lecteurs, nous conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme
à sa gauche une magnifique plaque de tôle grinçant sur
sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait
son attention, il fit une seconde halte pour lire ces
mots : À la Belle-Étoile, écrits en légende sous une
peinture qui représentait le simulacre le plus flatteur
pour un voyageur affamé : c’était une volaille rôtissant
au milieu d’un ciel noir, tandis qu’un homme à manteau
rouge tendait vers cet astre d’une nouvelle espèce ses
bras, sa bourse et ses voeux.

– Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui
s’annonce bien, et l’hôte qui la tient doit être, sur mon
âme, un ingénieux compère. J’ai toujours entendu dire
que la rue de l’Arbre-Sec était dans le quartier du
Louvre ; et pour peu que l’établissement réponde à
l’enseigne, je serai à merveille ici.
Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même
ce monologue, un autre cavalier, entré par l’autre bout
de la rue, c’est-à-dire par la rue Saint-Honoré, s’arrêtait
et demeurait aussi en extase devant l’enseigne de la
Belle-Étoile.


Celui des deux que nous connaissons, de nom du
moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et
était vêtu d’un pourpoint noir, garni de jais. Son
manteau était de velours violet foncé : il portait des
bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé, et
un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son
costume à son visage, nous dirons que c’était un
homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au teint
basané, aux yeux bleus, à la fine moustache, aux dents
éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure lorsque
s’ouvrait, pour sourire d’un sourire doux et
mélancolique, une bouche d’une forme exquise et de la
plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le
premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, à
bords retroussés, apparaissaient, riches et crépus, des
cheveux plutôt roux que blonds ; sous ses cheveux, un
oeil gris brillait à la moindre contrariété d’un feu si
resplendissant, qu’on eût dit alors un oeil noir.

Le reste du visage se composait d’un teint rosé,
d’une lèvre mince, surmontée d’une moustache fauve et
de dents admirables. C’était en somme, avec sa peau
blanche, sa haute taille et ses larges épaules, un fort
beau cavalier dans l’acception ordinaire du mot, et
depuis une heure qu’il levait le nez vers toutes les
fenêtres, sous le prétexte d’y chercher des enseignes, les
femmes l’avaient fort regardé ; quant aux hommes, qui
avaient peut-être éprouvé quelque envie de rire en
voyant son manteau étriqué, ses chausses collantes et
ses bottes d’une forme antique, ils avaient achevé ce
rire commencé par un Dieu vous garde ! des plus
gracieux, à l’examen de cette physionomie qui prenait
en une minute dix expressions différentes, sauf
toutefois l’expression bienveillante qui caractérise
toujours la figure du provincial embarrassé.

Ce fut lui qui s’adressa le premier à l’autre
gentilhomme qui, ainsi que nous l’avons dit, regardait
l’hôtellerie de la Belle-Étoile.

– Mordi ! monsieur, dit-il avec cet horrible accent
de la montagne qui ferait au premier mot reconnaître un
Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas
ici près du Louvre ? En tout cas, je crois que vous avez
eu même goût que moi : c’est flatteur pour ma
seigneurie.
– Monsieur, répondit l’autre avec un accent

provençal qui ne le cédait en rien à l’accent piémontais
de son compagnon, je crois en effet que cette hôtellerie
est près du Louvre. Cependant, je me demande encore
si j’aurai l’honneur d’avoir été de votre avis. Je me
consulte.

– Vous n’êtes pas décidé, monsieur ? la maison est
flatteuse, pourtant. Après cela, peut-être me suis-je
laissé tenter par votre présence. Avouez néanmoins que
voilà une jolie peinture ?
– Oh ! sans doute ; mais c’est justement ce qui me
fait douter de la réalité : Paris est plein de pipeurs, m’at-
on dit, et l’on pipe avec une enseigne aussi bien
qu’avec autre chose.
– Mordi ! monsieur, reprit le Piémontais, je ne
m’inquiète pas de la piperie, moi, et si l’hôte me fournit
une volaille moins bien rôtie que celle de son enseigne,
je le mets à la broche lui-même et je ne le quitte pas
qu’il ne soit convenablement rissolé. Entrons,
monsieur.
– Vous achevez de me décider, dit le Provençal en
riant ; montrez-moi donc le chemin, monsieur, je vous
prie.
– Oh ! monsieur, sur mon âme, je n’en ferai rien, car
je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal
de Coconnas.
– Et moi, monsieur, je ne suis que le comte JosephHyacinthe-
Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre
service.
– En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et
entrons ensemble.
Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que
les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux
en jetèrent la bride aux mains d’un palefrenier, se
prirent par le bras, et, ajustant leurs épées, se dirigèrent
vers la porte de l’hôtellerie, sur le seuil de laquelle se
tenait l’hôte. Mais, contre l’habitude de ces sortes de
gens, le digne propriétaire n’avait paru faire aucune
attention à eux, occupé qu’il était de conférer très
attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui
dans un manteau couleur d’amadou, comme un hibou


sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de
l’hôte et de l’homme au manteau amadou avec lequel il
causait, que Coconnas, impatienté de ce peu
d’importance qu’on accordait à lui et à son compagnon,
tira la manche de l’hôte. Celui-ci parut alors se réveiller
en sursaut et congédia son interlocuteur par un « Au
revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de
l’heure. »

– Eh ! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-
vous pas que l’on a affaire à vous ?
– Ah ! pardon, messieurs, dit l’hôte ; je ne vous
voyais pas.
– Eh ! mordi ! il fallait nous voir ; et maintenant que
vous nous avez vus, au lieu de dire « monsieur » tout
court, dites « monsieur le comte », s’il vous plaît.
La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas,
qui paraissait avoir pris l’affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils
froncés qu’il était prêt à lui venir en aide quand le
moment d’agir serait arrivé.

– Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte ?
demanda l’hôte du ton le plus calme.
– Bien... c’est déjà mieux, n’est-ce pas ? dit
Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la
tête un signe affirmatif. Nous désirons, M. le comte et
moi, attirés que nous sommes par votre enseigne,
trouver à souper et à coucher dans votre hôtellerie.
– Messieurs, dit l’hôte, je suis au désespoir ; mais il
n’y a qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse
vous convenir.
– Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole ; nous
irons loger ailleurs.
– Ah ! mais non, mais non, dit Coconnas. Je
demeure, moi ; mon cheval est harassé. Je prends donc
la chambre, puisque vous n’en voulez pas.
– Ah ! c’est autre chose, répondit l’hôte en

conservant toujours le même flegme impertinent. Si
vous n’êtes qu’un, je ne puis pas vous loger du tout.

– Mordi ! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi ! un
plaisant animal. Tout à l’heure nous étions trop de
deux, maintenant nous ne sommes pas assez d’un ! Tu
ne veux donc pas nous loger, drôle ?
– Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce
ton, je vous répondrai avec franchise.
– Réponds, alors, mais réponds vite.
– Eh bien, j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de
vous loger.
– Parce que ?... demanda Coconnas blêmissant de
colère.
– Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour
une chambre de maître pleine, cela me ferait deux
chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la
chambre de maître, je risque fort de ne pas louer les
autres.
– Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se
retournant, ne vous semble-t-il pas comme à moi que
nous allons massacrer ce gaillard-là ?
– Mais c’est faisable, dit La Mole en se préparant
comme son compagnon à rouer l’hôtelier de coups de
fouet.
Mais malgré cette double démonstration, qui n’avait
rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes
qui paraissaient si déterminés, l’hôtelier ne s’étonna
point, et se contentant de reculer d’un pas afin d’être
chez lui :

– On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs
arrivent de province. À Paris, la mode est passée de
massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs
chambres. Ce sont les grands seigneurs qu’on massacre
et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais
appeler mes voisins ; de sorte que ce sera vous qui serez
roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
gentilshommes.
– Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas
exaspéré, mordi !

– Grégoire, mon arquebuse ! dit l’hôte en
s’adressant à son valet, du même ton qu’il eût dit : « Un
siège à ces messieurs. »
– Trippe del papa ! hurla Coconnas en tirant son
épée ; mais échauffez-vous donc, monsieur de La
Mole !
– Non pas, s’il vous plaît, non pas ; car tandis que
nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.
– Comment ! vous trouvez ? s’écria Coconnas.
– Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison ;
seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout
quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu
de nous dire brutalement : Messieurs, je ne veux pas de
vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse :
Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire :
chambre de maître, tant ; chambre de laquais, tant ;
attendu que si nous n’avons pas de laquais nous
comptons en prendre.
Et, ce disant, La Mole écarta doucement l’hôtelier,
qui étendait déjà la main vers son arquebuse, fit passer
Coconnas et entra derrière lui dans la maison.

– N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine à
remettre mon épée dans le fourreau avant de m’être
assuré qu’elle pique aussi bien que les lardoires de ce
gaillard-là.
– Patience, mon cher compagnon, dit La Mole,
patience ! Toutes les auberges sont pleines de
gentilshommes attirés à Paris pour les fêtes du mariage
ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
trouverions plus d’autres logis ; et puis, c’est peut-être
la coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y
arrivent.
– Mordi ! comme vous êtes patient ! murmura
Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en
foudroyant l’hôte de ses regards. Mais que le coquin
prenne garde à lui : si sa cuisine est mauvaise, si son lit
est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si son
valet n’est pas souple comme un jonc....
– Là, là, là, mon gentilhomme, fit l’hôte en aiguisant
sur un repassoir le couteau de sa ceinture ; là,

tranquillisez-vous, vous êtes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tête :

– C’est quelque huguenot, murmura-t-il ; les traîtres
sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais
avec mademoiselle Margot !
Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes
s’ils l’avaient vu, il ajouta :

– Eh ! eh ! ce serait drôle qu’il me fût justement
tombé des huguenots ici... et que...
– Çà ! souperons-nous ? demanda aigrement
Coconnas, interrompant les apartés de son hôte.
– Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit
celui-ci, radouci sans doute par la dernière pensée qui
lui était venue.
– Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit
Coconnas.
Puis se retournant vers La Mole :

– Çà, monsieur le comte, tandis que l’on nous
prépare notre chambre, dites moi : est-ce par hasard
vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous ?
– Ma foi, non, dit La Mole ; il me semble n’y avoir
vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs.
Peut-être aussi les Parisiens ont-ils peur de l’orage.
Voyez comme le ciel est noir et comme l’air est lourd.
– Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’estce
pas ?
– Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
– Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons
ensemble.
– Hein ! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour
sortir.
– Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont
précis. Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé,
communiquer avec le duc de Guise.

À ce nom du duc de Guise, l’hôte s’approcha, fort
attentif.

– Il me semble que ce maraud nous écoute, dit
Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort
rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la
Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les
voyageurs.
– Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en
mettant la main à son bonnet, mais pour vous servir.
J’entends parler du grand duc de Guise et j’accours. À
quoi puis-je vous être bon, mes gentilshommes ?
– Ah ! ah ! ce mot magique, à ce qu’il paraît, car
d’insolent te voilà devenu obséquieux. Mordi ! maître,
maître... comment t’appelles-tu ?
– Maître La Hurière, répondit l’hôte s’inclinant.
– Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras
soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a
le privilège de te rendre si poli ?
– Non, monsieur le comte, mais il est moins long,
répliqua La Hurière. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous
dire que ce grand Henri est notre idole, à nous autres
Parisiens.
– Quel Henri ? demanda La Mole.
– Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.
– Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je
vous invite à ne pas dire de mal ; c’est Henri de
Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi
son mérite.
– Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l’hôte.
– Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et
comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous
invite à n’en pas médire devant moi.
L’hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta
de toucher légèrement à son bonnet, et continuant de
faire les doux yeux à Coconnas :

– Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise ?
Monsieur est un gentilhomme bien heureux ; et sans

doute qu’il vient pour... ?

– Pour quoi ? demanda Coconnas.
– Pour la fête, répondit l’hôte avec un singulier
sourire.
– Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en
regorge, de fêtes, à ce que j’ai entendu dire ; du moins
on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne
s’amuse-t-on pas beaucoup à Paris, hein ?
– Mais modérément, monsieur, jusqu’à présent du
moins, répondit l’hôte ; mais on va s’amuser, je
l’espère.
– Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent
cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La
Mole.
– Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit
brusquement La Hurière ; puis se reprenant : Ah !
pardon, dit-il ; ces messieurs sont peut-être de la
religion ?
– Moi, de la religion ! s’écria Coconnas ; allons
donc ! je suis catholique comme notre saint-père le
pape.
La Hurière se retourna vers La Mole comme pour
l’interroger ; mais ou La Mole ne comprit pas son
regard, ou il ne jugea point à propos d’y répondre
autrement que par une autre question.

– Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de
Navarre, maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-
vous M. l’amiral ? J’ai entendu dire que M. l’amiral
jouissait de quelque faveur à la cour ; et comme je lui
étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous
écorche pas la bouche, savoir où il loge.
– Il logeait rue de Béthisy, monsieur, ici à droite,
répondit l’hôte avec une satisfaction intérieure qui ne
put s’empêcher de devenir extérieure.
– Comment, il logeait ? demanda La Mole ; est-il
donc déménagé ?
– Oui, de ce monde peut-être.

– Qu’est-ce à dire ? s’écrièrent ensemble les deux
gentilshommes, l’amiral déménagé de ce monde !
– Quoi ! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hôte
avec un malin sourire, vous êtes de ceux de Guise, et
vous ignorez cela ?
– Quoi cela ?
– Qu’avant-hier, en passant sur la place SaintGermain-
l’Auxerrois, devant la maison du chanoine
Pierre Piles, l’amiral a reçu un coup d’arquebuse.
– Et il est tué ? s’écria La Mole.
– Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé
deux doigts ; mais on espère que les balles étaient
empoisonnées.
– Comment, misérable ! s’écria La Mole, on
espère !...
– Je veux dire qu’on croit, reprit l’hôte ; ne nous
fâchons pas pour un mot : la langue m’a fourché.
Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira
la langue à Coconnas de la façon la plus goguenarde,
accompagnant ce geste d’un coup d’oeil d’intelligence.

– En vérité ! dit Coconnas rayonnant.
– En vérité ! murmura La Mole avec une
stupéfaction douloureuse.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire,
messieurs, répondit l’hôte.
– En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans
perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri ?
– C’est possible, puisqu’il y loge.
– Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y
trouverai-je le duc de Guise ?
– C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y
a qu’un instant, avec deux cents gentilshommes.
– Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

– Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
– Mais votre souper, mes gentilshommes ? demanda
maître La Hurière.
– Ah ! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi
de Navarre.
– Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
– Et moi, dit l’hôte, après avoir suivi des yeux les
deux gentilshommes qui prenaient le chemin du
Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, emmécher mon
arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui
peut arriver.

5

Du Louvre en particulier et de la vertu en général

Les deux gentilshommes, renseignés par la première
personne qu’ils rencontrèrent, prirent la rue d’Averon,
la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, et se trouvèrent
bientôt devant le Louvre, dont les tours commençaient à
se confondre dans les premières ombres du soir.

– Qu’avez-vous donc ? demanda Coconnas à La
Mole, qui, arrêté à la vue du vieux château, regardait
avec un saint respect ces ponts-levis, ces fenêtres
étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout
à coup à ses yeux.
– Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le coeur me
bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure ; mais
je ne sais pourquoi ce palais me paraît sombre, et, dirai-
je ? terrible !
– Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui
m’arrive, mais je suis d’une allégresse rare. La tenue est
pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en
parcourant des yeux son costume de voyage. Mais,
bah ! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me
recommandaient la promptitude. Je serai donc le
bienvenu, puisque j’aurai ponctuellement obéi.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin
agités chacun des sentiments qu’ils avaient exprimés.

Il y avait bonne garde au Louvre ; tous les postes
semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc
d’abord assez embarrassés. Mais Coconnas, qui avait
remarqué que le nom du duc de Guise était une espèce
de talisman près des Parisiens, s’approcha d’une
sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant,
demanda si, grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer
dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet
ordinaire ; cependant, il demanda à Coconnas s’il
n’avait point le mot d’ordre.


Coconnas fut forcé d’avouer qu’il ne l’avait point.

– Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat.
À ce moment, un homme qui causait avec l’officier
du poste, et qui, tout en causant, avait entendu
Coconnas réclamer son admission au Louvre,
interrompit son entretien, et, venant à lui :

– Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise ? dit-il.
– Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en
souriant.
– Imbossible ! le dugue il être chez le roi.
– Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre à
Paris.
– Ah ! fous afre eine lettre d’afis ?
– Oui, et j’arrive de fort loin.
– Ah ! fous arrife de fort loin ?
– J’arrive du Piémont.
– Pien ! pien ! C’est autre chose. Et fous fous
abbelez... ?
– Le comte Annibal de Coconnas.
– Pon ! pon ! Tonnez la lettre, monsir Annipal,
tonnez.
– Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit
La Mole se parlant à lui-même ; ne pourrai-je point
trouver le pareil pour me conduire chez le roi de
Navarre.
– Mais tonnez donc la lettre, continua le
gentilhomme allemand en étendant la main vers
Coconnas qui hésitait.
– Mordi ! reprit le Piémontais, défiant comme un
demi-Italien, je ne sais si je dois... Je n’ai pas l’honneur
de vous connaître, moi, monsieur.

– Je suis Pesme. J’abbartiens à M. le dugue de
Gouise.
– Pesme, murmura Coconnas ; je ne connais pas ce
nom-là.
– C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit
la sentinelle. La prononciation vous trompe, voilà tout.
Donnez votre lettre à monsieur, allez, j’en réponds.
– Ah ! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le
crois bien si je vous connais !... comment donc ! avec le
plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon
hésitation. Mais on doit hésiter quand on veut être
fidèle.
– Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin
d’exguses.
– Ma foi, monsieur, dit La Mole en s’approchant à
son tour, puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous
vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire
de celle de mon compagnon ?
– Comment fous abbelez-vous ?
– Le comte Lerac de La Mole.
– Le gonte Lerag de La Mole.
– Oui.
– Che ne gonnais pas.
– Il est tout simple que je n’ai pas l’honneur d’être
connu de vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le
comte de Coconnas, j’arrive ce soir de bien loin.
– Et t’où arrifez-vous ?
– De Provence.
– Avec eine lettre ?
– Oui, avec une lettre.
– Pour monsir de Gouise ?
– Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.

– Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir,
répondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc
bas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans
le Louvre en faisant signe à Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle
à celle qui avait donné passage à Besme et à Coconnas,
sortit une troupe de cavaliers d’une centaine d’hommes.

– Ah ! ah ! dit la sentinelle à son camarade, c’est de
Mouy et ses huguenots ; ils sont rayonnants. Le roi leur
aura promis la mort de l’assassin de l’amiral ; et comme
c’est déjà lui qui a tué le père de Mouy, le fils fera
d’une pierre deux coups.
– Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais
n’avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier était
monsieur de Mouy ?
– Oui-da, mon gentilhomme.
– Et que ceux qui l’accompagnaient étaient...
– Étaient des parpaillots... Je l’ai dit.
– Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le
terme de mépris employé par la sentinelle. Voilà tout ce
que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers :

– Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous
êtes monsieur de Mouy.
– Oui, monsieur, répondit l’officier avec politesse.
– Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion,
m’enhardit à m’adresser à vous, monsieur, pour vous
demander un service.
– Lequel, monsieur ?... Mais, d’abord, à qui ai-je
l’honneur de parler ?
– Au comte Lerac de La Mole.

Les deux jeunes gens se saluèrent.

– Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
– Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de
M. d’Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est
adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles
importantes et pressées... Comment puis-je lui remettre
cette lettre ? comment puis-je entrer au Louvre ?
– Rien de plus facile que d’entrer au Louvre,
monsieur, répliqua de Mouy ; seulement, je crains que
le roi de Navarre ne soit trop occupé à cette heure pour
vous recevoir. Mais n’importe, si vous voulez me
suivre, je vous conduirai jusqu’à son appartement. Le
reste vous regarde.
– Mille fois merci !
– Venez, monsieur, dit de Mouy.
De Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux
mains de son laquais, s’achemina vers le guichet, se fit
reconnaître de la sentinelle, introduisit La Mole dans le
château, et, ouvrant la porte de l’appartement du roi :

– Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous.
Et saluant La Mole, il se retira.

La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.

L’antichambre était vide, une des portes intérieures
était ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne répondît. Le
plus profond silence régnait dans cette partie du
Louvre.

– Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette
si sévère ? On va et on vient dans ce palais comme sur
une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur
résultat que la première fois.

– Allons, marchons devant nous, pensa-t-il ; il
faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu’un.

Et il s’engagea dans le couloir, qui allait toujours
s’assombrissant.

Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il
était entré s’ouvrit, et deux pages parurent, portant des
flambeaux et éclairant une femme d’une taille
imposante, d’un maintien majestueux, et surtout d’une
admirable beauté.

La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura
immobile.

La femme s’arrêta, de son côté, comme La Mole
s’était arrêté du sien.

– Que voulez-vous, monsieur ? demanda-t-elle au
jeune homme d’une voix qui bruit à ses oreilles comme
une musique délicieuse.
– Oh ! madame, dit La Mole en baissant les yeux,
excusez-moi, je vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a
eu l’obligeance de me conduire jusqu’ici, et je
cherchais le roi de Navarre.
– Sa Majesté n’est point ici, monsieur ; elle est, je
crois, chez son beau frère. Mais, en son absence, ne
pourriez-vous dire à la reine...
– Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si
quelqu’un daignait me conduire devant elle.
– Vous y êtes, monsieur.
– Comment ! s’écria La Mole.
– Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
La Mole fit un mouvement tellement brusque de
stupeur et d’effroi que la reine sourit.

– Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m’attend
chez la reine mère.
– Oh ! madame, si vous êtes si instamment attendue,
permettez-moi de m’éloigner, car il me serait
impossible de vous parler en ce moment. Je suis
incapable de rassembler deux idées ; votre vue m’a
ébloui. Je ne pense plus, j’admire.

Marguerite s’avança pleine de grâce et de beauté
vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d’agir
en courtisan raffiné.

– Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J’attendrai et
l’on m’attendra.
– Oh ! pardonnez-moi, madame, si je n’ai point
salué d’abord Votre Majesté avec tout le respect qu’elle
a le droit d’attendre d’un de ses plus humbles
serviteurs, mais...
– Mais, continua Marguerite, vous m’aviez prise
pour une de mes femmes.
– Non, madame, mais pour l’ombre de la belle
Diane de Poitiers. On m’a dit qu’elle revenait au
Louvre.
– Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m’inquiète
plus de vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez
une lettre pour le roi, dites-vous ? C’était fort inutile.
Mais, n’importe, où est-elle ? Je la lui remettrai...
Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
En un clin d’oeil La Mole écarta les aiguillettes de
son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée
dans une enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda l’écriture.

– N’êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
– Oui, madame. Oh ! mon Dieu ! aurais-je le
bonheur que mon nom fût connu de Votre Majesté ?
– Je l’ai entendu prononcer par le roi mon mari, et
par mon frère le duc d’Alençon. Je sais que vous êtes
attendu.
Et elle glissa dans son corsage, tout raide de
broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du
pourpoint du jeune homme, et qui était encore tiède de
la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des
yeux chaque mouvement de Marguerite.

– Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la
galerie au-dessous, et attendez jusqu’à ce qu’il vienne
quelqu’un de la part du roi de Navarre ou du duc
d’Alençon. Un de mes pages va vous conduire.

À ces mots Marguerite continua son chemin. La
Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage était
si étroit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large,
que sa robe de soie effleura l’habit du jeune homme,
tandis qu’un parfum pénétrant s’épandait là où elle
avait passé.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant
qu’il allait tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

– Venez-vous, monsieur ? dit le page chargé de
conduire La Mole dans la galerie inférieure.
– Oh ! oui, oui, s’écria La Mole enivré, car comme
le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel
venait de s’éloigner Marguerite, il espérait, en se hâtant,
la revoir encore.
En effet en arrivant au haut de l’escalier, il l’aperçut
à l’étage inférieur ; et soit hasard, soit que le bruit de
ses pas fût arrivé jusqu’à elle, Marguerite ayant relevé
la tête, il put la voir encore une fois.

– Oh ! dit-il, en suivant le page, ce n’est pas une
mortelle, c’est une déesse ; et, comme dit Virgilius
Maro :
Et vera incessu patuit dea.

– Eh bien ? demanda le jeune page.
– Me voici, dit La Mole ; pardon, me voici.
Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit
une première porte, puis une seconde et s’arrêtant sur le
seuil :

– Voici l’endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
La Mole entra dans la galerie, dont la porte se
referma derrière lui.

La galerie était vide, à l’exception d’un
gentilhomme qui se promenait, et qui, de son côté,
paraissait attendre.

Déjà le soir commençait à faire tomber de larges


ombres du haut des voûtes, et, quoique les deux
hommes fussent à peine à vingt pas l’un de l’autre, ils
ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole
s’approcha.

– Dieu me pardonne ! murmura-t-il quand il ne fut
plus qu’à quelques pas du second gentilhomme, c’est
M. le comte de Coconnas que je retrouve ici.
Au bruit de ses pas, le Piémontais s’était déjà
retourné, et le regardait avec le même étonnement qu’il
en était regardé.

– Mordi ! s’écria-t-il, c’est M. de La Mole, ou le
diable m’emporte ! Ouf ! que fais-je donc là ! je jure
chez le roi ; mais bah ! il paraît que le roi jure bien
autrement encore que moi, et jusque dans les églises.
Eh, mais ! nous voici donc au Louvre ?...
– Comme vous voyez, M. de Besme vous a
introduit ?
– Oui. C’est un charmant Allemand que ce M. de
Besme... Et vous, qui vous a servi de guide ?
– M. de Mouy... Je vous disais bien que les
huguenots n’étaient pas trop mal en cour non plus... Et
avez-vous rencontré M. de Guise ?
– Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre
audience du roi de Navarre ?
– Non ; mais cela ne peut tarder. On m’a conduit ici,
et l’on m’a dit d’attendre.
– Vous verrez qu’il s’agit de quelque grand souper,
et que nous serons côte à côte au festin. Quel singulier
hasard, en vérité ! Depuis deux heures le sort nous
marie... Mais qu’avez-vous ? vous semblez préoccupé...
– Moi ! dit vivement La Mole en tressaillant, car en
effet il demeurait toujours comme ébloui par la vision
qui lui était apparue ; non, mais le lieu où nous nous
trouvons fait naître dans mon esprit une foule de
réflexions.
– Philosophiques, n’est-ce pas ? c’est comme moi.
Quand vous êtes entré, justement, toutes les
recommandations de mon précepteur me revenaient à
l’esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous

Plutarque ?

– Comment donc ! dit La Mole en souriant, c’est un
de mes auteurs favoris.
– Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand
homme ne me paraît pas s’être abusé quand il compare
les dons de la nature à des fleurs brillantes, mais
éphémères, tandis qu’il regarde la vertu comme une
plante balsamique d’un impérissable parfum et d’une
efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
– Est-ce que vous savez le grec, monsieur de
Coconnas ? dit La Mole en regardant fixement son
interlocuteur.
– Non pas ; mais mon précepteur le savait, et il m’a
fort recommandé, lorsque je serais à la cour, de
discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi,
je suis cuirassé sur ce sujet, je vous en avertis. À
propos, avez-vous faim ?
– Non.
– Il me semblait cependant que vous teniez à la
volaille embrochée de la Belle-Étoile ; moi, je meurs
d’inanition.
– Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle
occasion d’utiliser vos arguments sur la vertu et de
prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand
écrivain dit quelque part : Il est bon d’exercer l’âme à la
douleur et l’estomac à la faim. Prepon esti tên men
psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn.
– Ah ça ! vous le savez donc, le grec ? s’écria
Coconnas stupéfait.
– Ma foi, oui ! répondit La Mole ; mon précepteur
me l’a appris, à moi.
– Mordi ! comte, votre fortune est assurée en ce
cas ; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous
parlerez grec avec la reine Marguerite.
– Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je
pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.
En ce moment, l’issue de la galerie qui aboutissait
chez le roi s’ouvrit ; un pas retentit, on vit dans


l’obscurité une ombre s’approcher. Cette ombre devint
un corps. Ce corps était celui de M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de
reconnaître le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas à l’extrémité de la
galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la
première marche d’un escalier.

Arrivé là, il s’arrêta, et regardant tout autour de lui,
puis en haut, puis en bas :

– Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous ?
– À l’auberge de la Belle-Étoile, rue de l’Arbre-Sec.
– Pon, pon ! être à teux pas t’izi... Rentez-fous fite à
fotre hodel, et ste nuit...
Il regarda de nouveau autour de lui.

– Eh bien, cette nuit ? demanda Coconnas.
– Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche
à fotre jabeau. Li mot di basse, il sera Gouise. Chut !
pouche glose.
– Mais à quelle heure dois-je venir ?
– Gand fous ententrez le doguesin.
– Comment, le doguesin ? demanda Coconnas.
– Foui, le doguesin : pum ! pum !...
– Ah ! le tocsin ?
– Oui, c’être cela que che tisais.
– C’est bien ! on y sera, dit Coconnas.
Et saluant de Besme, il s’éloigna en se demandant
tout bas :


– Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi
sonnera-t-on le tocsin ? N’importe ! je persiste dans
mon opinion : c’est un charmant Tédesco que M. de
Besme. Si j’attendais le comte de La Mole ?... Ah ! ma
foi, non ; il est probable qu’il soupera avec le roi de
Navarre.
Et Coconnas se dirigea vers la rue de l’Arbre-Sec,
où l’attirait comme un aimant l’enseigne de la Belle-
Étoile.

Pendant ce temps une porte de la galerie
correspondant aux appartements du roi de Navarre
s’ouvrit, et un page s’avança vers M. de La Mole.

– C’est bien vous qui êtes le comte de La Mole ?
dit-il.
– C’est moi-même.
– Où demeurez-vous ?
– Rue de l’Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
– Bon ! c’est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa
Majesté vous fait dire qu’elle ne peut vous recevoir en
ce moment ; peut-être cette nuit vous enverra-t-elle
chercher. En tout cas, si demain matin vous n’aviez pas
reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
– Mais si la sentinelle me refuse la porte ?
– Ah ! c’est juste... Le mot de passe est Navarre ;
dites ce mot, et toutes les portes s’ouvriront devant
vous.
– Merci.
– Attendez, mon gentilhomme ; j’ai ordre de vous
reconduire jusqu’au guichet, de peur que vous ne vous
perdiez dans le Louvre.
– À propos, et Coconnas ? se dit La Mole à lui-
même quand il se trouva hors du palais. Oh ! il sera
resté à souper avec le duc de Guise.
Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première
figure qu’aperçut notre gentilhomme fut celle de
Coconnas attablé devant une gigantesque omelette au
lard.


– Oh ! oh ! s’écria Coconnas en riant aux éclats, il
paraît que vous n’avez pas plus dîné chez le roi de
Navarre que je n’ai soupé chez M. de Guise.
– Ma foi, non.
– Et la faim vous est-elle venue ?
– Je crois que oui.
– Malgré Plutarque ?
– Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque
dit dans un autre endroit : « Qu’il faut que celui qui a
partage avec celui qui n’a pas. » Voulez-vous, pour
l’amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi,
nous causerons de la vertu en mangeant ?
– Oh ! ma foi, non, dit Coconnas ; c’est bon quand
on est au Louvre, qu’on craint d’être écouté et qu’on a
l’estomac vide. Mettez-vous là, et soupons.
– Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
inséparables. Couchez-vous ici ?
– Je n’en sais rien.
– Ni moi non plus.
– En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
– Où cela ?
– Où vous la passerez vous-même, c’est
immanquable.
Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur
mieux honneur à l’omelette de maître La Hurière.


6

La dette payée

Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir
pourquoi M. de La Mole n’avait pas été reçu par le roi
de Navarre, pourquoi M. de Coconnas n’avait pu voir

M. de Guise, et enfin pourquoi tous deux, au lieu de
souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et du
chevreuil, soupaient à l’hôtel de la Belle-Étoile avec
une omelette au lard, il faut qu’il ait la complaisance de
rentrer avec nous au vieux palais des rois et de suivre la
reine Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue
de vue à l’entrée de la grande galerie.
Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le
duc Henri de Guise, qu’elle n’avait pas revu depuis la
nuit de ses noces, était dans le cabinet du roi. À cet
escalier que descendait Marguerite, il y avait une issue.
À ce cabinet où était M. de Guise, il y avait une porte.
Or, cette porte et cette issue conduisaient toutes deux à
un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
appartements de la reine mère Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis était seule, assise près d’une
table, le coude appuyé sur un livre d’heures entr’ouvert,
et la tête posée sur sa main encore remarquablement
belle, grâce au cosmétique que lui fournissait le
Florentin René, qui réunissait la double charge de
parfumeur et d’empoisonneur de la reine mère.

La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu’elle
n’avait point quitté depuis la mort de son mari. C’était à
cette époque une femme de cinquante-deux à
cinquante-trois ans à peu près, qui conservait, grâce à
son embonpoint plein de fraîcheur, les traits de sa
première beauté. Son appartement, comme son
costume, était celui d’une veuve. Tout y était d’un
caractère sombre : étoffes, murailles, meubles.
Seulement, au-dessus d’une espèce de dais couvrant un
fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui
avait été donnée par son gendre Henri de Navarre et
avait reçu le nom mythologique de Phébé, on voyait


peint au naturel un arc-en-ciel entouré de cette devise
grecque que le roi François Ier lui avait donnée : Phôs
pherei ê de kai aïthzên, et qui peut se traduire par ce
vers français :

Il porte la lumière et la sérénité.

Tout à coup, et au moment où la reine mère
paraissait plongée au plus profond d’une pensée qui
faisait éclore sur ses lèvres peintes avec du carmin un
sourire lent et plein d’hésitation, un homme ouvrit la
porte, souleva la tapisserie et montra son visage pâle en
disant :

– Tout va mal.
Catherine leva la tête et reconnut le duc de Guise.

– Comment, tout va mal ! répondit-elle. Que voulez-
vous dire, Henri ?
– Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé
de ses huguenots maudits, et que, si nous attendons son
congé pour exécuter la grande entreprise, nous
attendrons encore longtemps et peut-être toujours.
– Qu’est-il donc arrivé ? demanda Catherine en
conservant ce visage calme qui lui était habituel, et
auquel elle savait cependant si bien, selon l’occasion,
donner les expressions les plus opposées.
– Il y a que tout à l’heure, pour la vingtième fois,
j’ai entamé avec Sa Majesté cette question de savoir si
l’on continuerait de supporter les bravades que se
permettent, depuis la blessure de leur amiral, messieurs
de la religion.
– Et que vous a répondu mon fils ? demanda
Catherine.
– Il m’a répondu : « Monsieur le duc, vous devez
être soupçonné du peuple comme auteur de l’assassinat
commis sur mon second père monsieur l’amiral ;
défendez-vous comme il vous plaira. Quant à moi, je
me défendrai bien moi-même si l’on m’insulte... » Et
sur ce il m’a tourné le dos pour aller donner à souper à
ses chiens.
– Et vous n’avez point tenté de le retenir ?

– Si fait. Mais il m’a répondu avec cette voix que
vous lui connaissez et en me regardant de ce regard qui
n’est qu’à lui : « Monsieur le duc, mes chiens ont faim,
et ce ne sont pas des hommes pour que je les fasse
attendre... » Sur quoi je suis venu vous prévenir.
– Et vous avez bien fait, dit la reine mère.
– Mais que résoudre ?
– Tenter un dernier effort.
– Et qui l’essaiera ?
– Moi. Le roi est-il seul ?
– Non ! Il est avec M. de Tavannes.
– Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin.
Catherine se leva aussitôt et prit le chemin de la
chambre où se tenaient, sur des tapis de Turquie et des
coussins de velours, les lévriers favoris du roi. Sur des
perchoirs scellés dans la muraille étaient deux ou trois
faucons de choix et une petite pie-grièche avec laquelle
Charles IX s’amusait à voler les petits oiseaux dans le
jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu’on
commençait à bâtir.

Pendant le chemin la reine mère s’était arrangé un
visage pâle et plein d’angoisse, sur lequel roulait une
dernière ou plutôt une première larme.

Elle s’approcha sans bruit de Charles IX, qui
donnait à ses chiens des fragments de gâteaux coupés
en portions pareilles.

– Mon fils ! dit Catherine avec un tremblement de
voix si bien joué qu’il fit tressaillir le roi.
– Qu’avez-vous, madame ? dit le roi en se
retournant vivement.
– J’ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous
demande la permission de me retirer dans un de vos
châteaux, peu m’importe lequel, pourvu qu’il soit bien
éloigné de Paris.
– Et pourquoi cela, madame ? demanda Charles IX
en fixant sur sa mère son oeil vitreux qui, dans certaines

occasions, devenait si pénétrant.

– Parce que chaque jour je reçois de nouveaux
outrages de ceux de la religion, parce qu’aujourd’hui je
vous ai entendu menacer par les protestants jusque dans
votre Louvre, et que je ne veux plus assister à de pareils
spectacles.
– Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une
expression pleine de conviction, on leur a voulu tuer
leur amiral. Un infâme meurtrier leur avait déjà
assassiné le brave M. de Mouy, à ces pauvres gens.
Mort de ma vie, ma mère ! il faut pourtant une justice
dans un royaume.
– Oh ! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la
justice ne leur manquera point, car si vous la leur
refusez, ils se la feront à leur manière : sur M. de Guise
aujourd’hui, sur moi demain, sur vous plus tard.
– Oh ! madame, dit Charles IX laissant percer dans
sa voix un premier accent de doute, vous croyez ?
– Eh ! mon fils, reprit Catherine, s’abandonnant tout
entière à la violence de ses pensées, ne savez-vous pas
qu’il ne s’agit plus de la mort de M. François de Guise
ou de celle de M. l’amiral, de la religion protestante ou
de la religion catholique, mais tout simplement de la
substitution du fils d’Antoine de Bourbon au fils de
Henri II ?
– Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez
encore dans vos exagérations habituelles ! dit le roi.
– Quel est donc votre avis, mon fils ?
– D’attendre, ma mère ! d’attendre. Toute la sagesse
humaine est dans ce seul mot. Le plus grand, le plus
fort et le plus adroit surtout est celui qui sait attendre.
– Attendez donc ; mais moi je n’attendrai pas.
Et sur ce, Catherine fit une révérence, et, se
rapprochant de la porte, s’apprêta à reprendre le chemin
de son appartement.

Charles IX l’arrêta.

– Enfin, que faut-il donc faire, ma mère ! dit-il, car
je suis juste avant toute chose, et je voudrais que

chacun fût content de moi.

Catherine se rapprocha.

– Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui
caressait la pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu’à
votre avis il faut faire.
– Votre Majesté me permet-elle ? demanda le
comte.
– Dis, Tavannes ! dis.
– Que fait Votre Majesté à la chasse quand le
sanglier revient sur elle ?
– Mordieu ! monsieur, je l’attends de pied ferme, dit
Charles IX, et je lui perce la gorge avec mon épieu.
– Uniquement pour l’empêcher de vous nuire, ajouta
Catherine.
– Et pour m’amuser, dit le roi avec un soupir qui
indiquait le courage poussé jusqu’à la férocité ; mais je
ne m’amuserais pas à tuer mes sujets, car enfin, les
huguenots sont mes sujets aussi bien que les
catholiques.
– Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots
feront comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu
dans la gorge : ils découdront votre trône.
– Bah ! vous croyez, madame, dit le roi d’un air qui
indiquait qu’il n’ajoutait pas grande foi aux prédictions
de sa mère.
– Mais n’avez-vous pas vu aujourd’hui M. de Mouy
et les siens ?
– Oui, je les ai vus, puisque je les quitte ; mais que
m’a-t-il demandé qui ne soit pas juste ? Il m’a demandé
la mort du meurtrier de son père et de l’assassin de
l’amiral ! Est-ce que nous n’avons pas puni M. de
Montgommery de la mort de mon père et de votre
époux, quoique cette mort fût un simple accident ?
– C’est bien, Sire, dit Catherine piquée, n’en parlons
plus. Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui
lui donna la force, la sagesse et la confiance ; mais moi,
pauvre femme, que Dieu abandonne sans doute à cause

de mes péchés, je crains et je cède.

Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit,
faisant signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites
était entré, de demeurer à sa place pour tenter encore un
dernier effort.

Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la
rappeler cette fois ; puis il se mit à caresser ses chiens
en sifflant un air de chasse.

Tout à coup il s’interrompit.

– Ma mère est bien un esprit royal, dit-il ; en vérité
elle ne doute de rien. Allez donc, d’un propos délibéré,
tuer quelques douzaines de huguenots, parce qu’ils sont
venus demander justice ! N’est-ce pas leur droit après
tout ?
– Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
– Ah ! vous êtes là, monsieur ! dit le roi faisant
semblant de l’apercevoir pour la première fois ; oui,
quelques douzaines ; le beau déchet ! Ah ! si quelqu’un
venait me dire : Sire, vous serez débarrassé de tous vos
ennemis à la fois, et demain il n’en restera pas un pour
vous reprocher la mort des autres, ah ! alors, je ne dis
pas !
– Et bien, Sire.
– Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez
Margot, remettez-la au perchoir. Ce n’est pas une
raison, parce qu’elle porte le nom de ma soeur la reine
de Navarre, pour que tout le monde la caresse.
Tavannes remit la pie sur son bâton, et s’amusa à
rouler et à dérouler les oreilles d’un lévrier.
– Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l’on disait à
Votre Majesté : Sire, Votre Majesté sera délivrée
demain de tous ses ennemis.
– Et par l’intercession de quel saint ferait-on ce
miracle ?
– Sire, nous sommes aujourd’hui le 24 août, ce
serait donc par l’intercession de saint Barthélemy.
– Un beau saint, dit le roi, qui s’est laissé écorcher
tout vif !

– Tant mieux ! plus il a souffert, plus il doit avoir
gardé rancune à ses bourreaux.
– Et c’est vous, mon cousin, dit le roi, c’est vous qui
avec votre jolie petite épée à poignée d’or, tuerez d’ici à
demain dix mille huguenots ! Ah ! ah ! ah ! mort de ma
vie ! que vous êtes plaisant, monsieur de Guise !
Et le roi éclata de rire, mais d’un rire si faux, que
l’écho de la chambre le répéta d’un ton lugubre.

– Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en
frissonnant malgré lui au bruit de ce rire qui n’avait rien
d’humain. Un signe, et tout est prêt. J’ai les Suisses, j’ai
onze cents gentilshommes, j’ai les chevau-légers, j’ai
les bourgeois : de son côté, Votre Majesté a ses gardes,
ses amis, sa noblesse catholique... Nous sommes vingt
contre un.
– Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin,
pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de
cela ?... Faites sans moi, faites !...
Et le roi se retourna vers ses chiens.

Alors la portière se souleva et Catherine reparut.

– Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
Et la portière retomba sur Catherine sans que
Charles IX la vît ou du moins fit semblant de la voir.

– Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je
sache si en agissant comme je le désire, je serai
agréable à Votre Majesté.
– En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le
couteau sur la gorge ; mais je résisterai, mordieu ! ne
suis-je donc pas le roi ?
– Non, pas encore, Sire ; mais, si vous voulez, vous
le serez demain.
– Ah çà ! continua Charles IX, on tuerait donc aussi
le roi de Navarre, le prince de Condé... dans mon
Louvre !... Ah !
Puis il ajouta d’une voix à peine intelligible :


– Dehors, je ne dis pas.
– Sire, s’écria le duc, ils sortent ce soir pour faire
débauche avec le duc d’Alençon, votre frère.
– Tavannes, dit le roi avec une impatience
admirablement bien jouée, ne voyez-vous pas que vous
taquinez mon chien ! Viens, Actéon, viens.
Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter
davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le
duc de Guise presque aussi incertains qu’auparavant.

Cependant une scène d’un autre genre se passait
chez Catherine, qui, après avoir donné au duc de Guise
le conseil de tenir bon, était rentrée dans son
appartement, où elle avait trouvé réunies les personnes
qui, d’ordinaire, assistaient à son coucher.

À son retour Catherine avait la figure aussi riante
qu’elle était décomposée à son départ. Peu à peu elle
congédia de son air le plus agréable ses femmes et ses
courtisans ; il ne resta bientôt près d’elle que madame
Marguerite, qui, assise sur un coffre près de la fenêtre
ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses pensées.

Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa
fille, la reine mère ouvrit la bouche pour parler, mais
chaque fois une sombre pensée refoula au fond de sa
poitrine les mots prêts à s’échapper de ses lèvres.

Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de
Navarre parut.

La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et
courut à lui.

– Vous ici, mon fils ! dit Catherine en tressaillant,
est-ce que vous soupez au Louvre ?
– Non, madame, répondit Henri, nous battons la
ville ce soir avec MM. d’Alençon et de Condé. Je
croyais presque les trouver occupés à vous faire la cour.
Catherine sourit.

– Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont
bien heureux de pouvoir courir ainsi... N’est-ce pas, ma
fille ?

– C’est vrai, répondit Marguerite, c’est une si belle
et si douce chose que la liberté.
– Cela veut-il dire que j’enchaîne la vôtre,
madame ? dit Henri en s’inclinant devant sa femme.
– Non, monsieur ; aussi ce n’est pas moi que je
plains, mais la condition des femmes en général.
– Vous allez peut-être voir M. l’amiral, mon fils ?
dit Catherine.
– Oui, peut-être.
– Allez-y ; ce sera d’un bon exemple, et demain
vous me donnerez de ses nouvelles.
– J’irai donc, madame, puisque vous approuvez
cette démarche.
– Moi, dit Catherine, je n’approuve rien... Mais qui
va là ?... Renvoyez, renvoyez.
Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l’ordre
de Catherine ; mais au même instant la tapisserie se
souleva, et madame de Sauve montra sa tête blonde.

– Madame, dit-elle, c’est René le parfumeur, que
Votre Majesté a fait demander.
Catherine lança un regard aussi prompt que l’éclair
sur Henri de Navarre.

Le jeune prince rougit légèrement, puis presque
aussitôt pâlit d’une manière effrayante. En effet, on
venait de prononcer le nom de l’assassin de sa mère. Il
sentit que son visage trahissait son émotion, et alla
s’appuyer sur la barre de la fenêtre.

La petite levrette poussa un gémissement.

Au même instant deux personnes entraient, l’une
annoncée et l’autre qui n’avait pas besoin de l’être.

La première était René, le parfumeur, qui
s’approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses
civilités des serviteurs florentins ; il tenait une boîte,
qu’il ouvrit, et dont on vit tous les compartiments
remplis de poudres et de flacons.


La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée
de Marguerite. Elle entra par une petite porte dérobée
qui donnait dans le cabinet du roi et, toute pâle et toute
tremblante, espérant n’être point aperçue de Catherine
qui examinait avec madame de Sauve le contenu de la
boîte apportée par René, elle alla s’asseoir à côté de
Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait
debout, la main sur le front, comme un homme qui
cherche à se remettre d’un éblouissement.

En ce moment Catherine se retourna.

– Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous
retirer chez vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller
vous amuser par la ville.
Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié.

Madame de Lorraine saisit la main de Marguerite.

– Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au
nom de M. de Guise, qui vous sauve comme vous
l’avez sauvé, ne sortez pas d’ici, n’allez pas chez vous !
– Hein ! que dites-vous, Claude ? demanda
Catherine en se retournant.
– Rien, ma mère.
– Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
– Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame,
et pour lui dire mille choses de la part de la duchesse de
Nevers.
– Et où est-elle, cette belle duchesse ?
– Près de son beau-frère M. de Guise.
Catherine regarda les deux femmes de son oeil
soupçonneux, et fronçant le sourcil :

– Venez çà, Claude ! dit la reine mère.
Claude obéit. Catherine lui saisit la main.

– Que lui avez-vous dit ? indiscrète que vous êtes !
murmura-t-elle en serrant le poignet de sa fille à la faire
crier.

– Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre,
n’avait rien perdu de la pantomime de la reine, de
Claude et de Marguerite ; madame, me ferez-vous
l’honneur de me donner votre main à baiser ?
Marguerite lui tendit une main tremblante.

– Que vous a-t-elle dit ? murmura Henri en se
baissant pour rapprocher ses lèvres de cette main.
– De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas
non plus !
Ce ne fut qu’un éclair ; mais à la lueur de cet éclair,
si rapide qu’elle fût, Henri devina tout un complot.

– Ce n’est pas le tout, dit Marguerite ; voici une
lettre qu’un gentilhomme provençal a apportée.
– M. de La Mole ?
– Oui.
– Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant
dans son pourpoint.
Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer
sa main sur l’épaule du Florentin.

– Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les
affaires commerciales ?
– Mais assez bien, Monseigneur, assez bien,
répondit l’empoisonneur avec son perfide sourire.
– Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme
vous le fournisseur de toutes les têtes couronnées de
France et de l’étranger.
– Excepté de celle du roi de Navarre, répondit
effrontément le Florentin.
– Ventre-saint-gris ! maître René, dit Henri, vous
avez raison ; et cependant ma pauvre mère, qui achetait
aussi chez vous, vous a recommandé à moi en mourant,
maître René. Venez me voir demain ou après-demain
en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
parfumeries.
– Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine,

car on dit...

– Que j’ai le gousset fin, reprit Henri en riant ; qui
vous a dit cela, ma mère ? est-ce Margot ?
– Non, mon fils, dit Catherine, c’est madame de
Sauve.
En ce moment madame la duchesse de Lorraine,
qui, malgré les efforts qu’elle faisait, ne pouvait se
contenir, éclata en sanglots. Henri ne se retourna même
pas.

– Ma soeur, s’écria Marguerite en s’élançant vers
Claude, qu’avez-vous ?
– Rien, dit Catherine en passant entre les deux
jeunes femmes, rien : elle a cette fièvre nerveuse que
Mazille lui recommande de traiter avec des aromates.
Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur
encore que la première fois le bras de sa fille aînée ;
puis, se retournant vers la cadette :

– Çà, Margot, dit-elle, n’avez-vous pas entendu que,
déjà, je vous ai invitée à vous retirer chez vous ? Si cela
ne suffit pas, je vous l’ordonne.
– Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite
tremblante et pâle, je souhaite une bonne nuit à Votre
Majesté.
– Et j’espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir,
bonsoir.
Marguerite se retira toute chancelante en cherchant
vainement à rencontrer un regard de son mari, qui ne se
retourna pas même de son côté.

Il se fit un instant de silence pendant lequel
Catherine demeura les yeux fixés sur la duchesse de
Lorraine, qui de son côté, sans parler, regardait sa mère
les mains jointes.

Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une
glace, tout en ayant l’air de friser sa moustache avec
une pommade que venait de lui donner René.

– Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous
toujours ?

– Ah ! oui ! c’est vrai ! s’écria le roi de Navarre.
Ah ! par ma foi ! j’oubliais que le duc d’Alençon et le
prince de Condé m’attendent : ce sont ces admirables
parfums qui m’enivrent et, je crois, me font perdre la
mémoire. Au revoir, madame.
– Au revoir ! Demain, vous m’apprendrez des
nouvelles de l’amiral, n’est ce pas ?
– Je n’aurai garde d’y manquer. Eh bien, Phébé !
qu’y a-t-il ?
– Phébé ! dit la reine mère avec impatience.
– Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne
veut pas me laisser sortir.
La reine mère se leva, prit la petite chienne par son
collier et la retint, tandis que Henri s’éloignait le visage
aussi calme et aussi riant que s’il n’eût pas senti au fond
de son coeur qu’il courait danger de mort.

Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine
de Médicis s’élança pour le rejoindre ; mais la porte
était refermée, et elle ne put que glisser son museau
allongé sous la tapisserie en poussant un hurlement
lugubre et prolongé.

– Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de
Sauve, va chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont
dans mon oratoire, et reviens avec eux pour tenir
compagnie à la duchesse de Lorraine qui a ses vapeurs.

7

La nuit du 24 août 1572

Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur
maigre souper, car les volailles de l’hôtellerie de la
Belle-Étoile ne flambaient que sur l’enseigne,
Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses quatre
pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
et dégustant un dernier verre de vin :

– Est-ce que vous allez vous coucher incontinent,
monsieur de la Mole ? demanda-t-il.
– Ma foi ! j’en aurais grande envie, monsieur, car il
est possible qu’on vienne me réveiller dans la nuit.
– Et moi aussi, dit Coconnas ; mais il me semble, en
ce cas, qu’au lieu de nous coucher et de faire attendre
ceux qui doivent nous envoyer chercher, nous ferions
mieux de demander des cartes et de jouer. Cela fait
qu’on nous trouverait tout préparés.
– J’accepterais volontiers la proposition, monsieur ;
mais pour jouer je possède bien peu d’argent ; à peine si
j’ai cent écus d’or dans ma valise ; et encore, c’est tout
mon trésor. Maintenant, c’est à moi de faire fortune
avec cela.
– Cent écus d’or ! s’écria Coconnas, et vous vous
plaignez ! Mordi ! mais moi, monsieur, je n’en ai que
six.
– Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de
votre poche une bourse qui m’a paru non seulement fort
ronde, mais on pourrait même dire quelque peu
boursouflée.
– Ah ! ceci, dit Coconnas, c’est pour éteindre une
ancienne dette que je suis obligé de payer à un vieil ami
de mon père que je soupçonne d’être comme vous tant
soit peu huguenot. Oui, il y a là cent nobles à la rose,
continua Coconnas en frappant sur sa poche ; mais ces
cent nobles à la rose appartiennent à maître
Mercandon ; quant à mon patrimoine personnel, il se

borne, comme je vous l’ai dit, à six écus.

– Comment jouer, alors ?
– Et c’est précisément à cause de cela que je voulais
jouer. D’ailleurs, il m’était venu une idée.
– Laquelle ?
– Nous venons tous deux à Paris dans un même
but ?
– Oui.
– Nous avons chacun un protecteur puissant ?
– Oui.
– Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le
mien ?
– Oui.
– Eh bien, il m’était venu dans la pensée de jouer
d’abord notre argent, puis la première faveur qui nous
arrivera, soit de la cour, soit de notre maîtresse...
– En effet, c’est fort ingénieux ! dit La Mole en
souriant ; mais j’avoue que je ne suis pas assez joueur
pour risquer ma vie tout entière sur un coup de cartes
ou de dés, car de la première faveur qui nous arrivera à
vous et à moi découlera probablement notre vie tout
entière.
– Eh bien, laissons donc là la première faveur de la
cour, et jouons la première faveur de notre maîtresse.
– Je n’y vois qu’un inconvénient, dit La Mole.
– Lequel ?
– C’est que je n’ai point de maîtresse, moi.
– Ni moi non plus ; mais je compte bien ne pas
tarder à en avoir une ! Dieu merci ! on n’est point taillé
de façon à manquer de femmes.
– Aussi, comme vous dites, n’en manquerez-vous

point, monsieur de Coconnas ; mais, comme je n’ai
point la même confiance dans mon étoile amoureuse, je
crois que ce serait vous voler que de mettre mon enjeu
contre le vôtre. Jouons donc jusqu’à concurrence de vos
six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes
gentilhomme, et votre parole vaut de l’or.

– À la bonne heure ! s’écria Coconnas, et voilà qui
est parler ; vous avez raison, monsieur, la parole d’un
gentilhomme vaut de l’or, surtout quand ce
gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi, croyez que je
ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
première faveur que je devrais recevoir.
– Oui, sans doute, vous pouvez la perdre ; mais moi,
je ne pourrais pas la gagner ; car, étant au roi de
Navarre, je ne puis rien tenir de M. le duc de Guise.
– Ah ! parpaillot ! murmura l’hôte tout en
fourbissant son vieux casque, je t’avais donc bien flairé.
Et il s’interrompit pour faire le signe de la croix.

– Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les
cartes que venait de lui apporter le garçon, vous en êtes
donc ?...
– De quoi ?
– De la religion.
– Moi ?
– Oui, vous.
– Eh bien ! mettez que j’en sois ! dit La Mole en
souriant. Avez-vous quelque chose contre nous ?
– Oh ! Dieu merci, non ; cela m’est bien égal. Je
hais profondément la huguenoterie, mais je ne déteste
pas les huguenots, et puis c’est la mode.
– Oui, répliqua La Mole en riant, témoin
l’arquebusade de M. l’amiral ! Jouerons-nous aussi des
arquebusades ?
– Comme vous voudrez, dit Coconnas ; pourvu que
je joue, peu m’importe quoi.

– Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes
et en les rangeant dans sa main.
– Oui, jouez et jouez de confiance ; car, dussé-je
perdre cent écus d’or comme les vôtres, j’aurai demain
matin de quoi les payer.
– La fortune vous viendra donc en dormant ?
– Non, c’est moi qui irai la trouver.
– Où cela, dites-moi ? j’irai avec vous !
– Au Louvre.
– Vous y retournez cette nuit ?
– Oui, cette nuit j’ai une audience particulière du
grand duc de Guise.
Depuis que Coconnas avait parlé d’aller chercher
fortune au Louvre, La Hurière s’était interrompu de
fourbir sa salade et s’était venu placer derrière la chaise
de La Mole, de manière que Coconnas seul le pût voir,
et de là il lui faisait des signes que le Piémontais, tout à
son jeu et à sa conversation, ne remarquait pas.

– Eh bien, voilà qui est miraculeux ! dit La Mole, et
vous aviez raison de dire que nous étions nés sous une
même étoile. Moi aussi j’ai rendez-vous au Louvre
cette nuit ; mais ce n’est pas avec le duc de Guise, moi,
c’est avec le roi de Navarre.
– Avez-vous un mot d’ordre, vous ?
– Oui.
– Un signe de ralliement ?
– Non.
– Eh bien, j’en ai un, moi. Mon mot d’ordre est...
À ces paroles du Piémontais, La Hurière fit un geste
si expressif, juste au moment où l’indiscret
gentilhomme relevait la tête, que Coconnas s’arrêta
pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
lequel il venait de perdre trois écus. En voyant
l’étonnement qui se peignait sur le visage de son


partenaire, La Mole se retourna ; mais il ne vit pas autre
chose que son hôte derrière lui, les bras croisés et coiffé
de la salade qu’il lui avait vu fourbir l’instant
auparavant.

– Qu’avez-vous donc ? dit La Mole à Coconnas.
Coconnas regardait l’hôte et son compagnon sans
répondre, car il ne comprenait rien aux gestes redoublés
de maître La Hurière.

La Hurière vit qu’il devait venir à son secours :

– C’est que, dit-il rapidement, j’aime beaucoup le
jeu, moi, et comme je m’étais approché pour voir le
coup sur lequel vous venez de gagner, monsieur m’aura
vu coiffé en guerre, et cela l’aura surpris de la part d’un
pauvre bourgeois.
– Bonne figure, en effet ! s’écria La Mole en
éclatant de rire.
– Eh, monsieur ! répliqua La Hurière avec une
bonhomie admirablement jouée et un mouvement
d’épaule plein du sentiment de son infériorité, nous ne
sommes pas des vaillants, nous autres, et nous n’avons
pas la tournure raffinée. C’est bon pour les braves
gentilshommes comme vous de faire reluire les casques
dorés et les fines rapières, et pourvu que nous montions
exactement notre garde...
– Ah ! ah ! dit La Mole en battant les cartes à son
tour, vous montez votre garde ?
– Eh ! mon Dieu, oui, monsieur le comte ; je suis
sergent d’une compagnie de milice bourgeoise.
Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner
les cartes, La Hurière se retira en posant un doigt sur
ses lèvres pour recommander la discrétion à Coconnas,
plus interdit que jamais.

Cette précaution fut cause sans doute qu’il perdit le
second coup presque aussi rapidement qu’il venait de
perdre le premier.

– Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six
écus ! Voulez-vous votre revanche sur votre fortune
future ?

– Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
– Mais avant de vous engager plus avant, ne me
disiez-vous pas que vous aviez rendez-vous avec M. de
Guise ?
Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les
gros yeux de La Hurière qui répétaient le même
avertissement.

– Oui, dit-il ; mais il n’est pas encore l’heure.
D’ailleurs, parlons un peu de vous, monsieur de la
Mole.
– Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon
cher monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort,
ou me voilà encore en train de vous gagner six écus.
– Mordi ! c’est la vérité... On me l’avait toujours dit,
que les huguenots avaient du bonheur au jeu. J’ai envie
de me faire huguenot, le diable m’emporte !
Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux
charbons ; mais Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut
pas.

– Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la
façon dont la vocation vous est venue soit singulière,
vous serez le bien reçu parmi nous.
Coconnas se gratta l’oreille.

– Si j’étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il,
je vous réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas
énormément à la messe, moi, et dès que le roi n’y tient
pas non plus...
– Et puis... c’est une si belle religion, dit La Mole, si
simple, si pure !
– Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis...
elle porte bonheur au jeu, car, le diable m’emporte ! il
n’y a d’as que pour vous ; et cependant je vous examine
depuis que nous avons les cartes aux mains : vous jouez
franc jeu, vous ne trichez pas... il faut que ce soit la
religion...
– Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement

La Mole.

– Ah ! comme vous me tentez ! dit Coconnas, et si
cette nuit je ne suis pas content de M. de Guise...
– Eh bien ?
– Eh bien, demain je vous demande de me présenter
au roi de Navarre ; et, soyez tranquille, si une fois je me
fais huguenot, je serai plus huguenot que Luther, que
Calvin, que Mélanchthon et que tous les réformistes de
la terre.
– Chut ! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec
notre hôte.
– Oh ! c’est vrai ! dit Coconnas en tournant les yeux
vers la cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas ; il est
trop occupé en ce moment.
– Que fait-il donc ? dit La Mole, qui, de sa place, ne
pouvait l’apercevoir.
– Il cause avec... Le diable m’emporte ! c’est lui !
– Qui, lui ?
– Cette espèce d’oiseau de nuit avec lequel il causait
déjà quand nous sommes arrivés, l’homme au pourpoint
jaune et au manteau amadou. Mordi ! quel feu il y met !
Eh ! dites donc, maître La Hurière ! est-ce que vous
faites de la politique, par hasard ?
Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut
un geste si énergique et si impérieux, que, malgré son
amour pour le carton peint, Coconnas se leva et alla à
lui.

– Qu’avez-vous donc ? demanda La Mole.
– Vous demandez du vin, mon gentilhomme ? dit La
Hurière saisissant vivement la main de Coconnas, on va
vous en donner. Grégoire ! du vin à ces messieurs !
Puis à l’oreille :

– Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie ! et
congédiez votre compagnon.

La Hurière était si pâle, l’homme jaune si lugubre,
que Coconnas ressentit comme un frisson, et se
retournant vers La Mole :

– Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous
prie de m’excuser. Voilà cinquante écus que je perds en
un tour de main. Je suis en malheur ce soir, et je
craindrais de m’embarrasser.
– Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre
aise. D’ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un
instant sur mon lit. Maître La Hurière !...
– Monsieur le comte ?
– Si l’on venait me chercher de la part du roi de
Navarre, vous me réveilleriez. Je serai tout habillé, et
par conséquent vite prêt.
– C’est comme moi, dit Coconnas ; pour ne pas faire
attendre Son Altesse un seul instant, je vais me préparer
le signe. Maître La Hurière, donnez-moi des ciseaux et
du papier blanc.
– Grégoire ! cria La Hurière, du papier blanc pour
écrire une lettre, des ciseaux pour en tailler
l’enveloppe !
– Ah çà, décidément, se dit à lui-même le
Piémontais, il se passe ici quelque chose
d’extraordinaire.
– Bonsoir, monsieur de Coconnas ! dit La Mole. Et
vous, mon hôte, faites-moi l’amitié de me montrer le
chemin de ma chambre. Bonne chance, notre ami !
Et La Mole disparut dans l’escalier tournant, suivi
de La Hurière. Alors l’homme mystérieux saisit à son
tour le bras de Coconnas, et, l’attirant à lui, il lui dit
avec volubilité :

– Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un
secret duquel dépend le sort du royaume. Dieu a voulu
que votre bouche fût fermée à temps. Un mot de plus, et
j’allais vous abattre d’un coup d’arquebuse. Maintenant
nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
– Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de
commandement ? demanda Coconnas.

– Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de
Maurevel ?
– Le meurtrier de l’amiral ?
– Et du capitaine de Mouy.
– Oui, sans doute.
– Eh bien, le sire de Maurevel, c’est moi.
– Oh ! oh ! fit Coconnas.
– Écoutez-moi donc.
– Mordi ! Je crois bien que je vous écoute.
– Chut ! fit le sire de Maurevel en portant son doigt
à sa bouche.
Coconnas demeura l’oreille tendue.

On entendit en ce moment l’hôte refermer la porte
d’une chambre, puis la porte du corridor, y mettre les
verrous, et revenir précipitamment du côté des deux
interlocuteurs.

Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à
Maurevel, et en prenant un troisième pour lui :

– Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel,
vous pouvez parler.
Onze heures sonnaient en Saint-Germainl’Auxerrois.
Maurevel compta l’un après l’autre chaque
battement de marteau qui retentissait vibrant et lugubre
dans la nuit, et quand le dernier se fut éteint dans
l’espace :

– Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas
tout hérissé à l’aspect des précautions que prenaient les
deux hommes, monsieur, êtes-vous bon catholique ?
– Mais je le crois, répondit Coconnas.
– Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué
au roi ?
– De coeur et d’âme. Je crois même que vous
m’offensez, monsieur, en m’adressant une pareille

question.

– Nous n’aurons pas de querelle là-dessus ;
seulement, vous allez nous suivre.
– Où cela ?
– Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va
de votre fortune et peut-être de votre vie.
– Je vous préviens, monsieur, qu’à minuit j’ai
affaire au Louvre.
– C’est justement là que nous allons.
– M. de Guise m’y attend.
– Nous aussi.
– Mais j’ai un mot de passe particulier, continua
Coconnas un peu mortifié de partager l’honneur de son
audience avec le sire de Maurevel et maître La Hurière.
– Nous aussi.
– Mais j’ai un signe de reconnaissance.
Maurevel sourit, tira de dessous son pourpoint une
poignée de croix en étoffe blanche, en donna une à La
Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui. La
Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit
autant de la sienne à son chapeau.

– Oh çà ! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le
mot d’ordre, le signe de ralliement, c’est donc pour tout
le monde ?
– Oui, monsieur ; c’est-à-dire pour tous les bons
catholiques.
– Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n’est-ce
pas ? s’écria Coconnas, et l’on en veut exclure ces
chiens de huguenots ?... Bon ! bien ! à merveille ! Il y a
assez longtemps qu’ils y paradent.
– Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a
banquet royal, et les huguenots y seront conviés... Il y a
plus, ils seront les héros de la fête, ils paieront le
banquet, et, si vous voulez bien être des nôtres, nous
allons commencer par aller inviter leur principal

champion, leur Gédéon, comme ils disent.

– M. l’amiral ? s’écria Coconnas.
– Oui, le vieux Gaspard, que j’ai manqué comme un
imbécile, quoique j’aie tiré sur lui avec l’arquebuse
même du roi.
– Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je
fourbissais ma salade, j’affilais mon épée et je repassais
mes couteaux, dit d’une voix stridente maître La
Hurière travesti en guerre.
À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle,
car il commençait à comprendre.

– Quoi, vraiment ! s’écria-t-il, cette fête, ce
banquet... c’est... on va...
– Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit
Maurevel, et l’on voit bien que vous n’êtes pas fatigué
comme nous des insolences de ces hérétiques.
– Et vous prenez sur vous, dit-il, d’aller chez
l’amiral, et de... ?
Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la
fenêtre :

– Regardez, dit-il ; voyez-vous, sur la petite place,
au bout de la rue, derrière l’église, cette troupe qui se
range silencieusement dans l’ombre ?
– Oui.
– Les hommes qui composent cette troupe ont,
comme maître La Hurière, vous et moi, une croix au
chapeau.
– Eh bien ?
– Eh bien, ces hommes, c’est une compagnie de
Suisses des petits cantons, commandés par Toquenot ;
vous savez que messieurs des petits cantons sont les
compères du roi.
– Oh ! oh ! fit Coconnas.
– Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui
passe sur le quai ; reconnaissez-vous son chef ?

– Comment voulez-vous que je le reconnaisse ? dit
Coconnas tout frémissant, je suis à Paris de ce soir
seulement.
– Eh bien, c’est celui avec qui vous avez rendez-
vous à minuit au Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
– Le duc de Guise ?
– Lui-même. Ceux qui l’escortent sont Marcel, ex-
prévôt des marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les
deux derniers vont mettre sur pied leurs compagnies de
bourgeois ; et tenez, voici le capitaine du quartier qui
entre dans la rue : regardez bien ce qu’il va faire.
– Il heurte à chaque porte. Mais qu’y a-t-il donc sur
les portes auxquelles il heurte ?
– Une croix blanche, jeune homme ; une croix
pareille à celle que nous avons à nos chapeaux.
Autrefois on laissait à Dieu le soin de distinguer les
siens ; aujourd’hui nous sommes plus civilisés, et nous
lui épargnons cette besogne.
– Mais chaque maison à laquelle il frappe s’ouvre,
et de chaque maison sortent des bourgeois armés.
– Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous
sortirons à notre tour.
– Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour
aller tuer un vieil huguenot ! Mordi ! c’est honteux !
c’est une affaire d’égorgeurs et non de soldats !
– Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous
répugnent, vous pourrez en choisir de jeunes. Il y en
aura pour tous les goûts. Si vous méprisez les
poignards, vous pourrez vous servir de l’épée ; car les
huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou
vieux, ont la vie dure.
– Mais on les tuera donc tous, alors ? s’écria
Coconnas.
– Tous.
– Par ordre du roi ?

– Par ordre du roi et de M. de Guise.
– Et quand cela ?
– Quand vous entendrez la cloche de SaintGermain-
l’Auxerrois.
– Ah ! c’est donc pour cela que cet aimable
Allemand, qui est à M. de Guise... comment l’appelezvous
donc ?
– M. de Besme ?
– Justement. C’est donc pour cela que M. de Besme
me disait d’accourir au premier coup de tocsin ?
– Vous avez donc vu M. de Besme ?
– Je l’ai vu et je lui ai parlé.
– Où cela ?
– Au Louvre. C’est lui qui m’a fait entrer, qui m’a
donné le mot d’ordre, qui m’a...
– Regardez.
– Mordi ! c’est lui-même.
– Voulez-vous lui parler ?
– Sur mon âme ! je n’en serais pas fâché.
Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en
effet, passait avec une vingtaine d’hommes.

– Guise et Lorraine ! dit Maurevel.
Besme se retourna, et, comprenant que c’était à lui
qu’on avait affaire, il s’approcha.

– Ah ! ah ! c’être fous, monsir de Maurefel.
– Oui, c’est moi ; que cherchez-vous ?
– J’y cherche l’auperge de la Belle-Étoile, pour
brévenir un certain monsir Gogonnas.
– Me voici, monsieur de Besme ! dit le jeune
homme.

– Ah ! pon, ah ! pien... Vous êtes brêt ?
– Oui. Que faut-il faire ?
– Ce que vous tira monsir de Maurefel. C’être un
bon gatholique.
– Vous l’entendez ? dit Maurevel.
– Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de
Besme, où allez-vous ?
– Moi ?... dit de Besme en riant...
– Oui, vous ?
– Moi, je fas tire un betit mot à l’amiral.
– Dites-lui-en deux, s’il le faut, dit Maurevel, et que
cette fois, s’il se relève du premier, il ne se relève pas
du second.
– Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez
dranguille, et tressez-moi pien ce cheune homme-là.
– Oui, oui, n’ayez pas de crainte, les Coconnas sont
de fins limiers, et bons chiens chassent de race.
– Atieu !
– Allez.
– Et fous ?
– Commencez toujours la chasse, nous arriverons
pour la curée.
De Besme s’éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.

– Vous l’entendez, jeune homme ? dit Maurevel ; si
vous avez quelque ennemi particulier, quand il ne serait
pas tout à fait huguenot, mettez-le sur la liste, et il
passera avec les autres.
Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu’il
voyait et de tout ce qu’il entendait, regardait tour à tour
l’hôte, qui prenait des poses formidables, et Maurevel,
qui tirait tranquillement un papier de sa poche.


– Quant à moi, voilà ma liste, dit-il ; trois cents. Que
chaque bon catholique fasse, cette nuit, la dixième
partie de la besogne que je ferai, et il n’y aura plus
demain un seul hérétique dans le royaume !
– Chut ! dit La Hurière.
– Quoi ? répétèrent ensemble Coconnas et
Maurevel.
On entendit vibrer le premier coup de beffroi à
Saint-Germain-l’Auxerrois.

– Le signal ! s’écria Maurevel. L’heure est donc
avancée ? Ce n’était que pour minuit, m’avait-on dit...
Tant mieux ! Quand il s’agit de la gloire de Dieu et du
roi, mieux vaut les horloges qui avancent que celles qui
retardent.
En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de
l’église. Bientôt un premier coup de feu retentit, et
presque aussitôt la lueur de plusieurs flambeaux
illumina comme un éclair la rue de l’Arbre-Sec.

Coconnas passa sur son front sa main humide de
sueur.

– C’est commencé, s’écria Maurevel, en route !
– Un moment, un moment ! dit l’hôte ; avant de
nous mettre en campagne, assurons-nous du logis,
comme on dit à la guerre. Je ne veux pas qu’on égorge
ma femme et mes enfants pendant que je serai dehors :
il y a un huguenot ici.
– M. de La Mole ? s’écria Coconnas avec un
soubresaut.
– Oui ! le parpaillot s’est jeté dans la gueule du
loup.
– Comment ! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à
votre hôte ?
– C’est à son intention surtout que j’ai repassé ma
rapière.
– Oh ! oh ! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.

– Je n’ai jamais tué personne que mes lapins, mes
canards et mes poulets, répliqua le digne aubergiste ; je
ne sais donc trop comment m’y prendre pour tuer un
homme. Eh bien, je vais m’exercer sur celui-là. Si je
fais quelque gaucherie, au moins personne ne sera là
pour se moquer de moi.
– Mordi, c’est dur ! objecta Coconnas. M. de La
Mole est mon compagnon, M. de La Mole a soupé avec
moi, M. de La Mole a joué avec moi.
– Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit
Maurevel. M. de La Mole est condamné ; et si nous ne
le tuons pas, d’autres le tueront.
– Sans compter, dit l’hôte, qu’il vous a gagné
cinquante écus.
– C’est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j’en
suis sûr.
– Loyalement ou non, il vous faudra toujours le
payer ; tandis que, si je le tue, vous êtes quitte.
– Allons, allons ! dépêchons, messieurs, s’écria
Maurevel ; une arquebusade, un coup de rapière, un
coup de marteau, un coup de chenet, un coup de ce que
vous voudrez ; mais finissons-en, si vous voulez arriver
à temps, comme nous avons promis, pour aider M. de
Guise chez l’amiral.
Coconnas soupira.

– J’y cours ! s’écria La Hurière, attendez-moi.
– Mordi ! s’écria Coconnas, il va faire souffrir ce
pauvre garçon, et le voler peut-être. Je veux être là pour
l’achever, s’il est besoin, et empêcher qu’on ne touche à
son argent.
Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta
l’escalier derrière maître La Hurière, qu’il eut bientôt
rejoint ; car, à mesure qu’il montait, par un effet de la
réflexion sans doute, La Hurière ralentissait le pas.

Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de
Coconnas, plusieurs coups de feu retentirent dans la
rue. Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le
plancher crier sous ses pas.


– Diable ! murmura La Hurière un peu troublé, il est
réveillé, je crois !
– Ça m’en a l’air, dit Coconnas.
– Et il va se défendre ?
– Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière,
s’il allait vous tuer, ça serait drôle.
– Hum ! hum ! fit l’hôte.
Mais, se sentant armé d’une bonne arquebuse, il se
rassura et enfonça la porte d’un vigoureux coup de pied.

On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
pistolets à la main.

– Oh ! oh ! dit Coconnas en ouvrant les narines en
véritable bête fauve qui flaire le sang, voilà qui devient
intéressant, maître La Hurière. Allons, allons ! en
avant !
– Ah ! l’on veut m’assassiner, à ce qu’il paraît ! cria
La Mole dont les yeux flamboyaient, et c’est toi,
misérable ?
Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe
qu’en abaissant son arquebuse et qu’en mettant le jeune
homme en joue. Mais La Mole avait vu la
démonstration, et, au moment où le coup partit, il se
jeta à genoux, et la balle passa par-dessus sa tête.

– À moi ! cria La Mole, à moi, monsieur de
Coconnas !
– À moi ! monsieur de Maurevel, à moi ! cria La
Hurière.
– Ma foi, monsieur de la Mole ! dit Coconnas, tout
ce que je puis dans cette affaire est de ne point me
mettre contre vous. Il paraît qu’on tue cette nuit les
huguenots au nom du roi. Tirez-vous de là comme vous
pourrez.
– Ah ! traîtres ! ah ! assassins ! c’est comme cela !
eh bien, attendez.

Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d’un
de ses pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de
vue, eut le temps de se jeter de côté ; mais Coconnas,
qui ne s’attendait pas à cette riposte, resta à la place où
il était et la balle lui effleura l’épaule.

– Mordi ! cria-t-il en grinçant des dents, j’en tiens ;
à nous deux donc ! puisque tu le veux.
Et, tirant sa rapière, il s’élança vers La Mole.

Sans doute, s’il eût été seul, La Mole l’eût attendu ;
mais Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui
rechargeait son arquebuse, sans compter Maurevel qui,
pour se rendre à l’invitation de l’aubergiste, montait les
escaliers quatre à quatre. La Mole se jeta donc dans un
cabinet, et verrouilla la porte derrière lui.

– Ah ! schelme ! s’écria Coconnas furieux, heurtant
la porte du pommeau de sa rapière, attends, attends. Je
veux te trouer le corps d’autant de coups d’épée que tu
m’as gagné d’écus ce soir ! Ah ! je viens pour
t’empêcher de souffrir ! ah ! je viens pour qu’on ne te
vole pas, et tu me récompenses en m’envoyant une
balle dans l’épaule ! attends ! birbonne ! attends !
Sur ces entrefaites, maître La Hurière s’approcha et
d’un coup de crosse de son arquebuse fit voler la porte
en éclats.

Coconnas s’élança dans le cabinet, mais il alla
donner du nez contre la muraille : le cabinet était vide
et la fenêtre ouverte.

– Il se sera précipité, dit l’hôte ; et comme nous
sommes au quatrième, il est mort.
– Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine,
dit Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en
s’apprêtant à le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui,
et le ramenant dans la chambre :

– Êtes-vous fou ? s’écrièrent-ils tous deux à la fois.
Vous allez vous tuer.
– Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et

habitué à courir dans les glaciers. D’ailleurs, quand un
homme m’a insulté une fois, je monterais avec lui
jusqu’au ciel, ou je descendrais avec lui jusqu’en enfer,
quelque chemin qu’il prît pour y arriver. Laissez-moi
faire.

– Allons donc ! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est
loin maintenant. Venez avec nous ; et si celui-là vous
échappe, vous en trouverez mille autres à sa place.
– Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux
huguenots ! J’ai besoin de me venger, et le plus tôt sera
le mieux.
Et tous trois descendirent l’escalier comme une
avalanche.

– Chez l’amiral ! cria Maurevel.
– Chez l’amiral ! répéta La Hurière.
– Chez l’amiral, donc ! puisque vous le voulez, dit à
son tour Coconnas.
Et tous trois s’élancèrent de l’hôtel de la Belle-
Étoile, laissé en garde à Grégoire et aux autres garçons,
se dirigeant vers l’hôtel de l’amiral, situé rue de
Béthisy ; une flamme brillante et le bruit des
arquebusades les guidaient de ce côté.

– Eh ! qui vient là ? s’écria Coconnas. Un homme
sans pourpoint et sans écharpe.
– C’en est un qui se sauve, dit Maurevel.
– À vous, à vous ! à vous qui avez des arquebuses,
s’écria Coconnas.
– Ma foi, non, dit Maurevel ; je garde ma poudre
pour meilleur gibier.
– À vous, La Hurière.
– Attendez, attendez, dit l’aubergiste en ajustant.
– Ah ! oui, attendez, s’écria Coconnas ; et en
attendant il va se sauver.
Et il s’élança à la poursuite du malheureux qu’il eut
bientôt rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment


où, pour ne pas le frapper par derrière, il lui criait :
« Tourne, mais tourne donc ! » un coup d’arquebuse
retentit, une balle siffla aux oreilles de Coconnas, et le
fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa course la
plus rapide par le plomb du chasseur.

Un cri de triomphe se fit entendre derrière
Coconnas ; le Piémontais se retourna, et vit La Hurière
agitant son arme.

– Ah ! cette fois, s’écria-t-il, j’ai étrenné au moins.
– Oui, mais vous avez manqué me percer d’outre en
outre, moi.
– Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde,
cria La Hurière.
Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s’était
relevé sur un genou ; et, tout entier à la vengeance, il
allait percer Coconnas de son poignard au moment
même où l’avertissement de son hôte avait prévenu le
Piémontais.

– Ah ! vipère ! s’écria Coconnas.
Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son
épée jusqu’à la garde dans la poitrine.

– Et maintenant, s’écria Coconnas laissant le
huguenot se débattre dans les convulsions de l’agonie,
chez l’amiral ! chez l’amiral !
– Ah ! ah ! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît
que vous y mordez.
– Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c’est
l’odeur de la poudre qui me grise ou la vue du sang qui
m’excite, mais, mordi ! je prends goût à la tuerie. C’est
comme qui dirait une battue à l’homme. Je n’ai encore
fait que des battues à l’ours ou au loup, et sur mon
honneur la battue à l’homme me paraît plus
divertissante.
Et tous trois reprirent leur course.


8

Les massacrés

L’hôtel qu’habitait l’amiral était, comme nous
l’avons dit, situé rue de Béthisy. C’était une grande
maison s’élevant au fond d’une cour avec deux ailes en
retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et
par deux petites grilles donnait entrée dans cette cour.

Lorsque nos trois guisards atteignirent l’extrémité
de la rue de Béthisy, qui fait suite à la rue des FossésSaint-
Germain-l’Auxerrois, ils virent l’hôtel entouré de
Suisses, de soldats et de bourgeois en armes ; tous
tenaient à la main droite ou des épées, ou des piques, ou
des arquebuses, et quelques-uns, à la main gauche, des
flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement
imprimé, s’épandait sur le pavé, montait le long des
murailles ou flamboyait sur cette mer vivante où chaque
arme jetait son éclair. Tout autour de l’hôtel et dans les
rues Tirechappe, Étienne et Bertin-Poirée, l’oeuvre
terrible s’accomplissait. De longs cris se faisaient
entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en temps
quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté,
passait, bondissant comme un daim poursuivi, dans un
cercle de lumière funèbre où semblait s’agiter un
monde de démons.

En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière,
signalés de loin par leurs croix blanches et accueillis
par des cris de bienvenue, furent au plus épais de cette
foule haletante et pressée comme une meute. Sans
doute ils n’eussent pas pu passer ; mais quelques-uns
reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas
et La Hurière se glissèrent à sa suite ; tous trois
parvinrent donc à se glisser dans la cour.

Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient
enfoncées, un homme, autour duquel les assassins
laissaient un vide respectueux, se tenait debout, appuyé
sur une rapière nue, et les yeux fixés sur un balcon
élevé de quinze pieds à peu près et s’étendant devant la


fenêtre principale de l’hôtel. Cet homme frappait du
pied avec impatience, et de temps en temps se
retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus
proches de lui.

– Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été
prévenu, il aura fui. Qu’en pensez-vous, Du Gast ?
– Impossible, Monseigneur.
--Pourquoi pas ? Ne m’avez-vous pas dit qu’un
instant avant que nous arrivassions, un homme sans
chapeau, l’épée nue à la main et courant comme s’il
était poursuivi, était venu frapper à la porte, et qu’on lui
avait ouvert ?

– Oui, Monseigneur ; mais presque aussitôt M. de
Besme est arrivé, les portes ont été enfoncées, l’hôtel
cerné. L’homme est bien entré, mais à coup sûr il n’a
pu sortir.
– Eh ! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je
me trompe, ou n’est-ce pas M. de Guise que je vois là ?
– Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c’est le grand
Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que
l’amiral sorte pour lui en faire autant que l’amiral en a
fait à son père. Chacun a son tour, mon gentilhomme,
et, Dieu merci ! c’est aujourd’hui le nôtre.
– Holà ! Besme ! holà ! cria le duc de sa voix
puissante, n’est-ce donc point encore fini ?
Et, de la pointe de son épée impatiente comme lui, il
faisait jaillir des étincelles du pavé.

En ce moment, on entendit comme des cris dans
l’hôtel, puis des coups de feu, puis un grand
mouvement de pieds et un bruit d’armes heurtées,
auquel succéda un nouveau silence.

Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la
maison.

– Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se
rapprochant de lui et en l’arrêtant, votre dignité vous
commande de demeurer et d’attendre.
– Tu as raison, Du Gast ; merci ! j’attendrai. Mais,
en vérité, je meurs d’impatience et d’inquiétude. Ah !

s’il m’échappait !

Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres
du premier étage s’illuminèrent de reflets pareils à ceux
d’un incendie.
La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé
les yeux, s’ouvrit ou plutôt vola en éclats ; et un
homme, au visage pâle et au cou blanc tout souillé de
sang, apparut sur le balcon.

– Besme ! cria le duc ; enfin c’est toi ! Eh bien ? eh
bien ?
– Foilà, foilà ! répondit froidement l’Allemand, qui,
se baissant, se releva presque aussitôt en paraissant
soulever un poids considérable.
– Mais les autres, demanda impatiemment le duc,
les autres, où sont-ils ?
– Les autres, ils achèfent les autres.
– Et toi, toi ! qu’as-tu fait ?
– Moi, fous allez foir ; regulez-vous un beu.
Le duc fit un pas en arrière.

En ce moment on put distinguer l’objet que Besme
attirait à lui d’un si puissant effort.

C’était le cadavre d’un vieillard.

Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un
instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maître.

Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui
jaillirent du corps et diaprèrent au loin le pavé,
frappèrent d’épouvante jusqu’au duc lui-même ; mais
ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun
s’avança de quelques pas, et que la lueur d’un flambeau
vint trembler sur la victime.

On distingua alors une barbe blanche, un visage
vénérable, et des mains raidies par la mort.

– L’amiral, s’écrièrent ensemble vingt voix qui
ensemble se turent aussitôt.
– Oui, l’amiral. C’est bien lui, dit le duc en se

rapprochant du cadavre pour le contempler avec une
joie silencieuse.

– L’amiral ! l’amiral ! répétèrent à demi-voix tous
les témoins de cette terrible scène, se serrant les uns
contre les autres, et se rapprochant timidement de ce
grand vieillard abattu.
– Ah ! te voilà donc, Gaspard ! dit le duc de Guise
triomphant ; tu as fait assassiner mon père, je le venge !
Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros
protestant.

Mais aussitôt les yeux du mourant s’ouvrirent avec
effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une
dernière fois, et l’amiral, sans sortir de son immobilité,
dit au sacrilège d’une voix sépulcrale :

– Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta
poitrine le pied d’un assassin. Je n’ai pas tué ton père.
Sois maudit !
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un
frisson de glace courir par tout son corps ; il passa la
main sur son front comme pour en chasser la vision
lugubre ; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa
reporter la vue sur l’amiral, ses yeux s’étaient refermés,
sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché
de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.

Le duc releva son épée avec un geste de résolution
désespérée.

– Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent ?
– Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as
vengé...
– Le dugue François, n’est-ce pas ?
– La religion, reprit Henri d’une voix sourde. Et
maintenant, continua-t-il en se retournant vers les
Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la
cour et la rue, à l’oeuvre, mes amis, à l’oeuvre !
– Eh ! bonjour, monsieur de Besme, dit alors
Coconnas s’approchant avec une sorte d’admiration de
l’Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait

tranquillement son épée.

– C’est donc vous qui l’avez expédié ? cria La
Hurière en extase ; comment avez-vous fait cela, mon
digne gentilhomme ?
– Oh ! pien zimblement, pien zimblement : il avre
entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre
passé mon rapir tans le corps à lui. Mais ce n’est bas le
dout, che grois que le Téligny en dient, che l’endens
grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse
qui semblaient poussés par une voix de femme se firent
entendre ; des reflets rougeâtres illuminèrent une des
deux ailes formant galerie. On aperçut deux hommes
qui fuyaient poursuivis par une longue file de
massacreurs. Une arquebusade tua l’un ; l’autre trouva
sur son chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la
hauteur, sans s’inquiéter des ennemis qui l’attendaient
en bas, il sauta intrépidement dans la cour.

– Tuez ! tuez ! crièrent les assassins en voyant leur
victime prête à leur échapper.
L’homme se releva en ramassant son épée, qui, dans
sa chute, lui était échappée des mains, prit sa course tête
baissée à travers les assistants, enculbuta trois ou
quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu des
pistolades, au milieu des imprécations des soldats
furieux de l’avoir manqué, il passa comme l’éclair
devant Coconnas, qui l’attendait à la porte, le poignard
à la main.

– Touché ! cria le Piémontais en lui traversant le
bras de sa lame fine et aiguë.
– Lâche ! répondit le fugitif en fouettant le visage de
son ennemi avec la lame de son épée, faute d’espace
pour lui donner un coup de pointe.
– Oh ! mille démons ! s’écria Coconnas, c’est
monsieur de la Mole !
– Monsieur de la Mole ! répétèrent La Hurière et
Maurevel.
– C’est celui qui a prévenu l’amiral ! crièrent
plusieurs soldats.

– Tue ! tue !... hurla-t-on de tous côtés.
Coconnas, La Hurière et dix soldats s’élancèrent à la
poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à
ce degré d’exaltation qui est la dernière réserve de la
vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
guide que l’instinct. Derrière lui, les pas et les cris de
ses ennemis l’éperonnaient et semblaient lui donner des
ailes. Parfois une balle sifflait à son oreille et imprimait
tout à coup à sa course, près de se ralentir, une nouvelle
rapidité. Ce n’était plus une respiration, ce n’était plus
une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un râle
sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang
dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur
son visage.

Bientôt son pourpoint devint trop serré pour les
battements de son coeur, et il l’arracha. Bientôt son
épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de
lui. Parfois il lui semblait que les pas s’éloignaient et
qu’il était près d’échapper à ses bourreaux ; mais aux
cris de ceux-ci, d’autres massacreurs qui se trouvaient
sur son chemin et plus rapprochés quittaient leur
besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut
la rivière coulant silencieusement à sa gauche ; il lui
sembla qu’il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
indicible plaisir à s’y précipiter, et la force suprême de
la raison put seule le retenir. À sa droite c’était le
Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds
et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des
casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs
les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre
comme il avait songé à Coligny : c’étaient ses deux
seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda le
ciel en faisant tout bas le voeu d’abjurer s’il échappait
au massacre, fit perdre par un détour une trentaine de
pas à la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le
Louvre, s’élança sur le pont pêle-mêle avec les soldats,
reçut un nouveau coup de poignard qui glissa le long
des côtes, et, malgré les cris de : « Tue ! tue ! » qui
retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
l’attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
précipita comme une flèche dans la cour, bondit
jusqu’au vestibule, franchit l’escalier, monta deux
étages, reconnut une porte et s’y appuya en frappant des
pieds et des mains.

– Qui est là ? murmura une voix de femme.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura La Mole,

ils viennent... je les entends... les voilà... je les vois...
C’est moi !... moi !...

– Qui vous ? reprit la voix.
La Mole se rappela le mot d’ordre.

– Navarre ! Navarre ! cria-t-il.
Aussitôt la porte s’ouvrit. La Mole, sans voir, sans
remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule,
traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe
suspendue au plafond.
Sous des rideaux de velours fleurdelisé d’or, dans un
lit de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée
sur son bras, ouvrait des yeux fixes d’épouvante.

La Mole se précipita vers elle.

– Madame ! s’écria-t-il, on tue, on égorge mes
frères ; on veut me tuer, on veut m’égorger aussi. Ah !
vous êtes la reine... sauvez-moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une
large trace de sang.

En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant
elle, la reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant
son visage entre ses mains et criant au secours.

– Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se
relever, au nom du Ciel, n’appelez pas, car si l’on vous
entend, je suis perdu ! Des assassins me poursuivent, ils
montaient les degrés derrière moi. Je les entends... les
voilà ! les voilà !...
– Au secours ! répéta la reine de Navarre, hors
d’elle, au secours !
– Ah ! c’est vous qui m’avez tué ! dit La Mole au
désespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une
si belle main ! Ah ! j’aurais cru cela impossible !
Au même instant la porte s’ouvrit et une meute
d’hommes haletants, furieux, le visage taché de sang et
de poudre, arquebuses, hallebardes et épées en arrêt, se
précipita dans la chambre.

À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux


hérissés, son oeil bleu pâle démesurément dilaté, la joue
toute meurtrie par l’épée de La Mole, qui avait tracé sur
les chairs son sillon sanglant : ainsi défiguré, le
Piémontais était terrible à voir.

– Mordi ! cria-t-il, le voilà, le voilà ! Ah ! cette fois,
nous le tenons, enfin !
La Mole chercha autour de lui une arme et n’en
trouva point. Il jeta les yeux sur la reine et vit la plus
profonde pitié peinte sur son visage. Alors il comprit
qu’elle seule pouvait le sauver, se précipita vers elle et
l’enveloppa dans ses bras.

Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa
longue rapière troua encore une fois l’épaule de son
ennemi, et quelques gouttes de sang tiède et vermeil
diaprèrent comme une rosée les draps blancs et
parfumés de Marguerite.

Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit
frissonner ce corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui
dans la ruelle. Il était temps. La Mole, au bout de ses
forces, était incapable de faire un mouvement ni pour
fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa tête livide sur
l’épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés se
cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée
qui couvrait d’un flot de gaze le corps de Marguerite.

– Ah ! madame ! murmura-t-il d’une voix mourante,
sauvez-moi !
Ce fut tout ce qu’il put dire. Son oeil voilé par un
nuage pareil à la nuit de la mort s’obscurcit ; sa tête
alourdie retomba en arrière, ses bras se détendirent, ses
reins plièrent et il glissa sur le plancher dans son propre
sang, entraînant la reine avec lui.

En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré
par l’odeur du sang, exaspéré par la course ardente qu’il
venait de faire, allongea le bras vers l’alcôve royale. Un
instant encore et son épée perçait le coeur de La Mole,
et peut-être en même temps celui de Marguerite.

À l’aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à
la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se
releva de toute sa taille et poussa un cri tellement
empreint d’épouvante, d’indignation et de rage, que le
Piémontais demeura pétrifié par un sentiment inconnu ;
il est vrai que, si cette scène se fût prolongée renfermée


entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait se fondre
comme neige matinale au soleil d’avril.

Mais tout à coup, par une porte cachée dans la
muraille s’élança un jeune homme de seize à dix-sept
ans, vêtu de noir, pâle et les cheveux en désordre.

– Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà ! me
voilà !
– François ! François ! à mon secours ! dit
Marguerite.
– Le duc d’Alençon ! murmura La Hurière en
baissant son arquebuse.
– Mordi, un fils de France ! grommela Coconnas en
reculant d’un pas.
Le duc d’Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit
Marguerite échevelée, plus belle que jamais, appuyée à
la muraille, entourée d’hommes la fureur dans les yeux,
la sueur au front, et l’écume à la bouche.

– Misérables ! s’écria-t-il.
– Sauvez-moi, mon frère ! dit Marguerite épuisée.
Ils veulent m’assassiner.
Une flamme passa sur le visage pâle du duc.

Quoiqu’il fût sans armes, soutenu, sans doute par la
conscience de son nom, il s’avança les poings crispés
contre Coconnas et ses compagnons, qui reculèrent
épouvantés devant les éclairs qui jaillissaient de ses
yeux.

– Assassinerez-vous ainsi un fils de France ?
voyons !
Puis, comme ils continuaient de reculer devant lui :

– Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu’on
me pende tous ces brigands !
Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes
qu’il ne l’eût été à l’aspect d’une compagnie de reîtres
ou de lansquenets, Coconnas avait déjà gagné la porte.
La Hurière redescendait les degrés avec des jambes de
cerf, les soldats s’entrechoquaient et se culbutaient dans


le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant la porte trop
étroite comparée au grand désir qu’ils avaient d’être
dehors.

Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement
jeté sur le jeune homme évanoui sa couverture de
damas, et s’était éloignée de lui.

Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc
d’Alençon se retourna.

– Ma soeur, s’écria-t-il en voyant Marguerite toute
marbrée de sang, serais tu blessée ?
Et il s’élança vers sa soeur avec une inquiétude qui
eût fait honneur à sa tendresse, si cette tendresse n’eût
pas été accusée d’être plus grande qu’il ne convenait à
un frère.

– Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis,
c’est légèrement.
– Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses
mains tremblantes tout le corps de Marguerite ; ce sang,
d’où vient-il ?
– Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces
misérables a porté la main sur moi, peut-être était-il
blessé.
– Porté la main sur ma soeur ! s’écria le duc. Oh ! si
tu me l’avais seulement montré du doigt, si tu m’avais
dit lequel, si je savais où le trouver !
– Chut ! dit Marguerite.
– Et pourquoi ? dit François.
– Parce que si l’on vous voyait à cette heure dans
ma chambre...
– Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur,
Marguerite ?
La reine arrêta sur le duc d’Alençon un regard si
fixe et cependant si menaçant, que le jeune homme
recula.

– Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je
rentre chez moi. Mais tu ne peux rester seule pendant

cette nuit terrible. Veux-tu que j’appelle Gillonne ?

– Non, non, personne ; va-t’en, François, va-t’en par
où tu es venu.
Le jeune prince obéit ; et à peine eut-il disparu, que
Marguerite, entendant un soupir qui venait de derrière
son lit, s’élança vers la porte du passage secret, la ferma
au verrou, puis courut à l’autre porte, qu’elle ferma de
même, juste au moment où un gros d’archers et de
soldats qui poursuivaient d’autres huguenots logés dans
le Louvre passait comme un ouragan à l’extrémité du
corridor.

Alors, après avoir regardé avec attention autour
d’elle pour voir si elle était bien seule, elle revint vers la
ruelle de son lit, souleva la couverture de damas qui
avait dérobé le corps de La Mole aux regards du duc
d’Alençon, tira avec effort la masse inerte dans la
chambre, et, voyant que le malheureux respirait encore,
elle s’assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta de
l’eau au visage pour le faire revenir.

Ce fut alors seulement que, l’eau écartant le voile de
poussière, de poudre et de sang qui couvrait la figure du
blessé, Marguerite reconnut en lui ce beau gentilhomme
qui, plein d’existence et d’espoir, était trois ou quatre
heures auparavant venu lui demander sa protection près
du roi de Navarre, et l’avait, en la laissant rêveuse elle-
même, quittée ébloui de sa beauté.

Marguerite jeta un cri d’effroi, car maintenant ce
qu’elle ressentait pour le blessé c’était plus que de la
pitié, c’était de l’intérêt ; en effet, le blessé pour elle
n’était plus un simple étranger, c’était presque une
connaissance. Sous sa main le beau visage de La Mole
reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui par la
douleur ; elle mit avec un frisson mortel et presque
aussi pâle que lui la main sur son coeur, son coeur
battait encore. Alors elle étendit cette main vers un
flacon de sels qui se trouvait sur une table voisine et le
lui fit respirer.

La Mole ouvrit les yeux.

– Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il, où suis-je ?
– Sauvé ! Rassurez-vous, sauvé ! dit Marguerite.
La Mole tourna avec effort son regard vers la reine,


la dévora un instant des yeux et balbutia :

– Oh ! que vous êtes belle !
Et, comme ébloui, il referma aussitôt la paupière en
poussant un soupir.

Marguerite jeta un léger cri. Le jeune homme avait
pâli encore, si c’était possible ; et elle crut un instant
que ce soupir était le dernier.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! dit-elle, ayez pitié de
lui !
En ce moment on heurta violemment à la porte du
corridor.

Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-
dessous l’épaule.

– Qui va là ? cria-t-elle.
– Madame, madame, c’est moi, moi ! cria une voix
de femme. Moi, la duchesse de Nevers.
– Henriette ! s’écria Marguerite. Oh ! il n’y a pas de
danger, c’est une amie, entendez-vous, monsieur ?
La Mole fit un effort et se souleva sur un genou.

– Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir
la porte, dit la reine.
La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
l’équilibre.

Marguerite fit un pas vers la porte ; mais elle
s’arrêta tout à coup, frémissant d’effroi.

– Ah ! tu n’es pas seule ? s’écria-t-elle en entendant
un bruit d’armes.
– Non, je suis accompagnée de douze gardes que
m’a laissés mon beau frère M. de Guise.
– M. de Guise ! murmura La Mole. Oh ! l’assassin !
l’assassin !
– Silence, dit Marguerite, pas un mot.

Et elle regarda tout autour d’elle pour voir où elle
pourrait cacher le blessé.

– Une épée, un poignard ! murmura La Mole.
– Pour vous défendre ? inutile ; n’avez-vous pas
entendu ? ils sont douze et vous êtes seul.
– Non pas pour me défendre, mais pour ne pas
tomber vivant entre leurs mains.
– Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai.
Ah ! ce cabinet ! venez, venez.
La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se
traîna jusqu’au cabinet. Marguerite referma la porte
derrière lui, et serrant la clef dans son aumônière :

– Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui
glissa-t-elle à travers le lambris, et vous êtes sauvé.
Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle
alla ouvrir à son amie qui se précipita dans ses bras.

– Ah ! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n’est-ce
pas, madame ?
– Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau
pour qu’on ne vît point les taches de sang qui
maculaient son peignoir.
– Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de
Guise m’a donné douze gardes pour me reconduire à
son hôtel, et que je n’ai pas besoin d’un si grand
cortège, j’en laisse six à Votre Majesté. Six gardes du
duc de Guise valent mieux cette nuit qu’un régiment
entier des gardes du roi.
Marguerite n’osa pas refuser ; elle installa ses six
gardes dans le corridor, et embrassa la duchesse qui,
avec les six autres, regagna l’hôtel du duc de Guise,
qu’elle habitait en l’absence de son mari.


9

Les massacreurs

Coconnas n’avait pas fui, il avait fait retraite. La
Hurière n’avait pas fui, il s’était précipité. L’un avait
disparu à la manière du tigre, l’autre à celle du loup.

Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la
place Saint-Germain l’Auxerrois, que Coconnas ne
faisait encore que sortir du Louvre.

La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au
milieu des passants qui couraient, des balles qui
sifflaient et des cadavres qui tombaient des fenêtres, les
uns entiers, les autres par morceaux, commença à avoir
peur et à chercher prudemment à regagner son
hôtellerie ; mais comme il débouchait de la rue de
l’Arbre-Sec par la rue d’Averon, il tomba dans une
troupe de Suisses et de chevau-légers : c’était celle que
commandait Maurevel.

– Eh bien, s’écria celui qui s’était baptisé lui-même
du nom de Tueur de roi, vous avez déjà fini ? Vous
rentrez, mon hôte ? et que diable avez-vous fait de notre
gentilhomme piémontais ? il ne lui est pas arrivé
malheur ? Ce serait dommage, car il allait bien.
– Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et
j’espère qu’il va nous rejoindre.
– D’où venez-vous ?
– Du Louvre, où je dois dire qu’on nous a reçus
assez rudement.
– Et qui cela ?
– M. le duc d’Alençon. Est-ce qu’il n’en est pas,
lui ?
– Monseigneur le duc d’Alençon n’est de rien que
de ce qui le touche personnellement ; proposez-lui de
traiter ses deux frères aînés en huguenots, et il en sera :
pourvu toutefois que la besogne se fasse sans le

compromettre. Mais n’allez-vous point avec ces braves
gens, maître La Hurière ?

– Et où vont-ils ?
– Oh ! mon Dieu ! rue Montorgueil ; il y a là un
ministre huguenot de ma connaissance ; il a une femme
et six enfants. Ces hérétiques engendrent énormément.
Ce sera curieux.
– Et vous, où allez-vous ?
– Oh ! moi, je vais à une affaire particulière.
– Dites donc, n’y allez pas sans moi, dit une voix
qui fit tressaillir Maurevel ; vous connaissez les bons
endroits et je veux en être.
– Ah ! c’est notre Piémontais, dit Maurevel.
– C’est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais
que vous me suiviez.
– Peste ! vous détalez trop vite pour cela ; et puis, je
me suis un peu détourné de la ligne droite pour aller
jeter à la rivière un affreux enfant qui criait : « À bas les
papistes, vive l’amiral ! » Malheureusement, je crois
que le drôle savait nager. Ces misérables parpaillots, si
on veut les noyer, il faudra les jeter à l’eau comme les
chats, avant qu’ils voient clair.
– Ah çà ! vous dites que vous venez du Louvre ?
Votre huguenot s’y était donc réfugié ? demanda
Maurevel.
– Oh ! mon Dieu, oui !
– Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où
il ramassait son épée dans la cour de l’amiral ; mais je
ne sais comment cela s’est fait, je l’ai manqué.
– Oh ! moi, dit Coconnas, je ne l’ai pas manqué ; je
lui ai donné de mon épée dans le dos, que la lame en
était humide à cinq pouces de la pointe. D’ailleurs, je
l’ai vu tomber dans les bras de Marguerite, jolie femme,
mordi ! Cependant, j’avoue que je ne serais pas fâché
d’être tout à fait sûr qu’il est mort. Ce gaillard-là
m’avait l’air d’être d’un caractère fort rancunier, et il
serait capable de m’en vouloir toute sa vie. Mais ne
disiez-vous pas que vous alliez quelque part ?

– Vous tenez donc à venir avec moi ?
– Je tiens à ne pas rester en place, mordi ! Je n’en ai
encore tué que trois ou quatre, et, quand je me refroidis,
mon épaule me fait mal. En route ! en route !
– Capitaine ! dit Maurevel au chef de la troupe,
donnez-moi trois hommes et allez expédier votre
ministre avec le reste.
Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à
Maurevel. Les deux troupes cependant marchèrent côte
à côte jusqu’à la hauteur de la rue Tirechappe ; là, les
chevau-légers et les Suisses prirent la rue de la
Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la
Ferronnerie, prenaient la rue Trousse-Vache et
gagnaient la rue Sainte-Avoye.

– Mais où diable nous conduisez-vous ? dit
Coconnas, que cette longue marche sans résultat
commençait à ennuyer.
– Je vous conduis à une expédition brillante et utile
à la fois. Après l’amiral, après Téligny, après les
princes huguenots, je ne pouvais rien vous offrir de
mieux. Prenez donc patience. C’est rue du Chaume que
nous avons affaire, et dans un instant nous allons y être.
– Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume
n’est-elle pas proche du Temple ?
– Oui, pourquoi ?
– Ah ! c’est qu’il y a là un vieux créancier de notre
famille, un certain Lambert Mercandon, auquel mon
père m’a recommandé de rendre cent nobles à la rose
que j’ai là à cet effet dans ma poche.
– Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de
vous acquitter envers lui.
– Comment cela ?
– C’est aujourd’hui le jour où l’on règle ses vieux
comptes. Votre Mercandon est-il huguenot ?
– Oh ! oh ! fit Coconnas, je comprends, il doit l’être.

– Chut ! nous sommes arrivés.
– Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la
rue ?
– L’hôtel de Guise.
– En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas
manquer de venir ici, puisque j’arrive à Paris sous le
patronage du grand Henri. Mais, mordi ! tout est bien
tranquille dans ce quartier-ci, mon cher, c’est tout au
plus si l’on entend le bruit des arquebusades : on se
croirait en province ; tout le monde dort, ou que le
diable m’emporte !
En effet, l’hôtel de Guise lui-même semblait aussi
tranquille que dans les temps ordinaires. Toutes les
fenêtres en étaient fermées, et une seule lumière brillait
derrière la jalousie de la fenêtre principale du pavillon
qui avait, lorsqu’il était entré dans la rue, attiré
l’attention de Coconnas. Un peu au-delà de l’hôtel de
Guise, c’est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et
de celle des Quatre-Fils, Maurevel s’arrêta.

– Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
– De celui que vous cherchez, c’est-à-dire..., fit La
Hurière.
– Puisque vous m’accompagnez, nous le cherchons.
– Comment ! cette maison qui semble dormir d’un si
bon sommeil...
– Justement ! Vous, La Hurière, vous allez utiliser
l’honnête figure que le ciel vous a donnée par erreur, en
frappant à cette maison. Passez votre arquebuse à M. de
Coconnas, il y a une heure que je vois qu’il la lorgne. Si
vous êtes introduit, vous demanderez à parler au
seigneur de Mouy.
– Ah ! ah ! fit Coconnas, je comprends : vous avez
aussi un créancier dans le quartier du Temple, à ce qu’il
paraît.
– Justement, continua Maurevel. Vous monterez
donc en jouant le huguenot, vous avertirez de Mouy de
tout ce qui se passe ; il est brave, il descendra...
– Et une fois descendu ? demanda La Hurière.

– Une fois descendu, je le prierai d’aligner son épée
avec la mienne.
– Sur mon âme, c’est d’un brave gentilhomme, dit
Coconnas, et je compte faire exactement la même chose
avec Lambert Mercandon ; et s’il est trop vieux pour
accepter, ce sera avec quelqu’un de ses fils ou de ses
neveux.
La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte ; ses
coups, retentissant dans le silence de la nuit, firent
ouvrir les portes de l’hôtel de Guise et sortir quelques
têtes par ses ouvertures : on vit alors que l’hôtel était
calme à la manière des citadelles, c’est-à-dire parce
qu’il était plein de soldats.

Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans
doute de quoi il était question.

– Il loge donc là, votre M. de Mouy ? dit Coconnas
montrant la maison où La Hurière continuait de frapper.
– Non, c’est le logis de sa maîtresse.
– Mordi ! quelle galanterie vous lui faites ! lui
fournir l’occasion de tirer l’épée sous les yeux de sa
belle ! Alors nous serons les juges du camp. Cependant
j’aimerais assez à me battre moi-même. Mon épaule me
brûle.
– Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi
fort endommagée.
Coconnas poussa une espèce de rugissement.

– Mordi ! dit-il, j’espère qu’il est mort, ou sans cela
je retournerais au Louvre pour l’achever.
La Hurière frappait toujours.

Bientôt une fenêtre du premier étage s’ouvrit, et un
homme parut sur le balcon en bonnet de nuit, en
caleçon et sans armes.

– Qui va là ? cria cet homme.
Maurevel fit un signe à ses Suisses, qui se rangèrent
sous une encoignure, tandis que Coconnas s’aplatissait
de lui-même contre la muraille.


– Ah ! monsieur de Mouy, dit l’aubergiste de sa
voix câline, est-ce vous ?
– Oui, c’est moi : après ?
– C’est bien lui, murmura Maurevel en frémissant
de joie.
– Eh ! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous
point ce qui se passe ? On égorge M. l’amiral, on tue les
religionnaires nos frères. Venez vite à leur aide, venez.
– Ah ! s’écria de Mouy, je me doutais bien qu’il se
tramait quelque chose pour cette nuit. Ah ! je n’aurais
pas dû quitter mes braves camarades. Me voici, mon
ami, me voici, attendez-moi.
Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent
quelques cris de femme effrayée, quelques
supplications tendres, M. de Mouy chercha son
pourpoint, son manteau et ses armes.

– Il descend, il descend ! murmura Maurevel pâle de
joie. Attention, vous autres ! glissa-t-il dans l’oreille des
Suisses.
Puis retirant l’arquebuse des mains de Coconnas et
soufflant sur la mèche pour s’assurer qu’elle était
toujours bien allumée :

– Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l’aubergiste, qui
avait fait retraite vers le gros de la troupe, reprends ton
arquebuse.
– Mordi ! s’écria Coconnas, voici la lune qui sort
d’un nuage pour être témoin de cette belle rencontre. Je
donnerais beaucoup pour que Lambert Mercandon fût
ici et servît de second à M. de Mouy.
– Attendez, attendez ! dit Maurevel. M. de Mouy
vaut dix hommes à lui tout seul, et nous en aurons peut-
être assez à nous six à nous débarrasser de lui. Avancez,
vous autres, continua Maurevel en faisant signe aux
Suisses de se glisser contre la porte, afin de le frapper
quand il sortira.
– Oh ! oh ! dit Coconnas en regardant ces
préparatifs, il paraît que cela ne se passera point tout à
fait comme je m’y attendais.

Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de
Mouy. Les Suisses étaient sortis de leur cachette pour
prendre leur place près de la porte. Maurevel et La
Hurière s’avançaient sur la pointe du pied, tandis que,
par un reste de gentilhommerie, Coconnas restait à sa
place, lorsque la jeune femme, à laquelle on ne pensait
plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri terrible
en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.

De Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s’arrêta.

– Remonte, remonte, cria la jeune femme ; je vois
reluire des épées, je vois briller la mèche d’une
arquebuse. C’est un guet-apens.
– Oh ! oh ! reprit en grondant la voix du jeune
homme, voyons un peu ce que veut dire tout ceci.
Et il referma la porte, remit la barre, repoussa le
verrou et remonta.

L’ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu’il
vit que de Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent
se poster de l’autre côté de la rue, et La Hurière, son
arquebuse au poing, attendit que l’ennemi reparût à la
fenêtre. Il n’attendit pas longtemps. De Mouy s’avança
précédé de deux pistolets d’une longueur si respectable,
que La Hurière, qui le couchait déjà en joue, réfléchit
soudain que les balles du huguenot n’avaient pas plus
de chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à
lui n’en avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je
puis tuer ce gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme
peut me tuer du même coup.

Or, comme au bout du compte maître La Hurière,
aubergiste de son état, n’était soldat que par
circonstance, cette réflexion le détermina à faire retraite
et à chercher un abri à l’angle de la rue de Braque,
assez éloignée pour qu’il eût quelque difficulté à
trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la
nuit, la ligne que devait suivre sa balle pour arriver
jusqu’à de Mouy.

De Mouy jeta un coup d’oeil autour de lui et
s’avança en s’effaçant comme un homme qui se prépare
à un duel ; mais voyant que rien ne venait :

– Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d’avis,
que vous avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me

voilà, que me voulez-vous ?

– Ah ! ah ! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
– Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui
que vous soyez, ne voyez-vous pas que j’attends ?
La Hurière garda le silence. Maurevel ne répondit
point, et les trois Suisses demeurèrent cois.

Coconnas attendit un instant ; puis, voyant que
personne ne soutenait la conversation entamée par La
Hurière et continuée par de Mouy, il quitta son poste,
s’avança jusqu’au milieu de la rue, et mettant le
chapeau à la main :

– Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un
assassinat, comme vous pourriez le croire, mais pour un
duel... J’accompagne un de vos ennemis qui voudrait
avoir affaire à vous pour termienr galamment une
vieille discussion. Eh ! mordi ! avancez donc, monsieur
de Maurevel, au lieu de tourner le dos : monsieur
accepte.
– Maurevel ! s’écria de Mouy ; Maurevel, l’assassin
de mon père ! Maurevel, le Tueur du roi ! Ah ! pardieu,
oui, j’accepte.
Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l’hôtel de
Guise pour y chercher du renfort, il perça son chapeau
d’une balle.

Au bruit de l’explosion, aux cris de Maurevel, les
gardes qui avaient ramené la duchesse de Nevers
sortirent, accompagnés de trois ou quatre
gentilshommes suivis de leurs pages, et s’avancèrent
vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.

Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la
troupe, fit tomber mort le soldat qui se trouvait le plus
proche de Maurevel ; après quoi de Mouy se trouvant
sans armes, ou du moins avec des armes inutiles,
puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
adversaires étaient hors de la portée de l’épée, s’abrita
derrière la galerie du balcon.

Cependant çà et là les fenêtres commençaient de
s’ouvrir aux environs, et, selon l’humeur pacifique ou
belliqueuse de leurs habitants, se refermaient ou se
hérissaient de mousquets ou d’arquebuses.


– À moi, mon brave Mercandon ! s’écria de Mouy
en faisant signe à un homme déjà vieux qui, d’une
fenêtre qui venait de s’ouvrir en face de l’hôtel de
Guise, cherchait à voir quelque chose dans cette
confusion.
– Vous appelez, sire de Mouy ? cria le vieillard ;
est-ce à vous qu’on en veut ?
– C’est à moi, c’est à vous, c’est à tous les
protestants ; et, tenez, en voilà la preuve.
En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger
contre lui l’arquebuse de La Hurière. Le coup partit ;
mais le jeune homme eut le temps de se baisser, et la
balle alla briser une vitre au-dessus de sa tête.

– Mercandon ! s’écria Coconnas, qui à la vue de
cette bagarre tressaillait de plaisir et avait oublié son
créancier, mais à qui cette apostrophe de de Mouy le
rappelait : Mercandon, rue du Chaume, c’est bien cela !
Ah ! il demeure là, c’est bon ; nous allons avoir affaire
chacun à notre homme.
Et tandis que les gens de l’hôtel de Guise
enfonçaient les portes de la maison où était de Mouy ;
tandis que Maurevel, un flambeau à la main, essayait
d’incendier la maison ; tandis que, les portes une fois
brisées, un combat terrible s’engageait contre un seul
homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son
ennemi, Coconnas essayait, à l’aide d’un pavé,
d’enfoncer la porte de Mercandon, qui, sans s’inquiéter
de cet effort solitaire, arquebusait de son mieux à sa
fenêtre.

Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva
illuminé comme en plein jour, peuplé comme l’intérieur
d’une fourmilière ; car, de l’hôtel de Montmorency, six
ou huit gentilshommes huguenots, avec leurs serviteurs
et leurs amis, venaient de faire une charge furieuse et
commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à faire
reculer les gens de Maurevel et ceux de l’hôtel de
Guise, qu’ils finirent par acculer à l’hôtel d’où ils
étaient sortis.

Coconnas, qui n’avait point encore achevé
d’enfoncer la porte de Mercandon quoiqu’il s’escrimât
de tout son coeur, fut pris dans ce brusque refoulement.
S’adossant alors à la muraille et mettant l’épée à la


main, il commença non seulement à se défendre, mais
encore à attaquer avec des cris si terribles, qu’il
dominait toute cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et
de gauche, frappant amis et ennemis, jusqu’à ce qu’un
large vide se fût opéré autour de lui. À mesure que sa
rapière trouait une poitrine et que le sang tiède
éclaboussait ses mains et son visage, lui, l’oeil dilaté,
les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.

De Mouy, après un combat terrible livré dans
l’escalier et le vestibule, avait fini par sortir en véritable
héros de sa maison brûlante. Au milieu de toute cette
lutte, il n’avait pas cessé de crier : À moi, Maurevel !
Maurevel, où es-tu ? l’insultant par les épithètes les plus
injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, soutenant d’un
bras sa maîtresse, à moitié nue et presque évanouie, et
tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
flamboyante par le mouvement de rotation qu’il lui
imprimait, traçait des cercles blancs ou rouges, selon
que la lune en argentait la lame ou qu’un flambeau en
faisait reluire l’humidité sanglante. Maurevel avait fui.
La Hurière, repoussé par de Mouy jusqu’à Coconnas,
qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la pointe de
son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce
moment, Mercandon l’aperçut, le reconnut à son
écharpe blanche pour un massacreur.

Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les
bras, laissa échapper son arquebuse, et, après avoir
essayé de gagner la muraille pour se retenir à quelque
chose, tomba la face contre terre.

De Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans
la rue de Paradis et disparut.

La résistance des huguenots avait été telle, que les
gens de l’hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et
avaient fermé les portes de l’hôtel, dans la crainte d’être
assiégés et pris chez eux.

Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette
exaltation où, pour les gens du Midi surtout, le courage
se change en folie, n’avait rien vu, rien entendu. Il
remarqua seulement que ses oreilles tintaient moins
fort, que ses mains et son visage se séchaient un peu, et,
abaissant la pointe de son épée, il ne vit plus près de lui
qu’un homme couché, la face noyée dans un ruisseau
rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.


Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il
allait s’approcher de cet homme, qu’il croyait
reconnaître pour La Hurière, la porte de la maison qu’il
avait vainement essayé de briser à coups de pavés
s’ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de son fils et de
ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
reprendre haleine.

– Le voilà ! le voilà ! s’écrièrent-ils tout d’une voix.
Coconnas se trouvait au milieu de la rue, et,
craignant d’être entouré par ces quatre hommes qui
l’attaquaient à la fois, il fit, avec la vigueur d’un de ces
chamois qu’il avait si souvent poursuivis dans les
montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
muraille de l’hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur
les surprises, il se remit en garde et redevint railleur.

– Ah ! ah ! père Mercandon ! dit-il, vous ne me
reconnaissez pas ?
– Oh ! misérable ! s’écria le vieux huguenot, je te
reconnais bien, au contraire ; tu m’en veux ! à moi,
l’ami, le compagnon de ton père ?
– Et son créancier, n’est-ce pas ?
– Oui, son créancier, puisque c’est toi qui le dis.
– Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens
régler nos comptes.
– Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes
gens qui l’accompagnaient, et qui à sa voix s’élancèrent
contre la muraille.
– Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour
arrêter les gens il vous faut une prise de corps et vous
avez négligé de la demander au prévôt.
Et à ces paroles il engagea l’épée avec celui des
jeunes gens qui se trouvait le plus proche de lui, et au
premier dégagement lui abattit le poignet avec sa
rapière. Le malheureux se recula en hurlant.

– Et d’un ! dit Coconnas.
Au même instant, la fenêtre sous laquelle Coconnas
avait cherché un abri s’ouvrit en grinçant. Coconnas fit
un soubresaut, craignant une attaque de ce côté ; mais,


au lieu d’un ennemi, ce fut une femme qu’il aperçut ; au
lieu de l’arme meurtrière qu’il s’apprêtait à combattre,
ce fut un bouquet qui tomba à ses pieds.

– Tiens ! une femme ! dit-il.
Il salua la dame de son épée et se baissa pour
ramasser le bouquet.

– Prenez garde, brave catholique, prenez garde,
s’écria la dame.
Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le
poignard du second neveu ne fendît son manteau et
n’entamât l’autre épaule.

La dame jeta un cri perçant.

Coconnas la remercia et la rassura d’un même geste,
s’élança sur le second neveu, qui rompit ; mais au
second appel son pied de derrière glissa dans le sang.
Coconnas s’élança sur lui avec la rapidité du chat-tigre,
et lui traversa la poitrine de son épée.

– Bien, bien, brave cavalier ! cria la dame de l’hôtel
de Guise, bien ! je vous envoie du secours.
– Ce n’est point la peine de vous déranger pour cela,
madame ! dit Coconnas. Regardez plutôt jusqu’au bout,
si la chose vous intéresse, et vous allez voir comment le
comte Annibal de Coconnas accommode les huguenots.
En ce moment le fils du vieux Mercandon tira
presque à bout portant un coup de pistolet à Coconnas,
qui tomba sur un genou.

La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas
se releva ; il ne s’était agenouillé que pour éviter la
balle, qui alla trouver le mur à deux pieds de la belle
spectatrice.

Presque en même temps, de la fenêtre du logis de
Mercandon partit un cri de rage, et une vieille femme,
qui à sa croix et à son écharpe blanche reconnut
Coconnas pour un catholique, lui lança un pot de fleurs
qui l’atteignit au dessus du genou.

– Bon ! dit Coconnas ; l’une me jette des fleurs,
l’autre les pots. Si cela continue, on va démolir les
maisons.

– Merci, ma mère, merci ! cria le jeune homme.
– Va, femme, va ! dit le vieux Mercandon, mais
prends garde à nous !
– Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la
jeune dame de l’hôtel de Guise ; je vais faire tirer aux
fenêtres.
– Ah ça ! c’est donc un enfer de femmes, dont les
unes sont pour moi et les autres contre moi ! dit
Coconnas. Mordi ! finissons-en.
La scène, en effet, était bien changée, et tirait
évidemment à son dénouement. En face de Coconnas,
blessé il est vrai, mais dans toute la vigueur de ses
vingt-quatre ans, mais habitué aux armes, mais irrité
plutôt qu’affaibli par les trois ou quatre égratignures
qu’il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon et
son fils : Mercandon, vieillard de soixante à soixante-
dix ans ; son fils, enfant de seize à dix-huit ans : ce
dernier pâle, blond et frêle, avait jeté son pistolet
déchargé et par conséquent devenu inutile, et agitait en
tremblant une épée de moitié moins longue que celle du
Piémontais ; le père, armé seulement d’un poignard et
d’une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme,
tenait à la main un morceau de marbre et s’apprêtait à le
lancer. Enfin Coconnas, excité d’un côté par les
menaces, de l’autre par les encouragements, fier de sa
double victoire, enivré de poudre et de sang, éclairé par
la réverbération d’une maison en flammes, exalté par
l’idée qu’il combattait sous les yeux d’une femme dont
la beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang
lui paraissait incontestable ; Coconnas, comme le
dernier des Horaces, avait senti doubler ses forces, et
voyant le jeune homme hésiter, il courut à lui et croisa
sur sa petite épée sa terrible et sanglante rapière. Deux
coups suffirent pour la lui faire sauter des mains. Alors
Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que les
projectiles lancés par la fenêtre l’atteignissent plus
sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser
la double attaque du vieux Mercandon, qui essayait de
le percer de son poignard, et de la mère du jeune
homme, qui tentait de lui briser la tête avec la pierre
qu’elle s’apprêtait à lui lancer, saisit son adversaire à
bras-le-corps, le présentant à tous les coups comme un
bouclier, et l’étouffant dans son étreinte herculéenne.


– À moi, à moi ! s’écria le jeune homme, il me brise
la poitrine ! à moi, à moi !
Et sa voix commença de se perdre dans un râle
sourd et étranglé.

Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.

– Grâce ! grâce ! dit-il, monsieur de Coconnas !
grâce ! c’est mon unique enfant !
– C’est mon fils ! c’est mon fils ! cria la mère,
l’espoir de notre vieillesse ! ne le tuez pas, monsieur !
ne le tuez pas !

– Ah ! vraiment ! cria Coconnas en éclatant de rire.
Que je ne le tue pas ! et que voulait-il donc me faire
avec son épée et son pistolet ?
– Monsieur, continua Mercandon en joignant les
mains, j’ai chez moi l’obligation souscrite par votre
père, je vous la rendrai ; j’ai dix mille écus d’or, je vous
les donnerai ; j’ai les pierreries de notre famille, et elles
seront à vous ; mais ne le tuez pas, ne le tuez pas !
– Et moi, j’ai mon amour, dit à demi-voix la femme
de l’hôtel de Guise, et je vous le promets.
Coconnas réfléchit une seconde, et soudain :

– Êtes-vous huguenot ? demanda-t-il au jeune
homme.
– Je le suis, murmura l’enfant.
– En ce cas, il faut mourir ! répondit Coconnas en
fronçant les sourcils et en approchant de la poitrine de
son adversaire la miséricorde acérée et tranchante.
– Mourir ! s’écria le vieillard, mon pauvre enfant !
mourir !
Et un cri de mère retentit si douloureux et si
profond, qu’il ébranla pour un moment la sauvage
résolution du Piémontais.

– Oh ! madame la duchesse ! s’écria le père se
tournant vers la femme de l’hôtel de Guise, intercédez
pour nous, et tous les matins et tous les soirs votre nom

sera dans nos prières.

– Alors, qu’il se convertisse ! dit la dame de l’hôtel
de Guise.
– Je suis protestant, dit l’enfant.
– Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague,
meurs donc puisque tu ne veux pas de la vie que cette
belle bouche t’offrait.
Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire
comme un éclair au dessus de la tête de leur fils.

– Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure...
abjure !
– Abjure, cher enfant ! cria Mercandon, se roulant
aux pieds de Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la
terre.
– Abjurez tous ensemble ! cria Coconnas ; pour un
Credo, trois âmes et une vie !
– Je le veux bien, dit le jeune homme.
– Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa
femme.
– À genoux, alors ! fit Coconnas, et que ton fils
récite mot à mot la prière que je vais te dire.
Le père obéit le premier.

– Je suis prêt, dit l’enfant.
Et il s’agenouilla à son tour.

Coconnas commença alors à lui dicter en latin les
paroles du Credo. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune
Olivier s’était agenouillé près de l’endroit où avait volé
son épée. À peine vit-il cette arme à la portée de sa
main, que, sans cesser de répéter les paroles de
Coconnas, il étendit le bras pour la saisir. Coconnas
aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne
pas le voir. Mais au moment où le jeune homme
touchait du bout de ses doigts crispés la poignée de
l’arme, il s’élança sur lui, et le renversant :

– Ah ! traître ! dit-il.

Et il lui plongea sa dague dans la gorge.

Le jeune homme jeta un cri, se releva
convulsivement sur un genou et retomba mort.

– Ah ! bourreau ! hurla Mercandon, tu nous égorges
pour nous voler les cent nobles à la rose que tu nous
dois.
– Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve...
En disant ces mots, Coconnas jeta aux pieds du
vieillard la bourse qu’avant son départ son père lui avait
remise pour acquitter sa dette avec son créancier.

– Et la preuve, continua-t-il, c’est que voilà votre
argent.
– Et toi, voici ta mort ! cria la mère de la fenêtre.
– Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez
garde, dit la dame de l’hôtel de Guise.
Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour
se rendre à ce dernier avis ou pour se soustraire à la
première menace, une masse pesante fendit l’air en
sifflant, s’abattit à plat sur le chapeau du Piémontais, lui
brisa son épée dans la main et le coucha sur le pavé,
surpris, étourdi, assommé, sans qu’il eût pu entendre le
double cri de joie et de détresse qui se répandit de
droite et de gauche.

Mercandon s’élança aussitôt, le poignard à la main,
sur Coconnas évanoui. Mais en ce moment la porte de
l’hôtel de Guise s’ouvrit, et le vieillard, voyant luire les
pertuisanes et les épées, s’enfuit ; tandis que celle qu’il
avait appelée madame la duchesse, belle d’une beauté
terrible à la lueur de l’incendie, éblouissante de
pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de
la fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu
vers Coconnas :

– Là ! là ! en face de moi ; un gentilhomme vêtu
d’un pourpoint rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là !...

10

Mort, messe ou Bastille

Marguerite, comme nous l’avons dit, avait refermé
sa porte et était rentrée dans sa chambre. Mais comme
elle y entrait, toute palpitante, elle aperçut Gillonne,
qui, penchée avec terreur vers la porte du cabinet,
contemplait des traces de sang éparses sur le lit, sur les
meubles et sur le tapis.

– Ah ! madame, s’écria-t-elle en apercevant la reine.
Oh ! madame, est-il donc mort ?
– Silence ! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de
voix qui indique l’importance de la recommandation.
Gillonne se tut.

Marguerite tira alors de son aumônière une petite
clef dorée, ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt
le jeune homme à sa suivante.

La Mole avait réussi à se soulever et à s’approcher
de la fenêtre. Un petit poignard, de ceux que les
femmes portaient à cette époque, s’était rencontré sous
sa main, et le jeune gentilhomme l’avait saisi en
entendant ouvrir la porte.

– Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car,
sur mon âme, vous êtes en sûreté.
La Mole se laissa retomber sur ses genoux.

– Oh ! madame, s’écria-t-il, vous êtes pour moi plus
qu’une reine, vous êtes une divinité.
– Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s’écria
Marguerite, votre sang coule encore... Oh ! regarde,
Gillonne, comme il est pâle... Voyons, où êtes-vous
blessé ?
– Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des
points principaux la douleur errante par tout le corps, je

crois avoir reçu un premier coup de dague à l’épaule et
un second dans la poitrine ; les autres blessures ne
valent point la peine qu’on s’en occupe.

– Nous allons voir cela, dit Marguerite ; Gillonne,
apporte ma cassette de baumes.
Gillonne obéit et rentra, tenant d’une main la
cassette, et de l’autre une aiguière de vermeil et du
linge de fine toile de Hollande.

– Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine
Marguerite, car, en se soulevant lui-même, le
malheureux a achevé de perdre ses forces.
– Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus ; je
ne puis souffrir en vérité...
– Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que
je pense, dit Marguerite ; quand nous pouvons vous
sauver, ce serait un crime de vous laisser mourir.
– Oh ! s’écria La Mole, j’aime mieux mourir que de
vous voir, vous, la reine, souiller vos mains d’un sang
indigne comme le mien... Oh ! jamais ! jamais !
Et il se recula respectueusement.

– Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant
Gillonne, eh ! vous en avez déjà souillé tout à votre aise
le lit et la chambre de Sa Majesté.
Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de
batiste, tout éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce
geste, plein de pudeur féminine, rappela à La Mole
qu’il avait tenu dans ses bras et serré contre sa poitrine
cette reine si belle, si aimée, et à ce souvenir une
rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.

– Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous
m’abandonner aux soins d’un chirurgien ?
– D’un chirurgien catholique, n’est-ce pas ?
demanda la reine avec une expression que comprit La
Mole, et qui le fit tressaillir.
– Ignorez-vous donc, continua la reine avec une

voix et un sourire d’une douceur inouïe, que, nous
autres filles de France, nous sommes élevées à
connaître la valeur des plantes et à composer des
baumes ? car notre devoir, comme femmes et comme
reines, a été de tout temps d’adoucir les douleurs !
Aussi valons-nous les meilleurs chirurgiens du monde,
à ce que disent nos flatteurs du moins. Ma réputation,
sous ce rapport, n’est-elle pas venue à votre oreille ?
Allons, Gillonne, à l’ouvrage !

La Mole voulait essayer de résister encore ; il répéta
de nouveau qu’il aimait mieux mourir que
d’occasionner à la reine ce labeur, qui pouvait
commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette lutte
ne servit qu’à épuiser complètement ses forces. Il
chancela, ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en
arrière, évanoui pour la seconde fois.

Alors Marguerite, saisissant le poignard qu’il avait
laissé échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait
son pourpoint, tandis que Gillonne, avec une autre
lame, décousait ou plutôt tranchait les manches de La
Mole.

Gillonne, avec un linge imbibé d’eau fraîche,
étancha le sang qui s’échappait de l’épaule et de la
poitrine du jeune homme, tandis que Marguerite, d’une
aiguille d’or à la pointe arrondie, sondait les plaies avec
toute la délicatesse et l’habileté que maître Ambroise
Paré eût pu déployer en pareille circonstance.

Celle de l’épaule était profonde, celle de la poitrine
avait glissé sur les côtes et traversait seulement les
chairs ; aucune des deux ne pénétrait dans les cavités de
cette forteresse naturelle qui protège le coeur et les
poumons.

– Plaie douloureuse et non mortelle, Acerrimum
humeri vulnus, non autem lethale, murmura la belle et
savante chirurgienne ; passe-moi du baume et prépare
de la charpie, Gillonne.
Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner
ce nouvel ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine
du jeune homme et en avait fait autant de ses bras
modelés sur un dessin antique, de ses épaules
gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une
statue de marbre de Paros qu’au corps mutilé d’un
homme expirant.


– Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en
regardant non pas tant son ouvrage que celui qui venait
d’en être l’objet.
– N’est-ce pas qu’il est beau ? dit Marguerite avec
une franchise toute royale.
– Oui, madame. Mais il me semble qu’au lieu de le
laisser ainsi couché à terre nous devrions le soulever et
l’étendre sur le lit de repos contre lequel il est
seulement appuyé.
– Oui, dit Marguerite, tu as raison.
Et les deux femmes, s’inclinant et réunissant leurs
forces, soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une
espèce de grand sofa à dossier sculpté qui s’étendait
devant la fenêtre, qu’elles entrouvrirent pour lui donner
de l’air.

Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un
soupir et, rouvrant les yeux, commença d’éprouver cet
incroyable bien-être qui accompagne toutes les
sensations du blessé, alors qu’à son retour à la vie il
retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes, et
les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde
odeur du sang.

Il murmura quelques mots sans suite, auxquels
Marguerite répondit par un sourire en posant le doigt
sur sa bouche.

En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à
une porte retentit.

– On heurte au passage secret, dit Marguerite.
– Qui donc peut venir, madame ? demanda Gillonne
effrayée.
– Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de
lui et ne le quitte pas d’un seul instant.
Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la
porte du cabinet, alla ouvrir celle du passage qui
donnait chez le roi et chez la reine mère.

– Madame de Sauve ! s’écria-t-elle en reculant
vivement et avec une expression qui ressemblait sinon à

la terreur, du moins à la haine, tant il est vrai qu’une
femme ne pardonne jamais à une autre femme de lui
enlever même un homme qu’elle n’aime pas. Madame
de Sauve !

– Oui, Votre Majesté ! dit celle-ci en joignant les
mains.
– Ici, vous, madame ! continua Marguerite de plus
en plus étonnée, mais aussi d’une voix plus impérative.
Charlotte tomba à genoux.

– Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à
quel point je suis coupable envers vous ; mais, si vous
saviez ! la faute n’est pas tout entière à moi, et un ordre
exprès de la reine mère...
– Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne
pense pas que vous soyez venue dans l’espérance de
vous justifier vis-à-vis de moi, dites-moi pourquoi vous
êtes venue.
– Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à
genoux et avec un regard presque égaré, je suis venue
pour vous demander s’il n’était pas ici.
– Ici, qui ? de qui parlez-vous, madame ?... car, en
vérité, je ne comprends pas.
– Du roi !
– Du roi ? vous le poursuivez jusque chez moi !
Vous savez bien qu’il n’y vient pas, cependant !
– Ah ! madame ! continua la baronne de Sauve sans
répondre à toutes ces attaques et sans même paraître les
sentir ; ah ! plût à Dieu qu’il y fût !
– Et pourquoi cela ?
– Eh ! mon Dieu ! madame, parce qu’on égorge les
huguenots, et que le roi de Navarre est le chef des
huguenots.
– Oh ! s’écria Marguerite en saisissant madame de
Sauve par la main et en la forçant de se relever, oh ! je
l’avais oublié ! D’ailleurs, je n’avais pas cru qu’un roi
pût courir les mêmes dangers que les autres hommes.

– Plus, madame, mille fois plus, s’écria Charlotte.
– En effet, madame de Lorraine m’avait prévenue.
Je lui avais dit de ne pas sortir. Serait-il sorti ?
– Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve
pas. Et s’il n’est pas ici...
– Il n’y est pas.
– Oh ! s’écria madame de Sauve avec une explosion
de douleur, c’en est fait de lui, car la reine mère a juré
sa mort.
– Sa mort ! Ah ! dit Marguerite, vous m’épouvantez.
Impossible !
– Madame, reprit madame de Sauve avec cette
énergie que donne seule la passion, je vous dis qu’on ne
sait pas où est le roi de Navarre.
– Et la reine mère, où est-elle ?
– La reine mère m’a envoyée chercher M. de Guise
et M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis
elle m’a congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame ! je
suis remontée chez moi, et comme d’habitude, j’ai
attendu.
– Mon mari, n’est-ce pas ? dit Marguerite.
– Il n’est pas venu, madame. Alors, je l’ai cherché
de tous côtés ; je l’ai demandé à tout le monde. Un seul
soldat m’a répondu qu’il croyait l’avoir aperçu au
milieu des gardes qui l’accompagnaient l’épée nue
quelque temps avant que le massacre commençât, et le
massacre est commencé depuis une heure.
– Merci, madame, dit Marguerite ; et quoique peut-
être le sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle
offense pour moi, merci.
– Oh ! alors, pardonnez-moi, madame ! dit-elle, et je
rentrerai chez moi plus forte de votre pardon ; car je
n’ose vous suivre, même de loin.
Marguerite lui tendit la main.

– Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle ; rentrez
chez vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je

lui ai promis alliance et je serai fidèle à ma promesse.

– Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu’à la reine
mère, madame ?
– Alors, je me tournerai du côté de mon frère
Charles, et il faudra bien que je lui parle.
– Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le
passage libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre
Majesté.
Marguerite s’élança par le couloir. Mais arrivée à
l’extrémité, elle se retourna pour s’assurer que madame
de Sauve ne demeurait pas en arrière. Madame de
Sauve la suivait.

La reine de Navarre lui vit prendre l’escalier qui
conduisait à son appartement, et poursuivit son chemin
vers la chambre de la reine.

Tout était changé ; au lieu de cette foule de
courtisans empressés, qui d’ordinaire ouvrait ses rangs
devant la reine en la saluant respectueusement,
Marguerite ne rencontrait que des gardes avec des
pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang,
ou des gentilshommes aux manteaux déchirés, à la
figure noircie par la poudre, porteurs d’ordres et de
dépêches, les uns entrant et les autres sortant : toutes
ces allées et venues faisaient un fourmillement terrible
et immense dans les galeries.

Marguerite n’en continua pas moins d’aller en avant
et parvint jusqu’à l’antichambre de la reine mère. Mais
cette antichambre était gardée par deux haies de soldats
qui ne laissaient pénétrer que ceux qui étaient porteurs
d’un certain mot d’ordre.

Marguerite essaya vainement de franchir cette
barrière vivante. Elle vit plusieurs fois s’ouvrir et se
fermer la porte, et à chaque fois, par l’entrebâillement,
elle aperçut Catherine rajeunie par l’action, active
comme si elle n’avait que vingt ans, écrivant, recevant
des lettres, les décachetant, donnant des ordres,
adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui
étaient plus couverts de poussière et de sang.

Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le
Louvre, qu’il emplissait d’effrayantes rumeurs, on


entendait éclater les arquebusades de la rue de plus en
plus répétées.

– Jamais je n’arriverai jusqu’à elle, se dit Marguerite
après avoir fait près des hallebardiers trois tentatives
inutiles. Plutôt que de perdre mon temps ici, allons
donc trouver mon frère.
En ce moment passa M. de Guise ; il venait
d’annoncer à la reine la mort de l’amiral et retournait à
la boucherie.

– Oh ! Henri ! s’écria Marguerite, où est le roi de
Navarre ?
Le duc la regarda avec un sourire étonné, s’inclina,
et, sans répondre, sortit avec ses gardes.

Marguerite courut à un capitaine qui allait sortir du
Louvre et qui, avant de partir, faisait charger les
arquebuses de ses soldats.

– Le roi de Navarre ? demanda-t-elle ; monsieur, où
est le roi de Navarre ?
– Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis
point des gardes de Sa Majesté.
– Ah ! mon cher René ! s’écria Marguerite en
reconnaissant le parfumeur de Catherine... c’est vous...
vous sortez de chez ma mère... savez-vous ce qu’est
devenu mon mari ?
– Sa Majesté le roi de Navarre n’est point mon ami,
madame... vous devez vous en souvenir. On dit même,
ajouta-t-il avec une contraction qui ressemblait plus à
un grincement qu’à un sourire, on dit même qu’il ose
m’accuser d’avoir, de complicité avec madame
Catherine, empoisonné sa mère.
– Non ! non ! s’écria Marguerite, ne croyez pas cela,
mon bon René !
– Oh ! peu m’importe, madame ! dit le parfumeur ;
ni le roi de Navarre ni les siens ne sont plus guère à
craindre en ce moment.
Et il tourna le dos à Marguerite.

– Oh ! monsieur de Tavannes, monsieur de

Tavannes ! s’écria Marguerite, un mot, un seul, je vous
prie !

Tavannes qui passait, s’arrêta.

– Où est Henri de Navarre ? dit Marguerite.
– Ma foi ! dit-il tout haut, je crois qu’il court la ville
avec MM. d’Alençon et Condé.
Puis, si bas que Marguerite seule put l’entendre :

– Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour
être à la place duquel je donnerais ma vie, allez frapper
au cabinet des Armes du roi.
– Oh ! merci, Tavannes ! dit Marguerite, qui, de tout
ce que lui avait dit Tavannes, n’avait entendu que
l’indication principale ; merci, j’y vais.
Et elle prit sa course tout en murmurant :

– Oh ! après ce que je lui ai promis, après la façon
dont il s’est conduit envers moi quand cet ingrat Henri
s’était caché dans le cabinet, je ne puis le laisser périr !
Et elle vint heurter à la porte des appartements du
roi ; mais ils étaient ceints intérieurement par deux
compagnies des gardes.

– On n’entre point chez le roi, dit l’officier en
s’avançant vivement.
– Mais moi ? dit Marguerite.
– L’ordre est général.
– Moi, la reine de Navarre ! moi, sa soeur !
– Ma consigne n’admet point d’exception, madame ;
recevez donc mes excuses.
Et l’officier referma la porte.

– Oh ! il est perdu, s’écria Marguerite alarmée par la
vue de toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu’elles ne
respiraient pas la vengeance, exprimaient l’inflexibilité.
– Oui, oui, je comprends tout... on s’est servi de moi
comme d’un appât... je suis le piège où l’on prend et
égorge les huguenots... Oh ! j’entrerai, dussé-je me faire

tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les
corridors et par les galeries, lorsque tout à coup passant
devant une petite porte, elle entendit un chant doux,
presque lugubre, tant il était monotone. C’était un
psaume calviniste que chantait une voix tremblante
dans la pièce voisine.

– La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon...
elle est là ! s’écria Marguerite en se frappant le front,
éclairée par une pensée subite ; elle est là !... Dieu des
chrétiens, aide-moi !
Et Marguerite, pleine d’espérance, heurta
doucement à la petite porte.

En effet, après l’avis qui lui avait été donné par
Marguerite, après son entretien avec René, après sa
sortie de chez la reine mère, à laquelle, comme un bon
génie, avait voulu s’opposer la pauvre petite Phébé,
Henri de Navarre avait rencontré quelques
gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui
faire honneur, l’avaient reconduit chez lui, où
l’attendaient une vingtaine de huguenots, lesquels
s’étaient réunis chez le jeune prince, et, une fois réunis,
ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques heures
le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu’on eût tenté
de les troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de
Saint-Germain-l’Auxerrois, qui retentit dans tous ces
coeurs comme un glas funèbre, Tavannes entra, et, au
milieu d’un silence de mort, annonça à Henri que le roi
Charles IX voulait lui parler.

Il n’y avait point de résistance à tenter, personne
n’en eut même la pensée. On entendait les plafonds, les
galeries et les corridors du Louvre craquer sous les
pieds des soldats réunis tant dans les cours que dans les
appartements, au nombre de près de deux mille. Henri,
après avoir pris congé de ses amis, qu’il ne devait plus
revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans une
petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa
seul, sans armes et le coeur gonflé de toutes les
défiances.

Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute,
deux mortelles heures, écoutant avec une terreur
croissante le bruit du tocsin et le retentissement des
arquebusades ; voyant, par un guichet vitré, passer, à la


lueur de l’incendie, au flamboiement des torches, les
fuyards et les assassins ; ne comprenant rien à ces
clameurs de meurtre et à ces cris de détresse ; ne
pouvant soupçonner enfin, malgré la connaissance qu’il
avait de Charles IX, de la reine mère et du duc de
Guise, l’horrible drame qui s’accomplissait en ce
moment.

Henri n’avait pas le courage physique ; il avait
mieux que cela, il avait la puissance morale : craignant
le danger, il l’affrontait en souriant, mais le danger du
champ de bataille, le danger en plein air et en plein
jour, le danger aux yeux de tous, qu’accompagnaient la
stridente harmonie des trompettes et la voix sourde et
vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité,
suffisante à peine pour voir l’ennemi qui pouvait se
glisser jusqu’à lui et le fer qui le voulait percer. Ces
deux heures furent donc pour lui les deux heures peut-
être les plus cruelles de sa vie.

Au plus fort du tumulte, et comme Henri
commençait à comprendre que, selon toute probabilité,
il s’agissait d’un massacre organisé, un capitaine vint
chercher le prince et le conduisit, par un corridor, à
l’appartement du roi. À leur approche la porte s’ouvrit,
derrière eux la porte se referma, le tout comme par
enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près
de Charles IX, alors dans son cabinet des Armes.

Lorsqu’ils entrèrent, le roi était assis dans un grand
fauteuil, ses deux mains posées sur les deux bras de son
siège et la tête retombant sur sa poitrine. Au bruit que
firent les nouveaux venus, Charles IX releva son front,
sur lequel Henri vit couler la sueur par grosses gouttes.

– Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi.
Vous, La Chastre, laissez-nous.
Le capitaine obéit.

Il se fit un moment de sombre silence.

Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
avec inquiétude et vit qu’il était seul avec le roi.

Charles IX se leva tout à coup.

– Par la mordieu ! dit-il en retroussant d’un geste
rapide ses cheveux blonds et en essuyant son front en

même temps, vous êtes content de vous voir près de
moi, n’est-ce pas, Henriot ?

– Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre,
et c’est toujours avec bonheur que je me trouve auprès
de Votre Majesté.
– Plus content que d’être là-bas, hein ? reprit
Charles IX, continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt
qu’il ne répondait au compliment de Henri.
– Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
– Regardez et vous comprendrez.
D’un mouvement rapide, Charles IX marcha ou
plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son beau-
frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l’horrible
silhouette des assassins, qui, sur le plancher d’un
bateau, égorgeaient ou noyaient les victimes qu’on leur
amenait à chaque instant.

– Mais, au nom du Ciel, s’écria Henri tout pâle, que
se passe-t-il donc cette nuit ?
– Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me
débarrasse de tous les huguenots. Voyez-vous là-bas,
au-dessus de l’hôtel de Bourbon, cette fumée et cette
flamme ? C’est la fumée et la flamme de la maison de
l’amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c’est le
corps du gendre de l’amiral, le cadavre de votre ami
Téligny.
– Oh ! que veut dire cela ? s’écria le roi de Navarre,
en cherchant inutilement à son côté la poignée de sa
dague et tremblant à la fois de honte et de colère, car il
sentait que tout à la fois on le raillait et on le menaçait.
– Cela veut dire, s’écria Charles IX furieux, sans
transition et blêmissant d’une manière effrayante, cela
veut dire que je ne veux plus de huguenot autour de
moi, entendez-vous, Henri ? Suis-je le roi ? suis-je le
maître ?
– Mais, Votre Majesté...
– Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce
qui n’est pas catholique ; c’est son plaisir. Êtes-vous
catholique ? s’écria Charles, dont la colère montait

incessamment comme une marée terrible.

– Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles :
Qu’importe la religion de qui me sert bien !
– Ha ! ha ! ha ! s’écria Charles en éclatant d’un rire
sinistre ; que je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri !
Verba volant, comme dit ma soeur Margot. Et tous
ceux-là, regarde, ajouta-t-il en montrant du doigt la
ville, ceux-là ne m’avaient-ils pas bien servi aussi ?
n’étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
dévoués toujours ? Tous étaient des sujets utiles ! mais
ils étaient huguenots, et je ne veux que des catholiques.
Henri resta muet.

– Çà, comprenez-moi donc, Henriot ! s’écria
Charles IX.
– J’ai compris, Sire.
– Eh bien ?
– Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de
Navarre ferait ce que tant de gentilshommes ou de
pauvres gens n’ont pas fait. Car enfin, s’ils meurent
tous, ces malheureux, c’est aussi parce qu’on leur a
proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu’ils ont
refusé comme je refuse.
Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur
lui un regard dont l’atonie se changeait peu à peu en un
fauve rayonnement :

– Ah ! tu crois, dit-il, que j’ai pris la peine d’offrir la
messe à ceux qu’on égorge là-bas ?
– Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-
vous point dans la religion de vos pères ?
– Oui, par la mordieu ! et toi ?
– Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri.
Charles poussa un rugissement de rage, et saisit
d’une main tremblante son arquebuse, placée sur une
table. Henri, collé contre la tapisserie, la sueur de
l’angoisse au front, mais, grâce à cette puissance qu’il
conservait sur lui-même, calme en apparence, suivait
tous les mouvements du terrible monarque avec l’avide


stupeur de l’oiseau fasciné par le serpent.

Charles arma son arquebuse, et frappant du pied
avec une fureur aveugle :

– Veux-tu la messe ? s’écria-t-il en éblouissant
Henri du miroitement de l’arme fatale.
Henri resta muet.

Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus
terrible juron qui soit jamais sorti des lèvres d’un
homme, et de pâle qu’il était, il devint livide.

– Mort, messe ou Bastille ! s’écria-t-il en mettant le
roi de Navarre en joue.
– Oh ! Sire ! s’écria Henri, me tuerez-vous, moi
votre frère ?
Henri venait d’éluder, avec cet esprit incomparable
qui était une des plus puissantes facultés de son
organisation, la réponse que lui demandait Charles IX ;
car, sans aucun doute, si cette réponse eût été négative,
Henri était mort.

Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la
rage se trouve immédiatement le commencement de la
réaction, Charles IX ne réitéra pas la question qu’il
venait d’adresser au prince de Navarre, et après un
moment d’hésitation, pendant lequel il fit entendre un
rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre ouverte,
et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
opposé.

– Il faut cependant bien que je tue quelqu’un, s’écria
Charles IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux
s’injectaient de sang.
Et lâchant le coup, il abattit l’homme qui courait.

Henri poussa un gémissement.

Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des
cris de joie chaque fois que le coup avait porté.

– C’est fait de moi, se dit le roi de Navarre ; quand il
ne trouvera plus personne à tuer, il me tuera.

– Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les
princes, est-ce fait ?
C’était Catherine de Médicis, qui, pendant la
dernière détonation de l’arme, venait d’entrer sans être
entendue.

– Non, mille tonnerres d’enfer ! hurla Charles en
jetant son arquebuse par la chambre... Non, l’entêté... il
ne veut pas !...
Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement
son regard vers la partie de la chambre où se tenait
Henri, aussi immobile qu’une des figures de la
tapisserie contre laquelle il était appuyé. Alors elle
ramena sur Charles un oeil qui voulait dire : Alors,
pourquoi vit-il ?

– Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui
comprenait parfaitement ce regard et qui y répondait,
comme on le voit, sans hésitation ; il vit, parce qu’il...
est mon parent.
Catherine sourit.

Henri vit ce sourire et reconnut que c’était Catherine
surtout qu’il lui fallait combattre.

– Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois
bien, et rien de mon beau-frère Charles ; c’est vous qui
avez eu l’idée de m’attirer dans un piège ; c’est vous
qui avez pensé à faire de votre fille l’appât qui devait
nous perdre tous ; c’est vous qui m’avez séparé de ma
femme, pour qu’elle n’eût pas l’ennui de me voir tuer
sous ses yeux...
– Oui, mais cela ne sera pas ! s’écria une autre voix
haletante et passionnée que Henri reconnut à l’instant et
qui fit tressaillir Charles IX de surprise et Catherine de
fureur.
– Marguerite ! s’écria Henri.
– Margot ! dit Charles IX.
– Ma fille ! murmura Catherine.
– Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières
paroles m’accusaient, et vous aviez à la fois tort et
raison : raison, car en effet je suis bien l’instrument

dont on s’est servi pour vous perdre tous ; tort, car
j’ignorais que vous marchiez à votre perte. Moi-même,
monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
hasard, à l’oubli de ma mère, peut-être ; mais sitôt que
j’ai appris votre danger, je me suis souvenue de mon
devoir. Or, le devoir d’une femme est de partager la
fortune de son mari. Vous exile-t-on, monsieur, je vous
suis dans l’exil ; vous emprisonne-t-on, je me fais
captive ; vous tue-t-on, je meurs.

Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit,
sinon avec amour, du moins avec reconnaissance.

– Ah ! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais
bien mieux de lui dire de se faire catholique !
– Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité
qui lui était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-
même ne demandez pas une lâcheté à un prince de votre
maison.
Catherine lança un regard significatif à Charles.

– Mon frère, s’écria Marguerite, qui, aussi bien que
Charles IX, comprenait la terrible pantomime de
Catherine, mon frère, songez-y, vous avez fait de lui
mon époux.
Charles IX, pris entre le regard impératif de
Catherine et le regard suppliant de Marguerite comme
entre deux principes opposés, resta un instant indécis ;
enfin, Oromase l’emporta.

– Au fait, madame, dit-il en se penchant à l’oreille
de Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-
frère.
– Oui, répondit Catherine en s’approchant à son tour
de l’oreille de son fils, oui... mais s’il ne l’était pas ?

11

L’aubépine du cimetière des Innocents

Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à
deviner le mot que Catherine de Médicis avait dit tout
bas à Charles IX, et qui avait arrêté court le terrible
conseil de vie et de mort qui se tenait en ce moment.

Une partie de la matinée fut employée par elle à
soigner La Mole, l’autre à chercher l’énigme que son
esprit se refusait à comprendre.

Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre.
Les huguenots étaient plus que jamais poursuivis. À la
nuit terrible avait succédé un jour de massacre plus
hideux encore. Ce n’était plus le tocsin que les cloches
sonnaient, c’étaient des Te Deum, et les accents de ce
bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et des
incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
soleil que ne l’avait été pendant l’obscurité le glas de la
nuit précédente. Ce n’était pas le tout : une chose
étrange était arrivée ; une aubépine, qui avait fleuri au
printemps et qui, comme d’habitude, avait perdu son
odorante parure au mois de juin, venait de refleurir
pendant la nuit, et les catholiques, qui voyaient dans cet
événement un miracle et qui, pour la popularisation de
ce miracle, faisaient Dieu leur complice, allaient en
procession, croix et bannière en tête, au cimetière des
Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
d’assentiment donné par le ciel au massacre qui
s’exécutait avait redoublé l’ardeur des assassins. Et
tandis que la ville continuait à offrir dans chaque rue,
dans chaque carrefour, sur chaque place une scène de
désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
commun à tous les protestants qui s’y étaient trouvés
enfermés au moment du signal. Le roi de Navarre, le
prince de Condé et La Mole y étaient seuls demeurés
vivants.

Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle
l’avait dit la veille, étaient dangereuses, mais non
mortelles, Marguerite n’était donc plus préoccupée que
d’une chose : sauver la vie de son mari, qui continuait


d’être menacée. Sans doute le premier sentiment qui
s’était emparé de l’épouse était un sentiment de loyale
pitié pour un homme auquel elle venait, comme l’avait
dit lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du
moins alliance. Mais, à la suite de ce sentiment, un
autre moins pur avait pénétré dans le coeur de la reine.

Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu
presque une certitude de royauté dans son mariage avec
Henri de Bourbon, La Navarre, tiraillée d’un côté par
les rois de France, de l’autre par les rois d’Espagne, qui,
lambeau à lambeau, avaient fini par emporter la moitié
de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon réalisait
les espérances de courage qu’il avait données dans les
rares occasions qu’il avait eues de tirer l’épée, devenir
un royaume réel, avec les huguenots de France pour
sujets. Grâce à son esprit fin et si élevé, Marguerite
avait entrevu et calculé tout cela. En perdant Henri, ce
n’était donc pas seulement un mari qu’elle perdait,
c’était un trône.

Elle en était au plus intime de ces réflexions,
lorsqu’elle entendit frapper à la porte du corridor
secret ; elle tressaillit, car trois personnes seulement
venaient par cette porte : le roi, la reine mère et le duc
d’Alençon. Elle entrouvrit la porte du cabinet,
recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La
Mole, et alla ouvrir au visiteur.

Ce visiteur était le duc d’Alençon.

Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un
instant Marguerite avait eu l’idée de réclamer son
intercession en faveur du roi de Navarre ; mais une idée
terrible l’avait arrêtée. Le mariage s’était fait contre son
gré ; François détestait Henri et n’avait conservé la
neutralité en faveur du Béarnais que parce qu’il était
convaincu que Henri et sa femme étaient restés
étrangers l’un à l’autre. Une marque d’intérêt donnée
par Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au
lieu de l’écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois
poignards qui le menaçaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune
prince plus qu’elle n’eût frissonné en apercevant le roi
Charles IX ou la reine mère elle-même. On n’eût point
dit d’ailleurs, en le voyant, qu’il se passât quelque
chose d’insolite par la ville, ni au Louvre ; il était vêtu
avec son élégance ordinaire. Ses habits et son linge
exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais


dont le duc d’Anjou et lui faisaient un si continuel
usage. Seulement, un oeil exercé comme l’était celui de
Marguerite pouvait remarquer que, malgré sa pâleur
plus grande que d’habitude, et malgré le léger
tremblement qui agitait l’extrémité de ses mains, aussi
belles et aussi soignées que des mains de femme, il
renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.

Son entrée fut ce qu’elle avait l’habitude d’être. Il
s’approcha de sa soeur pour l’embrasser. Mais, au lieu
de lui tendre ses joues, comme elle eût fait au roi
Charles ou au duc d’Anjou, Marguerite s’inclina et lui
offrit le front.

Le duc d’Alençon poussa un soupir, et posa ses
lèvres blêmissantes sur ce front que lui présentait
Marguerite.

Alors, s’asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les
nouvelles sanglantes de la nuit ; la mort lente et terrible
de l’amiral ; la mort instantanée de Téligny, qui, percé
d’une balle, rendit à l’instant même le dernier soupir. Il
s’arrêta, s’appesantit, se complut sur les détails
sanglants de cette nuit avec cet amour du sang
particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

– Ce n’est pas pour me faire ce récit seulement que
vous êtes venu me rendre visite, n’est-ce pas, mon
frère ? demanda Marguerite.
Le duc d’Alençon sourit.

– Vous avez encore autre chose à me dire ?
– Non, répondit le duc, j’attends.
– Qu’attendez-vous ?
– Ne m’avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-
aimée, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui
de sa soeur, que ce mariage avec le roi de Navarre se
faisait contre votre gré.
– Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince
de Béarn lorsqu’on me l’a proposé pour époux.
– Et depuis que vous le connaissez, ne m’avez-vous

pas affirmé que vous n’éprouviez aucun amour pour
lui ?

– Je vous l’ai dit, il est vrai.
– Votre opinion n’était-elle pas que ce mariage
devait faire votre malheur ?
– Mon cher François, dit Marguerite, quand un
mariage n’est pas la suprême félicité, c’est presque
toujours la suprême douleur.
– Eh bien, ma chère Marguerite ! comme je vous le
disais, j’attends.
– Mais qu’attendez-vous, dites ?
– Que vous témoigniez votre joie.
– De quoi donc ai-je à me réjouir ?
– Mais de cette occasion inattendue qui se présente
de reprendre votre liberté.
– Ma liberté ! reprit Marguerite, qui voulait forcer le
prince à aller jusqu’au bout de sa pensée.
– Sans doute, votre liberté ; vous allez être séparée
du roi de Navarre.
– Séparée ! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le
jeune prince.
Le duc d’Alençon essaya de soutenir le regard de sa
soeur ; mais bientôt ses yeux s’écartèrent d’elle avec
embarras.

– Séparée ! répéta Marguerite ; voyons cela, mon
frère, car je suis bien aise que vous me mettiez à même
d’approfondir la question ; et comment compte-t-on
nous séparer ?
– Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
– Sans doute ; mais il n’avait pas fait mystère de sa
religion, et l’on savait cela quand on nous a mariés.
– Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le
duc, laissant malgré lui un rayon de joie illuminer son

visage, qu’a fait Henri ?

– Mais vous le savez mieux que personne, François,
puisqu’il a passé ses journées presque toujours en votre
compagnie, tantôt à la chasse, tantôt au mail, tantôt à la
paume.
– Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses
journées ; mais ses nuits ?
Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser les
yeux.

– Ses nuits, continua le duc d’Alençon, ses nuits ?
– Eh bien ? demanda Marguerite, sentant qu’il fallait
bien répondre quelque chose.
– Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.
– Comment le savez-vous ? s’écria Marguerite.
– Je le sais parce que j’avais intérêt à le savoir,
répondit le jeune prince en pâlissant et en déchiquetant
la broderie de ses manches.
Marguerite commençait à comprendre ce que
Catherine avait dit tout bas à Charles IX : mais elle fit
semblant de demeurer dans son ignorance.

– Pourquoi me dites-vous cela, mon frère ? répondit-
elle avec un air de mélancolie parfaitement joué ; est-ce
pour me rappeler que personne ici ne m’aime et ne tient
à moi : pas plus ceux que la nature m’a donnés pour
protecteurs que celui que l’Église m’a donné pour
époux ?
– Vous êtes injuste, dit vivement le duc d’Alençon
en rapprochant encore son fauteuil de celui de sa soeur,
je vous aime et vous protège, moi.
– Mon frère, dit Marguerite en le regardant
fixement, vous avez quelque chose à me dire de la part
de la reine mère.
– Moi ! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure ;
qui peut vous faire croire cela ?
– Ce qui peut me le faire croire, c’est que vous
rompez l’amitié qui vous attachait à mon mari ; c’est

que vous abandonnez la cause du roi de Navarre.

– La cause du roi de Navarre ! reprit le duc
d’Alençon tout interdit.
– Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc.
Vous en êtes convenu vingt fois, vous ne pouvez vous
élever et même vous soutenir que l’un par l’autre. Cette
alliance...
– Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le
duc d’Alençon.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que le roi a des desseins sur votre mari.
Pardon ! en disant votre mari, je me trompe : c’est sur
Henri de Navarre que je voulais dire. Notre mère a
deviné tout. Je m’alliais aux huguenots parce que je
croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu’on tue
les huguenots et que dans huit jours il n’en restera pas
cinquante dans tout le royaume. Je tendais la main au
roi de Navarre parce qu’il était... votre mari. Mais voilà
qu’il n’est plus votre mari. Qu’avez-vous à dire à cela,
vous qui êtes non seulement la plus belle femme de
France, mais encore la plus forte tête du royaume ?
– J’ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre
frère Charles. Je l’ai vu hier dans un de ces accès de
frénésie dont chacun abrège sa vie de dix ans ; j’ai à
dire que ces accès se renouvellent, par malheur, bien
souvent maintenant, ce qui fait que, selon toute
probabilité, notre frère Charles n’a pas longtemps à
vivre ; j’ai à dire enfin que le roi de Pologne vient de
mourir et qu’il est fort question d’élire en sa place un
prince de la maison de France ; j’ai à dire enfin que,
lorsque les circonstances se présentent ainsi, ce n’est
point le moment d’abandonner des alliés qui, au
moment du combat, peuvent nous soutenir avec le
concours d’un peuple et l’appui d’un royaume.
– Et vous, s’écria le duc, ne me faites-vous pas une
trahison bien plus grande de préférer un étranger à votre
frère ?
– Expliquez-vous, François ; en quoi et comment
vous ai-je trahi ?
– Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de
Navarre ?

– Eh bien ? demanda Marguerite avec une feinte
naïveté.
Le duc se leva précipitamment, fit deux ou trois fois
le tour de la chambre d’un air égaré, puis revint prendre
la main de Marguerite.

Cette main était raide et glacée.

– Adieu, ma soeur, dit-il ; vous n’avez pas voulu me
comprendre, ne vous en prenez donc qu’à vous des
malheurs qui pourront vous arriver.
Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place.
Elle vit sortir le duc d’Alençon sans faire un signe pour
le rappeler ; mais à peine l’avait-elle perdu de vue dans
le corridor qu’il revint sur ses pas.

– Écoutez, Marguerite, dit-il, j’ai oublié de vous dire
une chose : c’est que demain, à pareille heure, le roi de
Navarre sera mort.
Marguerite poussa un cri ; car cette idée qu’elle était
l’instrument d’un assassinat lui causait une épouvante
qu’elle ne pouvait surmonter.

– Et vous n’empêcherez pas cette mort ? dit-elle ;
vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fidèle
allié ?
– Depuis hier, mon allié n’est plus le roi de Navarre.
– Et qui est-ce donc, alors ?
– C’est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on
a fait M. de Guise roi des catholiques.
– Et c’est le fils de Henri II qui reconnaît pour son
roi un duc de Lorraine !...
– Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et
vous ne comprenez rien.
– J’avoue que je cherche en vain à lire dans votre
pensée.
– Ma soeur, vous êtes d’aussi bonne maison que

madame la princesse de Porcian, et Guise n’est pas plus
immortel que le roi de Navarre ; eh bien, Marguerite,
supposez maintenant trois choses, toutes trois
possibles : la première, c’est que Monsieur soit élu roi
de Pologne ; la seconde, c’est que vous m’aimiez
comme je vous aime ; eh bien, je suis roi de France, et
vous... et vous... reine des catholiques.

Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de
la profondeur des vues de cet adolescent que personne à
la cour n’osait appeler une intelligence.

– Mais, demanda-t-elle après un moment de silence,
vous n’êtes donc pas jaloux de M. le duc de Guise
comme vous l’êtes du roi de Navarre ?
– Ce qui est fait est fait, dit le duc d’Alençon d’une
voix sourde ; et si j’ai eu à être jaloux du duc de Guise,
eh bien, je l’ai été.
– Il n’y a qu’une seule chose qui puisse empêcher ce
beau plan de réussir.
– Laquelle ?
– C’est que je n’aime plus le duc de Guise.
– Et qui donc aimez-vous, alors ?
– Personne.
Le duc d’Alençon regarda Marguerite avec
l’étonnement d’un homme qui, à son tour, ne comprend
plus, et sortit de l’appartement en poussant un soupir et
en pressant de sa main glacée son front prêt à se fendre.

Marguerite demeura seule et pensive. La situation
commençait à se dessiner claire et précise à ses yeux ;
le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
Catherine et le duc de Guise l’avaient faite. Le duc de
Guise et le duc d’Alençon allaient se réunir pour en
tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de
Navarre était une conséquence naturelle de cette grande
catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s’emparait de
son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans trône,
sans puissance, et n’ayant d’autre perspective qu’un
cloître où elle n’aurait pas même la triste douleur de
pleurer son époux qui n’avait jamais été son mari.


Elle en était là, lorsque la reine Catherine lui fit
demander si elle ne voulait pas venir faire avec toute la
cour un pèlerinage à l’aubépine du cimetière des
Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser
de faire partie de cette cavalcade. Mais la pensée que
cette sortie lui fournirait peut-être l’occasion
d’apprendre quelque chose de nouveau sur le sort du roi
de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait
volontiers Leurs Majestés.

Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que,
si elle voulait descendre, le cortège allait se mettre en
marche. Marguerite fit de la main à Gillone un signe
pour lui recommander le blessé et descendit.

Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux
catholiques étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un
coup d’oeil rapide sur ce groupe, qui se composait
d’une vingtaine de personnes à peu près : le roi de
Navarre n’y était point.

Mais madame de Sauve y était ; elle échangea un
regard avec elle, et Marguerite comprit que la maîtresse
de son mari avait quelque chose à lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré
par la rue de l’Astruce. À la vue du roi, de la reine
Catherine et des principaux catholiques, le peuple
s’était amassé, suivant le cortège comme un flot qui
monte, criant :

– Vive le roi ! vive la messe ! mort aux huguenots !
Ces cris étaient accompagnés de brandissements
d’épées rougies et d’arquebuses fumantes, qui
indiquaient la part que chacun avait prise au sinistre
événement qui venait de s’accomplir.

En arrivant à la hauteur de la rue des Prouvelles, on
rencontra des hommes qui traînaient un cadavre sans
tête. C’était celui de l’amiral. Ces hommes allaient le
pendre par les pieds à Montfaucon.

On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par
la porte qui s’ouvrait en face de la rue des Chaps,
aujourd’hui celle des Déchargeurs. Le clergé, prévenu
de la visite du roi et de celle de la reine mère, attendait


Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment où Catherine
écoutait le discours qu’on lui faisait pour s’approcher
de la reine de Navarre et lui demander la permission de
lui baiser sa main. Marguerite étendit le bras vers elle,
madame de Sauve approcha ses lèvres de la main de la
reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier roulé
dans la manche.

Si rapide et si dissimulée qu’eût été la retraite de
madame de Sauve, Catherine s’en était aperçue, elle se
retourna au moment où sa dame d’honneur baisait la
main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait
jusqu’à elles comme un éclair, mais toutes deux
restèrent impassibles. Seulement madame de Sauve
s’éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa place près
de Catherine.

Lorsqu’elle eut répondu au discours qui venait de lui
être adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe
à la reine de Navarre de s’approcher d’elle.

Marguerite obéit.

– Eh ! ma fille ! dit la reine mère dans son patois
italien, vous avez donc de grandes amitiés avec
madame de Sauve ?
Marguerite sourit, en donnant à son beau visage
l’expression la plus amère qu’elle put trouver.

– Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu
me mordre la main.
– Ah ! ah ! dit Catherine en souriant, vous êtes
jalouse, je crois !
– Vous vous trompez, madame, répondit
Marguerite. Je ne suis pas plus jalouse du roi de
Navarre que le roi de Navarre n’est amoureux de moi.
Seulement je sais distinguer mes amis de mes ennemis.
J’aime qui m’aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
madame, serais-je votre fille ?
Catherine sourit de manière à faire comprendre à
Marguerite que, si elle avait eu quelque soupçon, ce
soupçon était évanoui.


D’ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins
attirèrent l’attention de l’auguste assemblée. Le duc de
Guise arrivait escorté d’une troupe de gentilshommes
tout échauffés encore d’un carnage récent. Ils
escortaient une litière richement tapissée, qui s’arrêta en
face du roi.

– La duchesse de Nevers ! s’écria Charles IX. Çà,
voyons ! qu’elle vienne recevoir nos compliments, cette
belle et rude catholique. Que m’a-t-on dit, ma cousine,
que, de votre propre fenêtre, vous avez giboyé aux
huguenots, et que vous en avez tué un d’un coup de
pierre ?
La duchesse de Nevers rougit extrêmement.

– Sire, dit-elle à voix basse, en venant s’agenouiller
devant le roi, c’est au contraire un catholique blessé que
j’ai eu le bonheur de recueillir.
– Bien, bien, ma cousine ! il y a deux façons de me
servir : l’une en exterminant mes ennemis, l’autre en
secourant mes amis. On fait ce qu’on peut, et je suis sûr
que si vous eussiez pu davantage, vous l’eussiez fait.
Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne
harmonie qui régnait entre la maison de Lorraine et
Charles IX, criait à tue-tête :

– Vive le roi ! vive le duc de Guise ! vive la messe !
– Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette ?
dit la reine mère à la belle duchesse.
Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit
aussitôt ce signe, et qui répondit :

– Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne
me l’ordonne, car j’ai affaire en ville avec Sa Majesté la
reine de Navarre.
– Et qu’allez-vous faire ensemble ? demanda
Catherine.
– Voir des livres grecs très rares et très curieux
qu’on a trouvés chez un vieux pasteur protestant, et
qu’on a transportés à la tour Saint-Jacques-la-
Boucherie, répondit Marguerite.

– Vous feriez mieux d’aller voir jeter les derniers
huguenots du haut du pont des Meuniers dans la Seine,
dit Charles IX. C’est la place des bons Français.
– Nous irons, s’il plaît à Votre Majesté, répondit la
duchesse de Nevers.
Catherine jeta un regard de défiance sur les deux
jeunes femmes. Marguerite, aux aguets, l’intercepta, et
se tournant et retournant aussitôt d’un air fort
préoccupé, elle regarda avec inquiétude autour d’elle.

Cette inquiétude, feinte ou réelle, n’échappa point à
Catherine.

– Que cherchez-vous ?
– Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
– Que cherchez-vous ? qui ne voyez-vous plus ?
– La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au
Louvre ?
– Quand je te disais que tu étais jalouse ! dit
Catherine à l’oreille de sa fille. O bestia !... Allons,
allons, Henriette ! continua-t-elle en haussant les
épaules, emmenez la reine de Navarre.
Marguerite feignit encore de regarder autour d’elle,
puis, se penchant à son tour à l’oreille de son amie :

– Emmène-moi vite, lui dit-elle. J’ai des choses de
la plus haute importance à te dire.
La duchesse fit une révérence à Charles IX et à
Catherine, puis s’inclinant devant la reine de Navarre :

– Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma
litière ? dit-elle.
– Volontiers. Seulement vous serez obligée de me
faire reconduire au Louvre.
– Ma litière, comme mes gens, comme moi-même,
répondit la duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.
La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un
signe qu’elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son
tour et prit respectueusement place sur le devant.


Catherine et ses gentilshommes retournèrent au
Louvre en suivant le même chemin qu’ils avaient pris
pour venir. Seulement, pendant toute la route, on vit la
reine mère parler sans relâche à l’oreille du roi, en lui
désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX,
c’est-à-dire d’un rire plus sinistre qu’une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu’elle eut senti la
litière se mettre en mouvement, et qu’elle n’eut plus à
craindre la perçante investigation de Catherine, elle tira
vivement de sa manche le billet de madame de Sauve et
lut les mots suivants :

« J’ai reçu l’ordre de faire remettre ce soir au roi de
Navarre deux clefs : l’une est celle de la chambre dans
laquelle il est enfermé, l’autre est celle de la mienne.
Une fois qu’il sera entré chez moi, il m’est enjoint de
l’y garder jusqu’à six heures du matin.

« Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté
décide, que Votre Majesté ne compte ma vie pour
rien. »

– Il n’y a plus de doute, murmura Marguerite, et la
pauvre femme est l’instrument dont on veut se servir
pour nous perdre tous. Mais nous verrons si de la reine
Margot, comme dit mon frère Charles, on fait si
facilement une religieuse.
– De qui donc est cette lettre ? demanda la duchesse
de Nevers en montrant le papier que Marguerite venait
de lire et de relire avec une si grande attention.
– Ah ! duchesse ! j’ai bien des choses à te dire,
répondit Marguerite en déchirant le billet en mille et
mille morceaux.

12

Les confidences

– Et, d’abord, où allons-nous ? demanda Marguerite.
Ce n’est pas au pont des Meuniers, j’imagine ?... J’ai vu
assez de tueries comme cela depuis hier, ma pauvre
Henriette !
– J’ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...
– D’abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie
d’oublier sa majesté... Tu me conduisais donc...
– À l’hôtel de Guise, à moins que vous n’en
décidiez autrement.
– Non pas ! non pas, Henriette ! allons chez toi ; le
duc de Guise n’y est pas, ton mari n’y est pas ?
– Oh ! non ! s’écria la duchesse avec une joie qui fit
étinceler ses beaux yeux couleur d’émeraude ; non ! ni
mon beau-frère, ni mon mari, ni personne ! Je suis libre,
libre comme l’air, comme l’oiseau, comme le nuage...
Libre, ma reine, entendez-vous ? Comprenez-vous ce
qu’il y a de bonheur dans ce mot : libre ?... Je vais, je
viens, je commande ! Ah ! pauvre reine ! vous n’êtes
pas libre, vous ! aussi vous soupirez...
– Tu vas, tu viens, tu commandes ! Est-ce donc
tout ? Et ta liberté ne sert-elle qu’à cela ? Voyons, tu es
bien joyeuse pour n’être que libre.
– Votre Majesté m’a promis d’entamer les
confidences.
– Encore Ma Majesté ; voyons, nous nous
fâcherons, Henriette ; as-tu donc oublié nos
conventions ?
– Non, votre respectueuse servante devant le monde,
ta folle confidente dans le tête-à-tête. N’est-ce pas cela,
madame, n’est-ce pas cela, Marguerite ?
– Oui, oui ! dit la reine en souriant.

– Ni rivalités de maisons, ni perfidies d’amour ; tout
bien, tout bon, tout franc ; une alliance enfin offensive
et défensive, dans le seul but de rencontrer et de saisir
au vol, si nous le rencontrons, cet éphémère qu’on
nomme le bonheur.
– Bien, ma duchesse ! c’est cela ; et pour renouveler
le pacte, embrasse-moi.
Et les deux charmantes têtes, l’une pâle et voilée de
mélancolie, l’autre rosée, blonde et rieuse se
rapprochèrent gracieusement et unirent leurs lèvres
comme elles avaient uni leurs pensées.

– Donc il y a du nouveau ? demanda la duchesse en
fixant sur Marguerite un regard avide et curieux.
– Tout n’est-il pas nouveau depuis deux jours ?
– Oh ! je parle d’amour et non de politique, moi.
Quand nous aurons l’âge de dame Catherine, ta mère,
nous en ferons, de la politique. Mais nous avons vingt
ans, ma belle reine, parlons d’autre chose. Voyons,
serais-tu mariée pour tout de bon ?
– À qui ? dit Marguerite en riant.
– Ah ! tu me rassures, en vérité.
– Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m’épouvante.
Duchesse, il faut que je sois mariée.
– Quand cela ?
– Demain.
– Ah ! bah ! vraiment ! Pauvre amie ! Et c’est
nécessaire ?
– Absolument.
– Mordi ! comme dit quelqu’un de ma connaissance,
voilà qui est fort triste.
– Tu connais quelqu’un qui dit : Mordi ? demanda
en riant Marguerite.
– Oui.

– Et quel est ce quelqu’un ?
– Tu m’interroges toujours, quand c’est à toi de
parler. Achève, et je commencerai.
– En deux mots, voici : le roi de Navarre est
amoureux et ne veut pas de moi. Je ne suis pas
amoureuse ; mais je ne veux pas de lui. Cependant il
faudrait que nous changeassions d’idée l’un et l’autre,
ou que nous eussions l’air d’en changer d’ici à demain.
– Eh bien, change, toi ! et tu peux être sûre qu’il
changera, lui !
– Justement, voilà l’impossible ; car je suis moins
disposée à changer que jamais.
– À l’égard de ton mari seulement, j’espère !
– Henriette, j’ai un scrupule.
– Un scrupule de quoi ?
– De religion. Fais-tu une différence entre les
huguenots et les catholiques ?
– En politique ?
– Oui.
– Sans doute.
– Mais en amour ?
– Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes
tellement païennes, qu’en fait de sectes nous les
admettons toutes, qu’en fait de dieux nous en
reconnaissons plusieurs.
– En un seul, n’est-ce pas ?
– Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de
paganisme ; oui, celui qui s’appelle Éros, Cupido,
Amor ; oui, celui qui a un carquois, un bandeau et des
ailes... Mordi ! vive la dévotion !
– Cependant tu as une manière de prier qui est
exclusive ; tu jettes des pierres sur la tête des

huguenots.

– Faisons bien et laissons dire... Ah ! Marguerite,
comme les meilleures idées, comme les plus belles
actions se travestissent en passant par la bouche du
vulgaire !
– Le vulgaire !... Mais c’est mon frère Charles qui te
félicitait, ce me semble ?
– Ton frère Charles, Marguerite, est un grand
chasseur qui sonne du cor toute la journée, ce qui le
rend fort maigre... Je récuse donc jusqu’à ses
compliments. D’ailleurs, je lui ai répondu, à ton frère
Charles... N’as-tu pas entendu ma réponse ?
– Non, tu parlais si bas !
– Tant mieux, j’aurai plus de nouveau à t’apprendre.
Çà ! la fin de ta confidence, Marguerite ?
– C’est que... c’est que...
– Eh bien ?
– C’est que, dit la reine en riant, si la pierre dont
parlait mon frère Charles était historique, je
m’abstiendrais.
– Bon ! s’écria Henriette, tu as choisi un huguenot.
Eh bien, sois tranquille ! pour rassurer ta conscience, je
te promets d’en choisir un à la première occasion.
– Ah ! il paraît que cette fois tu as pris un
catholique ?
– Mordi ! reprit la duchesse.
– Bien, bien ! je comprends.
– Et comment est-il notre huguenot ?
– Je ne l’ai pas choisi ; ce jeune homme ne m’est
rien, et ne me sera probablement jamais rien.
– Mais enfin, comment est-il ? cela ne t’empêche
pas de me le dire, tu sais combien je suis curieuse.
– Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de
Benvenuto Cellini, et qui s’est venu réfugier dans mon

appartement.

– Oh ! oh !... et tu ne l’avais pas un peu convoqué ?
– Pauvre garçon ! ne ris donc pas ainsi, Henriette,
car en ce moment il est encore entre la vie et la mort.
– Il est donc malade ?
– Il est grièvement blessé.
– Mais c’est très gênant, un huguenot blessé !
surtout dans des jours comme ceux où nous nous
trouvons ; et qu’en fais-tu de ce huguenot blessé qui ne
t’est rien et ne te sera jamais rien ?
– Il est dans mon cabinet ; je le cache et je veux le
sauver.
– Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches
dans ton cabinet, tu veux le sauver ; ce huguenot-là sera
bien ingrat s’il n’est pas trop reconnaissant !
– Il l’est déjà, j’en ai bien peur... plus que je ne le
désirerais.
– Et il t’intéresse... ce pauvre jeune homme ?
– Par humanité... seulement.
– Ah ! l’humanité, ma pauvre reine ! c’est toujours
cette vertu-là qui nous perd, nous autres femmes !
– Oui, et tu comprends : comme d’un moment à
l’autre le roi, le duc d’Alençon, ma mère, mon mari
même... peuvent entrer dans mon appartement...
– Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot,
n’est-ce pas, tant qu’il sera malade, à la condition de te
le rendre quand il sera guéri ?
– Rieuse ! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne
prépare pas les choses de si loin. Seulement, si tu
pouvais trouver un moyen de cacher le pauvre garçon ;
si tu pouvais lui conserver la vie que je lui ai sauvée ;
eh bien, je t’avoue que je t’en serais véritablement
reconnaissante ! Tu es libre à l’hôtel de Guise, tu n’as
ni beau-frère, ni mari qui t’espionne ou qui te
contraigne, et de plus derrière ta chambre, où personne,
chère Henriette, n’a heureusement pour toi le droit

d’entrer, un grand cabinet pareil au mien. Eh bien,
prête-moi ce cabinet pour mon huguenot ; quand il sera
guéri tu lui ouvriras la cage et l’oiseau s’envolera.

– Il n’y a qu’une difficulté, chère reine, c’est que la
cage est occupée.
– Comment ! tu as donc aussi sauvé quelqu’un, toi ?
– C’est justement ce que j’ai répondu à ton frère.
– Ah ! je comprends ; voilà pourquoi tu parlais si
bas que je ne t’ai pas entendue.
– Écoute, Marguerite, c’est une histoire admirable,
non moins belle, non moins poétique que la tienne.
Après t’avoir laissé six de mes gardes, j’étais montée
avec les six autres à l’hôtel de Guise, et je regardais
piller et brûler une maison qui n’est séparée de l’hôtel
de mon frère que par la rue des Quatre-Fils, quand tout
à coup j’entends crier des femmes et jurer des hommes.
Je m’avance sur le balcon et je vois d’abord une épée
dont le feu semblait éclairer toute la scène à elle seule.
J’admire cette lame furieuse : j’aime les belles choses,
moi !... puis je cherche naturellement à distinguer le
bras qui la faisait mouvoir, et le corps auquel ce bras
appartenait. Au milieu des coups, des cris, je distingue
enfin l’homme, et je vois... un héros, un Ajax Télamon ;
j’entends une voix, une voix de stentor. Je
m’enthousiasme, je demeure toute palpitante,
tressaillant à chaque coup dont il était menacé, à chaque
botte qu’il portait ; ç’a été une émotion d’un quart
d’heure, vois-tu, ma reine, comme je n’en avais jamais
éprouvé, comme j’avais cru qu’il n’en existait pas.
Aussi j’étais là, haletante, suspendue, muette, quand
tout à coup mon héros a disparu.
– Comment cela ?
– Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme ;
alors, comme Cyrus, j’ai retrouvé la voix, j’ai crié : À
l’aide, au secours ! Nos gardes sont venus, l’ont pris,
l’ont relevé, et enfin l’ont transporté dans la chambre
que tu me demandes pour ton protégé.
– Hélas ! je comprends d’autant mieux cette histoire,
chère Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est
presque la mienne.
– Avec cette différence, ma reine, que servant mon

roi et ma religion, je n’ai point besoin de renvoyer M.
Annibal de Coconnas.

– Il s’appelle Annibal de Coconnas ? reprit
Marguerite en éclatant de rire.
– C’est un terrible nom, n’est-ce pas, dit Henriette.
Eh bien, celui qui le porte en est digne. Quel champion,
mordi ! et que de sang il a fait couler ! Mets ton
masque, ma reine, nous voici à l’hôtel.
– Pourquoi donc mettre mon masque ?
– Parce que je veux te montrer mon héros.
– Il est beau ?
– Il m’a semblé magnifique pendant ses batailles. Il
est vrai que c’était la nuit à la lueur des flammes. Ce
matin, à la lumière du jour, il m’a paru perdre un peu, je
l’avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.
– Alors, mon protégé est refusé à l’hôtel de Guise ;
j’en suis fâchée, car c’est le dernier endroit où l’on
viendrait chercher un huguenot.
– Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce
soir ; l’un couchera dans le coin à droite, l’autre dans le
coin à gauche.
– Mais s’ils se reconnaissent l’un pour protestant,
l’autre pour catholique, ils vont se dévorer.
– Oh ! il n’y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu
dans la figure un coup qui fait qu’il n’y voit presque pas
clair ; ton huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui
fait qu’il ne peut presque pas remuer... Et puis,
d’ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence à
l’endroit de la religion, et tout ira à merveille.
– Allons, soit !
– Entrons, c’est conclu.
– Merci, dit Marguerite en serrant la main de son
amie.
– Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la
duchesse de Nevers ; permettez-moi donc de vous faire
les honneurs de l’hôtel de Guise, comme ils doivent être

faits à la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque
un genou en terre pour aider Marguerite à descendre à
son tour ; puis lui montrant de la main la porte de
l’hôtel gardée par deux sentinelles, arquebuse à la main,
elle suivit à quelques pas la reine, qui marcha
majestueusement précédant la duchesse, qui garda son
humble attitude tant qu’elle put être vue. Arrivée à sa
chambre, la duchesse ferma sa porte ; et appelant sa
camériste, Sicilienne des plus alertes :

– Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le
comte ?
– Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.
– Et que fait-il ?
– En ce moment, je crois, madame, qu’il prend
quelque chose.
– Bien ! dit Marguerite, si l’appétit revient, c’est bon
signe.
– Ah ! c’est vrai ! j’oubliais que tu es une élève
d’Ambroise Paré. Allez, Mica.
– Tu la renvoies ?
– Oui, pour qu’elle veille sur nous.
Mica sortit.
– Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez
lui, veux-tu que je le fasse venir ?
– Ni l’un, ni l’autre ; je voudrais le voir sans être
vue.
– Que t’importe, puisque tu as ton masque ?
– Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes
mains, à un bijou.
– Oh ! comme elle est prudente depuis qu’elle est
mariée, ma belle reine !
Marguerite sourit.


– Eh bien, mais je ne vois qu’un moyen, continua la
duchesse.
– Lequel ?
– C’est de le regarder par le trou de la serrure.
– Soit ! conduis-moi !
La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit
à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
s’inclina sur un genou et approcha son oeil de
l’ouverture que laissait la clef absente.

– Justement, dit-elle, il est à table et a le visage
tourné de notre côté. Viens.
La reine Marguerite prit la place de son amie et
approcha à son tour son oeil du trou de la serrure.
Coconnas, comme l’avait dit la duchesse, était assis à
une table admirablement servie, et à laquelle ses
blessures ne l’empêchaient pas de faire honneur.

– Ah ! mon Dieu ! s’écria Marguerite en se reculant.
– Quoi donc ? demanda la duchesse étonnée.
– Impossible ! Non ! Si ! Oh ! sur mon âme ! c’est
lui-même.
– Qui, lui-même ?
– Chut ! dit Marguerite en se relevant et en
saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer
mon huguenot, qui l’a poursuivi jusque dans ma
chambre, qui l’a frappé jusque dans mes bras ! Oh !
Henriette, quel bonheur qu’il ne m’ait pas aperçue !
– Eh bien, alors ! puisque tu l’as vu à l’oeuvre,
n’est-ce pas qu’il était beau ?
– Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui
qu’il poursuivait.
– Et celui qu’il poursuivait s’appelle ?
– Tu ne prononceras pas son nom devant lui ?
– Non, je te le promets.

– Lerac de la Mole.
– Et comment le trouves-tu maintenant ?
– M. de La Mole ?
– Non, M. de Coconnas.
– Ma foi, dit Marguerite, j’avoue que je lui trouve...
Elle s’arrêta.
– Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en
veux de la blessure qu’il a faite à ton huguenot.
– Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que
mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec
laquelle il lui a souligné l’oeil...
– Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les
raccommoder. Envoie-moi ton blessé.
– Non, pas encore ; plus tard.
– Quand cela ?
– Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.
– Laquelle donc ?
Marguerite regarda son amie, qui, après un moment
de silence, la regarda aussi et se mit à rire.

– Eh bien, soit ! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance
plus que jamais ?
– Amitié sincère toujours, répondit la reine.
– Et le mot d’ordre, le signe de reconnaissance, si
nous avons besoin l’une de l’autre ?
– Le triple nom de ton triple dieu : Éros-Cupido-
Amor.
Et les deux femmes se quittèrent après s’être
embrassées pour la seconde fois et s’être serré la main
pour la vingtième fois.


13

Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes
auxquelles elles ne sont pas destinées

La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva
Gillonne dans une grande émotion. Madame de Sauve
était venue en son absence. Elle avait apporté une clef
qui lui avait fait passer la reine mère. Cette clef était
celle de la chambre où était renfermé Henri. Il était
évident que la reine mère avait besoin, pour un dessein
quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez
madame de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre
ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres
paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre
dans son esprit, et crut avoir compris le projet de
Catherine.

Elle prit une plume, de l’encre et écrivit sur son
papier :

« Au lieu d’aller ce soir chez madame de Sauve,
venez chez la reine de Navarre.

MARGUERITE. »

Puis elle roula le papier, l’introduisit dans le trou de
la clef et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait
venue, d’aller glisser cette clef sous la porte du
prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au
pauvre blessé ; elle ferma toutes les portes, entra dans le
cabinet, et, à son grand étonnement, elle trouva La
Mole revêtu de ses habits encore tout déchirés et tout
tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever ; mais, chancelant
encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le
canapé dont on avait fait un lit.


– Mais qu’arrive-t-il donc, monsieur ? demanda
Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les
ordonnances de votre médecin ? Je vous avais
recommandé le repos, et voilà qu’au lieu de m’obéir
vous faites tout le contraire de ce que j’ai ordonné !
– Oh ! madame, dit Gillonne, ce n’est point ma
faute. J’ai prié, supplié monsieur le comte de ne point
faire cette folie, mais il m’a déclaré que rien ne le
retiendrait plus longtemps au Louvre.
– Quitter le Louvre ! dit Marguerite en regardant
avec étonnement le jeune homme, qui baissait les yeux ;
mais c’est impossible. Vous ne pouvez pas marcher ;
vous êtes pâle et sans force, on voit trembler vos
genoux. Ce matin, votre blessure de l’épaule a saigné
encore.
– Madame, répondit le jeune homme, autant j’ai
rendu grâce à Votre Majesté de m’avoir donné asile
hier au soir, autant je la supplie de vouloir bien me
permettre de partir aujourd’hui.
– Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment
qualifier une si folle résolution : c’est pire que de
l’ingratitude.
– Oh ! madame ! s’écria La Mole en joignant les
mains, croyez que, loin d’être ingrat, il y a dans mon
coeur un sentiment de reconnaissance qui durera toute
ma vie.
– Il ne durera pas longtemps, alors ! dit Marguerite
émue à cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la
sincérité des paroles ; car, ou vos blessures se
rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l’on
vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
cent pas dans la rue sans qu’on vous achève.
– Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura
La Mole.
– Il faut ! dit Marguerite en le regardant de son
regard limpide et profond ; puis pâlissant légèrement :
Oh, oui ! je comprends ! dit-elle, pardon, monsieur ! Il
y a sans doute, hors du Louvre, une personne à qui
votre absence donne de cruelles inquiétudes. C’est
juste, monsieur de la Mole, c’est naturel, et je
comprends cela. Que ne l’avez-vous dit tout de suite, ou

plutôt comment n’y ai-je pas songé moi-même ! C’est
un devoir, quand on exerce l’hospitalité, de protéger les
affections de son hôte comme on panse des blessures, et
de soigner l’âme comme on soigne le corps.

– Hélas ! madame, répondit La Mole, vous vous
trompez étrangement. Je suis presque seul au monde et
tout à fait seul à Paris, où personne ne me connaît. Mon
assassin est le premier homme à qui j’aie parlé dans
cette ville, et Votre Majesté est la première femme qui
m’y ait adressé la parole.
– Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-
vous donc vous en aller ?
– Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre
Majesté n’a pris aucun repos, et que cette nuit...
Marguerite rougit.

– Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu’il
est temps que tu ailles porter la clef.
Gillonne sourit et se retira.

– Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à
Paris, sans amis, comment ferez-vous ?
– Madame, j’en aurai beaucoup ; car, tandis que
j’étais poursuivi, j’ai pensé à ma mère, qui était
catholique ; il m’a semblé que je la voyais glisser
devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à la
main, et j’ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
d’embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que
de me conserver la vie, madame ; il m’a envoyé un de
ses anges pour me la faire aimer.
– Mais vous ne pourrez marcher ; avant d’avoir fait
cent pas vous tomberez évanoui.
– Madame, je me suis essayé aujourd’hui dans le
cabinet ; je marche lentement et avec souffrance, c’est
vrai ; mais que j’aille seulement jusqu’à la place du
Louvre ; une fois dehors, il arrivera ce qu’il pourra.
Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit
profondément.

– Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous
ne m’en parlez plus. En changeant de religion, avez

vous donc perdu le désir d’entrer à son service ?

– Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous
venez de toucher à la véritable cause de mon départ... Je
sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers
et que tout le crédit de Votre Majesté comme fille de
France suffira à peine à sauver sa tête.
– Comment, monsieur ? demanda Marguerite ; que
voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous ?
– Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend
tout du cabinet où je suis placé.
– C’est vrai, murmura Marguerite pour elle seule,
M. de Guise me l’avait déjà dit.
Puis tout haut :

– Eh bien, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc
entendu ?
– Mais d’abord la conversation que Votre Majesté a
eue ce matin avec son frère.
– Avec François ? s’écria Marguerite en rougissant.
– Avec le duc d’Alençon, oui, madame ; puis
ensuite, après votre départ, celle de mademoiselle
Gillonne avec madame de Sauve.
– Et ce sont ces deux conversations... ?
– Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine,
vous aimez votre époux. Votre époux viendra à son tour
comme sont venus M. le duc d’Alençon et madame de
Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. Eh bien, je ne
dois pas les entendre ; je serais indiscret... et je ne puis
pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l’être !
Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers
mots, au trouble de sa voix, à l’embarras de sa
contenance, Marguerite fut illuminée d’une révélation
subite.

– Ah ! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout
ce qui a été dit dans cette chambre jusqu’à présent ?
– Oui, madame.

Ces mots furent soupirés à peine.

– Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n’en
pas entendre davantage ?
– À l’instant même, madame ! s’il plaît à Votre
Majesté de me le permettre.
– Pauvre enfant ! dit Marguerite avec un singulier
accent de douce pitié.
Étonné d’une réponse si douce lorsqu’il s’attendait à
quelque brusque riposte, La Mole leva timidement la
tête ; son regard rencontra celui de Marguerite et
demeura rivé comme par une puissance magnétique sur
le limpide et profond regard de la reine.

– Vous vous sentez donc incapable de garder un
secret, monsieur de la Mole ? dit doucement
Marguerite, qui, penchée sur le dossier de son siège, à
moitié cachée par l’ombre d’une tapisserie épaisse,
jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme
en restant impénétrable elle-même.
– Madame, dit La Mole, je suis une misérable
nature, je me défie de moi même, et le bonheur d’autrui
me fait mal.
– Le bonheur de qui ? dit Marguerite en souriant ;
ah ! oui, le bonheur du roi de Navarre ! Pauvre Henri !
– Vous voyez bien qu’il est heureux, madame !
s’écria vivement La Mole.
– Heureux ?...
– Oui, puisque Votre Majesté le plaint.
Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et
en effilait les torsades d’or.

– Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-
elle, c’est arrêté, c’est décidé dans votre esprit ?
– Je crains d’importuner Sa Majesté en ce moment.
– Mais le duc d’Alençon, mon frère ?
– Oh ! madame, s’écria La Mole, M. le duc
d’Alençon ! non, non ; moins encore M. le duc

d’Alençon que le roi de Navarre.

– Parce que... ? demanda Marguerite émue au point
de trembler en parlant.
– Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot
pour être serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de
Navarre, je ne suis pas encore assez bon catholique
pour être des amis de M. d’Alençon et de M. de Guise.
Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les yeux et
qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur ;
elle n’eût pas su dire si le mot de La Mole était pour
elle caressant ou douloureux.

En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
l’interrogea d’un coup d’oeil. La réponse de Gillonne,
renfermée aussi dans un regard, fut affirmative. Elle
était parvenue à faire passer la clef au roi de Navarre.

Marguerite ramena ses yeux sur La Mole, qui
demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
poitrine, et pâle comme l’est un homme qui souffre à la
fois du corps et de l’âme.

– Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j’hésite à
lui faire une proposition qu’il refusera sans doute.
La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut
s’incliner devant elle en signe qu’il était à ses ordres ;
mais une douleur profonde, aiguë, brûlante, vint tirer
des larmes de ses yeux, et, sentant qu’il allait tomber, il
saisit une tapisserie, à laquelle il se soutint.

– Voyez-vous, s’écria Marguerite en courant à lui et
en le retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que
vous avez encore besoin de moi !
Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de
La Mole.

– Oh ! oui ! murmura-t-il, comme de l’air que je
respire, comme du jour que je vois !
En ce moment trois coups retentirent, frappés à la
porte de Marguerite.

– Entendez-vous, madame ? dit Gillonne effrayée.
– Déjà ! murmura Marguerite.

– Faut-il ouvrir ?
– Attends. C’est le roi de Navarre peut-être.
– Oh ! madame ! s’écria La Mole rendu fort par ces
quelques mots, que la reine avait cependant prononcés à
voix si basse qu’elle espérait que Gillonne seule les
aurait entendus ; madame ! je vous en supplie à genoux,
faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame ! Ayez pitié
de moi ! Oh ! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
parler et, quand j’aurai parlé, vous me chasserez, je
l’espère.
– Taisez-vous, malheureux ! dit Marguerite, qui
ressentait un charme infini à écouter les reproches du
jeune homme ; taisez-vous donc !
– Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans
doute dans l’accent de Marguerite cette rigueur à
laquelle il s’attendait ; madame, je vous le répète, on
entend tout de ce cabinet. Oh ! ne me faites pas mourir
d’une mort que les bourreaux les plus cruels n’oseraient
inventer.
– Silence ! silence ! dit Marguerite.
– Oh ! madame, vous êtes sans pitié ; vous ne
voulez rien écouter, vous ne voulez rien entendre. Mais
comprenez donc que je vous aime...
– Silence donc, puisque je vous le dis ! interrompit
Marguerite en appuyant sa main tiède et parfumée sur
la bouche du jeune homme, qui la saisit entre ses deux
mains et l’appuya contre ses lèvres.
– Mais..., murmura La Mole.
– Mais taisez-vous donc, enfant ! Qu’est-ce donc
que ce rebelle qui ne veut pas obéir à sa reine ?
Puis, s’élançant hors du cabinet, elle referma la
porte, et s’adossant à la muraille en comprimant avec sa
main tremblante les battements de son coeur :

– Ouvre, Gillonne ! dit-elle.
Gillonne sortit de la chambre, et, un instant après, la
tête fine, spirituelle et un peu inquiète du roi de Navarre
souleva la tapisserie.


– Vous m’avez mandé, madame ? dit le roi de
Navarre à Marguerite.
– Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre ?
– Et non sans quelque étonnement, je l’avoue, dit
Henri en regardant autour de lui avec une défiance
bientôt évanouie.
– Et non sans quelque inquiétude, n’est-ce pas,
monsieur ? ajouta Marguerite.
– Je vous l’avouerai, madame. Cependant, tout
entouré que je suis d’ennemis acharnés et d’amis plus
dangereux encore peut-être que mes ennemis, je me
suis rappelé qu’un soir j’avais vu rayonner dans vos
yeux le sentiment de la générosité : c’était le soir de nos
noces ; qu’un autre jour j’y avais vu briller l’étoile du
courage, et, cet autre jour, c’était hier, jour fixé pour ma
mort.
– Eh bien, monsieur ? dit Marguerite en souriant,
tandis que Henri semblait vouloir lire jusqu’au fond de
son coeur.
– Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me
suis dit à l’instant même, en lisant votre billet qui me
disait de venir : Sans amis, comme il est, prisonnier,
désarmé, le roi de Navarre n’a qu’un moyen de mourir
avec éclat, d’une mort qu’enregistre l’histoire, c’est de
mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
– Sire, répondit Marguerite, vous changerez de
langage quand vous saurez que tout ce qui se fait en ce
moment est l’ouvrage d’une personne qui vous aime...
et que vous aimez.
Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et
perçant interrogea sous son sourcil noir la reine avec
curiosité.

– Oh ! rassurez-vous, Sire ! dit la reine en souriant ;
cette personne, je n’ai pas la prétention de dire que ce
soit moi !
– Mais cependant, madame, dit Henri, c’est vous qui
m’avez fait tenir cette clef : cette écriture, c’est la vôtre.
– Cette écriture est la mienne, je l’avoue, ce billet

vient de moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c’est
autre chose. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a passé
entre les mains de quatre femmes avant d’arriver
jusqu’à vous.

– De quatre femmes ! s’écria Henri avec
étonnement.
– Oui, entre les mains de quatre femmes, dit
Marguerite ; entre les mains de la reine mère, entre les
mains de madame de Sauve, entre les mains de
Gillonne, et entre les miennes.
Henri se mit à méditer cette énigme.

– Parlons raison maintenant, monsieur, dit
Marguerite, et surtout parlons franc. Est-il vrai, comme
c’est aujourd’hui le bruit public, que Votre Majesté
consente à abjurer ?
– Ce bruit public se trompe, madame, je n’ai pas
encore consenti.
– Mais vous êtes décidé, cependant.
– C’est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous ?
quand on a vingt ans et qu’on est à peu près roi, ventresaint-
gris ! il y a des choses qui valent bien une messe.
– Et entre autres choses la vie, n’est-ce pas ?
Henri ne put réprimer un léger sourire.

– Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire ! dit
Marguerite.
– Je fais des réserves pour mes alliés, madame ; car,
vous le savez, nous ne sommes encore qu’alliés : si
vous étiez à la fois mon alliée... et...
– Et votre femme, n’est-ce pas, Sire ?
– Ma foi, oui... et ma femme.
– Alors ?
– Alors, peut-être serait-ce différent ; et peut-être
tiendrais-je à rester roi des huguenots, comme ils
disent... Maintenant, il faut que je me contente de vivre.

Marguerite regarda Henri d’un air si étrange qu’il
eût éveillé les soupçons d’un esprit moins délié que ne
l’était celui du roi de Navarre.

– Et êtes-vous sûr, au moins, d’arriver à ce résultat ?
dit-elle.
– Mais à peu près, dit Henri ; vous savez qu’en ce
monde, madame, on n’est jamais sûr de rien.
– Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté
annonce tant de modération et professe tant de
désintéressement, qu’après avoir renoncé à sa couronne,
après avoir renoncé à sa religion, elle renoncera
probablement, on en a l’espoir du moins, à son alliance
avec une fille de France.
Ces mots portaient avec eux une si profonde
signification que Henri en frissonna malgré lui. Mais
domptant cette émotion avec la rapidité de l’éclair :

– Daignez vous souvenir, madame, qu’en ce
moment je n’ai point mon libre arbitre. Je ferai donc ce
que m’ordonnera le roi de France. Quant à moi, si l’on
me consultait le moins du monde dans cette question où
il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
bonheur et de ma vie, plutôt que d’asseoir mon avenir
sur les droits que me donne notre mariage forcé,
j’aimerais mieux m’ensevelir chasseur dans quelque
château, pénitent dans quelque cloître.
Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation
aux choses de ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle
pensa que peut-être cette rupture de mariage était
convenue entre Charles IX, Catherine et le roi de
Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
pour dupe ou pour victime ? Parce qu’elle était soeur de
l’un et fille de l’autre ? L’expérience lui avait appris
que ce n’était point là une raison sur laquelle elle pût
fonder sa sécurité. L’ambition donc mordit au coeur la
jeune femme ou plutôt la jeune reine, trop au-dessus des
faiblesses vulgaires pour se laisser entraîner à un dépit
d’amour-propre : chez toute femme, même médiocre,
lorsqu’elle aime, l’amour n’a point de ces misères, car
l’amour véritable est aussi une ambition.

– Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de
dédain railleur, n’a pas grande confiance, ce me semble,
dans l’étoile qui rayonne au-dessus du front de chaque
roi ?

– Ah ! dit Henri, c’est que j’ai beau chercher la
mienne en ce moment, je ne puis la voir, cachée qu’elle
est dans l’orage qui gronde sur moi à cette heure.
– Et si le souffle d’une femme écartait cet orage, et
faisait cette étoile aussi brillante que jamais ?
– C’est bien difficile, dit Henri.
– Niez-vous l’existence de cette femme, monsieur ?
– Non, seulement je nie son pouvoir.
– Vous voulez dire sa volonté ?
– J’ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme
n’est réellement puissante que lorsque l’amour et
l’intérêt sont réunis chez elle à un degré égal ; et si l’un
de ces deux sentiments la préoccupe seule, comme
Achille elle est vulnérable. Or, cette femme, si je ne
m’abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
Marguerite se tu.

– Écoutez, continua Henri ; au dernier tintement de
la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, vous avez dû
songer à reconquérir votre liberté qu’on avait mise en
gage pour détruire ceux de mon parti. Moi, j’ai dû
songer à sauver ma vie. C’était le plus pressé. Nous y
perdons la Navarre, je le sais bien ; mais c’est peu de
chose que la Navarre en comparaison de la liberté qui
vous est rendue de pouvoir parler haut dans votre
chambre, ce que vous n’osiez pas faire quand vous
aviez quelqu’un qui vous écoutait de ce cabinet.
Quoique au plus fort de sa préoccupation,
Marguerite ne put s’empêcher de sourire. Quant au roi
de Navarre, il s’était déjà levé pour regagner son
appartement ; car depuis quelque temps onze heures
étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
dormir au Louvre.

Henri fit trois pas vers la porte ; puis, s’arrêtant tout
à coup, comme s’il se rappelait seulement à cette heure
la circonstance qui l’avait amené chez la reine :

– À propos, madame, dit-il, n’avez-vous point à me
communiquer certaines choses ; ou ne vouliez-vous que
m’offrir l’occasion de vous remercier du répit que votre

brave présence dans le cabinet des Armes du roi m’a
donné hier ? En vérité, madame, il était temps, je ne
puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de la
scène comme la divinité antique, juste à point pour me
sauver la vie.

– Malheureux ! s’écria Marguerite d’une voix
sourde, et saisissant le bras de son mari. Comment donc
ne voyez-vous pas que rien n’est sauvé au contraire, ni
votre liberté, ni votre couronne, ni votre vie !...
Aveugle ! fou ! pauvre fou ! Vous n’avez pas vu dans
ma lettre autre chose, n’est-ce pas, qu’un rendez-vous ?
vous avez cru que Marguerite, outrée de vos froideurs,
désirait une réparation ?
– Mais, madame, dit Henri étonné, j’avoue...
Marguerite haussa les épaules avec une expression
impossible à rendre.

Au même instant un bruit étrange, comme un
grattement aigu et pressé retentit à la petite porte
dérobée.

Marguerite entraîna le roi du côté de cette petite
porte.

– Écoutez, dit-elle.
– La reine mère sort de chez elle, murmura une voix
saccadée par la terreur et que Henri reconnut à l’instant
même pour celle de madame de Sauve.
– Et où va-t-elle ? demanda Marguerite.
– Elle vient chez Votre Majesté.
Et aussitôt le frôlement d’une robe de soie prouva,
en s’éloignant, que madame de Sauve s’enfuyait.

– Oh ! oh ! s’écria Henri.
– J’en étais sûre, dit Marguerite.
– Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve,
voyez.
Alors, d’un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de
velours noir, et sur sa poitrine fit voir à Marguerite une
fine tunique de mailles d’acier et un long poignard de


Milan qui brilla aussitôt à sa main comme une vipère au
soleil.

– Il s’agit bien ici de fer et de cuirasse ! s’écria
Marguerite ; allons, Sire, allons, cachez cette dague :
c’est la reine mère, c’est vrai ; mais c’est la reine mère
toute seule.
– Cependant...
– C’est elle, je l’entends, silence !
Et, se penchant à l’oreille de Henri, elle lui dit à
voix basse quelques mots que le jeune roi écouta avec
une attention mêlée d’étonnement.

Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.

De son côté, Marguerite bondit avec l’agilité d’une
panthère vers le cabinet où La Mole attendait en
frissonnant, l’ouvrit, chercha le jeune homme, et lui
prenant, lui serrant la main dans l’obscurité :

– Silence ! lui dit-elle en s’approchant si près de lui
qu’il sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son
visage d’une moite vapeur, silence !
Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte,
elle détacha sa coiffure, coupa avec son poignard tous
les lacets de sa robe et se jeta dans le lit.

Il était temps, la clef tournait dans la serrure.

Catherine avait des passe-partout pour toutes les
portes du Louvre.

– Qui est là ? s’écria Marguerite, tandis que
Catherine consignait à la porte une garde de quatre
gentilshommes qui l’avait accompagnée.
Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque
irruption dans sa chambre, Marguerite sortant de
dessous les rideaux en peignoir blanc, sauta à bas du lit,
et, reconnaissant Catherine, vint, avec une surprise trop
bien imitée pour que la Florentine elle-même n’en fût
pas dupe, baiser la main de sa mère.


14

Seconde nuit de noces

La reine mère promena son regard autour d’elle
avec une merveilleuse rapidité. Des mules de velours au
pied du lit, les habits de Marguerite épars sur des
chaises, ses yeux qu’elle frottait pour en chasser le
sommeil, convainquirent Catherine qu’elle avait
réveillé sa fille.

Alors elle sourit comme une femme qui a réussi
dans ses projets, et tirant son fauteuil :

– Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
– Madame, je vous écoute.
– Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux
avec cette lenteur particulière aux gens qui réfléchissent
ou qui dissimulent profondément, il est temps, ma fille,
que vous compreniez combien votre frère et moi
aspirons à vous rendre heureuse.
L’exorde était effrayant pour qui connaissait
Catherine.

– Que va-t-elle me dire ? pensa Marguerite.
– Certes, en vous mariant, continua la Florentine,
nous avons accompli un de ces actes de politique
commandés souvent par de graves intérêts à ceux qui
gouvernent. Mais il le faut avouer, ma pauvre enfant,
nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
demeurerait opiniâtre à ce point.
Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit,
une cérémonieuse révérence à sa mère.

– J’apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car
sans cela je vous eusse visitée plus tôt, j’apprends que
votre mari est loin d’avoir pour vous les égards qu’on

doit non seulement à une jolie femme, mais encore à
une fille de France.

Marguerite poussa un soupir, et Catherine,
encouragée par cette muette adhésion, continua :

– En effet, que le roi de Navarre entretienne
publiquement une de mes filles, qui l’adore jusqu’au
scandale, qu’il fasse mépris pour cet amour de la
femme qu’on a bien voulu lui accorder, c’est un
malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres
pauvres tout-puissants, mais que punirait le moindre
gentilhomme de notre royaume en appelant son gendre
ou en le faisant appeler par son fils.
Marguerite baissa la tête.

– Depuis assez longtemps, continua Catherine, je
vois, ma fille, à vos yeux rougis, à vos amères sorties
contre la Sauve, que la plaie de votre coeur ne peut,
malgré vos efforts, toujours saigner en dedans.
Marguerite tressaillit : un léger mouvement avait
agité les rideaux ; mais heureusement Catherine ne s’en
était pas aperçue.

– Cette plaie, dit-elle en redoublant d’affectueuse
douceur, cette plaie, mon enfant, c’est à la main d’une
mère qu’il appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant
faire votre bonheur, ont décidé votre mariage, et qui,
dans leur sollicitude pour vous, remarquent que chaque
nuit Henri de Navarre se trompe d’appartement ; ceux
qui ne peuvent permettre qu’un roitelet comme lui
offense à tout instant une femme de votre beauté, de
votre rang et de votre mérite, par le dédain de votre
personne et la négligence de sa postérité ; ceux qui
voient enfin qu’au premier vent qu’il croira favorable,
cette folle et insolente tête tournera contre notre famille
et vous expulsera de sa maison ; ceux-là n’ont-ils pas le
droit d’assurer, en le séparant du sien, votre avenir
d’une façon à la fois plus digne de vous et de votre
condition ?
– Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré
ces observations tout empreintes d’amour maternel, et
qui me comblent de joie et d’honneur, j’aurai la
hardiesse de représenter à Votre Majesté que le roi de
Navarre est mon époux.
Catherine fit un mouvement de colère, et se


rapprochant de Marguerite :

– Lui, dit-elle, votre époux ? Suffit-il donc pour être
mari et femme que l’Église vous ait bénis ? et la
consécration du mariage est-elle seulement dans les
paroles du prêtre ? Lui, votre époux ? Eh ! ma fille, si
vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous
attendions de lui, depuis que vous avez accordé à Henri
de Navarre l’honneur de vous nommer sa femme, c’est
à une autre qu’il en a donné les droits, et, en ce moment
même, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez
avec moi, cette clef ouvre la porte de l’appartement de
madame de Sauve, et vous verrez.
– Oh ! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit
Marguerite, car non seulement vous vous trompez, mais
encore...
– Eh bien ?
– Eh bien, vous allez réveiller mon mari.
À ces mots, Marguerite se leva avec une grâce toute
voluptueuse, et laissant flotter entrouverte sa robe de
nuit, dont les manches courtes laissaient à nu son bras
d’un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et,
relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa
mère, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche
entrouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la
couche en désordre, reposer du plus calme et du plus
profond sommeil.

Pâle, les yeux hagards, le corps cambré en arrière
comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas, Catherine
poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.

– Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous
étiez mal informée.
Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un
autre sur Henri. Elle unit dans sa pensée active l’image
de ce front pâle et moite, de ces yeux entourés d’un
léger cercle de bistre, au sourire de Marguerite, et elle
mordit ses lèvres minces avec une fureur silencieuse.

Marguerite permit à sa mère de contempler un
instant ce tableau, qui faisait sur elle l’effet de la tête de
Méduse. Puis elle laissa retomber le rideau, et,


marchant sur la pointe du pied, elle revint près de
Catherine, et, reprenant sa place sur sa chaise :

– Vous disiez donc, madame ?
La Florentine chercha pendant quelques secondes à
sonder cette naïveté de la jeune femme ; puis, comme si
ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
Marguerite :

– Rien, dit-elle.
Et elle sortit à grands pas de l’appartement.

Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans
la profondeur du corridor, le rideau du lit s’ouvrit de
nouveau, et Henri, l’oeil brillant, la respiration
oppressée, la main tremblante, vint s’agenouiller devant
Marguerite. Il était seulement vêtu de ses trousses et de
sa cotte de mailles, de sorte qu’en le voyant ainsi
affublé, Marguerite, tout en lui serrant la main de bon
coeur, ne pu s’empêcher d’éclater de rire.

– Ah ! madame, ah ! Marguerite, s’écria-t-il,
comment m’acquitterai-je jamais envers vous ?
Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main
montaient insensiblement au bras de la jeune femme.

– Sire, dit-elle en se reculant tout doucement,
oubliez-vous qu’à cette heure une pauvre femme, à
laquelle vous devez la vie, souffre et gémit pour vous ?
Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout bas, vous a fait le
sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près de moi, et
peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez
mieux que personne, la colère de ma mère est terrible.
Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement
pour sortir.

– Oh ! mais, dit Marguerite avec une admirable
coquetterie, je réfléchis et me rassure. La clef vous a été
donnée sans indication, et vous serez censé m’avoir
accordé ce soir la préférence.
– Et je vous l’accorde, Marguerite ; consentez-vous
seulement à oublier...
– Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant

les paroles que dix minutes auparavant elle venait
d’adresser à sa mère ; on vous entend du cabinet, et
comme je ne suis pas encore tout à fait libre, Sire, je
vous prierai de parler moins haut.

– Oh ! oh ! dit Henri, moitié riant, moitié assombri,
c’est vrai ; j’oubliais que ce n’est probablement pas moi
qui suis destiné à jouer la fin de cette scène
intéressante. Ce cabinet...
– Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir
l’honneur de présenter à Votre Majesté un brave
gentilhomme blessé pendant le massacre, en venant
avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du danger
qu’elle courait.
La reine s’avança vers la porte. Henri suivit sa
femme.

La porte s’ouvrit, et Henri demeura stupéfait en
voyant un homme dans ce cabinet prédestiné aux
surprises.

Mais La Mole fut plus surpris encore en se trouvant
inopinément en face du roi de Navarre. Il en résulta que
Henri jeta un coup d’oeil ironique à Marguerite, qui le
soutint à merveille.

– Sire, dit Marguerite, j’en suis réduite à craindre
qu’on ne tue dans mon logis même ce gentilhomme, qui
est dévoué au service de Votre Majesté, et que je mets
sous sa protection.
– Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte
Lerac de la Mole, que Votre Majesté attendait, et qui
vous avait été recommandé par ce pauvre M. de
Téligny, qui a été tué à mes côtés.
– Ah ! ah ! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine
m’a remis sa lettre ; mais n’aviez-vous pas aussi une
lettre de M. le gouverneur du Languedoc ?
– Oui, Sire, et recommandation de la remettre à
Votre Majesté aussitôt mon arrivée.
– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
– Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée
d’hier ; mais Votre Majesté était tellement occupée,
qu’elle n’a pu me recevoir.

– C’est vrai, dit le roi ; mais vous eussiez pu, ce me
semble, me faire passer cette lettre ?
– J’avais ordre, de la part de M. d’Auriac, de ne la
remettre qu’à Votre Majesté elle-même ; car elle
contenait, m’a-t-il assuré, un avis si important, qu’il
n’osait le confier à un messager ordinaire.
– En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre,
c’était l’avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn.
M. d’Auriac était de mes bons amis, quoique
catholique, et il est probable que, comme gouverneur de
province, il avait vent de ce qui s’est passé. Ventresaint-
gris ! monsieur, pourquoi ne pas m’avoir remis
cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
qu’aujourd’hui ?
– Parce que, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire à
Votre Majesté, quelque diligence que j’aie faite, je n’ai
pu arriver qu’hier.
– C’est fâcheux, c’est fâcheux, murmura le roi ; car
à cette heure nous serions en sûreté, soit à La Rochelle,
soit dans quelque bonne plaine, avec deux à trois mille
chevaux autour de nous.
– Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-
voix, et, au lieu de perdre votre temps à récriminer sur
le passé, il s’agit de tirer le meilleur parti possible de
l’avenir.
– À ma place, dit Henri avec son regard
interrogateur, vous auriez donc encore quelque espoir,
madame ?
– Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme
une partie en trois points, dont je n’ai perdu que la
première manche.
– Ah ! madame, dit tout bas Henri, si j’étais sûr que
vous fussiez de moitié dans mon jeu...
– Si j’avais voulu passer du côté de vos adversaires,
répondit Marguerite, il me semble que je n’eusse point
attendu si tard.
– C’est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme
vous dites, tout peut encore se réparer aujourd’hui.

– Hélas ! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre
Majesté toutes sortes de bonheurs ; mais aujourd’hui
nous n’avons plus M. l’amiral.
Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan
matois que l’on ne comprit à la cour que le jour où il fut
roi de France.

– Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole
avec attention, ce gentilhomme ne peut demeurer chez
vous sans vous gêner infiniment et sans être exposé à de
fâcheuses surprises. Qu’en ferez-vous ?
– Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le
faire sortir du Louvre ? car en tous points je suis de
votre avis.
– C’est difficile.
– Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de
place dans la maison de Votre Majesté ?
– Hélas ! madame, vous me traitez toujours comme
si j’étais encore roi des huguenots et comme si j’avais
encore un peuple. Vous savez bien que je suis à moitié
converti et que je n’ai plus de peuple du tout.
Une autre que Marguerite se fût empressée de
répondre sur-le-champ : Il est catholique. Mais la reine
voulait se faire demander par Henri ce qu’elle désirait
obtenir de lui. Quant à La Mole, voyant cette réserve de
sa protectrice et ne sachant encore où poser le pied sur
le terrain glissant d’une cour aussi dangereuse que
l’était celle de France, il se tut également.

– Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par
La Mole, que me dit donc M. le gouverneur de
Provence, que votre mère était catholique et que de là
vient l’amitié qu’il vous porte ?
– Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d’un
voeu que vous avez fait, monsieur le comte, d’un
changement de religion ? Mes idées se brouillent à cet
égard ; aidez-moi donc, monsieur de la Mole. Ne
s’agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce que
paraît désirer le roi ?
– Hélas ! oui ; mais Votre Majesté a si froidement

accueilli mes explications à cet égard, reprit La Mole,
que je n’ai point osé...

– C’est que tout cela ne me regardait aucunement,
monsieur. Expliquez au roi, expliquez.
– Eh bien, qu’est-ce que ce voeu ? demanda le roi.
– Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans
armes, presque mourant de mes deux blessures, il m’a
semblé voir l’ombre de ma mère me guidant vers le
Louvre une croix à la main. Alors j’ai fait le voeu, si
j’avais la vie sauve, d’adopter la religion de ma mère, à
qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour me
servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m’a
conduit ici, Sire. Je m’y vois sous la double protection
d’une fille de France et du roi de Navarre. Ma vie a été
sauvée miraculeusement ; je n’ai donc qu’à accomplir
mon voeu, Sire. Je suis prêt à me faire catholique.
Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu’il était
comprenait bien l’abjuration par intérêt ; mais il doutait
fort de l’abjuration par la foi.

– Le roi ne veut pas se charger de mon protégé,
pensa Marguerite.
La Mole cependant demeurait timide et gêné entre
les deux volontés contraires. Il sentait bien, sans se
l’expliquer, le ridicule de sa position. Ce fut encore
Marguerite qui, avec sa délicatesse de femme, le tira de
ce mauvais pas.

– Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a
besoin de repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh !
tenez !
La Mole pâlissait en effet ; mais c’étaient les
dernières paroles de Marguerite qu’il avait entendues et
interprétées qui le faisaient pâlir.

– Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple ;
ne pouvons-nous laisser reposer M. de La Mole ?
Le jeune homme adressa à Marguerite un regard
suppliant et, malgré la présence des deux Majestés, se
laissa aller sur un siège, brisé de douleur et de fatigue.

Marguerite comprit tout ce qu’il y avait d’amour


dans ce regard et de désespoir dans cette faiblesse.

– Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à
ce jeune gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi,
puisqu’il accourait ici pour vous annoncer la mort de
l’amiral et de Téligny, lorsqu’il a été blessé ; il
convient, dis-je, à Votre Majesté de lui faire un honneur
dont il sera reconnaissant toute sa vie.
– Et lequel, madame ? dit Henri. Commandez, je
suis prêt.
– M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de
Votre Majesté, qui couchera, elle, sur ce lit de repos.
Quant à moi, avec la permission de mon auguste époux,
ajouta Marguerite en souriant, je vais appeler Gillonne
et me remettre au lit ; car, je vous le jure, Sire, je ne
suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
repos.
Henri avait de l’esprit, peut-être un peu trop même :
ses amis et ses ennemis le lui reprochèrent plus tard.
Mais il comprit que celle qui l’exilait de la couche
conjugale en avait acquis le droit par l’indifférence
même qu’il avait manifestée pour elle ; d’ailleurs,
Marguerite venait de se venger de cette indifférence en
lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d’amour-propre
dans sa réponse.

– Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de
passer dans mon appartement, je lui offrirais mon
propre lit.
– Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à
cette heure, ne vous peut protéger ni l’un ni l’autre, et la
prudence veut que Votre Majesté demeure ici jusqu’à
demain.
Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela
Gillonne, fit préparer les coussins pour le roi, et aux
pieds du roi un lit pour La Mole, qui semblait si
heureux et si satisfait de cet honneur, qu’on eût juré
qu’il ne sentait plus ses blessures.

Quant à Marguerite, elle tira au roi une
cérémonieuse révérence, et, rentrée dans sa chambre
bien verrouillée de tous côtés, elle s’étendit dans son lit.

– Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut
que demain M. de La Mole ait un protecteur au Louvre,

et tel fait ce soir la sourde oreille qui demain se
repentira.

Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses
derniers ordres, de venir les recevoir.

Gillonne s’approcha.

– Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain,
sous un prétexte quelconque, mon frère, le duc
d’Alençon, ait envie de venir ici avant huit heures du
matin.
Deux heures sonnaient au Louvre.

La Mole causa un instant politique avec le roi, qui
peu à peu s’endormit, et bientôt ronfla aux éclats,
comme s’il eût été couché dans son lit de cuir de Béarn.

La Mole eût peut-être dormi comme le roi ; mais
Marguerite ne dormait pas ; elle se tournait et se
retournait dans son lit, et ce bruit troublait les idées et le
sommeil du jeune homme.

– Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu
de son insomnie, il est bien timide ; peut-être même, il
faudra voir cela, peut-être même sera-t-il ridicule ; de
beaux yeux cependant... une taille bien prise, beaucoup
de charmes ; mais s’il allait ne pas être brave !... Il
fuyait... Il abjure... c’est fâcheux, le rêve commençait
bien ; allons... Laissons aller les choses et rapportonsnous-
en au triple dieu de cette folle Henriette.
Et vers le jour Marguerite finit enfin par s’endormir
en murmurant : Éros-Cupido-Amor.


15

Ce que femme veut Dieu le veut

Marguerite ne s’était pas trompée : la colère
amassée au fond du coeur de Catherine par cette
comédie, dont elle voyait l’intrigue sans avoir la
puissance de rien changer au dénouement, avait besoin
de déborder sur quelqu’un. Au lieu de rentrer chez elle,
la reine mère monta directement chez sa dame d’atours.

Madame de Sauve s’attendait à deux visites : elle
espérait celle de Henri, elle craignait celle de la reine
mère. Au lit, à moitié vêtue, tandis que Dariole veillait
dans l’antichambre, elle entendit tourner une clef dans
la serrure, puis s’approcher des pas lents et qui eussent
paru lourds s’ils n’eussent pas été assourdis par d’épais
tapis. Elle ne reconnut point là la marche légère et
empressée de Henri ; elle se douta qu’on empêchait
Dariole de la venir avertir ; et, appuyée sur sa main,
l’oreille et l’oeil tendus, elle attendit.

La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante,
vit paraître Catherine de Médicis.

Catherine semblait calme ; mais madame de Sauve
habituée à l’étudier depuis deux ans comprit tout ce que
ce calme apparent cachait de sombres préoccupations et
peut-être de cruelles vengeances.

Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut
sauter en bas de son lit ; mais Catherine leva le doigt
pour lui faire signe de rester, et la pauvre Charlotte
demeura clouée à sa place, amassant intérieurement
toutes les forces de son âme pour faire face à l’orage
qui se préparait silencieusement.

– Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre ?
demanda Catherine sans que l’accent de sa voix
indiquât aucune altération ; seulement ces paroles
étaient prononcées avec des lèvres de plus en plus
blêmissantes.
– Oui, madame..., répondit Charlotte d’une voix
qu’elle tentait inutilement de rendre aussi assurée que

l’était celle de Catherine.

– Et vous l’avez vu ?
– Qui ? demanda madame de Sauve.
– Le roi de Navarre ?
– Non, madame ; mais je l’attends, et j’avais même
cru, en entendant tourner une clef dans la serrure, que
c’était lui qui venait.
À cette réponse, qui annonçait dans madame de
Sauve ou une parfaite confiance ou une suprême
dissimulation, Catherine ne put retenir un léger
frémissement. Elle crispa sa main grasse et courte.

– Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son
méchant sourire, tu savais bien, Carlotta, que le roi de
Navarre ne viendrait point cette nuit.
– Moi, madame, je savais cela ! s’écria Charlotte
avec un accent de surprise parfaitement bien jouée.
– Oui, tu le savais.
– Pour ne point venir, reprit la jeune femme
frissonnante à cette seule supposition, il faut donc qu’il
soit mort !
Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir
ainsi, c’était la certitude qu’elle avait d’une terrible
vengeance, dans le cas où sa petite trahison serait
découverte.

– Mais tu n’as donc pas écrit au roi de Navarre,
Carlotta mia ? demanda Catherine avec ce même rire
silencieux et cruel.
– Non, madame, répondit Charlotte avec un
admirable accent de naïveté ; Votre Majesté ne me
l’avait pas dit, ce me semble.
Il se fit un moment de silence pendant lequel
Catherine regarda madame de Sauve comme le serpent
regarde l’oiseau qu’il veut fasciner.

– Tu te crois belle, dit alors Catherine ; tu te crois
adroite, n’est-ce pas ?

– Non, madame, répondit Charlotte, je sais
seulement que Votre Majesté a été parfois d’une bien
grande indulgence pour moi, quand il s’agissait de mon
adresse et de ma beauté.
– Eh bien, dit Catherine en s’animant, tu te trompais
si tu as cru cela, et moi je mentais si je te l’ai dit, tu n’es
qu’une sotte et qu’une laide près de ma fille Margot.
– Oh ! ceci, madame, c’est vrai ! dit Charlotte, et je
n’essaierai pas même de le nier, surtout à vous.
– Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te
préfère-t-il de beaucoup ma fille, et ce n’était pas ce
que tu voulais, je crois, ni ce dont nous étions
convenues.
– Hélas, madame ! dit Charlotte éclatant cette fois
en sanglots sans qu’elle eût besoin de se faire aucune
violence, si cela est ainsi, je suis bien malheureuse.
– Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un
double poignard le double rayon de ses yeux dans le
coeur de madame de Sauve.
– Mais qui peut vous le faire croire ? demanda
Charlotte.
– Descends chez la reine de Navarre, pazza ! et tu y
trouveras ton amant.
– Oh ! fit madame de Sauve.
Catherine haussa les épaules.

– Es-tu jalouse, par hasard ? demanda la reine mère.
– Moi ? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute
sa force prête à l’abandonner.
– Oui, toi ! je serais curieuse de voir une jalousie de
Française.
– Mais, dit madame de Sauve, comment Votre
Majesté veut-elle que je sois jalouse autrement que
d’amour-propre ? je n’aime le roi de Navarre qu’autant
qu’il le faut pour le service de Votre Majesté !
Catherine la regarda un moment avec des yeux
rêveurs.


– Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai,
murmura-t-elle.
– Votre Majesté lit dans mon coeur.
– Et ce coeur m’est tout dévoué ?
– Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
– Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service,
Carlotta, il faut, pour mon service toujours, que tu sois
très éprise du roi de Navarre, et très jalouse surtout,
jalouse comme une Italienne.
– Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle
façon une Italienne est-elle jalouse ?
– Je te le dirai, reprit Catherine.
Et, après avoir fait deux ou trois mouvements de tête
du haut en bas, elle sortit silencieusement et lentement,
comme elle était rentrée.

Charlotte, troublée par le clair regard de ces yeux
dilatés comme ceux du chat et de la panthère, sans que
cette dilatation lui fît rien perdre de sa profondeur, la
laissa partir sans prononcer un seul mot, sans même
laisser à son souffle la liberté de se faire entendre, et
elle ne respira que lorsqu’elle eut entendu la porte se
refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire
que la terrible apparition était bien évanouie.

– Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de
mon lit et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t’en prie, car
je n’oserais pas rester seule.
Dariole obéit ; mais malgré la compagnie de sa
femme de chambre, qui restait près d’elle, malgré la
lumière de la lampe qu’elle ordonna de laisser allumée
pour plus grande tranquillité, madame de Sauve aussi
ne s’endormit qu’au jour, tant bruissait à son oreille le
métallique accent de la voix de Catherine.

Cependant, quoique endormie au moment où le jour
commençait à paraître, Marguerite se réveilla au
premier son des trompettes, aux premiers aboiements
des chiens. Elle se leva aussitôt et commença de revêtir
un costume si négligé qu’il en était prétentieux. Alors
elle appela ses femmes, fit introduire dans son


antichambre les gentilshommes du service ordinaire du
roi de Navarre ; puis, ouvrant la porte qui enfermait
sous la même clef Henri et de la Mole, elle donna du
regard un bonjour affectueux à ce dernier, et appelant
son mari :

– Allons, Sire, dit-elle, ce n’est pas le tout que
d’avoir fait croire à madame ma mère ce qui n’est pas,
il convient encore que vous persuadiez toute votre cour
de la parfaite intelligence qui règne entre nous. Mais
tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, et retenez bien
mes paroles, que la circonstance fait presque
solennelles : Aujourd’hui sera la dernière fois que je
mettrai Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
Le roi de Navarre sourit et ordonna qu’on introduisît
ses gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit
semblant de s’apercevoir seulement que son manteau
était resté sur le lit de la reine ; il leur fit ses excuses de
les recevoir ainsi, prit son manteau des mains de
Marguerite rougissante, et l’agrafa sur son épaule. Puis,
se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles de
la ville et de la cour.

Marguerite remarquait du coin de l’oeil
l’imperceptible étonnement que produisit sur le visage
des gentilshommes cette intimité qui venait de se
révéler entre le roi et la reine de Navarre, lorsqu’un
huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, et
annonçant le duc d’Alençon.

Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui
apprendre seulement que le roi avait passé la nuit chez
sa femme.

François entra si rapidement qu’il faillit, en les
écartant, renverser ceux qui le précédaient. Son premier
coup d’oeil fut pour Henri. Marguerite n’eut que le
second.

Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite
composa son visage, qui exprima la plus parfaite
sérénité.

D’un autre regard vague, mais scrutateur, le duc
embrassa alors toute la chambre ; il vit le lit aux
tapisseries dérangées, le double oreiller affaissé au
chevet, le chapeau du roi jeté sur une chaise.

Il pâlit ; mais se remettant sur-le-champ :


– Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin
à la paume avec le roi ?
– Mais non, le roi n’a point parlé de cela, dit le duc
un peu embarrassé ; mais n’êtes-vous point de sa partie
ordinaire ?
Henri sourit, car il s’était passé tant et de si graves
choses depuis la dernière partie qu’il avait faite avec le
roi, qu’il n’y aurait rien eu d’étonnant à ce que Charles
IX eût changé ses joueurs habituels.

– J’y vais, mon frère ! dit Henri en souriant.
– Venez, reprit le duc.
– Vous vous en allez ? demanda Marguerite.
– Oui, ma soeur.
– Vous êtes donc pressé ?
– Très pressé.
– Si cependant je réclamais de vous quelques
minutes ?
Une pareille demande était si rare dans la bouche de
Marguerite, que son frère la regarda en rougissant et en
pâlissant tour à tour.

– Que va-t-elle lui dire ? pensa Henri non moins
étonné que le duc d’Alençon.
Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de
son époux, se retourna de son côté.

– Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous
pouvez rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le
secret que j’ai à révéler à mon frère est déjà connu de
vous, puisque la demande que je vous ai adressée hier à
propos de ce secret a été à peu près refusée par Votre
Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua Marguerite,
fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
l’expression émise en face d’elle d’un désir qui lui a
paru être désagréable.
– Qu’est-ce donc ? demanda François en les
regardant tous deux avec étonnement.

– Ah ! ah ! dit Henri en rougissant de dépit, je sais
ce que vous voulez dire, madame. En vérité, je regrette
de ne pas être plus libre. Mais si je ne puis donner à M.
de La Mole une hospitalité qui ne lui offrirait aucune
assurance, je n’en peux pas moins recommander après
vous à mon frère d’Alençon la personne à laquelle vous
vous intéressez. Peut-être même, ajouta-t-il pour donner
plus de force encore aux mots que nous venons de
souligner, peut-être même mon frère trouvera-t-il une
idée qui vous permettra de garder M. de La Mole... ici...
près de vous... ce qui serait mieux que tout, n’est-ce
pas, madame ?
– Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à
eux deux ils vont faire ce que ni l’un ni l’autre des deux
n’eût fait tout seul.
Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le
jeune blessé après avoir dit à Henri :

– C’est à vous, monsieur, d’expliquer à mon frère à
quel titre nous nous intéressons à M. de La Mole.
En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M.
d’Alençon, moitié protestant par opposition, comme
Henri moitié catholique par prudence, l’arrivée de La
Mole à Paris, et comment le jeune homme avait été
blessé en venant lui apporter une lettre de M. d’Auriac.

Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet,
se tenait debout devant lui.

François, en l’apercevant si beau, si pâle, et par
conséquent doublement séduisant par sa beauté et par sa
pâleur, sentit naître une nouvelle terreur au fond de son
âme. Marguerite le prenait à la fois par la jalousie et par
l’amour-propre.

– Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j’en
réponds, sera utile à qui saura l’employer. Si vous
l’acceptez pour vôtre, il trouvera en vous un maître
puissant, et vous en lui un serviteur dévoué. En ces
temps, il faut bien s’entourer, mon frère ! surtout,
ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que le duc
d’Alençon l’entendît seul, quand on est ambitieux et
que l’on a le malheur de n’être que troisième fils de
France.
Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à


François que, malgré cette ouverture, elle gardait
encore à part en elle-même une portion importante de
sa pensée.

– Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout
au contraire de Henri, qu’il n’est pas séant que ce jeune
homme demeure si près de mon appartement.
– Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La
Mole, si cela lui convient toutefois, sera dans une demi-
heure installé dans mon logis, où je crois qu’il n’a rien à
craindre. Qu’il m’aime et je l’aimerai.
François mentait, car au fond de son coeur il
détestait déjà La Mole.

– Bien, bien... je ne m’étais donc pas trompée !
murmura Marguerite, qui vit les sourcils du roi de
Navarre se froncer. Ah ! pour vous conduire l’un et
l’autre, je vois qu’il faut vous conduire l’un par l’autre.
Puis complétant sa pensée :

– Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite,
dirait Henriette.
En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement
catéchisé par Marguerite, baisait le bas de sa robe et
montait, assez lestement pour un blessé, l’escalier qui
conduisait chez M. d’Alençon.

Deux ou trois jours s’écoulèrent pendant lesquels la
bonne harmonie parut se consolider de plus en plus
entre Henri et sa femme. Henri avait obtenu de ne pas
faire abjuration publique, mais il avait renoncé entre les
mains du confesseur du roi et entendait tous les matins
la messe qu’on disait au Louvre. Le soir il prenait
ostensiblement le chemin de l’appartement de sa
femme, entrait par la grande porte, causait quelques
instants avec elle, puis sortait par la petite porte secrète
et montait chez madame de Sauve, qui n’avait pas
manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné
des deux côtés, redoublait donc de méfiance à l’endroit
de la reine mère, et cela avec d’autant plus de raison
qu’insensiblement la figure de Catherine commençait à
se dérider. Henri en arriva même à voir éclore un matin
sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance. Ce jour-
là il eut toutes les peines du monde à se décider à
manger autre chose que des oeufs qu’il avait fait cuire


lui-même, et à boire autre chose que de l’eau qu’il avait
vu puiser à la Seine devant lui.

Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient
s’éteignant ; on avait fait si grande tuerie des huguenots
que le nombre en était fort diminué. La plus grande
partie étaient morts, beaucoup avaient fui, quelques-uns
étaient restés cachés.

De temps en temps une grande clameur s’élevait
dans un quartier ou dans un autre ; c’était quand on
avait découvert un de ceux-là. L’exécution alors était
privée ou publique, selon que le malheureux était
acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait fuir.
Dans le dernier cas, c’était une grande joie pour le
quartier où l’événement avait eu lieu : car, au lieu de se
calmer par l’extinction de leurs ennemis, les catholiques
devenaient de plus en plus féroces ; et moins il en
restait, plus ils paraissaient acharnés après ces
malheureux restes.

Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux
huguenots ; puis, quand il n’avait pas pu continuer lui-
même, il s’était délecté au bruit des chasses des autres.

Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec
la paume et la chasse son plaisir favori, il entra chez sa
mère le visage tout joyeux, suivi de ses courtisans
habituels.

– Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui,
remarquant cette joie, avait déjà essayé d’en deviner la
cause ; ma mère, bonne nouvelle ! Mort de tous les
diables, savez-vous une chose ? c’est que l’illustre
carcasse de monsieur l’amiral, qu’on croyait perdue, est
retrouvée !
– Ah ! ah ! dit Catherine.
– Oh ! mon Dieu, oui ! Vous avez eu comme moi
l’idée, n’est-ce pas, ma mère, que les chiens en avaient
fait leur repas de noce ? mais il n’en était rien. Mon
peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a eu une
idée : il a pendu l’amiral au croc de Montfaucon.
Du haut en bas Gaspard on a jeté,

Et puis de bas en haut on l’a monté.


– Eh bien ? dit Catherine.
– Eh bien, ma bonne mère ! reprit Charles IX, j’ai
toujours eu l’envie de le revoir depuis que je sais qu’il
est mort, le cher homme. Il fait beau : tout me semble
en fleurs aujourd’hui ; l’air est plein de vie et de
parfums ; je me porte comme je ne me suis jamais
porté ; si vous voulez, ma mère, nous monterons à
cheval et nous irons à Montfaucon.
– Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine,
si je n’avais pas donné un rendez-vous que je ne veux
pas manquer ; puis à une visite faite à un homme de
l’importance de monsieur l’amiral, ajouta-t-elle, il faut
convier toute la cour. Ce sera une occasion pour les
observateurs de faire des observations curieuses. Nous
verrons qui viendra et qui demeurera.
– Vous avez, ma foi, raison, ma mère ! à demain la
chose, cela vaut mieux ! Ainsi, faites vos invitations, je
ferai les miennes, ou plutôt nous n’inviterons personne.
Nous dirons seulement que nous y allons ; cela fait, tout
le monde sera libre. Adieu, ma mère ! je vais sonner du
cor.
– Vous vous épuiserez, Charles ! Ambroise Paré
vous le dit sans cesse, et il a raison ; c’est un trop rude
exercice pour vous.
– Bah ! bah ! bah ! dit Charles, je voudrais bien être
sûr de ne mourir que de cela. J’enterrerais tout le
monde ici, et même Henriot, qui doit un jour nous
succéder à tous, à ce que prétend Nostradamus.
Catherine fronça le sourcil.

– Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses
qui paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-
vous.
– Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes
chiens, qui s’ennuient à crever, pauvres bêtes ! j’aurais
dû les lâcher sur le huguenot, cela les aurait réjouis.
Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra
dans son cabinet d’Armes, détacha un cor, en sonna
avec une vigueur qui eût fait honneur à Roland lui-
même. On ne pouvait pas comprendre comment, de ce
corps faible et maladif et de ces lèvres pâles, pouvait


sortir un souffle si puissant.

Catherine attendait en effet quelqu’un, comme elle
l’avait dit à son fils. Un instant après qu’il fut sorti, une
de ses femmes vint lui parler tout bas. La reine sourit,
se leva, salua les personnes qui lui faisaient la cour et
suivit la messagère.

Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le
soir même de la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil
si diplomatique, venait d’entrer dans son oratoire.

– Ah ! c’est vous, René ! lui dit Catherine, je vous
attendais avec impatience.
René s’inclina.

– Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai
écrit ?
– J’ai eu cet honneur.
– Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais,
l’épreuve de cet horoscope tiré par Ruggieri et qui
s’accorde si bien avec cette prophétie de Nostradamus,
qui dit que mes fils régneront tous trois ?... Depuis
quelques jours, les choses sont bien modifiées, René, et
j’ai pensé qu’il était possible que les destinées fussent
devenues moins menaçantes.
– Madame, répondit René en secouant la tête, Votre
Majesté sait bien que les choses ne modifient pas la
destinée ; c’est la destinée au contraire qui gouverne les
choses.
– Vous n’en avez pas moins renouvelé le sacrifice,
n’est-ce pas ?
– Oui, madame, répondit René, car vous obéir est
mon premier devoir.
– Eh bien, le résultat ?
– Est demeuré le même, madame.
– Quoi ! l’agneau noir a toujours poussé ses trois
cris ?

– Toujours, madame.
– Signe de trois morts cruelles dans ma famille !
murmura Catherine.
– Hélas ! dit René.
– Mais ensuite ?
– Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet
étrange déplacement du foie que nous avons déjà
remarqué dans les deux premiers et qui penchait en sens
inverse.
– Changement de dynastie. Toujours, toujours,
toujours ? grommela Catherine. Il faudra cependant
combattre cela, René ! continua-t-elle.
René secoua la tête.

– Je l’ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin
gouverne.
– C’est ton avis ? dit Catherine.
– Oui, madame.
– Te souviens-tu de l’horoscope de Jeanne
d’Albret ?
– Oui, madame.
– Redis-le un peu, voyons, je l’ai oublié, moi.
– Vives honorata, dit René, morieris reformidata,
regina amplificabere.
– Ce qui veut dire, je crois : Tu vivras honorée, et
elle manquait du nécessaire, la pauvre femme ! Tu
mourras redoutée, et nous nous sommes moqués d’elle.
Tu seras plus grande que tu n’as été comme reine, et
voilà qu’elle est morte et que sa grandeur repose dans
un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
nom.
– Madame, Votre Majesté traduit mal le vives
honorata. La reine de Navarre a vécu honorée, en effet,
car elle a joui, tant qu’elle a vécu, de l’amour de ses
enfants et du respect de ses partisans, amour et respect

d’autant plus sincères qu’elle était plus pauvre.

– Oui, dit Catherine, je vous passe le tu vivras
honorée ; mais morieris reformidata, voyons, comment
l’expliquerez-vous ?
– Comment je l’expliquerai ! Rien de plus facile :
Tu mourras redoutée.
– Eh bien, est-elle morte redoutée ?
– Si bien redoutée, madame, qu’elle ne fût pas morte
si Votre Majesté n’en avait pas eu peur. Enfin comme
reine, tu grandiras, ou tu seras plus grande que tu n’as
été comme reine ; ce qui est encore vrai, madame, car
en échange de la couronne périssable, elle a peut-être
maintenant, comme reine et martyre, la couronne du
ciel, et outre cela, qui sait encore l’avenir réservé à sa
race sur la terre ?
Catherine était superstitieuse à l’excès. Elle
s’épouvanta plus encore peut-être du sang-froid de
René que de cette persistance des augures ; et comme
pour elle un mauvais pas était une occasion de franchir
hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
sans transition aucune que le travail muet de sa pensée :

– Est-il arrivé des parfums d’Italie ?
– Oui, madame.
– Vous m’en enverrez un coffret garni.
– Desquels ?
– Des derniers, de ceux...
Catherine s’arrêta.

– De ceux qu’aimait particulièrement la reine de
Navarre ? reprit René.
– Précisément.
– Il n’est point besoin de les préparer, n’est-ce pas,
madame ? car Votre Majesté y est à cette heure aussi
savante que moi.
– Tu trouves ? dit Catherine. Le fait est qu’ils
réussissent.

– Votre Majesté n’a rien de plus à me dire ?
demanda le parfumeur.
– Non, non, reprit Catherine pensive ; je ne crois
pas, du moins. Si toutefois il y avait du nouveau dans
les sacrifices, faites-le-moi savoir. À propos, laissons là
les agneaux, et essayons des poules.
– Hélas ! madame, j’ai bien peur qu’en changeant la
victime nous ne changions rien aux présages.
– Fais ce que je dis.
René salua et sortit.

Catherine resta un instant assise et pensive ; puis
elle se leva à son tour et rentra dans sa chambre à
coucher, où l’attendaient ses femmes et où elle annonça
pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant
toute la soirée le bruit du palais et la rumeur de la ville.

Les dames firent préparer leurs toilettes les plus
élégantes, les gentilshommes leurs armes et leurs
chevaux d’apparat. Les marchands fermèrent boutiques
et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent, par-ci,
par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
occasion, afin d’avoir un accompagnement convenable
à donner au cadavre de l’amiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et
pendant une bonne partie de la nuit.

La Mole avait passé la plus triste journée du monde,
et cette journée avait succédé à trois ou quatre autres
qui n’étaient pas moins tristes.

M. d’Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite,
l’avait installé chez lui, mais ne l’avait point revu
depuis. Il se sentait tout à coup comme un pauvre
enfant abandonné, privé des soins tendres, délicats et
charmants de deux femmes dont le souvenir seul de
l’une dévorait incessamment sa pensée. Il avait bien eu
de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré,
qu’elle lui avait envoyé ; mais ces nouvelles, transmises
par un homme de cinquante ans, qui ignorait ou feignait
d’ignorer l’intérêt que La Mole portait aux moindres
choses qui se rapportaient à Marguerite, étaient bien

incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien
entendu, pour savoir des nouvelles du blessé. Cette
visite avait fait l’effet d’un rayon de soleil dans un
cachot, et La Mole en était resté comme ébloui,
attendant toujours une seconde apparition, laquelle,
quoiqu’il se fût écoulé deux jours depuis la première, ne
venait point.

Aussi, quand la nouvelle fut apportée au
convalescent de cette réunion splendide de toute la cour
pour le lendemain, fit-il demander à M. d’Alençon la
faveur de l’accompagner.

Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en
état de supporter cette fatigue ; il répondit seulement :

– À merveille ! Qu’on lui donne un de mes chevaux.
C’était tout ce que désirait La Mole. Maître
Ambroise Paré vint comme d’habitude pour le panser.
La Mole lui exposa la nécessité où il était de monter à
cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
appareils. Les deux blessures, au reste, étaient
refermées, celle de la poitrine comme celle de l’épaule,
et celle de l’épaule seule le faisait souffrir. Toutes deux
étaient vermeilles, comme il convient à des chairs en
voie de guérison. Maître Ambroise Paré les recouvrit
d’un taffetas gommé fort en vogue à cette époque pour
ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu’il
ne se donnât point trop de mouvement dans l’excursion
qu’il allait faire, les choses iraient convenablement.

La Mole était au comble de la joie. À part une
certaine faiblesse causée par la perte de son sang et un
léger étourdissement qui se rattachait à cette cause, il se
sentait aussi bien qu’il pouvait être. D’ailleurs,
Marguerite serait sans doute de cette cavalcade ; il
reverrait Marguerite, et lorsqu’il songeait au bien que
lui avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en
doute l’efficacité bien plus grande de celle de sa
maîtresse.

La Mole employa donc une partie de l’argent qu’il
avait reçu en partant de sa famille à acheter le plus beau
justaucorps de satin blanc et la plus riche broderie de
manteau que lui pût procurer le tailleur à la mode. Le
même lui fournit encore les bottes de cuir parfumé
qu’on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
matin, une demi-heure seulement après l’heure pour


laquelle La Mole l’avait demandé, ce qui fait qu’il n’eut
trop rien à dire. Il s’habilla rapidement, se regarda dans
un miroir, se trouva assez convenablement vêtu, coiffé,
parfumé pour être satisfait de lui-même ; enfin il
s’assura par plusieurs tours faits rapidement dans sa
chambre qu’à part plusieurs douleurs assez vives, le
bonheur moral ferait taire les incommodités physiques.

Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu
plus long qu’on ne les portait alors, lui allait
particulièrement bien.

Tandis que cette scène se passait au Louvre, une
autre du même genre avait lieu à l’hôtel de Guise. Un
grand gentilhomme à poil roux examinait devant une
glace une raie rougeâtre qui lui traversait
désagréablement le visage ; il peignait et parfumait sa
moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en
usage à cette époque s’obstinait à reparaître, il étendait,
dis-je, une triple couche de blanc et de rouge ; mais
comme l’application était insuffisante, une idée lui
vint : un ardent soleil, un soleil d’août dardait ses
rayons dans la cour ; il descendit dans cette cour, mit
son chapeau à la main, et, le nez en l’air et les yeux
fermés, il se promena pendant dix minutes, s’exposant
volontairement à cette flamme dévorante qui tombait
par torrents du ciel.

Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de
premier ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un
visage si éclatant que c’était la raie rouge qui
maintenant n’était plus en harmonie avec le reste et qui
par comparaison paraissait jaune. Notre gentilhomme
ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, qu’il
rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à
une couche de vermillon qu’il étendit dessus ; après
quoi il endossa un magnifique habit qu’un tailleur avait
mis dans sa chambre avant qu’il eût demandé le tailleur.

Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il
descendit une seconde fois dans la cour et se mit à
caresser un grand cheval noir dont la beauté eût été sans
égale sans une petite coupure qu’à l’instar de celle de
son maître lui avait faite dans une des dernières
batailles civiles un sabre de reître.

Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l’était
de lui-même, ce gentilhomme, que nos lecteurs ont sans
doute reconnu sans peine, fut en selle un quart d’heure


avant tout le monde, et fit retentir la cour de l’hôtel de
Guise des hennissements de son coursier, auxquels
répondaient, à mesure qu’il s’en rendait maître, des
mordi prononcés sur tous les tons. Au bout d’un instant
le cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa
souplesse et son obéissance la légitime domination de
son cavalier ; mais la victoire n’avait pas été remportée
sans bruit, et ce bruit (c’était peut-être là-dessus que
comptait notre gentilhomme), et ce bruit avait attiré aux
vitres une dame que notre dompteur de chevaux salua
profondément et qui lui sourit de la façon la plus
agréable.

Cinq minutes après, madame de Nevers faisait
appeler son intendant.

– Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait
convenablement déjeuner M. le comte Annibal de
Coconnas ?
– Oui, madame, répondit l’intendant. Il a même ce
matin mangé de meilleur appétit encore que d’habitude.
– Bien, monsieur ! dit la duchesse.
Puis se retournant vers son premier gentilhomme :

– Monsieur d’Arguzon, dit-elle, partons pour le
Louvre et tenez l’oeil, je vous prie, sur M. le comte
Annibal de Coconnas, car il est blessé, par conséquent
encore faible, et je ne voudrais pas pour tout au monde
qu’il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les huguenots,
qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse soirée
de la Saint-Barthélemy.
Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour,
partit toute rayonnante pour le Louvre, où était le
rendez-vous général.

Il était deux heures de l’après-midi, lorsqu’une file
de cavaliers ruisselants d’or, de joyaux et d’habits
splendides apparut dans la rue Saint-Denis, débouchant
à l’angle du cimetière des Innocents, et se déroulant au
soleil entre les deux rangées de maisons sombres
comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.


16

Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon

Nulle troupe, si riche qu’elle soit, ne peut donner
une idée de ce spectacle. Les habits soyeux, riches et
éclatants, légués comme une mode splendide par
François Ier à ses successeurs, ne s’étaient pas
transformés encore dans ces vêtements étriqués et
sombres qui furent de mise sous Henri III ; de sorte que
le costume de Charles IX, moins riche, mais peut-être
plus élégant que ceux des époques précédentes, éclatait
dans toute sa parfaite harmonie. De nos jours, il n’y a
plus de point de comparaison possible avec un
semblable cortège ; car nous en sommes réduits, pour
nos magnificences de parade, à la symétrie et à
l’uniforme.

Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens
et chevaux marchant sur les flancs et en arrière,
faisaient du cortège royal une véritable armée. Derrière
cette armée venait le peuple, ou, pour mieux dire, le
peuple était partout.

Le peuple suivait, escortait et précédait ; il criait à la
fois Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait
plusieurs calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.

C’était le matin, en face de Catherine et du duc de
Guise, que Charles IX avait, comme d’une chose toute
naturelle, parlé devant Henri de Navarre d’aller visiter
le gibet de Montfaucon, ou plutôt le corps mutilé de
l’amiral, qui était pendu. Le premier mouvement de
Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette
visite. C’était là où l’attendait Catherine. Aux premiers
mots qu’il dit exprimant sa répugnance, elle échangea
un coup d’oeil et un sourire avec le duc de Guise. Henri
surprit l’un et l’autre, les comprit, puis se reprenant tout
à coup :

– Mais, au fait, dit-il, pourquoi n’irais-je pas ? Je
suis catholique et je me dois à ma nouvelle religion.
Puis s’adressant à Charles IX :


– Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je
serai toujours heureux de l’accompagner partout où elle
ira.
Et il jeta autour de lui un coup d’oeil rapide pour
compter les sourcils qui se fronçaient.

Aussi celui de tout le cortège que l’on regardait avec
le plus de curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce
roi sans royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure
longue et caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa
familiarité avec ses inférieurs, familiarité qu’il portait à
un degré presque inconvenant pour un roi, familiarité
qui tenait aux habitudes montagnardes de sa jeunesse et
qu’il conserva jusqu’à sa mort, le signalaient aux
spectateurs, dont quelques-uns lui criaient :

– À la messe, Henriot, à la messe !
Ce à quoi Henri répondait :

– J’y ai été hier, j’en viens aujourd’hui, et j’y
retournerai demain. Ventre saint-gris ! il me semble
cependant que c’est assez comme cela.
Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si
fraîche, si élégante, que l’admiration faisait autour
d’elle un concert dont quelques notes, il faut l’avouer,
s’adressaient à sa compagne, madame la duchesse de
Nevers, qu’elle venait de rejoindre, et dont le cheval
blanc, comme s’il était fier du poids qu’il portait,
secouait furieusement la tête.

– Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de
nouveau ?
– Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien
que je sache.
Puis tout bas :

– Et le huguenot, demanda-t-elle, qu’est-il devenu ?
– Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre,
répondit Marguerite. Et le grand massacreur de gens,
qu’en as-tu fait ?
– Il a voulu être de la fête ; il monte le cheval de
bataille de M. de Nevers, un cheval grand comme un

éléphant. C’est un cavalier effrayant. Je lui ai permis
d’assister à la cérémonie, parce que j’ai pensé que
prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
de cette façon il n’y aurait pas de rencontre à craindre.

– Oh ! ma foi ! répondit Marguerite en souriant, fût-
il ici, et il n’y est pas, je crois qu’il n’y aurait pas de
rencontre pour cela. C’est un beau garçon que mon
huguenot, mais pas autre chose : une colombe et non un
milan ; il roucoule, mais ne mord pas. Après tout, fit-
elle avec un accent intraduisible et en haussant
légèrement les épaules ; après tout, peut-être l’avonsnous
cru huguenot, tandis qu’il était brahme, et sa
religion lui défend-elle de répandre le sang.
– Mais où donc est le duc d’Alençon ? demanda
Henriette, je ne l’aperçois point.
– Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et
désirait ne pas venir ; mais comme on sait que, pour ne
pas être du même avis que son frère Charles et son frère
Henri, il penche pour les huguenots, on lui a fait
observer que le roi pourrait interpréter à mal son
absence et il s’est décidé. Mais, justement, tiens, on
regarde, on crie là-bas, c’est lui qui sera venu par la
porte Montmartre.
– En effet, c’est lui-même, je le reconnais, dit
Henriette. En vérité, mais il a bon air aujourd’hui.
Depuis quelque temps, il se soigne particulièrement : il
faut qu’il soit amoureux. Voyez donc comme c’est bon
d’être prince du sang : il galope sur tout le monde et
tout le monde se range.
– En effet, dit en riant Marguerite, il va nous
écraser. Dieu me pardonne ! Mais faites donc ranger
vos gentilshommes, duchesse ! car en voici un qui, s’il
ne se range pas, va se faire tuer.
– Eh, c’est mon intrépide ! s’écria la duchesse,
regarde donc, regarde.
Coconnas avait en effet quitté son rang pour se
rapprocher de madame de Nevers ; mais au moment
même où son cheval traversait l’espèce de boulevard
extérieur qui séparait la rue du faubourg Saint-Denis,
un cavalier de la suite du duc d’Alençon, essayant en
vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps
heurter Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa
colossale monture, son chapeau faillit tomber, il le


retint et se retourna furieux.

– Dieu ! dit Marguerite en se penchant à l’oreille de
son amie, M. de La Mole !
– Ce beau jeune homme pâle ! s’écria la duchesse
incapable de maîtriser sa première impression.
– Oui, oui ! celui-là même qui a failli renverser ton
Piémontais.
– Oh ! mais, dit la duchesse, il va se passer des
choses affreuses ! ils se regardent, ils se reconnaissent !
En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la
figure de La Mole ; et, de surprise, il avait laissé
échapper la bride de son cheval, car il croyait bien avoir
tué son ancien compagnon, ou du moins l’avoir mis
pour un certain temps hors de combat. De son côté, La
Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à
l’expression de tous les sentiments que couvaient ces
deux hommes, ils s’étreignirent d’un regard qui fit
frissonner les deux femmes. Après quoi La Mole ayant
regardé tout autour de lui, et ayant compris sans doute
que le lieu était mal choisi pour une explication, piqua
son cheval et rejoignit le duc d’Alençon. Coconnas
resta un moment ferme à la même place, tordant sa
moustache et en faisant remonter la pointe jusqu’à se
crever l’oeil ; après quoi, voyant que La Mole
s’éloignait sans lui rien dire de plus, il se remit lui-
même en route.

– Ah ! ah ! dit avec une dédaigneuse douleur
Marguerite, je ne m’étais donc pas trompée... Oh ! pour
cette fois c’est trop fort.
Et elle se mordit les lèvres jusqu’au sang.

– Il est bien joli, répondit la duchesse avec
commisération.
Juste en ce moment le duc d’Alençon venait de
reprendre sa place derrière le roi et la reine mère, de
sorte que ses gentilshommes, en le rejoignant, étaient
forcés de passer devant Marguerite et la duchesse de
Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
princesses, leva son chapeau, salua la reine en
s’inclinant jusque sur le cou de son cheval et demeura
tête nue en attendant que Sa Majesté l’honorât d’un


regard.

Mais Marguerite détourna fièrement la tête.

La Mole lut sans doute l’expression de dédain
empreinte sur le visage de la reine et de pâle qu’il était
devint livide. De plus, pour ne pas choir de son cheval
il fut forcé de se retenir à la crinière.

– Oh ! oh ! dit Henriette à la reine, regarde donc,
cruelle que tu es ! Mais il va se trouver mal !...
– Bon ! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne
nous manquerait plus que cela... As-tu des sels ?
Madame de Nevers se trompait.

La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se
raffermissant sur son cheval, alla reprendre son rang à
la suite du duc d’Alençon.

Cependant on continuait d’avancer, on voyait se
dessiner la silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné
par Enguerrand de Marigny. Jamais il n’avait été si bien
garni qu’à cette heure.

Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et
formèrent un large cercle autour de l’enceinte. À leur
approche, les corbeaux perchés sur le gibet s’envolèrent
avec des croassements de désespoir.

Le gibet qui s’élevait à Montfaucon offrait
d’ordinaire, derrière ses colonnes, un abri aux chiens
attirés par une proie fréquente et aux bandits
philosophes qui venaient méditer sur les tristes
vicissitudes de la fortune.

Ce jour-là il n’y avait, en apparence du moins, à
Montfaucon, ni chiens ni bandits. Les huissiers et les
gardes avaient chassé les premiers en même temps que
les corbeaux, et les autres s’étaient confondus dans la
foule pour y opérer quelques-uns de ces bons coups qui
sont les riantes vicissitudes du métier.

Le cortège s’avançait ; le roi et Catherine arrivaient
les premiers, puis venaient le duc d’Anjou, le duc
d’Alençon, le roi de Navarre, M. de Guise et leurs
gentilshommes ; puis madame Marguerite, la duchesse


de Nevers et toutes les femmes composant ce qu’on
appelait l’escadron volant de la reine ; puis les pages,
les écuyers, les valets et le peuple : en tout dix mille
personnes.

Au gibet principal pendait une masse informe, un
cadavre noir, souillé de sang coagulé et de boue
blanchie par de nouvelles couches de poussière. Au
cadavre il manquait une tête. Aussi l’avait-on pendu par
les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse comme elle
l’est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon de
paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la
bouche de ce masque, quelque railleur qui connaissait
les habitudes de M. l’amiral avait introduit un cure-
dent.

C’était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que
tous ces élégants seigneurs et toutes ces belles dames
défilant, comme une procession peinte par Goya, au
milieu de ces squelettes noircis et de ces gibets aux
longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs était
bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne
silence et la froide insensibilité de ces cadavres, objets
de railleries qui faisaient frissonner ceux-là même qui
les faisaient.

Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible
spectacle ; et à sa pâleur on pouvait distinguer, dans le
groupe des huguenots ralliés, Henri, qui, quelle que fût
sa puissance sur lui-même et si étendu que fût le degré
de dissimulation dont le Ciel l’avait doté, n’y put tenir.
Il prétexta l’odeur impure que répandaient tous ces
débris humains ; et s’approchant de Charles IX, qui,
côte à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes
de l’amiral :

– Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que,
pour rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent
bien mauvais ?
– Tu trouves, Henriot ! dit Charles IX, dont les yeux
étincelaient d’une joie féroce.
– Oui, Sire.
– Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps
d’un ennemi mort sent toujours bon.
– Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté

savait que nous devions venir faire une petite visite à

M. l’amiral, elle eût dû inviter Pierre Ronsard, son
maître en poésie : il eût fait, séance tenante, l’épitaphe
du vieux Gaspard.
– Il n’y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX,
et nous la ferons bien nous-même... Par exemple,
écoutez, messieurs, dit Charles IX après avoir réfléchi
un instant :
Ci-gît, – mais c’est mal entendu,

Pour lui le mot est trop honnête, –

Ici l’amiral est pendu

Par les pieds, à faute de tête.

– Bravo ! bravo ! s’écrièrent les gentilshommes
catholiques tout d’une voix, tandis que les huguenots
ralliés fronçaient les sourcils en gardant le silence.
Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et
madame de Nevers, il fit semblant de n’avoir pas
entendu.

– Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que,
malgré les parfums dont elle était couverte, cette odeur
commençait à indisposer, allons, il n’y a si bonne
compagnie qu’on ne quitte. Disons adieu à M. l’amiral,
et revenons à Paris.
Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu’on
prend congé d’un ami, et, reprenant la tête de colonne,
elle revint gagner le chemin, tandis que le cortège
défilait devant le cadavre de Coligny.

Le soleil se couchait à l’horizon.

La foule s’écoula sur les pas de Leurs Majestés pour
jouir jusqu’au bout des magnificences du cortège et des
détails du spectacle : les voleurs suivirent la foule ; de
sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n’y avait
plus personne autour du cadavre mutilé de l’amiral, que
commençaient à effleurer les premières brises du soir.

Quand nous disons personne, nous nous trompons.
Un gentilhomme monté sur un cheval noir, et qui
n’avait pu sans doute, au moment où il était honoré de
la présence des princes, contempler à son aise ce tronc


informe et noirci, était demeuré le dernier, et s’amusait
à examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons,
piliers de pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans
doute, à lui arrivé depuis quelques jours à Paris et
ignorant des perfectionnements qu’apporte en toute
chose la capitale, le parangon de tout ce que l’homme
peut inventer de plus terriblement laid.

Il n’est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet
homme était notre ami Coconnas. Un oeil exercé de
femme l’avait en vain cherché dans la cavalcade et
avait sondé les rangs sans pouvoir le retrouver.

M. de Coconnas, comme nous l’avons dit, était donc
en extase devant l’oeuvre d’Enguerrand de Marigny.
Mais cette femme n’était pas seule à chercher M. de
Coconnas. Un autre gentilhomme, remarquable par son
pourpoint de satin blanc et sa galante plume, après avoir
regardé en avant et sur les côtés, s’avisa de regarder en
arrière et vit la haute taille de Coconnas et la
gigantesque silhouette de son cheval se profiler en
vigueur sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil
couchant.

Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc
quitta le chemin suivi par l’ensemble de la troupe, prit
un petit sentier, et, décrivant une courbe, retourna vers
le gibet.

Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue
pour la duchesse de Nevers, comme nous avons
reconnu le grand gentilhomme au cheval noir pour
Coconnas, s’approcha de Marguerite et lui dit :

– Nous nous sommes trompées toutes deux,
Marguerite, car le Piémontais est demeuré en arrière, et
M. de La Mole l’a suivi.
– Mordi ! reprit Marguerite en riant, il va donc se
passer quelque chose. Ma foi, j’avoue que je ne serais
pas fâchée d’avoir à revenir sur son compte.
Marguerite alors se retourna et vit s’exécuter
effectivement de la part de La Mole la manoeuvre que
nous avons dite.

Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la
file : l’occasion était des plus favorables ; on tournait
devant un sentier bordé de larges haies qui remontait,


et, en remontant, passait à trente pas du gibet. Madame
de Nevers dit un mot à l’oreille de son capitaine,
Marguerite fit un signe à Gillonne, et les quatre
personnes s’en allèrent par ce chemin de traverse
s’embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu
où allait se passer la scène dont ils paraissaient désirer
être spectateurs. Il y avait trente pas environ, comme
nous l’avons dit, de cet endroit à celui où Coconnas,
ravi, en extase, gesticulait devant M. l’amiral.

Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et
Gillonne en firent autant ; le capitaine descendit à son
tour, et réunit dans ses mains les brides des quatre
chevaux. Un gazon frais et touffu offrait aux trois
femmes un siège comme en demandent souvent et
inutilement les princesses.

Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le
moindre détail.

La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se
placer derrière Coconnas, et, allongeant la main, il lui
frappa sur l’épaule.

Le Piémontais se retourna.

– Oh ! dit-il, ce n’était donc pas un rêve ! et vous
vivez encore !
– Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis
encore. Ce n’est pas votre faute, mais enfin je vis.
– Mordi ! je vous reconnais bien, reprit Coconnas,
malgré votre mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela
la dernière fois que nous nous sommes vus.

– Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi
malgré cette ligne jaune qui vous coupe le visage ; vous
étiez plus pâle que cela lorsque je vous la fis.
Coconnas se mordit les lèvres ; mais, décidé, à ce
qu’il paraît, à continuer la conversation sur le ton de
l’ironie, il continua :

– C’est curieux, n’est-ce pas, monsieur de la Mole,
surtout pour un huguenot, de pouvoir regarder M.
l’amiral pendu à ce crochet de fer ; et dire cependant
qu’il y a des gens assez exagérés pour nous accuser
d’avoir tué jusqu’aux huguenotins à la mamelle !

– Comte, dit La Mole en s’inclinant, je ne suis plus
huguenot, j’ai le bonheur d’être catholique.
– Bah ! s’écria Coconnas en éclatant de rire, vous
êtes converti, monsieur ! oh ! que c’est adroit !
– Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux
et la même politesse, j’avais fait voeu de me convertir
si j’échappais au massacre.
– Comte, reprit le Piémontais, c’est un voeu très
prudent, et je vous en félicite ; n’en auriez-vous point
fait d’autres encore ?
– Oui, bien, monsieur, j’en ai fait un second,
répondit La Mole en caressant sa monture avec une
tranquillité parfaite.
– Lequel ? demanda Coconnas.
– Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce
petit clou qui semble vous attendre au-dessous de M. de
Coligny.
– Comment ! dit Coconnas, comme je suis là, tout
grouillant ?
– Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée
au travers du corps.
Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent
des flammes.

– Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou !
– Oui, reprit La Mole, à ce clou...
– Vous n’êtes pas assez grand pour cela, mon petit
monsieur ! dit Coconnas.
– Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand
tueur de gens ! répondit La Mole. Ah ! vous croyez,
mon cher monsieur Annibal de Coconnas, qu’on peut
impunément assassiner les gens sous le loyal et
honorable prétexte qu’on est cent contre un ; nenni ! Un
jour vient où l’homme retrouve son homme, et je crois
que ce jour est venu aujourd’hui. J’aurais bien envie de
casser votre vilaine tête d’un coup de pistolet ; mais,
bah ! j’ajusterais mal, car j’ai la main encore tremblante

des blessures que vous m’avez faites en traître.

– Ma vilaine tête ! hurla Coconnas en sautant de son
cheval. À terre ! sus ! sus ! monsieur le comte,
dégainons.
Et il mit l’épée à la main.

Je crois que ton huguenot a dit : Vilaine tête,
murmura la duchesse de Nevers à l’oreille de
Marguerite ; est-ce que tu le trouves laid ?

– Il est charmant ! dit en riant Marguerite, et je suis
forcée de dire que la fureur rend M. de La Mole
injuste ; mais, chut ! regardons.
En effet, La Mole était descendu de son cheval avec
autant de mesure que Coconnas avait mis, lui, de
rapidité ; il avait détaché son manteau cerise, l’avait
posé à terre, avait tiré son épée et était tombé en garde.

– Aïe ! fit-il en allongeant le bras.
– Ouf ! murmura Coconnas en déployant le sien, car
tous deux, on se le rappelle, étaient blessés à l’épaule et
souffraient d’un mouvement trop vif.
Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les
princesses n’avaient pu se contraindre tout à fait en
voyant les deux champions se frotter l’omoplate en
grimaçant. Cet éclat de rire parvint jusqu’aux deux
gentilshommes, qui ignoraient qu’ils eussent des
témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
dames.

La Mole se remit en garde, ferme, comme un
automate, et Coconnas engagea le fer avec un mordi !
des plus accentués.

– Ah çà ; mais, ils y vont tout de bon et s’égorgeront
si nous n’y mettons bon ordre. Assez de plaisanteries.
Holà ! messieurs ! holà ! cria Marguerite.
– Laisse ! laisse ! dit Henriette, qui, ayant vu
Coconnas à l’oeuvre, espérait au fond du coeur que
Coconnas aurait aussi bon marché de La Mole qu’il
avait eu des deux neveux et du fils de Mercandon.

– Oh ! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit
Marguerite ; regarde, on dirait qu’ils soufflent du feu.
En effet, le combat, commencé par des railleries et
des provocations, était devenu silencieux depuis que les
deux champions avaient croisé le fer. Tous deux se
défiaient de leurs forces, et l’un et autre, à chaque
mouvement trop vif, était forcé de réprimer un frisson
de douleur arraché par les anciennes blessures.
Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits
pas fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant
en lui un maître en fait d’armes, rompait aussi pas à
pas, mais enfin rompait. Tous deux arrivèrent ainsi
jusqu’au bord du fossé, de l’autre côté duquel se
trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa retraite eût
été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
Coconnas s’arrêta, et, sur un dégagement un peu large
de La Mole, fournit avec la rapidité de l’éclair un coup
droit, et à l’instant même le pourpoint de satin blanc de
La Mole s’imbiba d’une tache rouge qui alla
s’élargissant.

– Courage ! cria la duchesse de Nevers.
– Ah ! pauvre La Mole ! fit Marguerite avec un cri
de douleur.
La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces
regards qui pénètrent plus profondément dans le coeur
que la pointe d’une épée, et sur un cercle trompé se
fendit à fond.

Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui
n’en firent qu’un. La pointe de la rapière de La Mole
avait apparu sanglante derrière le dos de Coconnas.

Cependant ni l’un ni l’autre ne tomba : tous deux
restèrent debout, se regardant la bouche ouverte, sentant
chacun de son côté qu’au moindre mouvement qu’il
ferait l’équilibre allait lui manquer. Enfin le Piémontais,
plus dangereusement blessé que son adversaire, et
sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, se
laissa tomber sur La Mole, l’étreignant d’un bras, tandis
que de l’autre il cherchait à dégainer son poignard. De
son côté, La Mole réunit toutes ses forces, leva la main
et laissa retomber le pommeau de son épée au milieu du
front de Coconnas, qui, étourdi du coup, tomba ; mais
en tombant il entraîna son adversaire dans sa chute, si


bien que tous deux roulèrent dans le fossé.

Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers,
voyant que tout mourants qu’ils étaient ils cherchaient
encore à s’achever, se précipitèrent, aidées du capitaine
des gardes. Mais avant qu’elles fussent arrivées à eux,
les mains se détendirent, les yeux se refermèrent, et
chacun des combattants, laissant échapper le fer qu’il
tenait, se raidit dans une convulsion suprême.

Un large flot de sang écumait autour d’eux.

– Oh ! brave, brave La Mole ! s’écria Marguerite,
incapable de renfermer plus longtemps en elle son
admiration. Ah ! pardon, mille fois pardon de t’avoir
soupçonné !
Et ses yeux se remplirent de larmes.

– Hélas ! hélas ! murmura la duchesse, valeureux
Annibal... Dites, dites, madame, avez-vous jamais vu
deux plus intrépides lions ?
Et elle éclata en sanglots.

– Tudieu ! les rudes coups ! dit le capitaine en
cherchant à étancher le sang qui coulait à flots... Holà !
vous qui venez, venez plus vite !
En effet, un homme, assis sur le devant d’une espèce
de tombereau peint en rouge, apparaissait dans la brume
du soir, chantant cette vieille chanson que lui avait sans
doute rappelée le miracle du cimetière des Innocents :

Bel aubespin fleurissant,
Verdissant,
Le long de ce beau rivage,
Tu es vêtu, jusqu’au bas,
Des longs bras
D’une lambrusche sauvage.
Le chantre rossignolet,
Nouvelet,


Courtisant sa bien-aimée,
Pour ses amours alléger,
Vient loger
Tous les ans sous la ramée.
Or, vis, gentil aubespin,
Vis sans fin ;
Vis, sans que jamais tonnerre
Ou la cognée, ou les vents,
Ou le temps
Te puissent ruer par...

– Holà hé ! répéta le capitaine, venez donc quand on
vous appelle ! Ne voyez-vous pas que ces
gentilshommes ont besoin de secours ?
L’homme au chariot, dont l’extérieur repoussant et
le visage rude formaient un contraste étrange avec la
douce et bucolique chanson que nous venons de citer,
arrêta alors son cheval, descendit, et se baissant sur les
deux corps :

– Voilà de belles plaies, dit-il ; mais j’en fais encore
de meilleures.
– Qui donc êtes-vous ? demanda Marguerite
ressentant malgré elle une certaine terreur qu’elle
n’avait pas la force de vaincre.
– Madame, répondit cet homme en s’inclinant
jusqu’à terre, je suis maître Caboche, bourreau de la
prévôté de Paris, et je venais accrocher à ce gibet des
compagnons pour M. l’amiral.
– Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit
Marguerite ; jetez là vos cadavres, étendez dans votre
chariot les housses de nos chevaux, et ramenez
doucement derrière nous ces deux gentilshommes au
Louvre.


17

Le confrère de maître Ambroise Paré

Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas
et La Mole reprit la route de Paris, suivant dans l’ombre
le groupe qui lui servait de guide. Il s’arrêta au Louvre ;
le conducteur reçut un riche salaire. On fit transporter
les blessés chez M. le duc d’Alençon, et l’on envoya
chercher maître Ambroise Paré.

Lorsqu’il arriva, ni l’un ni l’autre n’avaient encore
repris connaissance.

La Mole était le moins maltraité des deux : le coup
d’épée l’avait frappé au-dessous de l’aisselle droite,
mais n’avait offensé aucun organe essentiel ; quant à
Coconnas, il avait le poumon traversé, et le souffle qui
sortait par la blessure faisait vaciller la flamme d’une
bougie.

Maître Ambroise Paré ne répondait pas de
Coconnas.

Madame de Nevers était désespérée ; c’était elle qui,
confiante dans la force, dans l’adresse et le courage du
Piémontais, avait empêché Marguerite de s’opposer au
combat. Elle eût bien fait porter Coconnas à l’hôtel de
Guise pour lui renouveler dans cette seconde occasion
les soins de la première ; mais d’un moment à l’autre
son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
l’installation d’un intrus dans le domicile conjugal.

Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait
fait porter les deux jeunes gens chez son frère, où l’un
d’eux, d’ailleurs, était déjà installé, en disant que
c’étaient deux gentilshommes qui s’étaient laissés choir
de cheval pendant la promenade ; mais la vérité fut
divulguée par l’admiration du capitaine témoin du
combat, et l’on sut bientôt à la cour que deux nouveaux
raffinés venaient de naître au grand jour de la
renommée.

Soignés par le même chirurgien qui partageait ses
soins entre eux, les deux blessés parcoururent les


différentes phases de convalescence qui ressortaient du
plus ou du moins de gravité de leurs blessures. La
Mole, le moins grièvement atteint des deux, reprit le
premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
terrible s’était emparée de lui, et son retour à la vie fut
signalé par tous les signes du plus affreux délire.

Quoique enfermé dans la même chambre que
Coconnas, La Mole, en reprenant connaissance, n’avait
pas vu son compagnon, ou n’avait par aucun signe
indiqué qu’il le vît. Coconnas tout au contraire, en
rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
expression qui eût pu prouver que le sang que le
Piémontais venait de perdre n’avait en rien diminué les
passions de ce tempérament de feu.

Coconnas pensa qu’il rêvait, et que dans son rêve il
retrouvait l’ennemi que deux fois il croyait avoir tué ;
seulement le rêve se prolongeait outre mesure. Après
avoir vu La Mole couché comme lui, pansé comme lui
par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur ce lit,
où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras
du chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin
marcher tout seul.

Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces
différentes périodes de la convalescence de son
compagnon d’un regard tantôt atone, tantôt furieux,
mais toujours menaçant.

Tout cela offrait, à l’esprit brûlant du Piémontais un
mélange effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La
Mole était mort, bien mort, et même plutôt deux fois
qu’une, et cependant il reconnaissait l’ombre de ce La
Mole couchée dans un lit pareil au sien ; puis il vit,
comme nous l’avons dit, l’ombre se lever, puis l’ombre
marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit.
Cette ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au
fond des enfers, vint droit à lui et s’arrêta à son chevet,
debout et le regardant ; il y avait même dans ses traits
un sentiment de douceur et de compassion que
Coconnas prit pour l’expression d’une dérision
infernale.

Alors s’alluma, dans cet esprit, plus malade peut-
être que le corps, une aveugle passion de vengeance.
Coconnas n’eut plus qu’une préoccupation, celle de se
procurer une arme quelconque, et, avec cette arme, de
frapper ce corps ou cette ombre de La Mole qui le


tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été
déposés sur une chaise, puis emportés ; car, tout
souillés de sang qu’ils étaient, on avait jugé à propos de
les éloigner du blessé, mais on avait laissé sur la même
chaise son poignard dont on ne supposait pas qu’avant
longtemps il eût l’envie de se servir. Coconnas vit le
poignard ; pendant trois nuits, profitant du moment où
La Mole dormait, il essaya d’étendre la main jusqu’à
lui ; trois fois la force lui manqua, et il s’évanouit.
Enfin la quatrième nuit, il atteignit l’arme, la saisit du
bout de ses doigts crispés, et, en poussant un
gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous son
oreiller.

Le lendemain, il vit quelque chose d’inouï jusque-
là : l’ombre de La Mole, qui semblait chaque jour
reprendre de nouvelles forces, tandis que lui, sans cesse
occupé de la vision terrible, usait les siennes dans
l’éternelle trame du complot qui devait l’en
débarrasser ; l’ombre de La Mole, devenue de plus en
plus alerte, fit, d’un air pensif, deux ou trois tours dans
la chambre ; puis enfin, après avoir ajusté son manteau,
ceint son épée, coiffé sa tête d’un feutre à larges bords,
ouvrit la porte et sortit.

Coconnas respira ; il se crut débarrassé de son
fantôme. Pendant deux ou trois heures son sang circula
dans ses veines plus calme et plus rafraîchi qu’il n’avait
jamais encore été depuis le moment du duel ; un jour
d’absence de La Mole eût rendu la connaissance à
Coconnas, huit jours l’eussent guéri peut-être ;
malheureusement La Mole rentra au bout de deux
heures.

Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable
coup de poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point
seul, Coconnas n’eut pas un regard pour son
compagnon.

Son compagnon méritait cependant bien qu’on le
regardât.

C’était un homme d’une quarantaine d’années,
court, trapu, vigoureux, avec des cheveux noirs qui
descendaient jusqu’aux sourcils, et une barbe noire qui,
contre la mode du temps, couvrait tout le bas de son
visage ; mais le nouveau venu paraissait peu s’occuper
de mode. Il avait une espèce de justaucorps de cuir tout
maculé de taches brunes, de chausses sang-de-boeuf, un
maillot rouge, de gros souliers de cuir montant au


dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que
ses chausses, et la taille serrée par une large ceinture à
laquelle pendait un couteau caché dans sa gaine.

Cet étrange personnage, dont la présence semblait
une anomalie dans le Louvre, jeta sur une chaise le
manteau brun qui l’enveloppait, et s’approcha
brutalement du lit de Coconnas, dont les yeux, comme
par une fascination singulière, demeuraient
constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance.
Il regarda le malade, et secouant la tête :

– Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme !
dit-il.
– Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
– Eh ! pardieu ! il fallait m’envoyer chercher.
– Par qui ?
– Ah ! c’est vrai ! J’oubliais où nous sommes. Je
l’avais dit à ces dames ; mais elles n’ont point voulu
m’écouter. Si l’on avait suivi mes ordonnances, au lieu
de s’en rapporter à celles de cet âne bâté que l’on
nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps
en état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous
redonner un autre coup d’épée si c’était votre bon
plaisir ; enfin on verra. Entend-il raison, votre ami ?
– Pas trop.
– Tirez la langue, mon gentilhomme.
Coconnas tira la langue à La Mole en faisant une si
affreuse grimace, que l’examinateur secoua une
seconde fois la tête.

– Oh ! oh ! murmura-t-il, contraction des muscles. Il
n’y a pas de temps à perdre. Ce soir même je vous
enverrai une potion toute préparée qu’on lui fera
prendre en trois fois, d’heure en heure : une fois à
minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
– Bien.
– Mais qui la lui fera prendre, cette potion ?
– Moi.

– Vous-même ?
– Oui.
– Vous m’en donnez votre parole ?
– Foi de gentilhomme !
– Et si quelque médecin voulait en soustraire la
moindre partie pour la décomposer et voir de quels
ingrédients elle est formée...
– Je la renverserais jusqu’à la dernière goutte.
– Foi de gentilhomme aussi ?
– Je vous le jure.
– Par qui vous enverrai-je cette potion ?
– Par qui vous voudrez.
– Mais mon envoyé...
– Eh bien ?
– Comment pénétrera-t-il jusqu’à vous ?
– C’est prévu. Il dira qu’il vient de la part de M.
René le parfumeur.
– Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-
Michel ?
– Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure
du jour et de la nuit.
L’homme sourit.

– En effet, dit-il, c’est bien le moins que lui doive la
reine mère. C’est dit, on viendra de la part de maître
René le parfumeur. Je puis bien prendre son nom une
fois : il a assez souvent, sans être patenté, exercé ma
profession.
– Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous ?
– Comptez-y.
– Quant au paiement...

– Oh ! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-
même quand il sera sur pied.
– Et soyez tranquille, je crois qu’il sera en état de
vous récompenser généreusement.
– Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un
singulier sourire, comme ce n’est pas l’habitude des
gens qui ont affaire à moi d’être reconnaissants, cela ne
m’étonnerait point qu’une fois sur ses pieds il oubliât
ou plutôt ne se souciât point de se souvenir de moi.
– Bon ! bon ! dit La Mole en souriant à son tour ; en
ce cas je serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
– Allons, soit ! dans deux heures vous aurez la
potion.
– Au revoir.
– Vous dites ?
– Au revoir.
L’homme sourit.

– Moi, reprit-il, j’ai l’habitude de dire toujours
adieu. Adieu donc, monsieur de la Mole ; dans deux
heures vous aurez votre potion. Vous entendez, elle doit
être prise à minuit... en trois doses... d’heure en heure.
Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec
Coconnas.

Coconnas avait entendu toute cette conversation,
mais n’y avait rien compris : un vain bruit de paroles,
un vain cliquetis de mots étaient arrivés jusqu’à lui. De
tout cet entretien, il n’avait retenu que le mot : Minuit.

Il continua donc de suivre de son regard ardent La
Mole, qui continua, lui, de demeurer dans la chambre,
rêvant et se promenant.

Le docteur inconnu tint parole, et à l’heure dite
envoya la potion, que La Mole mit sur un petit réchaud
d’argent. Puis, cette précaution prise, il se coucha.


Cette action de La Mole donna un peu de repos à
Coconnas ; il essaya de fermer les yeux à son tour, mais
son assoupissement fiévreux n’était qu’une suite de sa
veille délirante. Le même fantôme qui le poursuivait le
jour venait le relancer la nuit ; à travers ses paupières
arides, il continuait de voir La Mole toujours menaçant,
puis une voix répétait à son oreille : Minuit ! minuit !
minuit !

Tout à coup le timbre vibrant de l’horloge s’éveilla
dans la nuit et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses
yeux enflammés ; le souffle ardent de sa poitrine
dévorait ses lèvres arides ; une soif inextinguible
consumait son gosier embrasé ; la petite lampe de nuit
brûlait comme d’habitude, et à sa terne lueur faisait
danser mille fantômes aux regards vacillants de
Coconnas.

Il vit alors, chose effrayante ! La Mole descendre de
son lit ; puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa
chambre, comme fait l’épervier devant l’oiseau qu’il
fascine, s’avancer jusqu’à lui en lui montrant le poing.
Coconnas étendit la main vers son poignard, le saisit
par le manche, et s’apprêta à éventrer son ennemi.

La Mole approchait toujours.

Coconnas murmurait :

– Ah ! c’est toi, toi encore, toi toujours ! Viens. Ah !
tu me menaces, tu me montres le poing, tu souris !
viens, viens ! Ah ! tu continues d’approcher tout
doucement, pas à pas ; viens, viens, que je te massacre !
Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace,
au moment où La Mole se penchait vers lui, Coconnas
fit jaillir de dessous ses draps l’éclair d’une lame ; mais
l’effort que le Piémontais fit en se soulevant brisa ses
forces : le bras étendu vers La Mole s’arrêta à moitié
chemin, le poignard échappa à sa main débile, et le
moribond retomba sur son oreiller.

– Allons, allons, murmura La Mole en soulevant
doucement sa tête et en approchant une tasse de ses
lèvres, buvez cela, mon pauvre camarade, car vous
brûlez.
C’était en effet une tasse que La Mole présentait à
Coconnas, et que celui-ci avait prise pour ce poing


menaçant dont s’était effarouché le cerveau vide du
blessé.

Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante
humectant ses lèvres et rafraîchissant sa poitrine,
Coconnas reprit sa raison ou plutôt son instinct : il
sentit se répandre en lui un bien-être comme jamais il
n’en avait éprouvé ; il ouvrit un oeil intelligent sur La
Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une
petite larme imperceptible roula sur sa joue ardente, qui
la but avidement.

– Mordi ! murmura Coconnas en se laissant aller sur
son traversin, si j’en réchappe, monsieur de la Mole,
vous serez mon ami.
– Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La
Mole, si vous voulez boire trois tasses comme celle que
je viens de vous donner, et ne plus faire de vilains
rêves.
Une heure après, La Mole, constitué en garde-
malade et obéissant ponctuellement aux ordonnances du
docteur inconnu, se leva une seconde fois, versa une
seconde portion de la liqueur dans une tasse, et porta
cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le Piémontais, au
lieu de l’attendre le poignard à la main, le reçut les bras
ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
première fois s’endormit avec tranquillité.

La troisième tasse eut un effet non moins
merveilleux. La poitrine du malade commença de
laisser passer un souffle régulier, quoique haletant
encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
moiteur s’épandit à la surface de la peau brûlante ; et
lorsque le lendemain maître Ambroise Paré vint visiter
le blessé, il sourit avec satisfaction en disant :

– À partir de ce moment je réponds de M. de
Coconnas, et ce ne sera pas une des moins belles cures
que j’aurai faites.
Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié
burlesque, mais qui ne manquait pas au fond d’une
certaine poésie attendrissante, eu égard aux moeurs
farouches de Coconnas, que l’amitié des deux
gentilshommes, commencée à l’auberge de la Belle


Étoile, et violemment interrompue par les événements
de la nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec
une nouvelle vigueur, et dépassa bientôt celles d’Oreste
et de Pylade de cinq coups d’épée et d’un coup de
pistolet répartis sur leurs deux corps.

Quoi qu’il en soit, blessures vieilles et nouvelles,
profondes et légères, se trouvèrent enfin en voie de
guérison. La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade,
ne voulut point quitter la chambre que Coconnas ne fût
entièrement guéri. Il le souleva dans son lit tant que sa
faiblesse l’y enchaîna, l’aida à marcher quand il
commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous les
soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et
qui, secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent
une convalescence plus rapide qu’on n’avait le droit de
l’espérer.

Cependant une seule et même pensée tourmentait les
deux jeunes gens : chacun dans le délire de sa fièvre
avait bien cru voir s’approcher de lui la femme qui
remplissait tout son coeur ; mais depuis que chacun
avait repris connaissance, ni Marguerite ni madame de
Nevers n’étaient certainement entrées dans la chambre.
Au reste, cela se comprenait : l’une, femme du roi de
Navarre, l’autre, belle-soeur du duc de Guise
pouvaient-elles donner aux yeux de tous une marque si
publique d’intérêt à deux simples gentilshommes ?
Non. C’était bien certainement la réponse que devaient
se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
tenait peut-être à un oubli total, n’en était pas moins
douloureuse.

Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au
combat était venu de temps en temps, et comme de son
propre mouvement, demander des nouvelles des deux
blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son propre
compte, en avait fait autant ; mais La Mole n’avait
point osé parler à l’une de Marguerite, et Coconnas
n’avait point osé parler à l’autre de madame de Nevers.


18

Les revenants

Pendant quelque temps les deux jeunes gens
gardèrent chacun de son côté le secret enfermé dans sa
poitrine. Enfin, dans un jour d’expansion, la pensée qui
les préoccupait seule déborda de leurs lèvres, et tous
deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
preuve, sans laquelle il n’y a pas d’amitié, c’est-à-dire
par une confiance entière.

Ils étaient éperdument amoureux, l’un d’une
princesse, l’autre d’une reine.

Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque
chose d’effrayant dans cette distance presque
infranchissable qui les séparait de l’objet de leurs
désirs. Et cependant l’espérance est un sentiment si
profondément enraciné au coeur de l’homme, que,
malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.

Tous deux, au reste, à mesure qu’ils revenaient à
eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, même
le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans
certaines circonstances, avec son miroir des
conversations muettes, des signes d’intelligence, après
lesquels il s’éloigne presque toujours de son confident,
fort satisfait de l’entretien. Or, nos deux jeunes gens
n’étaient point de ceux à qui leurs miroirs devaient
donner de trop rudes avis. La Mole, mince, pâle et
élégant, avait la beauté de la distinction ; Coconnas,
vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
beauté de la force. Il y avait même plus : pour ce
dernier, la maladie avait été un avantage. Il avait
maigri, il avait pâli ; enfin, la fameuse balafre qui lui
avait jadis donné tant de tracas par ses rapports
prismatiques avec l’arc-en-ciel avait disparu, annonçant
probablement, comme le phénomène post-diluvien, une
longue suite de jours purs et de nuits sereines.

Au reste les soins les plus délicats continuaient
d’entourer les deux blessés ; le jour où chacun d’eux
avait pu se lever, il avait trouvé une robe de chambre
sur le fauteuil le plus proche de son lit ; le jour où il


avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y a plus,
dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
largement fournie, que chacun d’eux ne garda, bien
entendu, que pour la rendre en temps et lieu au
protecteur inconnu qui veillait sur lui.

Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez
lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non
seulement n’était pas monté une seule fois chez eux
pour les voir, mais encore n’avait pas fait demander de
leurs nouvelles.

Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que
ce protecteur inconnu était la femme qu’il aimait.

Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une
impatience sans égale le moment de leur sortie. La
Mole, plus fort et mieux guéri que Coconnas, aurait pu
opérer la sienne depuis longtemps ; mais une espèce de
convention tacite le liait au sort de son ami. Il était
convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
visites.

La première, au docteur inconnu dont le breuvage
velouté avait opéré sur la poitrine enflammée de
Coconnas une si notable amélioration.

La seconde, à l’hôtel de défunt maître La Hurière,
où chacun d’eux avait laissé valise et cheval.

La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à
son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non
seulement des cosmétiques et des poisons, mais encore
composait des philtres et rendait des oracles.

Enfin, après deux mois passés de convalescence et
de réclusion, ce jour tant attendu arriva.

Nous avons dit de réclusion, c’est le mot qui
convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils
avaient voulu hâter ce jour ; mais une sentinelle placée
à la porte leur avait constamment barré le passage, et ils
avaient appris qu’ils ne sortiraient que sur un exeat de
maître Ambroise Paré.

Or, un jour, l’habile chirurgien ayant reconnu que
les deux malades étaient, sinon complètement guéris,
du moins en voie de complète guérison, avait donné cet
exeat, et vers les deux heures de l’après-midi, par une
de ces belles journées d’automne, comme Paris en offre


parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà fait
provision de résignation pour l’hiver, les deux amis,
appuyés au bras l’un de l’autre, mirent le pied hors du
Louvre.

La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un
fauteuil le fameux manteau cerise qu’il avait plié avec
tant de soin avant le combat, s’était constitué le guide
de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans
résistance et même sans réflexion. Il savait que son ami
le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
non patentée, l’avait guéri en une seule nuit, quand
toutes les drogues de maître Ambroise Paré le tuaient
lentement. Il avait fait deux parts de l’argent renfermé
dans sa bourse, c’est-à-dire de deux cents nobles à la
rose, et il en avait destiné cent à récompenser
l’Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence :
Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n’en
était pas moins fort aise de vivre ; aussi, comme on le
voit, s’apprêtait-il à récompenser généreusement son
sauveur.

La Mole prit la rue de l’Astruce, la grande rue Saint-
Honoré, la rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la
place des Halles. Près de l’ancienne fontaine et à
l’endroit que l’on désigne aujourd’hui par le nom de
Carreau des Halles, s’élevait une construction
octogone en maçonnerie surmontée d’une vaste lanterne
de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au
sommet duquel grinçait une girouette. Cette lanterne de
bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette
pièce héraldique qu’on appelle la fasce traverse le
champ du blason, une espèce de roue en bois, laquelle
se divisait par le milieu, afin de prendre dans des
échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
condamné ou des condamnés que l’on exposait à l’une
ou l’autre, ou à plusieurs de ces huit ouvertures.

Cette construction étrange, qui n’avait son analogue
dans aucune des constructions environnantes, s’appelait
le pilori.

Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et
boiteuse, au toit taché de mousse comme la peau d’un
lépreux, avait, pareille à un champignon, poussé au pied
de cette espèce de tour.

Cette maison était celle du bourreau.


Un homme était exposé et tirait la langue aux
passants ; c’était un des voleurs qui avaient exercé
autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard
été arrêté dans l’exercice de ses fonctions.

Coconnas crut que son ami l’amenait voir ce curieux
spectacle ; il se mêla à la foule des amateurs qui
répondaient aux grimaces du patient par des
vociférations et des huées.

Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle
l’amusa fort ; seulement, il eût voulu qu’au lieu des
huées et des vociférations, ce fussent des pierres que
l’on jetât au condamné assez insolent pour tirer la
langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l’honneur
de le visiter.

Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa
base pour faire jouir une autre partie de la place de la
vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la
lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la
foule, mais La Mole l’arrêta en lui disant à demi-voix :

– Ce n’est point pour cela que nous sommes venus
ici.
– Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors ?
demanda Coconnas.
– Tu vas le voir, répondit La Mole.
Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de
cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu éventrer La
Mole.

Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l’appui
de laquelle se tenait un homme accoudé.

– Ah ! ah ! c’est vous, Messeigneurs ! dit l’homme
en soulevant son bonnet sang-de-boeuf et en découvrant
sa tête aux cheveux noirs et épais descendant jusqu’à
ses sourcils, soyez les bienvenus.
– Quel est cet homme ? demanda Coconnas
cherchant à rappeler ses souvenirs, car il lui sembla
avoir vu cette tête-là pendant un des moments de sa
fièvre.

– Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui
t’a apporté au Louvre cette boisson rafraîchissante qui
t’a fait tant de bien.
– Oh ! oh ! fit Coconnas ; en ce cas, mon ami...
Et il lui tendit la main.

Mais l’homme, au lieu de correspondre à cette
avance par un geste pareil, se redressa, et, en se
redressant, s’éloigna des deux amis de toute la distance
qu’occupait la courbe de son corps.

– Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l’honneur
que vous voulez bien me faire ; mais il est probable que
si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas.
– Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous
seriez le diable je me tiens pour votre obligé, car sans
vous je serais mort à cette heure.
– Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit
l’homme au bonnet rouge ; mais souvent beaucoup
aimeraient mieux voir le diable que de me voir.
– Qui êtes-vous donc ? demanda Coconnas.
– Monsieur, répondit l’homme, je suis maître
Caboche, bourreau de la prévôté de Paris !...
– Ah !... fit Coconnas en retirant sa main.
– Vous voyez bien ! dit maître Caboche.
– Non pas ! je toucherai votre main, ou le diable
m’emporte ! Étendez-la...
– En vérité ?
– Toute grande.
– Voici !
– Plus grande... encore... bien !...
Et Coconnas prit dans sa poche la poignée d’or
préparée pour son médecin anonyme et la déposa dans
la main du bourreau.

– J’aurais mieux aimé votre main seule, dit maître

Caboche en secouant la tête, car je ne manque pas d’or ;
mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire,
j’en chôme fort. N’importe ! Dieu vous bénisse, mon
gentilhomme.

– Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec
curiosité le bourreau, c’est vous qui donnez la gêne, qui
rouez, qui écartelez, qui coupez les têtes, qui brisez les
os. Ah ! ah ! je suis bien aise d’avoir fait votre
connaissance.
– Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout
moi-même ; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous
autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas
faire, moi j’ai mes aides, qui font la grosse besogne et
qui expédient les manants. Seulement, quand par hasard
j’ai affaire à des gentilshommes, comme vous et votre
compagnon par exemple, oh ! alors c’est autre chose, et
je me fais un honneur de m’acquitter moi-même de tous
les détails de l’exécution, depuis le premier jusqu’au
dernier, c’est-à-dire la question jusqu’au décollement.
Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses
veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et
comme si le fil de l’acier effleurait son cou. La Mole,
sans se rendre compte de la cause, éprouva la même
sensation.

Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait
honte, et voulant prendre congé de maître Caboche par
une dernière plaisanterie :

– Eh bien, maître ! lui dit-il, je retiens votre parole
quand ce sera mon tour de monter à la potence
d’Enguerrand de Marigny ou sur l’échafaud de M. de
Nemours, il n’y aura que vous qui me toucherez.
– Je vous le promets.
– Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage
que j’accepte votre promesse.
Et il étendit vers le bourreau une main que le
bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu’il fût
visible qu’il eût grande envie de la toucher
franchement.

À ce simple attouchement, Coconnas pâlit
légèrement, mais le même sourire demeura sur ses
lèvres ; tandis que La Mole, mal à l’aise, et voyant la


foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d’eux, le
tirait par son manteau.

Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que
La Mole de mettre fin à cette scène dans laquelle, par la
pente naturelle de son caractère, il s’était trouvé
enfoncé plus qu’il n’eût voulu, fit un signe de tête et
s’éloigna.

– Ma foi ! dit La Mole quand lui et son compagnon
furent arrivés à la croix du Trahoir, conviens que l’on
respire mieux ici que sur la place des Halles ?
– J’en conviens, dit Coconnas, mais je n’en suis pas
moins fort aise d’avoir fait connaissance avec maître
Caboche. Il est bon d’avoir des amis partout.
– Même à l’enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole
en riant.
– Oh ! pour le pauvre maître La Hurière, dit
Coconnas, celui-là est mort et bien mort. J’ai vu la
flamme de l’arquebuse, j’ai entendu le coup de la balle
qui a résonné comme s’il eût frappé sur le bourdon de
Notre-Dame, et je l’ai laissé étendu dans le ruisseau
avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
En supposant que ce soit un ami, c’est un ami que nous
avons dans l’autre monde.
Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent
dans la rue de l’Arbre-Sec et s’acheminèrent vers
l’enseigne de la Belle-Étoile, qui continuait de grincer à
la même place, offrant toujours au voyageur son âtre
gastronomique et son appétissante légende.

Coconnas et La Mole s’attendaient à trouver la
maison désespérée, la veuve en deuil, et les marmitons
un crêpe au bras ; mais, à leur grand étonnement, ils
trouvèrent la maison en pleine activité, madame La
Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
que jamais.

– Oh ! l’infidèle ! dit La Mole, elle se sera
remariée !
Puis s’adressant à la nouvelle Artémise :

– Madame, lui dit-il, nous sommes deux
gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M. La
Hurière. Nous avons laissé ici deux chevaux et deux

valises que nous venons réclamer.

– Messieurs, répondit la maîtresse de la maison
après avoir essayé de rappeler ses souvenirs, comme je
n’ai pas l’honneur de vous reconnaître, je vais, si vous
le voulez bien, appeler mon mari... Grégoire, faites
venir votre maître.
Grégoire passa de la première cuisine, qui était le
pandémonium général, dans la seconde, qui était le
laboratoire où se confectionnaient les plats que maître
La Hurière, de son vivant, jugeait dignes d’être préparés
par ses savantes mains.

– Le diable m’emporte, murmura Coconnas, si cela
ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie
quand elle devrait être si triste ! Pauvre La Hurière, va !
– Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui
pardonne de grand coeur.
La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu’un
homme apparut tenant à la main une casserole au fond
de laquelle il faisait roussir des oignons qu’il tournait
avec une cuiller de bois.

La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise.

À ce cri l’homme releva la tête, et, répondant par un
cri pareil, laissa échapper sa casserole, ne conservant à
la main que sa cuiller de bois.

– In nomine Patris, dit l’homme en agitant sa cuiller
comme il eût fait d’un goupillon, et Filii, et Spiritus
sancti...
– Maître La Hurière ! s’écrièrent les jeunes gens.
– Messieurs de Coconnas et de la Mole ! dit La
Hurière.
– Vous n’êtes donc pas mort ? fit Coconnas.
– Mais vous êtes donc vivants ? demanda l’hôte.
– Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas ;
j’ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque
chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laissé couché dans
le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et
même par les yeux.

– Tout cela est vrai comme l’Évangile, monsieur de
Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c’était
celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle,
heureusement, elle s’est aplatie ; mais le coup n’en a
pas été moins rude, et la preuve, ajouta La Hurière en
levant son bonnet et montrant sa tête pelée comme un
genou, c’est que, comme vous le voyez, il ne m’en est
pas resté un cheveu.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant
cette figure grotesque.

– Ah ! ah ! vous riez ! dit La Hurière un peu rassuré,
vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions ?
– Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri
de vos goûts belliqueux ?
– Oui, ma foi, oui, messieurs ; et maintenant...
– Eh bien ? maintenant...
– Maintenant, j’ai fait voeu de ne plus voir d’autre
feu que celui de ma cuisine.
– Bravo ! dit Coconnas, voilà qui est prudent.
Maintenant, ajouta le Piémontais, nous avons laissé
dans vos écuries deux chevaux, et dans vos chambres
deux valises.
– Ah diable ! fit l’hôte se grattant l’oreille.
– Eh bien ?
– Deux chevaux, vous dites ?
– Oui, dans l’écurie.
– Et deux valises ?
– Oui, dans la chambre.
– C’est que, voyez-vous... vous m’aviez cru mort,
n’est-ce pas ?
– Certainement.
– Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés,
je pouvais bien me tromper de mon côté.

– En nous croyant morts aussi ? vous étiez
parfaitement libre.
– Ah ! voilà !... c’est que, comme vous mouriez
intestat..., continua maître La Hurière.
– Après ?
– J’ai cru, j’ai eu tort, je le vois bien maintenant...
– Qu’avez-vous cru, voyons ?
– J’ai cru que je pouvais hériter de vous.
– Ah ! ah ! firent les deux jeunes gens.
– Je n’en suis pas moins on ne peut plus satisfait que
vous soyez vivants, messieurs.
– De sorte que vous avez vendu nos chevaux ? dit
Coconnas.
– Hélas ! dit La Hurière.
– Et nos valises ? continua La Mole.
– Oh ! les valises ! non..., s’écria La Hurière, mais
seulement ce qu’il y avait dedans.
– Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me
semble, un hardi coquin... Si nous l’étripions ?
Cette menace parut faire un grand effet sur maître
La Hurière, qui hasarda ces paroles :

– Mais, messieurs, on peut s’arranger, ce me
semble.
– Écoute, dit La Mole, c’est moi qui ai le plus à me
plaindre de toi.
– Certainement, monsieur le comte, car je me
rappelle que, dans un moment de folie, j’ai eu l’audace
de vous menacer.
– Oui, d’une balle qui m’est passée à deux pouces
au-dessus de la tête.
– Vous croyez ?

– J’en suis sûr.
– Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La
Hurière en ramassant sa casserole d’un air innocent, je
suis trop votre serviteur pour vous démentir.
– Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te
réclame rien.
– Comment, mon gentilhomme !...
– Si ce n’est...
– Aïe ! aïe !... fit La Hurière.
– Si ce n’est un dîner pour moi et mes amis toutes
les fois que je me trouverai dans ton quartier.
– Comment donc ! s’écria La Hurière ravi, à vos
ordres, mon gentilhomme, à vos ordres !
– Ainsi, c’est chose convenue ?
– De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas,
continua l’hôte, souscrivez-vous au marché ?
– Oui ; mais, comme mon ami, j’y mets une petite
condition.
– Laquelle ?
– C’est que vous rendrez à M. de La Mole les
cinquante écus que je lui dois et que je vous ai confiés.
– À moi, monsieur ! Et quand cela ?
– Un quart d’heure avant que vous vendissiez mon
cheval et ma valise.
La Hurière fit un signe d’intelligence.

– Ah ! je comprends ! dit-il.
Et il s’avança vers une armoire, en tira, l’un après
l’autre, cinquante écus qu’il apporta à La Mole.

– Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien ! servez-
nous une omelette. Les cinquante écus seront pour M.
Grégoire.

– Oh ! s’écria La Hurière, en vérité, mes
gentilshommes, vous êtes des coeurs de princes, et vous
pouvez compter sur moi à la vie et à la mort.
– En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l’omelette
demandée, et n’y épargnez ni le beurre ni le lard.
Puis se retournant vers la pendule :

– Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons
encore trois heures à attendre, autant donc les passer ici
qu’ailleurs. D’autant plus que, si je ne me trompe, nous
sommes ici presque à moitié chemin du pont Saint-
Michel.
Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et
dans la petite pièce du fond la même place qu’ils
occupaient pendant cette fameuse soirée du 24 août
1572, pendant laquelle Coconnas avait proposé à La
Mole de jouer l’un contre l’autre la première maîtresse
qu’ils auraient.

Avouons, à l’honneur de la moralité des deux jeunes
gens, que ni l’un ni l’autre n’eut l’idée de faire à son
compagnon ce soir-là pareille proposition.


19

Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère

À l’époque où se passe l’histoire que nous racontons
à nos lecteurs, il n’existait, pour passer d’une partie de
la ville à l’autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les
autres de bois ; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à
la Cité. C’étaient le pont des Meuniers, le Pont-au-
Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont
Saint-Michel.

Aux autres endroits où la circulation était
nécessaire, des bacs étaient établis, et tant bien que mal
remplaçaient les ponts.

Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme
l’est encore aujourd’hui le Ponte-Vecchio à Florence.

Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire,
nous nous occuperons particulièrement, pour le
moment, du pont Saint-Michel.

Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en
1373 : malgré son apparente solidité, un débordement
de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408 ; en
1416, il avait été reconstruit en bois ; mais pendant la
nuit du 16 décembre 1547 il avait été emporté de
nouveau ; vers 1550, c’est-à-dire vingt-deux ans avant
l’époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en
bois, et, quoiqu’on eût déjà eu besoin de le réparer, il
passait pour assez solide.

Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du
pont, faisant face au petit îlot sur lequel avaient été
brûlés les Templiers, et où pose aujourd’hui le terre-
plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison à
panneaux de bois sur laquelle un large toit s’abaissait
comme la paupière d’un oeil immense. À la seule
fenêtre qui s’ouvrît au premier étage, au-dessus d’une
fenêtre et d’une porte de rez-de-chaussée
hermétiquement fermée, transparaissait une lueur
rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
façade basse, large, peinte en bleu avec de riches
moulures dorées. Une espèce de frise, qui séparait le


rez-de-chaussée du premier étage, représentait une
foule de diables dans des attitudes plus grotesques les
unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu
comme la façade, s’étendait entre la frise et la fenêtre
du premier, avec cette inscription :

René, Florentin, parfumeur de Sa
Majesté la reine mère.

La porte de cette boutique, comme nous l’avons dit,
était bien verrouillée ; mais, mieux que par ses verrous,
elle était défendue des attaques nocturnes par la
réputation si effrayante de son locataire que les passants
qui traversaient le pont à cet endroit le traversaient
presque toujours en décrivant une courbe qui les rejetait
vers l’autre rang de maisons, comme s’ils eussent
redouté que l’odeur des parfums ne suât jusqu’à eux par
la muraille.

Il y avait plus : les voisins de droite et de gauche,
craignant sans doute d’être compromis par le voisinage,
avaient, depuis l’installation de maître René sur le pont
Saint-Michel, déguerpi l’un et l’autre de leur logis, de
sorte que les deux maisons attenantes à la maison de
René étaient demeurées désertes et fermées. Cependant,
malgré cette solitude et cet abandon, des passants
attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
fermés de ces maisons vides, certains rayons de
lumière, et assuraient avoir entendu certains bruits
pareils à des plaintes, qui prouvaient que des êtres
quelconques fréquentaient ces deux maisons ;
seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
monde ou à l’autre.

Il en résultait que les locataires des deux maisons
attenantes aux deux maisons désertes se demandaient

de temps en temps s’il ne serait pas prudent à eux de
faire à leur tour comme leurs voisins avaient fait.

C’était sans doute à ce privilège de terreur qui lui
était publiquement acquis que maître René avait dû de
conserver seul du feu après l’heure consacrée. Ni ronde
ni guet n’eût osé d’ailleurs inquiéter un homme
doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
compatriote et de parfumeur.

Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par
le philosophisme du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la
magie ni aux magiciens, nous l’inviterons à entrer avec


nous dans cette habitation qui, à cette époque de
superstitieuse croyance, répandait autour d’elle un si
profond effroi.

La boutique du rez-de-chaussée est sombre et
déserte à partir de huit heures du soir, moment auquel
elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu’assez avant
quelquefois dans la journée du lendemain ; c’est là que
se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents
et des cosmétiques de tout genre que débite l’habile
chimiste. Deux apprentis l’aident dans cette vente de
détail, mais ils ne couchent pas dans la maison ; ils
couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un
instant avant que la boutique soit fermée. Le matin, ils
se promènent devant la porte jusqu’à ce que la boutique
soit ouverte.

Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme
nous l’avons dit, sombre et déserte.

Dans cette boutique assez large et assez profonde, il
y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un
des escaliers rampe dans la muraille même, et il est
latéral : l’autre est extérieur et est visible du quai qu’on
appelle aujourd’hui le quai des Augustins, et de la berge
qu’on appelle aujourd’hui le quai des Orfèvres.

Tous deux conduisent à la chambre du premier.

Cette chambre est de la même grandeur que celle du
rez-de-chaussée, seulement une tapisserie tendue dans
le sens du pont la sépare en deux compartiments. Au
fond du premier compartiment s’ouvre la porte donnant
sur l’escalier extérieur. Sur la face latérale du second
s’ouvre la porte de l’escalier secret ; seulement cette
porte est invisible, car elle est cachée par une haute
armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer,
et qu’elle poussait en s’ouvrant. Catherine seule connaît
avec René le secret de cette porte, c’est par là qu’elle
monte et qu’elle descend ; c’est l’oreille ou l’oeil posé
contre cette armoire dans laquelle des trous sont
ménagés, qu’elle écoute et qu’elle voit ce qui se passe
dans la chambre.

Deux autres portes parfaitement ostensibles s’offrent
encore sur les côtés latéraux de ce second
compartiment. L’une s’ouvre sur une petite chambre


éclairée par le toit et qui n’a pour tout meuble qu’un
vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
creusets : c’est le laboratoire de l’alchimiste. L’autre
s’ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de
l’appartement, car elle n’est point éclairée du tout, car
elle n’a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte
d’autel de pierre.

Le parquet est une dalle inclinée du centre aux
extrémités, et aux extrémités court au pied du mur une
espèce de rigole aboutissant à un entonnoir par l’orifice
duquel on voit couler l’eau sombre de la Seine. À des
clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants ;
la pointe en est fine comme celle d’une aiguille, le fil en
est tranchant comme celui d’un rasoir ; les uns brillent
comme des miroirs ; les autres, au contraire, sont d’un
gris mat ou d’un bleu sombre.

Dans un coin, deux poules noires se débattent,
attachées l’une à l’autre par la patte, c’est le sanctuaire
de l’augure.

Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux
deux compartiments.

C’est là qu’est introduit le vulgaire des consultants ;
c’est là que les ibis égyptiens, les momies aux
bandelettes dorées, le crocodile bâillant au plafond, les
têtes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes,
enfin les bouquins poudreux vénérablement rongés par
les rats, offrent à l’oeil du visiteur le pêle-mêle d’où
résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée
de suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des
fioles, des boîtes particulières, des amphores à l’aspect
sinistre ; tout cela est éclairé par deux petites lampes
d’argent exactement pareilles, qui semblent enlevées à
quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l’église
Dei-Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte
sombre où chacune est suspendue par trois chaînettes
noircies.

René, seul et les bras croisés, se promène à grands
pas dans le second compartiment de la chambre du
milieu, en secouant la tête. Après une méditation longue
et douloureuse, il s’arrête devant un sablier.

– Ah ! ah ! dit-il, j’ai oublié de le retourner, et voilà
que depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.

Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine
d’un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du
clocher de Notre-Dame :

– Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra
comme d’habitude, dans une heure ou une heure et
demie ; il y aura donc temps pour tout.
En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont.

René appliqua son oreille à l’orifice d’un long tuyau
dont l’autre extrémité allait s’ouvrir sur la rue, sous la
forme d’une tête de Guivre.

– Non, dit-il, ce n’est ni elle, ni elles. Ce sont des
pas d’hommes ; ils s’arrêtent devant ma porte ; ils
viennent ici.
En même temps trois coups secs retentirent.

René descendit rapidement ; cependant il se
contenta d’appuyer son oreille contre la porte sans
ouvrir encore.

Les mêmes trois coups secs se renouvelèrent.

– Qui va là ? demanda maître René.
– Est-il bien nécessaire de dire nos noms ? demanda
une voix.
– C’est indispensable, répondit René.
– En ce cas, je me nomme le comte Annibal de
Coconnas, dit la même voix qui avait déjà parlé.
– Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre
voix qui, pour la première fois, se faisait entendre.
– Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous.
Et en même temps René, tirant les verrous, enlevant
les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu’il se
contenta de fermer à la clef ; puis, les conduisant par

l’escalier extérieur, il les introduisit dans le second
compartiment.

La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son


manteau ; il était pâle, et sa main tremblait sans qu’il
pût réprimer cette faiblesse.

Coconnas regarda chaque chose l’une après l’autre,
et trouvant au milieu de son examen la porte de la
cellule, il voulut l’ouvrir.

– Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix
grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les
visiteurs qui me font l’honneur d’entrer ici n’ont la
jouissance que de cette partie de la chambre.
– Ah ! c’est différent, reprit Coconnas ; et,
d’ailleurs, je sens que j’ai besoin de m’asseoir.
Et il se laissa aller sur une chaise.

Il se fit un instant de profond silence : maître René
attendait que l’un ou l’autre des deux jeunes gens
s’expliquât. Pendant ce temps, on entendait la
respiration sifflante de Coconnas, encore mal guéri.

– Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile
homme, dites-moi donc si je demeurerai estropié de ma
blessure, c’est-à-dire si j’aurai toujours cette courte
respiration qui m’empêche de monter à cheval, de faire
des armes et de manger des omelettes au lard.
René approcha son oreille de la poitrine de
Coconnas, et écouta attentivement le jeu des poumons.

– Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
– En vérité ?
– Je vous l’affirme.
– Vous me faites plaisir.
Il se fit un nouveau silence.

– Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose,
monsieur le comte ?
– Si fait, dit Coconnas ; je désire savoir si je suis
véritablement amoureux.
– Vous l’êtes, dit René.
– Comment le savez-vous ?

– Parce que vous le demandez.
– Mordi ! je crois que vous avez raison. Mais de
qui ?
– De celle qui dit maintenant à tout propos le juron
que vous venez de dire.
– En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René,
vous êtes un habile homme. À ton tour, La Mole.
La Mole rougit et demeura embarrassé.

– Eh ! que diable ! dit Coconnas, parle donc !
– Parlez, dit le Florentin.
– Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la
voix se rassura peu à peu, je ne veux pas vous
demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis
et ne m’en cache point ; mais dites-moi si je serai aimé,
car en vérité tout ce qui m’était d’abord un sujet
d’espoir tourne maintenant contre moi.
– Vous n’avez peut-être pas fait tout ce qu’il faut
faire pour cela.
– Qu’y a-t-il à faire, monsieur, qu’à prouver par son
respect et son dévouement à la dame de ses pensées
qu’elle est véritablement et profondément aimée ?
– Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont
parfois bien insignifiantes.
– Alors, il faut désespérer ?
– Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans
la nature humaine des antipathies qu’on peut vaincre,
des sympathies qu’on peut forcer. Le fer n’est pas
l’aimant ; mais en l’aimantant, à son tour il attire le fer.
– Sans doute, sans doute, murmura La Mole ; mais
je répugne à toutes ces conjurations.
– Ah ! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait
pas venir.
– Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu

faire l’enfant à présent ? Monsieur René, pouvez-vous
me faire voir le diable ?

– Non, monsieur le comte.
– J’en suis fâché, j’avais deux mots à lui dire, et cela
eût peut-être encouragé La Mole.
– Eh bien, soit ! dit La Mole, abordons franchement
la question. On m’a parlé de figures en cire modelées à
la ressemblance de l’objet aimé. Est-ce un moyen ?
– Infaillible.
– Et rien, dans cette expérience, ne peut porter
atteinte à la vie ni à la santé de la personne qu’on
aime ?
– Rien.
– Essayons donc.
– Veux-tu que je commence ? dit Coconnas.
– Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé,
j’irai jusqu’au bout.
– Désirez-vous beaucoup, ardemment,
impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur
de la Mole ? demanda le Florentin.
– Oh ! s’écria La Mole, j’en meurs, maître René.
Au même instant on heurta doucement à la porte de
la rue, si doucement que maître René entendit seul ce
bruit, et encore parce qu’il s’y attendait sans doute.

Il approcha sans affectation, et tout en faisant
quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du
tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le
fixer.

– Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et
appelez la personne que vous aimez.
La Mole s’agenouilla comme s’il eût parlé à une
divinité, et René, passant dans le premier compartiment,
glissa sans bruit par l’escalier extérieur : un instant


après des pas légers effleuraient le plancher de la
boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René ;
le Florentin tenait à la main une petite figurine de cire
d’un travail assez médiocre ; elle portait une couronne
et un manteau.

– Voulez-vous toujours être aimé de votre royale
maîtresse ? demanda le parfumeur.
– Oui, dût-il m’en coûter la vie, dussé-je y perdre
mon âme, répondit La Mole.
– C’est bien, dit le Florentin en prenant du bout des
doigts quelques gouttes d’eau dans une aiguière et en
les secouant sur la tête de la figurine en prononçant
quelques mots latins.
La Mole frissonna, il comprit qu’un sacrilège
s’accomplissait.

– Que faites-vous ? demanda-t-il.
– Je baptise cette petite figurine du nom de
Marguerite.
– Mais dans quel but ?
– Pour établir la sympathie.
La Mole ouvrait la bouche pour l’empêcher d’aller
plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l’arrêta.

René, qui avait vu le mouvement, attendit.

– Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
– Faites, répondit La Mole.
René traça sur une petite banderole de papier rouge
quelques caractères cabalistiques, les passa dans une
aiguille d’acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
au coeur.

Chose étrange ! à l’orifice de la blessure apparut une
gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l’aiguille fit fondre la cire autour
d’elle et sécha la gouttelette de sang.


– Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre
amour percera et brûlera le coeur de la femme que vous
aimez.
Coconnas, en sa qualité d’esprit fort, riait dans sa
moustache et raillait tout bas ; mais La Mole, aimant et
superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine
de ses cheveux.

– Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les
lèvres de la statuette en disant : « Marguerite, je t’aime ;
viens, Marguerite ! »
La Mole obéit.

En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
seconde chambre, et des pas légers s’approchèrent.
Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et
craignant s’il tentait de soulever la tapisserie, que René
ne lui fît la même observation que lorsqu’il voulut
ouvrir la porte, fendit avec son poignard l’épaisse
tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l’ouverture,
poussa un cri d’étonnement auquel deux cris de femmes
répondirent.

– Qu’y a-t-il ? demanda La Mole prêt à laisser
tomber la figurine de cire, que René lui reprit des
mains.
– Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers
et madame Marguerite sont là.
– Eh bien, incrédules ! dit René avec un sourire
austère, doutez-vous encore de la force de la
sympathie ?
La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine.
Coconnas avait eu un moment d’éblouissement en
reconnaissant madame de Nevers. L’un se figura que
les sorcelleries de maître René avaient évoqué le
fantôme de Marguerite ; l’autre, en voyant entrouverte
encore la porte par laquelle les charmants fantômes
étaient entrés, eut bientôt trouvé l’explication de ce
prodige dans le monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre
des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le
temps de se faire des questions philosophiques et de
chasser l’esprit malin à l’aide de ce goupillon qu’on


appelle l’incrédulité, Coconnas, voyant par l’ouverture
du rideau fermé l’ébahissement de madame de Nevers
et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que
le moment était décisif, et comprenant que l’on peut
dire pour un ami ce que l’on n’ose dire pour soi-même,
au lieu d’aller à madame de Nevers, il alla droit à
Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont
était représenté, dans les parades de la foire, le grand
Artaxerce, il s’écria d’une voix à laquelle le sifflement
de sa blessure donnait un certain accent qui ne
manquait pas de puissance :

– Madame, à l’instant même, sur la demande de
mon ami le comte de la Mole, maître René évoquait
votre ombre ; or, à mon grand étonnement, votre ombre
est apparue accompagnée d’un corps qui m’est bien
cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au
corps de votre compagne de passer de l’autre côté du
rideau ?
Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui
passa de l’autre côté.

– La Mole, mon ami ! dit Coconnas, sois éloquent
comme Démosthène, comme Cicéron, comme M. le
chancelier de l’Hospital ; et songe qu’il y va de ma vie
si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse
de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus
obéissant et son plus fidèle serviteur.
– Mais..., balbutia La Mole.
– Fait ce que je te dis ; et vous, maître René, veillez
à ce que personne ne nous dérange.
René fit ce que lui demandait Coconnas.

– Mordi ! monsieur, dit Marguerite, vous êtes
homme d’esprit. Je vous écoute ; voyons, qu’avez-vous
à me dire ?
– J’ai à vous dire, madame, que l’ombre de mon
ami, car c’est une ombre, et la preuve c’est qu’elle ne
prononce pas le plus petit mot, j’ai donc à vous dire que
cette ombre me supplie d’user de la faculté qu’ont les
corps de parler intelligiblement pour vous dire : Belle

ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si
vous étiez vous-même, je demanderais à maître René de
m’abîmer dans quelque trou sulfureux plutôt que de
tenir un pareil langage à la fille du roi Henri II, à la
soeur du roi Charles IX, et à l’épouse du roi de Navarre.
Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre,
et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
votre corps, madame, d’aimer un peu l’âme de ce
pauvre La Mole, âme en peine s’il en fut jamais ; âme
persécutée d’abord par l’amitié, qui lui a, à trois
reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le
ventre ; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
fois plus dévorant que tous les feux de l’enfer. Ayez
donc pitié de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut
le beau La Mole, et si vous n’avez plus la parole, usez
du geste, usez du sourire. C’est une âme fort
intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra
tout. Usez-en, mordi ! ou je passe mon épée au travers
du corps de René, pour qu’en vertu du pouvoir qu’il a
sur les ombres il force la vôtre, qu’il a déjà évoquée si à
propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre
honnête comme vous me faites l’effet de l’être.

À cette péroraison de Coconnas, qui s’était campé
devant la reine en Énée descendant aux enfers,
Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et,
tout en gardant le silence qui convenait en pareille
occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
Coconnas.

Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en
appelant La Mole.

– Ombre de mon ami, s’écria-t-il, venez ici à
l’instant même.
La Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.

– C’est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière
la tête ; maintenant approchez la vapeur de votre beau
visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit
cette fine main à la bouche de La Mole, et les retint un
instant respectueusement appuyées l’une sur l’autre,
sans que la main essayât de se dégager de la douce
étreinte.

Marguerite n’avait pas cessé de sourire, mais


madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore
tremblante de l’apparition inattendue des deux
gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
toute la fièvre d’une jalousie naissante, car il lui
semblait que Coconnas n’eût pas dû oublier ainsi ses
affaires pour celles des autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit
l’éclair menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble
enivrant où la volupté lui conseillait de s’engourdir, il
comprit le danger que courait son ami et devina ce qu’il
devait tenter pour l’y soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite
dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la
duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre :

– Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes !
dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres
(et il adressa un regard et un sourire à Marguerite),
permettez à une âme dégagée de son enveloppe
grossière de réparer les absences d’un corps tout
absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que
vous voyez, n’est qu’un homme, un homme d’une
structure ferme et hardie, c’est une chair belle à voir
peut-être, mais périssable comme toute chair : Omnis
caro fenum. Bien que ce gentilhomme m’adresse du
matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre
sujet, bien que vous l’ayez vu distribuer les plus rudes
coups que l’on ait jamais fournis en France, ce
champion si fort en éloquence près d’une ombre n’ose
parler à une femme. C’est pour cela qu’il s’est adressé à
l’ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à
votre beau corps, de vous dire qu’il dépose à vos pieds
son coeur et son âme ; qu’il demande à vos yeux divins
de le regarder en pitié ; à vos doigts roses et brûlants de
l’appeler d’un signe ; à votre voix vibrante et
harmonieuse de lui dire de ces mots qu’on n’oublie
pas ; ou sinon, il m’a encore prié d’une chose, c’est,
dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
véritable, les épées n’ont d’ombre qu’au soleil, de lui
passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers
du corps ; car il ne saurait vivre si vous ne l’autorisez à
vivre exclusivement pour vous.
Autant Coconnas avait mis de verve et de
pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait
de déployer de sensibilité, de puissance enivrante et de
câline humilité dans sa supplique.


Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole,
qu’elle avait écouté tout le temps qu’il venait de parler,
et se portèrent sur Coconnas pour voir si l’expression
du visage du gentilhomme était en harmonie avec
l’oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu’elle en fut
satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
Coconnas avec un sourire qui découvrait une double
rangée de perles enchâssées dans du corail :

– Est-ce vrai ?
– Mordi ! s’écria Coconnas fasciné par ce regard, et
brûlant des feux du même fluide, c’est vrai !... Oh ! oui,
madame, c’est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma
mort !
– Alors ; venez donc ! dit Henriette en lui tendant la
main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses
yeux.
Coconnas jeta en l’air son toquet de velours et d’un
bond fut près de la jeune femme, tandis que La Mole,
rappelé de son côté par un geste de Marguerite, faisait
avec son ami un chassé-croisé amoureux.

En ce moment René apparut à la porte du fond.

– Silence !... s’écria-t-il avec un accent qui éteignit
toute cette flamme ; silence !
Et l’on entendit dans l’épaisseur de la muraille le
frôlement du fer grinçant dans une serrure et le cri
d’une porte roulant sur ses gonds.

– Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que
personne n’a le droit d’entrer ici quand nous y
sommes !
– Pas même la reine mère ? murmura René à son
oreille.
Marguerite s’élança aussitôt par l’escalier extérieur,
attirant La Mole après elle ; Henriette et Coconnas, à
demi enlacés, s’enfuirent sur leurs traces, tous quatre
s’envolant comme s’envolent, au premier bruit
indiscret, les oiseaux gracieux qu’on a vus se becqueter
sur une branche en fleur.


20

Les poules noires

Il était temps que les deux couples disparussent.
Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde
porte au moment où Coconnas et madame de Nevers
sortaient par l’issue du fond, et Catherine en entrant put
entendre le craquement de l’escalier sous les pas des
fugitifs.

Elle jeta autour d’elle un regard inquisiteur, et
arrêtant enfin son oeil soupçonneux sur René, qui se
trouvait debout et incliné devant elle :

– Qui était là ? demanda-t-elle.
– Des amants qui se sont contentés de ma parole
quand je leur ai assuré qu’ils s’aimaient.
– Laissons cela, dit Catherine en haussant les
épaules ; n’y a-t-il plus personne ici ?
– Personne que Votre Majesté et moi.
– Avez-vous fait ce que je vous ai dit ?
– À propos des poules noires ?
– Oui.
– Elles sont prêtes, madame.
– Ah ! si vous étiez juif ! murmura Catherine.
– Moi, juif, madame, pourquoi ?
– Parce que vous pourriez lire les livres précieux
qu’ont écrits les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis
fait traduire l’un d’eux, et j’ai vu que ce n’était ni dans
le coeur ni dans le foie, comme les Romains, que les
Hébreux cherchaient les présages : c’était dans la
disposition du cerveau et dans la figuration des lettres
qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
destinée.

– Oui, madame ! je l’ai aussi entendu dire par un
vieux rabbin de mes amis.
– Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés
qui ouvrent toute une voie prophétique ; seulement les
savants chaldéens recommandent...
– Recommandent... quoi ? demanda René, voyant
que la reine hésitait à continuer.
– Recommandent que l’expérience se fasse sur des
cerveaux humains, comme étant plus développés et plus
sympathiques à la volonté du consultant.
– Hélas ! madame, dit René, Votre Majesté sait bien
que c’est impossible !
– Difficile du moins, dit Catherine ; car si nous
avions su cela à la Saint-Barthélemy... hein, René !
Quelle riche récolte ! Le premier condamné... j’y
songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du
possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée ?
– Oui, madame.
– Passons-y.
René alluma une bougie faite d’éléments étranges et
dont l’odeur, tantôt subtile et pénétrante, tantôt
nauséabonde et fumeuse, révélait l’introduction de
plusieurs matières : puis éclairant Catherine, il passa le
premier dans la cellule.

Catherine choisit elle-même parmi tous les
instruments de sacrifice un couteau d’acier bleuissant,
tandis que René allait chercher une des deux poules qui
roulaient dans un coin leur oeil d’or inquiet.

– Comment procéderons-nous ?
– Nous interrogerons le foie de l’une et le cerveau
de l’autre. Si les deux expériences nous donnent les
mêmes résultats, il faudra bien croire, surtout si ces
résultats se combinent avec ceux précédemment
obtenus.
– Par où commencerons-nous ?
– Par l’expérience du foie.

– C’est bien, dit René.
Et il attacha la poule sur le petit autel à deux
anneaux placés aux deux extrémités, de manière que
l’animal renversé sur le dos ne pouvait que se débattre
sans bouger de place.

Catherine lui ouvrit la poitrine d’un seul coup de
couteau. La poule jeta trois cris, et expira après s’être
assez longtemps débattue.

– Toujours trois cris, murmura Catherine, trois
signes de mort.
Puis elle ouvrit le corps.

– Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle,
toujours à gauche, triple mort suivie d’une déchéance.
Sais-tu, René, que c’est effrayant ?
– Il faut voir, madame, si les présages de la seconde
victime coïncideront avec ceux de la première.
René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans
un coin ; puis il alla vers l’autre, qui, jugeant de son sort
par celui de sa compagne, essaya de s’y soustraire en
courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant
prise dans un coin, s’envola par-dessus la tête de René,
et s’en alla dans son vol éteindre la bougie magique que
tenait à la main Catherine.

– Vous le voyez, René, dit la reine. C’est ainsi que
s’éteindra notre race. La mort soufflera dessus et elle
disparaîtra de la surface de la terre. Trois fils,
cependant, trois fils !... murmura-t-elle tristement.
René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la
rallumer dans la pièce à côté.

Quand il revint, il vit la poule qui s’était fourré la
tête dans l’entonnoir.

– Cette fois, dit Catherine, j’éviterai les cris, car je
lui trancherai la tête d’un seul coup.
Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine,
comme elle l’avait dit, d’un seul coup lui trancha la
tête. Mais dans la convulsion suprême, le bec s’ouvrit
trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.


– Vois-tu ! dit Catherine épouvantée. À défaut de
trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils
mourront tous les trois. Toutes ces âmes, avant de
partir, comptent et appellent jusqu’à trois. Voyons
maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l’animal,
ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de
manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle
essaya de trouver la forme d’une lettre quelconque sur
les sinuosités sanglantes que trace la division de la
pulpe cérébrale.

– Toujours, s’écria-t-elle en frappant dans ses deux
mains, toujours ! et cette fois le pronostic est plus clair
que jamais. Viens et regarde.
René s’approcha.

– Quelle est cette lettre ? lui demanda Catherine en
lui désignant un signe.
– Un H, répondit René.
– Combien de fois répété ?
René compta.

– Quatre, dit-il.
– Eh bien, eh bien, est-ce cela ? Je le vois, c’est-àdire
Henri IV. Oh ! gronda-t-elle en jetant le couteau, je
suis maudite dans ma postérité.
C’était une effrayante figure que celle de cette
femme pâle comme un cadavre, éclairée par la lugubre
lumière et crispant ses mains sanglantes.

– Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il
régnera !
– Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie
profonde.
Cependant, bientôt cette expression sombre s’effaça
des traits de Catherine à la lumière d’une pensée qui
semblait éclore au fond de son cerveau.

– René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin

sans détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n’y
a-t-il pas une terrible histoire d’un médecin de Pérouse
qui, du même coup, à l’aide d’une pommade, a
empoisonné sa fille et l’amant de sa fille ?

– Oui, madame.
– Cet amant, c’était ? continua Catherine toujours
pensive.
– C’était le roi Ladislas, madame.
– Ah ! oui, c’est vrai ! murmura-t-elle. Avez-vous
quelques détails sur cette histoire ?
– Je possède un vieux livre qui en traite, répondit
René.
– Eh bien, passons dans l’autre chambre, vous me le
prêterez.
Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René
ferma la porte derrière lui.

– Votre Majesté me donne-t-elle d’autres ordres
pour de nouveaux sacrifices ? demanda le Florentin.
– Non, René, non ! je suis pour le moment
suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous
puissions nous procurer la tête de quelque condamné, et
le jour de l’exécution tu en traiteras avec le bourreau.
René s’inclina en signe d’assentiment, puis il
s’approcha, sa bougie à la main, des rayons où étaient
rangés les livres, monta sur une chaise, en prit un et le
donna à la reine.

Catherine l’ouvrit.

– Qu’est-ce que cela ? dit-elle.
« De la manière d’élever et de nourrir les tiercelets,
les faucons et le gerfauts pour qu’ils soient braves,
vaillants et toujours prêts au vol. »

– Ah ! pardon, madame, je me trompe ! Ceci est un
traité de vénerie fait par un savant Lucquois pour le

fameux Castruccio Castracani. Il était placé à côté de
l’autre, relié de la même façon. Je me suis trompé.
C’est d’ailleurs un livre très précieux ; il n’en existe que
trois exemplaires au monde : un qui appartient à la
bibliothèque de Venise, l’autre qui avait été acheté par
votre aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de
Médicis au roi Charles VIII, lors de son passage à
Florence, et le troisième que voici.

– Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté ;
mais n’en ayant pas besoin, je vous le rends.
Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir
l’autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui
qu’elle avait reçu.

Cette fois René ne s’était point trompé, c’était bien
le livre qu’elle désirait. René descendit, le feuilleta un
instant et le lui rendit tout ouvert.

Catherine alla s’asseoir à une table, René posa près
d’elle la bougie magique, et à la lueur de cette flamme
bleuâtre, elle lut quelques lignes à demi-voix.

– Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce
que je voulais savoir.
Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait
germé et qui devait y mûrir.

René attendit respectueusement, la bougie à la main,
que la reine, qui paraissait prête à se retirer, lui donnât
de nouveaux ordres ou lui adressât de nouvelles
questions.

Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt
sur la bouche et en gardant le silence.

Puis s’arrêtant tout à coup devant René en relevant
sur lui son oeil rond et fixe comme celui d’un oiseau de
proie :

– Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre,
dit-elle.
– Pour qui ? demanda René en tressaillant.
– Pour la Sauve.

– Moi, madame, dit René ; jamais !
– Jamais ?
– Sur mon âme, je vous le jure.
– Il y a cependant de la magie, car il l’aime comme
un fou, lui qui n’est pas renommé par sa constance.
– Qui lui, madame ?
– Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos
trois fils, celui qu’on appellera un jour Henri IV, et qui
cependant est le fils de Jeanne d’Albret.
Et Catherine accompagna ces derniers mots d’un
soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les
fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait
préparés pour la reine de Navarre.

– Il y va donc toujours ? demanda René.
– Toujours, dit Catherine.
– J’avais cru cependant que le roi de Navarre était
revenu tout entier à sa femme.
– Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but,
mais tout se réunit pour me tromper. Ma fille elle-
même, Marguerite, se déclare contre moi ; peut-être,
elle aussi, espère-t-elle la mort de ses frères, peut-être
espère-t-elle être reine de France.
– Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se
faisant l’écho du doute terrible de Catherine.
– Enfin, dit Catherine, nous verrons.
Et elle s’achemina vers la porte du fond, jugeant
sans doute inutile de descendre par l’escalier secret,
puisqu’elle était sûre d’être seule.

René la précéda, et, quelques instants après, tous
deux se trouvèrent dans la boutique du parfumeur.

– Tu m’avais promis de nouveaux cosmétiques pour
mes mains et pour mes lèvres, René, dit-elle ; voici
l’hiver, et tu sais que j’ai la peau fort sensible au froid.
– Je m’en suis déjà occupé, madame, et je vous les

porterai demain.

– Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou
dix heures. Pendant la journée je fais mes dévotions.
– Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
– Madame de Sauve a de belles mains et de belles
lèvres, dit d’un ton indifférent Catherine ; et de quelle
pâte se sert-elle ?
– Pour ses mains ?
– Oui, pour ses mains d’abord.
– De pâte à l’héliotrope.
– Et pour ses lèvres ?
– Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat
que j’ai inventé et dont je comptais porter demain une
boîte à Votre Majesté en même temps qu’à elle.
Catherine resta un instant pensive.

– Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle,
répondant toujours à sa secrète pensée, et il n’y a rien
d’étonnant à cette passion du Béarnais.
– Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce
que je crois du moins.
Catherine sourit et haussa les épaules.

– Lorsqu’une femme aime, dit-elle, est-ce qu’elle est
jamais dévouée à un autre qu’à son amant ! Tu lui as
fait quelque philtre, René.
– Je vous jure que non, madame.
– C’est bien ! n’en parlons plus. Montre-moi donc
cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire
les lèvres plus fraîches et plus roses encore.
René s’approcha d’un rayon et montra à Catherine
six petites boîtes d’argent de la même forme, c’est-àdire
rondes, rangées les unes à côté des autres.

– Voilà le seul philtre qu’elle m’ait demandé, dit
René ; il est vrai, comme le dit Votre Majesté, que je

l’ai composé exprès pour elle, car elle a les lèvres si
fines et si tendres que le soleil et le vent les gercent
également.

Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une
pâte du carmin le plus séduisant.

– René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes
mains ; j’en emporterai avec moi.
René s’éloigna avec la bougie et s’en alla chercher
dans un compartiment particulier ce que lui demandait
la reine. Cependant il ne se retourna pas si vite, qu’il ne
crût voir que Catherine, par un brusque mouvement,
venait de prendre une boîte et de la cacher sous sa
mante. Il était trop familiarisé avec ces soustractions de
la reine mère pour avoir la maladresse de paraître s’en
apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
dans un sac de papier fleurdelisé :

– Voici, madame, dit-il.
– Merci, René ! reprit Catherine. Puis, après un
moment de silence : Ne porte cet opiat à madame de
Sauve que dans huit ou dix jours, je veux être la
première à en faire l’essai.
Et elle s’apprêta à sortir.

– Votre Majesté veut-elle que je la reconduise ? dit
René.
– Jusqu’au bout du pont seulement, répondit
Catherine ; mes gentilshommes m’attendent là avec ma
litière.
Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de
la Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une
litière sans armoiries attendaient Catherine.

En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de
compter ses boîtes d’opiat.

Il en manquait une.


21

L’appartement de Madame de Sauve

Catherine ne s’était pas trompée dans ses soupçons.
Henri avait repris ses habitudes, et chaque soir il se
rendait chez madame de Sauve. D’abord, il avait
exécuté cette excursion avec le plus grand secret, puis,
peu à peu, il s’était relâché de sa défiance, avait négligé
les précautions, de sorte que Catherine n’avait pas eu de
peine à s’assurer que la reine de Navarre continuait
d’être de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.

Nous avons dit deux mots, au commencement de
cette histoire, de l’appartement de madame de Sauve ;
mais la porte ouverte par Dariole au roi de Navarre s’est
hermétiquement refermée sur lui, de sorte que cet
appartement, théâtre des mystérieuses amours du
Béarnais, nous est complètement inconnu.

Ce logement, du genre de ceux que les princes
fournissent à leurs commensaux dans les palais qu’ils
habitent, afin de les avoir à leur portée, était plus petit
et moins commode que n’eût certainement été un
logement situé par la ville. Il était, comme on le sait
déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
Henri, et la porte s’en ouvrait sur un corridor dont
l’extrémité était éclairée par une fenêtre ogivale à petits
carreaux enchâssés de plomb, laquelle, même dans les
plus beaux jours de l’année, ne laissait pénétrer qu’une
lumière douteuse. Pendant l’hiver, dès trois heures de
l’après-midi, on était obligé d’y allumer une lampe, qui,
ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
d’huile, s’éteignait alors vers les dix heures du soir, et
donnait ainsi, depuis que les jours d’hiver étaient
arrivés, une plus grande sécurité aux deux amants.

Une petite antichambre tapissée de damas de soie à
larges fleurs jaunes, une chambre de réception tendue
de velours bleu, une chambre à coucher, dont le lit à
colonnes torses et à rideau de satin cerise enchâssait
une ruelle ornée d’un miroir garni d’argent et de deux
tableaux tirés des amours de Vénus et d’Adonis ; tel
était le logement, aujourd’hui l’on dirait le nid, de la
charmante fille d’atours de la reine Catherine de


Médicis.

En cherchant bien on eût encore, en face d’une
toilette garnie de tous ses accessoires, trouvé, dans un
coin sombre de cette chambre, une petite porte ouvrant
sur une espèce d’oratoire, où, exhaussé sur deux
gradins, s’élevait un prie-Dieu. Dans cet oratoire étaient
pendues à la muraille, et comme pour servir de correctif
aux deux tableaux mythologiques dont nous avons
parlé, trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus
exalté. Entre ces peintures étaient suspendues, à des
clous dorés, des armes de femme ; car, à cette époque
de mystérieuses intrigues, les femmes portaient des
armes comme les hommes, et, parfois, s’en servaient
aussi habilement qu’eux.

Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s’étaient
passées chez maître René les scènes que nous avons
racontées, madame de Sauve, assise dans sa chambre à
coucher sur un lit de repos, racontait à Henri ses
craintes et son amour, et lui donnait comme preuve de
ces craintes et de cet amour le dévouement qu’elle avait
montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la
Saint-Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle,
avait passée chez sa femme.

Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance.
Madame de Sauve était charmante ce soir-là dans son
simple peignoir de batiste, et Henri était très
reconnaissant.

Au milieu de tout cela, comme Henri était
réellement amoureux, il était rêveur. De son côté
madame de Sauve, qui avait fini par adopter de tout son
coeur cet amour commandé par Catherine, regardait
beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d’accord
avec ses paroles.

– Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez
franc : pendant cette nuit passée dans le cabinet de Sa
Majesté la reine de Navarre, avec M. de La Mole à vos
pieds, n’avez-vous pas regretté que ce digne
gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
coucher de la reine ?
– Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait
absolument passer par cette chambre pour aller à celle
où je me trouve si bien, et où je suis si heureux en ce
moment.

Madame de Sauve sourit.

– Et vous n’y êtes pas rentré depuis ?
– Que les fois que je vous ai dites.
– Vous n’y rentrerez jamais sans me le dire ?
– Jamais.
– En jureriez-vous ?
– Oui, certainement, si j’étais encore huguenot,
mais...
– Mais quoi ?
– Mais la religion catholique, dont j’apprends les
dogmes en ce moment, m’a appris qu’on ne doit jamais
jurer.
– Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
– Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
interrogeais, répondriez-vous à mes questions ?
– Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n’ai
rien à vous cacher.
– Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une
bonne fois comment il se fait qu’après cette résistance
désespérée qui a précédé mon mariage, vous soyez
devenue moins cruelle pour moi qui suis un gauche
Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop pauvre,
enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
couronne ?
– Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de
l’énigme que cherchent depuis trois mille ans les
philosophes de tous les pays ! Henri, ne demandez
jamais à une femme pourquoi elle vous aime ;
contentez-vous de lui demander : M’aimez-vous ?
– M’aimez-vous, Charlotte ? demanda Henri.
– Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un
charmant sourire et en laissant tomber sa belle main
dans celle de son amant.
Henri retint cette main.


– Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l’avais
deviné ce mot que les philosophes cherchent en vain
depuis trois mille ans, du moins relativement à vous,
Charlotte ?
Madame de Sauve rougit.

– Vous m’aimez, continua Henri ; par conséquent je
n’ai pas autre chose à vous demander, et me tiens pour
le plus heureux homme du monde. Mais, vous le savez,
au bonheur il manque toujours quelque chose. Adam,
au milieu du paradis, ne s’est pas trouvé complètement
heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que
chacun passe sa vie à la recherche d’un inconnu
quelconque. Dites-moi, ma mie, pour m’aider à trouver
le mien, n’est-ce point la reine Catherine qui vous a dit
d’abord de m’aimer ?
– Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand
vous parlez de la reine mère.
– Oh ! dit Henri avec un abandon et une confiance à
laquelle madame de Sauve fut trompée elle-même,
c’était bon autrefois de me défier d’elle, cette bonne
mère, quand nous étions mal ensemble ; mais
maintenant que je suis le mari de sa fille...
– Le mari de madame Marguerite ! dit Charlotte en
rougissant de jalousie.
– Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que
je suis le mari de sa fille, nous sommes les meilleurs
amis du monde. Que voulait-on ? que je me fisse
catholique, à ce qu’il paraît. Eh bien, la grâce m’a
touché ; et, par l’intercession de saint Barthélemy, je le
suis devenu. Nous vivons maintenant en famille comme
de bons frères, comme de bons chrétiens.
– Et la reine Marguerite ?
– La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le
lien qui nous unit tous.
– Mais vous m’avez dit, Henri, que la reine de
Navarre, en récompense de ce que j’avais été dévouée
pour elle, avait été généreuse pour moi. Si vous m’avez
dit vrai, si cette générosité, pour laquelle je lui ai voué
une si grande reconnaissance, est réelle, elle n’est qu’un

lien de convention facile à briser. Vous ne pouvez donc
vous reposer sur cet appui, car vous n’en avez imposé à
personne avec cette prétendue intimité.

– Je m’y repose cependant, et c’est depuis trois mois
l’oreiller sur lequel je dors.
– Alors, Henri, s’écria madame de Sauve, c’est que
vous m’avez trompée, c’est que véritablement madame
Marguerite est votre femme.
Henri sourit.

– Tenez, Henri ! dit madame de Sauve, voilà de ces
sourires qui m’exaspèrent, et qui font que, tout roi que
vous êtes, il me prend parfois de cruelles envies de vous
arracher les yeux.
– Alors, dit Henri, j’arrive donc à en imposer sur
cette prétendue intimité, puisqu’il y a des moments où,
tout roi que je suis, vous voulez m’arracher les yeux,
parce que vous croyez qu’elle existe !
– Henri ! Henri ! dit madame de Sauve, je crois que
Dieu lui-même ne sait pas ce que vous pensez.
– Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a
dit d’abord de m’aimer, que votre coeur vous l’a dit
ensuite, et que, quand ces deux voix vous parlent, vous
n’entendez que celle de votre coeur. Maintenant, moi
aussi, je vous aime, et de toute mon âme, et même c’est
pour cela que lorsque j’aurais des secrets, je ne vous les
confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
entendu... car l’amitié de la reine est changeante, c’est
celle d’une belle mère.
Ce n’était point là le compte de Charlotte ; il lui
semblait que ce voile qui s’épaississait entre elle et son
amant toutes les fois qu’elle voulait sonder les abîmes
de ce coeur sans fond, prenait la consistance d’un mur
et les séparait l’un de l’autre. Elle sentit donc les larmes
envahir ses yeux à cette réponse, et comme en ce
moment dix heures sonnèrent :

– Sire, dit Charlotte, voici l’heure de me reposer ;
mon service m’appelle de très bon matin demain chez
la reine mère.
– Vous me chassez donc ce soir, ma mie ? dit Henri.

– Henri, je suis triste. Étant triste, vous me
trouveriez maussade, et, me trouvant maussade, vous ne
m’aimeriez plus. Vous voyez bien qu’il vaut mieux que
vous vous retiriez.
– Soit ! dit Henri, je me retirerai si vous l’exigez,
Charlotte ; seulement, ventre-saint-gris ! vous
m’accorderez bien la faveur d’assister à votre toilette !
– Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous
pas attendre en y assistant ?
– Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été
convenu entre nous que nous ne parlerions jamais de la
reine de Navarre, et ce soir, ce me semble, nous
n’avons parlé que d’elle.
Madame de Sauve soupira, et elle alla s’asseoir
devant sa toilette. Henri prit une chaise, la traîna
jusqu’à celle qui servait de siège à sa maîtresse, et
mettant un genou dessus en s’appuyant au dossier :

– Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je
vous voie vous faire belle, et belle pour moi, quoi que
vous en disiez. Mon Dieu ! que de choses, que de pots
de parfums, que de sacs de poudre, que de fioles, que de
cassolettes !
– Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et
cependant c’est trop peu, puisque je n’ai pas encore,
avec tout cela, trouvé le moyen de régner seule sur le
coeur de Votre Majesté.
– Allons ! dit Henri, ne retombons pas dans la
politique. Qu’est-ce que ce petit pinceau si fin, si
délicat ? Ne serait-ce pas pour peindre les sourcils de
mon Jupiter Olympien ?
– Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant,
et vous avez deviné du premier coup.
– Et ce joli petit râteau d’ivoire ?
– C’est pour tracer la ligne des cheveux.
– Et cette charmante petite boîte d’argent au
couvercle ciselé ?
– Oh ! cela, c’est un envoi de René, Sire, c’est le
fameux opiat qu’il me promet depuis si longtemps pour

adoucir encore ces lèvres que Votre Majesté a la bonté
de trouver quelquefois assez douces.

Et Henri, comme pour approuver ce que venait de
dire la charmante femme dont le front s’éclaircissait à
mesure qu’on la remettait sur le terrain de la
coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que la baronne
regardait avec attention dans son miroir.

Charlotte porta la main à la boîte qui venait d’être
l’objet de l’explication ci-dessus, sans doute pour
montrer à Henri de quelle façon s’employait la pâte
vermeille, lorsqu’un coup sec frappé à la porte de
l’antichambre fit tressaillir les deux amants.

– On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête
par l’ouverture de la portière.
– Va t’informer qui frappe et reviens, dit madame de
Sauve.
Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et
Henri songeait à se retirer dans l’oratoire où déjà plus
d’une fois il avait trouvé un refuge, lorsque Dariole
reparut.

– Madame, dit-elle, c’est maître René le parfumeur.
À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça
involontairement les lèvres.

– Voulez-vous que je lui refuse la porte ? dit
Charlotte.
– Non pas ! dit Henri ; maître René ne fait rien sans
avoir auparavant songé à ce qu’il fait ; s’il vient chez
vous, c’est qu’il a des raisons d’y venir.
– Voulez-vous vous cacher alors ?
– Je m’en garderai bien, dit Henri, car maître René
sait tout, et maître René sait que je suis ici.
– Mais Votre Majesté n’a-t-elle pas quelque raison
pour que sa présence lui soit douloureuse ?
– Moi ! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa
puissance sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler,
moi ! aucune ! Nous étions en froid, c’est vrai ; mais,
depuis le soir de la Saint-Barthélemy, nous nous

sommes raccommodés.

– Faites entrer ! dit madame de Sauve à Dariole.
Un instant après, René parut et jeta un regard qui
embrassa toute la chambre.

Madame de Sauve était toujours devant sa toilette.

Henri avait repris sa place sur le lit de repos.

Charlotte était dans la lumière et Henri dans
l’ombre.

– Madame, dit René avec une respectueuse
familiarité, je viens vous faire mes excuses.
– Et de quoi donc, René ? demanda madame de
Sauve avec cette condescendance que les jolies femmes
ont toujours pour ce monde de fournisseurs qui les
entoure et qui tend à les rendre plus jolies.
– De ce que depuis si longtemps j’avais promis de
travailler pour ces jolies lèvres, et de ce que...
– De ce que vous n’avez tenu votre promesse
qu’aujourd’hui, n’est-ce pas ? dit Charlotte.
– Qu’aujourd’hui ! répéta René.
– Oui, c’est aujourd’hui seulement, et même ce soir,
que j’ai reçu cette boîte que vous m’avez envoyée.
– Ah ! en effet, dit René en regardant avec une
expression étrange la petite boîte d’opiat qui se trouvait
sur la table de madame de Sauve, et qui était de tout
point pareille à celles qu’il avait dans son magasin.
– J’avais deviné ! murmura-t-il ; et vous vous en
êtes servie ?
– Non, pas encore, et j’allais l’essayer quand vous
êtes entré.
La figure de René prit une expression rêveuse qui
n’échappa point à Henri, auquel, d’ailleurs, bien peu de
choses échappaient.

– Eh bien, René ! qu’avez-vous donc ? demanda le
roi.

– Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j’attends
humblement que Votre Majesté m’adresse la parole
avant de prendre congé de madame la baronne.
– Allons donc ! dit Henri en souriant. Avez-vous
besoin de mes paroles pour savoir que je vous vois avec
plaisir ?
René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre
comme pour sonder de l’oeil et de l’oreille les portes et
les tapisseries, puis s’arrêtant de nouveau et se plaçant
de manière à embrasser du même regard madame de
Sauve et Henri :

– Je ne le sais pas, dit-il.
Henri averti, grâce à cet instinct admirable qui,
pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
première partie de sa vie au milieu des dangers qui
l’entouraient, qu’il se passait en ce moment quelque
chose d’étrange et qui ressemblait à une lutte dans
l’esprit du parfumeur, se tourna vers lui, et tout en
restant dans l’ombre, tandis que le visage du Florentin
se trouvait dans la lumière :

– Vous à cette heure ici, René ? lui dit-il.
– Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté ?
répondit le parfumeur en faisant un pas en arrière.
– Non pas. Seulement je désire savoir une chose.
– Laquelle, Sire ?
– Pensiez-vous me trouver ici ?
– J’en étais sûr.
– Vous me cherchiez donc ?
– Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
– Vous avez quelque chose à me dire ? insista Henri.
– Peut-être, Sire ! répondit René.
Charlotte rougit, car elle tremblait que cette
révélation, que semblait vouloir faire le parfumeur, ne
fût relative à sa conduite passée envers Henri ; elle fit


donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n’eût
rien entendu, et interrompant la conversation :

– Ah ! en vérité, René, s’écria-t-elle en ouvrant la
boîte d’opiat, vous êtes un homme charmant ; cette pâte
est d’une couleur merveilleuse, et, puisque vous voilà,
je vais, pour vous faire honneur, expérimenter devant
vous votre nouvelle production.
Et elle prit la boîte d’une main, tandis que de l’autre
elle effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait
passer du doigt à ses lèvres.

René tressaillit.

La baronne approcha en souriant l’opiat de sa
bouche.

René pâlit.

Henri, toujours dans l’ombre, mais les yeux fixes et
ardents, ne perdait ni un mouvement de l’un ni un
frisson de l’autre.

La main de Charlotte n’avait plus que quelques
lignes à parcourir pour toucher ses lèvres, lorsque René
lui saisit le bras, au moment où Henri se levait pour en
faire autant.

Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.

– Un moment, madame, dit René avec un sourire
contraint ; mais il ne faudrait pas employer cet opiat
sans quelques recommandations particulières.
– Et qui me les donnera, ces recommandations ?
– Moi.
– Quand cela ?
– Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j’ai à dire
à Sa Majesté le roi de Navarre.
Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien
à cette espèce de langue mystérieuse qui se parlait
auprès d’elle, et elle resta tenant le pot d’opiat d’une
main, et regardant l’extrémité de son doigt rougie par la
pâte carminée.


Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme
toutes celles du jeune roi, avait deux côtés, l’un qui
paraissait superficiel et l’autre qui était profond, il alla
prendre la main de Charlotte, et fit, toute rougie qu’elle
était, un mouvement pour la porter à ses lèvres.

– Un instant, dit vivement René, un instant !
Veuillez, madame, laver vos belles mains avec ce savon
de Naples que j’avais oublié de vous envoyer en même
temps que l’opiat, et que j’ai eu l’honneur de vous
apporter moi-même.
Et tirant de son enveloppe d’argent une tablette de
savon de couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de
vermeil, y versa de l’eau, et, un genou en terre, présenta
le tout à madame de Sauve.

– Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais
plus, dit Henri ; vous êtes d’une galanterie à laisser loin
de vous tous les muguets de la cour.
– Oh ! quel délicieux arôme ! s’écria Charlotte en
frottant ses belles mains avec de la mousse nacrée qui
se dégageait de la tablette embaumée.
René accomplit ses fonctions de cavalier servant
jusqu’au bout ; il présenta une serviette de fine toile de
Frise à madame de Sauve, qui essuya ses mains.

– Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à
votre plaisir, Monseigneur.
Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et
tandis que Charlotte se tournait à demi sur son siège
pour écouter ce que René allait dire, le roi de Navarre
alla reprendre sa place, plus convaincu que jamais qu’il
se passait dans l’esprit du parfumeur quelque chose
d’extraordinaire.

– Eh bien ? demanda Charlotte.
Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et
se tourna vers Henri.


22

Sire, vous serez roi

– Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d’une
chose dont je m’occupe depuis longtemps.
– De parfums ? dit Henri en souriant.
– Eh bien, oui, Sire... de parfums ! répondit René
avec un singulier signe d’acquiescement.
– Parlez, je vous écoute, c’est un sujet qui de tout
temps m’a fort intéressé.
René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses
paroles, dans cette impénétrable pensée ; mais voyant
que c’était chose parfaitement inutile, il continua :

– Un de mes amis, Sire, arrive de Florence ; cet ami
s’occupe beaucoup d’astrologie.
– Oui, interrompit Henri, je sais que c’est une
passion florentine.
– Il a, en compagnie des premiers savants du monde,
tiré les horoscopes des principaux gentilshommes de
l’Europe.
– Ah ! ah ! fit Henri.
– Et comme la maison de Bourbon est en tête des
plus hautes, descendant comme elle le fait du comte de
Clermont, cinquième fils de saint Louis, Votre Majesté
doit penser que le sien n’a pas été oublié.
Henri écouta plus attentivement encore.

– Et vous vous souvenez de cet horoscope ? dit le
roi de Navarre avec un sourire qu’il essaya de rendre
indifférent.
– Oh ! reprit René en secouant la tête, votre
horoscope n’est pas de ceux qu’on oublie.

– En vérité ! dit Henri avec un geste ironique.
– Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet
horoscope, est appelée aux plus brillantes destinées.
L’oeil du jeune prince lança un éclair involontaire
qui s’éteignit presque aussitôt dans un nuage
d’indifférence.

– Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri ;
or, qui dit flatteur dit menteur. N’y en a-t-il pas qui
m’ont prédit que je commanderais des armées, moi ?
Et il éclata de rire. Mais un observateur moins
occupé de lui-même que ne l’était René eût vu et
reconnu l’effort de ce rire.

– Sire, dit froidement René, l’horoscope annonce
mieux que cela.
– Annonce-t-il qu’à la tête d’une de ces armées je
gagnerai des batailles ?
– Mieux que cela, Sire.
– Allons, dit Henri, vous verrez que je serai
conquérant.
– Sire, vous serez roi.
– Eh ! ventre-saint-gris ! dit Henri en réprimant un
violent battement de coeur, ne le suis-je point déjà ?
– Sire, mon ami sait ce qu’il promet ; non seulement
vous serez roi, mais vous régnerez.
– Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre
ami a besoin de dix écus d’or, n’est-ce pas, René ? car
une pareille prophétie est bien ambitieuse, par le temps
qui court surtout. Allons, René, comme je ne suis pas
riche, j’en donnerai à votre ami cinq tout de suite, et
cinq autres quand la prophétie sera réalisée.
– Sire, dit madame de Sauve, n’oubliez pas que vous
êtes déjà engagé avec Dariole, et ne vous surchargez
pas de promesses.
– Madame, dit Henri, ce moment venu, j’espère que
l’on me traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait
si je tiens la moitié de ce que j’ai promis.

– Sire, reprit René, je continue.
– Oh ! ce n’est donc pas tout ? dit Henri, soit : si je
suis empereur, je donne le double.
– Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet
horoscope qu’il renouvela à Paris, et qui donna toujours
le même résultat, et il me confia un secret.
– Un secret qui intéresse Sa Majesté ? demanda
vivement Charlotte.
– Je le crois, dit le Florentin.
« Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en
rien René ; il paraît que la chose est difficile à dire. »

– Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi
s’agit-il ?
– Il s’agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes
ses paroles, il s’agit de tous ces bruits
d’empoisonnement qui ont couru depuis quelque temps
à la cour.
Un léger gonflement de narines du roi de Navarre
fut le seul indice de son attention croissante à ce détour
subit que faisait la conversation.

– Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des
nouvelles de ces empoisonnements ?
– Oui, Sire.
– Comment me confiez-vous un secret qui n’est pas
le vôtre, René, surtout quand ce secret est si important ?
dit Henri du ton le plus naturel qu’il put prendre.
– Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.
– Àmoi ?
– Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, Sire ? Rappelez-vous
le vieux soldat d’Actium, qui, ayant un procès,
demandait un conseil à Auguste.
– Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.
– Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre

Majesté appartenait encore au parti calviniste, dont
vous étiez le premier chef, et M. de Condé le second.

– Après ? dit Henri.
– Cet ami espérait que vous useriez de votre
influence toute puissante sur M. le prince de Condé
pour le prier de ne pas lui être hostile.
– Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le
comprenne, dit Henri sans manifester la moindre
altération dans ses traits ni dans sa voix.
– Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot ;
cet ami sait toutes les particularités de la tentative
d’empoisonnement essayé sur monseigneur le prince de
Condé.
– On a essayé d’empoisonner le prince de Condé ?
demanda Henri avec un étonnement parfaitement joué ;
ah ! vraiment, et quand cela ?
René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls
mots :

– Il y a huit jours, Majesté.
– Quelque ennemi ? demanda le roi.
– Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté
connaît, et qui connaît Votre Majesté.
– En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de
cela ; mais j’ignore les détails que votre ami veut me
révéler, dites-vous.
– Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au
prince de Condé ; mais, par bonheur, son médecin se
trouva chez lui quand on l’apporta. Il la prit des mains
du messager et la flaira pour en essayer l’odeur et la
vertu. Deux jours après, une enflure gangreneuse du
visage, une extravasation du sang, une plaie vive qui lui
dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
résultat de son imprudence.
– Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à
moitié catholique, j’ai perdu toute influence sur M. de
Condé ; votre ami aurait donc tort de s’adresser à moi.
– Ce n’était pas seulement près du prince de Condé

que Votre Majesté pouvait, par son influence, être utile
à mon ami, mais encore près du prince de Porcian, frère
de celui qui a été empoisonné.

– Ah çà ! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos
histoires sentent le trembleur ? Vous sollicitez mal à
propos. Il est tard, votre conversation est mortuaire. En
vérité, vos parfums valent mieux.
Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte
d’opiat.

– Madame, dit René, avant de l’essayer comme vous
allez le faire, écoutez ce que les méchants en peuvent
tirer de cruels effets.
– Décidément, René, dit la baronne, vous êtes
funèbre ce soir.
Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René
voulait en venir à un but qu’il n’entrevoyait pas encore,
et il résolut de pousser jusqu’au bout cette conversation,
qui éveillait en lui de si douloureux souvenirs.

– Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
l’empoisonnement du prince de Porcian ?
– Oui, dit-il. On savait qu’il laissait brûler chaque
nuit une lampe près de son lit ; on empoisonna l’huile,
et il fut asphyxié par l’odeur.
Henri crispa l’un sur l’autre ses doigts humides de
sueur.

– Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez
votre ami sait non seulement les détails de cet
empoisonnement, mais il en connaît l’auteur ?
– Oui, et c’est pour cela qu’il eût voulu savoir de
vous si vous auriez sur le prince de Porcian qui reste
cette influence de lui faire pardonner au meurtrier la
mort de son frère.
– Malheureusement, répondit Henri, étant encore à
moitié huguenot, je n’ai aucune influence sur M. le
prince de Porcian : votre ami aurait donc tort de
s’adresser à moi.
– Mais que pensez-vous des dispositions de M. le
prince de Condé et de M. de Porcian ?

– Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René ?
Dieu, que je sache, ne m’a point donné le privilège de
lire dans les coeurs.
– Votre Majesté peut s’interroger elle-même, dit le
Florentin avec calme. N’y a-t-il pas dans la vie de Votre
Majesté quelque événement si sombre qu’il puisse
servir d’épreuve à la clémence, si douloureux qu’il soit
une pierre de touche pour la générosité ?
Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit
frissonner Charlotte elle-même : c’était une allusion
tellement directe, tellement sensible, que la jeune
femme se détourna pour cacher sa rougeur et pour
éviter de rencontrer le regard de Henri.

Henri fit un suprême effort sur lui-même ; désarma
son front, qui, pendant les paroles du Florentin, s’était
chargé de menaces, et changeant la noble douleur filiale
qui lui étreignait le coeur en vague méditation :

– Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non,
René, non, je ne me rappelle de ma jeunesse que la folie
et l’insouciance mêlées aux nécessités plus ou moins
cruelles qu’imposent à tous les besoins de la nature et
les épreuves de Dieu.
René se contraignit à son tour en promenant son
attention de Henri à Charlotte, comme pour exciter l’un
et retenir l’autre ; car Charlotte, en effet, se remettant à
sa toilette pour cacher la gêne que lui inspirait cette
conversation, venait de nouveau d’étendre la main vers
la boîte d’opiat.

– Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de
Porcian, ou le fils du prince de Condé, et qu’on eût
empoisonné votre frère ou assassiné votre père...
Charlotte poussa un léger cri et approcha de
nouveau l’opiat de ses lèvres. René vit le mouvement ;
mais, cette fois, il ne l’arrêta ni de la parole ni du geste,
seulement il s’écria :

– Au nom du Ciel ! répondez, Sire : Sire, si vous
étiez à leur place, que feriez-vous ?
Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son
front où perlaient quelques gouttes de sueur froide, et,


se levant de toute sa hauteur, il répondit, au milieu du
silence qui suspendait jusqu’à la respiration de René et
de Charlotte :

– Si j’étais à leur place et que je fusse sûr d’être roi,
c’est-à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais
comme Dieu, je pardonnerais.
– Madame, s’écria René en arrachant l’opiat des
mains de madame de Sauve, madame, rendez-moi cette
boîte ; mon garçon, je le vois, s’est trompé en vous
l’apportant : demain je vous en enverrai une autre.

23

Un nouveau converti

Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans
la forêt de Saint-Germain.

Henri avait ordonné qu’on lui tînt prêt, pour huit
heures du matin, c’est-à-dire tout sellé et tout bridé, un
petit cheval du Béarn, qu’il comptait donner à madame
de Sauve, mais qu’auparavant il désirait essayer. À huit
heures moins un quart, le cheval était appareillé. À huit
heures sonnant, Henri descendait.

Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille,
dressait les crins et piaffait dans la cour. Il avait fait
froid, et un léger verglas couvrait la terre.

Henri s’apprêta à traverser la cour pour gagner le
côté des écuries où l’attendaient le cheval et le
palefrenier, lorsqu’en passant devant un soldat suisse,
en sentinelle à la porte, ce soldat lui présenta les armes
en disant :

– Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre !
À ce souhait, et surtout à l’accent de la voix qui
venait de l’émettre, le Béarnais tressaillit.

Il se retourna et fit un pas en arrière.

– De Mouy ! murmura-t-il.
– Oui, Sire, de Mouy.
– Que venez-vous faire ici ?
– Je vous cherche.
– Que me voulez-vous ?
– Il faut que je parle à Votre Majesté.
– Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne
sais-tu pas que tu risques ta tête ?

– Je le sais.
– Eh bien ?
– Eh bien, me voilà.
Henri pâlit légèrement, car ce danger que courait
l’ardent jeune homme, il comprit qu’il le partageait. Il
regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula
une seconde fois, non moins vivement que la première.

Il venait d’apercevoir le duc d’Alençon à une
fenêtre.

Changeant aussitôt d’allure, Henri prit le mousquet
des mains de De Mouy, placé, comme nous l’avons dit,
en sentinelle, et tout en ayant l’air de l’examiner :

– De Mouy, lui dit-il, ce n’est pas certainement sans
un motif bien puissant que vous êtes venu ainsi vous
jeter dans la gueule du loup ?
– Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous
guette. Hier seulement, j’ai appris que Votre Majesté
devait essayer ce cheval ce matin et j’ai pris poste à la
porte du Louvre.
– Mais comment sous ce costume ?
– Le capitaine de la compagnie est protestant et de
mes amis.
– Voici votre mousquet, remettez-vous à votre
faction. On nous examine. En repassant, je tâcherai de
vous dire un mot ; mais si je ne vous parle point, ne
m’arrêtez point. Adieu.
De Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri
s’avança vers le cheval.

– Qu’est-ce que ce joli petit animal ? demanda le
duc d’Alençon de sa fenêtre.
– Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit
Henri.
– Mais ce n’est point un cheval d’homme, cela.
– Aussi était-il destiné à une belle dame.

– Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car
nous allons voir cette belle dame à la chasse ; et si je ne
sais pas de qui vous êtes le chevalier, je saurai au moins
de qui vous êtes l’écuyer.
– Eh ! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit
Henri avec sa feinte bonhomie, car cette belle dame ne
pourra sortir, étant fort indisposée ce matin.
Et il se mit en selle.

– Ah bah ! dit d’Alençon en riant, pauvre madame
de Sauve !
– François ! François ! c’est vous qui êtes indiscret.
– Et qu’a-t-elle donc cette belle Charlotte ? reprit le
duc d’Alençon.
– Mais, continua Henri en lançant son cheval au
petit galop et en lui faisant décrire un cercle de manège,
mais je ne sais trop : une grande lourdeur de tête, à ce
que m’a dit Dariole, une espèce d’engourdissement par
tout le corps, une faiblesse générale enfin.
– Et cela vous empêchera-t-il d’être des nôtres ?
demanda le duc.
– Moi, et pourquoi ? reprit Henri, vous savez que je
suis fou de la chasse à courre, et que rien n’aurait cette
influence de m’en faire manquer une.
– Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le
duc après s’être retourné et avoir causé un instant avec
une personne qui était demeurée invisible aux yeux de
Henri, attendu qu’elle causait avec son interlocuteur du
fond de la chambre, car voici Sa Majesté qui me fait
dire que la chasse ne peut avoir lieu.
– Bah ! dit Henri de l’air le plus désappointé du
monde. Pourquoi cela ?
– Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce
qu’il paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et
mon frère le duc d’Anjou.
– Ah ! ah ! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des

nouvelles de Pologne ?

Puis tout haut :

– En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me
risque plus longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon
frère !
Puis arrêtant le cheval en face de De Mouy :

– Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour
finir ta faction. Aide le palefrenier à dessangler ce
cheval, mets la selle sur ta tête et porte-la chez l’orfèvre
de la sellerie ; il y a une broderie à y faire qu’il n’avait
pas eu le temps d’achever pour aujourd’hui. Tu
reviendras me rendre réponse chez moi.
De Mouy se hâta d’obéir, car le duc d’Alençon avait
disparu de sa fenêtre, et il est évident qu’il avait conçu
quelque soupçon.

En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc
d’Alençon parut. Un véritable Suisse était à la place de
De Mouy.

D’Alençon regarda avec grande attention le nouveau
factionnaire ; puis se retournant du côté de Henri :

– Ce n’est point avec cet homme que vous causiez
tout à l’heure, n’est-ce pas, mon frère ?
– L’autre est un garçon qui est de ma maison et que
j’ai fait entrer dans les Suisses : je lui ai donné une
commission et il est allé l’exécuter.
– Ah ! fit le duc, comme si cette réponse lui
suffisait. Et Marguerite, comment va-t-elle ?
– Je vais le lui demander, mon frère.
– Ne l’avez-vous donc point vue depuis hier ?
– Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers
onze heures, mais Gillonne m’a dit qu’elle était fatiguée
et qu’elle dormait.
– Vous ne la trouverez point dans son appartement,
elle est sortie.
– Oui, dit Henri, c’est possible ; elle devait aller au

couvent de l’Annonciade.

Il n’y avait pas moyen de pousser la conversation
plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.

Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc
d’Alençon pour aller aux nouvelles, disait-il, le roi de
Navarre pour rentrer chez lui.

Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu’il
entendit frapper.

– Qui est là ? demanda-t-il.
– Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour
celle de De Mouy, c’est la réponse de l’orfèvre de la
sellerie.
Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme,
et referma la porte derrière lui.

– C’est vous, de Mouy ! dit-il. J’espérais que vous
réfléchiriez.
– Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je
réfléchis, c’est assez ; maintenant il est temps d’agir.
Henri fit un mouvement d’inquiétude.

– Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me
hâte, car les moments sont précieux. Votre Majesté peut
nous rendre, par un seul mot, tout ce que les
événements de l’année ont fait perdre à la religion.
Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
– J’écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri
voyant qu’il lui était impossible d’éluder l’explication.
– Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion
protestante ?
– C’est vrai, dit Henri.
– Oui, mais est-ce des lèvres ? est-ce du coeur ?
– On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous
sauve la vie, répondit Henri tournant la question,
comme il avait l’habitude de le faire en pareil cas, et
Dieu m’a visiblement épargné dans ce cruel danger.

– Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
– Laquelle ?
– C’est que votre abjuration n’est point une affaire
de conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour
que le roi vous laissât vivre, et non parce que Dieu vous
avait conservé la vie.
– Quelle que soit la cause de ma conversion, de
Mouy, répondit Henri, je n’en suis pas moins
catholique.
– Oui, mais le resterez-vous toujours ? à la première
occasion de reprendre votre liberté d’existence et de
conscience, ne la reprendrez-vous pas ? Eh bien ! cette
occasion, elle se présente : La Rochelle est insurgée, le
Roussillon et le Béarn n’attendent qu’un mot pour agir ;
dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi
seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous
réponds de l’avenir.
– On ne force pas un gentilhomme de ma naissance,
mon cher de Mouy. Ce que j’ai fait, je l’ai fait
librement.
– Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé
de cette résistance à laquelle il ne s’attendait pas, vous
ne songez donc pas qu’en agissant ainsi vous nous
abandonnez... vous nous trahissez ?
Henri resta impassible.

– Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez,
Sire, car plusieurs d’entre nous sont venus, au péril de
leur vie, pour sauver votre honneur et votre liberté.
Nous avons tout préparé pour vous donner un trône,
Sire, entendez-vous bien ? Non seulement la liberté,
mais la puissance : un trône à votre choix, car dans
deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
– De Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui
malgré lui, à cette proposition, avait jeté un éclair, de
Mouy, je suis sauf, je suis catholique, je suis l’époux de
Marguerite, je suis frère du roi Charles, je suis gendre
de ma bonne mère Catherine. De Mouy, en prenant ces
diverses positions, j’en ai calculé les chances, mais
aussi les obligations.
– Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire ?

On me dit que votre mariage n’est pas consommé, on
me dit que vous êtes libre au fond du coeur, on me dit
que la haine de Catherine...

– Mensonge, mensonge, interrompit vivement le
Béarnais. Oui, l’on vous a trompé impudemment, mon
ami. Cette chère Marguerite est bien ma femme ;
Catherine est bien ma mère ; le roi Charles IX enfin est
bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.
De Mouy frissonna, un sourire presque méprisant
passa sur ses lèvres.

– Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses
bras avec découragement et en essayant de sonder du
regard cette âme pleine de ténèbres, voilà la réponse
que je rapporterai à mes frères. Je leur dirai que le roi
de Navarre tend sa main et donne son coeur à ceux qui
nous ont égorgés, je leur dirai qu’il est devenu le
flatteur de la reine mère et l’ami de Maurevel...
– Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du
conseil, et il faut que j’aille m’informer près de lui des
raisons qui nous ont fait remettre une chose aussi
importante qu’une partie de chasse. Adieu, imitez-moi,
mon ami, quittez la politique, revenez au roi et prenez
la messe.
Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu’à
l’antichambre le jeune homme, dont la stupéfaction
commençait à faire place à la fureur.

À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant
résister à l’envie de se venger sur quelque chose à
défaut de quelqu’un, de Mouy broya son chapeau entre
ses mains, le jeta à terre, et le foulant aux pieds comme
fait un taureau du manteau du matador :

– Par la mort ! s’écria-t-il, voilà un misérable prince,
et j’ai bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à
jamais de mon sang.
– Chut ! monsieur de Mouy ! dit une voix qui se
glissait par l’ouverture d’une porte entrebâillée ; chut !
car un autre que moi pourrait vous entendre.
De Mouy se retourna vivement et aperçut le duc


d’Alençon enveloppé d’un manteau et avançant sa tête
pâle dans le corridor pour s’assurer si de Mouy et lui
étaient bien seuls.

– M. le duc d’Alençon ! s’écria de Mouy, je suis
perdu.
– Au contraire, murmura le prince, peut-être même
avez-vous trouvé ce que vous cherchez, et la preuve,
c’est que je ne veux pas que vous vous fassiez tuer ici
comme vous en avez le dessein. Croyez-moi, votre sang
peut être mieux employé qu’à rougir le seuil du roi de
Navarre.
Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte
qu’il tenait entrebâillée.

– Cette chambre est celle de deux de mes
gentilshommes, dit le duc ; nul ne viendra nous relancer
ici ; nous pourrons donc y causer en toute liberté.
Venez, monsieur.
– Me voici, Monseigneur ! dit le conspirateur
stupéfait.
Et il entra dans la chambre, dont le duc d’Alençon
referma la porte derrière lui non moins vivement que
n’avait fait le roi de Navarre.

De Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant ;
mais peu à peu le regard froid et fixe du jeune duc
François fit sur le capitaine huguenot l’effet de cette
glace enchantée qui dissipe l’ivresse.

– Monseigneur, dit-il, si j’ai bien compris, Votre
Altesse veut me parler ?
– Oui, monsieur de Mouy, répondit François.
Malgré votre déguisement, j’avais cru vous reconnaître,
et quand vous avez présenté les armes à mon frère
Henri, je vous ai reconnu tout à fait. Eh bien, de Mouy,
vous n’êtes donc pas content du roi de Navarre ?
– Monseigneur !
– Allons, voyons ! parlez-moi hardiment. Sans que
vous vous en doutiez, peut-être suis-je de vos amis.

– Vous, Monseigneur ?
– Oui, moi. Parlez donc.
– Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur.
Les choses dont j’avais à entretenir le roi de Navarre
touchent à des intérêts que Votre Altesse ne saurait
comprendre. D’ailleurs, ajouta de Mouy d’un air qu’il
tâcha de rendre indifférent, il s’agissait de bagatelles.
– De bagatelles ? fit le duc.
– Oui, Monseigneur.
– De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir
exposer votre vie en revenant au Louvre, où, vous le
savez, votre tête vaut son pesant d’or. Car on n’ignore
point que vous êtes, avec le roi de Navarre et le prince
de Condé, un des principaux chefs des huguenots.
– Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers
moi comme doit le faire le frère du roi Charles et le fils
de la reine Catherine.
– Pourquoi voulez-vous que j’agisse ainsi, quand je
vous ai dit que j’étais de vos amis ? Dites-moi donc la
vérité.
– Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
– Ne jurez pas, monsieur ; la religion reformée
défend de faire des serments, et surtout de faux
serments.
De Mouy fronça le sourcil.

– Je vous dis que je sais tout, reprit le duc.
De Mouy continua de se taire.

– Vous en doutez ? reprit le prince avec une
affectueuse insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il
faut vous convaincre. Voyons, vous allez juger si je me
trompe. Avez-vous ou non proposé à mon beau-frère
Henri, là, tout à l’heure (le duc étendit la main dans la
direction de la chambre du Béarnais), votre secours et
celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de
Navarre ?
De Mouy regarda le duc d’un air effaré.


– Propositions qu’il a refusées avec terreur !
De Mouy demeura stupéfait.

– Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le
souvenir de la religion commune ? Avez-vous même
alors leurré le roi de Navarre d’un espoir bien brillant,
si brillant qu’il en a été ébloui, de l’espoir d’atteindre à
la couronne de France ? Hein ? dites, suis-je bien
informé ? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au
Béarnais ?
– Monseigneur ! s’écria de Mouy, c’est si bien cela
que je me demande en ce moment même si je ne dois
pas dire à Votre Altesse Royale qu’elle en a menti !
provoquer dans cette chambre un combat sans merci, et
assurer ainsi par la mort de nous deux l’extinction de ce
terrible secret !
– Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit
le duc d’Alençon sans changer de visage, sans faire le
moindre mouvement à cette terrible menace ; le secret
s’éteindra mieux entre nous si nous vivons tous deux
que si l’un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez de
tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la
troisième fois, je vous dis que vous êtes avec un ami ;
répondez donc comme à un ami. Voyons, le roi de
Navarre n’a-t-il pas refusé tout ce que vous lui avez
offert ?
– Oui, Monseigneur, et je l’avoue, puisque cet aveu
ne peut compromettre que moi.
– N’avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et
en foulant aux pieds votre chapeau, qu’il était un prince
lâche et indigne de demeurer votre chef ?
– C’est vrai, Monseigneur, j’ai dit cela.
– Ah ! c’est vrai ! Vous l’avouez, enfin ?
– Oui.
– Et c’est toujours votre avis ?
– Plus que jamais, Monseigneur !
– Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi,

troisième fils de Henri II, moi, fils de France, suis-je
assez bon gentilhomme pour commander à vos soldats,
voyons ? et jugez-vous que je suis assez loyal pour que
vous puissiez compter sur ma parole ?

– Vous, Monseigneur ! vous, le chef des
huguenots ?
– Pourquoi pas ? C’est l’époque des conversions,
vous le savez. Henri s’est bien fait catholique, je puis
bien me faire protestant, moi.
– Oui, sans doute, Monseigneur ; mais j’attends que
vous m’expliquiez...
– Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux
mots la politique de tout le monde.
» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner
plus largement. Mon frère d’Anjou les laisse tuer parce
qu’il doit succéder à mon frère Charles, et que, comme
vous le savez, mon frère Charles est souvent malade.
Mais moi... et c’est tout différent, moi qui ne régnerai
jamais, en France du moins, attendu que j’ai deux aînés
devant moi ; moi que la haine de ma mère et de mes
frères, plus encore que la loi de la nature, éloigne du
trône ; moi qui ne dois prétendre à aucune affection de
famille, à aucune gloire, à aucun royaume ; moi qui,
cependant, porte un coeur aussi noble que mes aînés ;
eh bien ! de Mouy ! moi, je veux chercher à me tailler
avec mon épée un royaume dans cette France qu’ils
couvrent de sang.

» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.

» Je veux être roi de Navarre, non par la naissance,
mais par l’élection. Et remarquez bien que vous n’avez
aucune objection à faire à cela, car je ne suis pas
usurpateur, puisque mon frère refuse vos offres, et,
s’ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement
que ce royaume de Navarre n’est qu’une fiction. Avec
Henri de Béarn, vous n’avez rien ; avec moi, vous avez
une épée et un nom. François d’Alençon, fils de France,
sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices,
comme il vous plaira de les appeler. Eh bien, que dites-
vous de cette offre, monsieur de Mouy ?

– Je dis qu’elle m’éblouit, Monseigneur.

– De Mouy, de Mouy, nous aurons bien des
obstacles à vaincre. Ne vous montrez donc pas dès
l’abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et
un frère de roi qui vient à vous.
– Monseigneur, la chose serait déjà faite si j’étais
seul à soutenir mes idées ; mais nous avons un conseil,
et si brillante que soit l’offre, peut-être même à cause
de cela, les chefs du parti n’y adhéreront-ils pas sans
condition.
– Ceci est autre chose, et la réponse est d’un coeur
honnête et d’un esprit prudent. À la façon dont je viens
d’agir, de Mouy, vous avez dû reconnaître ma probité.
Traitez-moi donc de votre côté en homme qu’on estime
et non en prince qu’on flatte. De Mouy, ai-je des
chances ?
– Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre
Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse
les a toutes depuis que le roi de Navarre a refusé l’offre
que j’étais venu lui faire. Mais, je vous le répète,
Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose
indispensable.
– Faites donc, monsieur, répondit d’Alençon.
Seulement, à quand la réponse ?
De Mouy regarda le prince en silence. Puis,
paraissant prendre une résolution :

– Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main ; j’ai
besoin que cette main d’un fils de France touche la
mienne pour être sûr que je ne serai point trahi.
Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy,
mais il saisit la sienne et la serra.

– Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le
jeune huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous
n’y êtes pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si
peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez
déshonoré.
– Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de
me dire quand vous me rapporterez la réponse de vos
chefs ?
– Parce que, Monseigneur, en me demandant à

quand la réponse, vous me demandez en même temps
où sont les chefs, et que, si je vous dis : À ce soir, vous
saurez que les chefs sont à Paris et s’y cachent.

Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de
Mouy attachait son oeil perçant sur le regard faux et
vacillant du jeune homme.

– Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore
des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du
premier coup exiger de vous une entière confiance.
Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous allons être
liés par une communauté d’intérêts qui vous délivrera
de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de
Mouy ?
– Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir.
Mais où cela, s’il vous plaît ?
– Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous
convient-il ?
– Cette chambre est habitée ? dit de Mouy en
montrant du regard les deux lits qui s’y trouvaient en
face l’un de l’autre.
– Par deux de mes gentilshommes, oui.
– Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de
revenir au Louvre.
– Pourquoi cela ?
– Parce que, si vous m’avez reconnu, d’autres
peuvent avoir d’aussi bons yeux que Votre Altesse et
me reconnaître à leur tour. Je reviendrai cependant au
Louvre, si vous m’accordez ce que je vais vous
demander.
– Quoi ?
– Un sauf-conduit.
– De Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi
saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis
pour vous quelque chose qu’à la condition qu’à tous les
yeux nous sommes complètement étrangers l’un à
l’autre. La moindre relation de ma part avec vous,
prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie.
Vous êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du

moment où je me serai compromis avec les autres,
comme je me compromets avec vous en ce moment.
Libre dans ma sphère d’action, fort si je suis inconnu,
tant que je reste moi-même impénétrable je vous
garantis tous ; ne l’oubliez pas. Faites donc un nouvel
appel à votre courage, tentez sur ma parole ce que vous
tentiez sans la parole de mon frère. Venez ce soir au
Louvre.

– Mais comment voulez-vous que j’y vienne ? Je ne
puis risquer ce costume dans les appartements. Il était
pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus
dangereux, puisque tout le monde me connaît ici et
qu’il ne me déguise aucunement.
– Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le
voici.
En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et
ses yeux s’étaient arrêtés sur la garde-robe d’apparat de
La Mole, pour le moment étendue sur le lit, c’est-à-dire
sur ce magnifique manteau cerise brodé d’or dont nous
avons déjà parlé, sur son toquet orné d’une plume
blanche, entouré d’un cordon de marguerites d’or et
d’argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin
gris perle et or.

– Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce
pourpoint ? dit le duc ; ils appartiennent à M. de La
Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du
meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on
reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu’il le porte. Je
vais vous donner l’adresse du tailleur qui le lui a
fourni ; en le lui payant le double de ce qu’il vaut, vous
en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom
de M. de La Mole, n’est-ce pas ?
Le duc d’Alençon achevait à peine la
recommandation, que l’on entendit un pas qui
s’approchait dans le corridor et qu’une clef tourna dans
la serrure.

– Eh ! qui va là ? s’écria le duc en s’élançant vers la
porte et en poussant le verrou.
– Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la
question singulière. Qui va là vous-même ? Voilà qui
est plaisant ! quand je veux rentrer chez moi, on me
demande qui va là !

– Est-ce vous, monsieur de la Mole ?
– Eh ! sans doute que c’est moi. Mais vous, qui êtes-
vous ?
Pendant que La Mole exprimait son étonnement de
trouver sa chambre habitée et essayait de découvrir quel
en était le nouveau commensal, le duc d’Alençon se
retournait vivement, une main sur le verrou, l’autre sur
la serrure.

– Connaissez-vous M. de La Mole ? demanda-t-il à
de Mouy.
– Non, Monseigneur.
– Et lui, vous connaît-il ?
– Je ne le crois pas.
– Alors, tout va bien ; d’ailleurs, faites semblant de
regarder par la fenêtre.
De Mouy obéit sans répondre, car La Mole
commençait à s’impatienter et frappait à tour de bras.

Le duc d’Alençon jeta un dernier regard vers de
Mouy, et, voyant qu’il avait le dos tourné, il ouvrit.

– Monseigneur le duc ! s’écria La Mole en reculant
de surprise, oh ! pardon, pardon, Monseigneur !
– Ce n’est rien, monsieur. J’ai eu besoin de votre
chambre pour recevoir quelqu’un.
– Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je
vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon
chapeau, qui sont sur le lit ; car j’ai perdu l’un et l’autre
cette nuit sur le quai de la Grève, où j’ai été attaqué de
nuit par des voleurs.
– En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en
passant lui-même à La Mole les objets demandés, vous
voici assez mal accommodé ; vous avez eu affaire à des
gaillards fort entêtés, à ce qu’il paraît !
Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le
toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de
vêtement dans l’antichambre, ne s’inquiétant
aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre ;


car c’était assez l’usage au Louvre que les logements
des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels
ils étaient attachés, des hôtelleries qu’ils employaient à
toutes sortes de réceptions.

De Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux
écoutèrent pour savoir le moment où La Mole aurait
fini et sortirait ; mais lorsqu’il eut changé de costume,
lui-même les tira d’embarras, car, s’approchant de la
porte :

– Pardon, Monseigneur ! dit-il ; mais Votre Altesse
n’a pas rencontré sur son chemin le comte de
Coconnas ?
– Non, monsieur le comte ! et cependant il était de
service ce matin.
– Alors on me l’aura assassiné, dit La Mole en se
parlant à lui-même tout en s’éloignant.
Le duc écouta le bruit des pas qui allaient
s’affaiblissant ; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy
après lui :

– Regardez-le s’éloigner, dit-il, et tâchez d’imiter
cette tournure inimitable.
– Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy.
Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un
soldat.
– En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce
corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre,
je vous y recevrai ; si elle ne l’est pas, nous en
trouverons une autre.
– Oui, Monseigneur.
– Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
– À ce soir, avant minuit.
– Ah ! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit
en marchant, c’est l’allure particulière de M. de La
Mole.

24

La rue Tizon et la rue Cloche-Percée

La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à
fureter dans Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre à la rue de
l’Arbre-Sec et d’entrer chez maître La Hurière, car La
Mole se rappelait avoir souvent cité au Piémontais
certaine devise latine qui tendait à prouver que
l’Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
nécessité, et il avait l’espoir que Coconnas, pour suivre
l’aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile,
après une nuit qui devait avoir été pour son ami non
moins occupée qu’elle ne l’avait été pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le
souvenir de l’obligation prise et un déjeuner offert
d’assez bonne grâce que notre gentilhomme accepta
avec grand appétit, malgré son inquiétude.

L’estomac tranquillisé à défaut de l’esprit, La Mole
se remit en course, remontant la Seine, comme ce mari
qui cherchait sa femme noyée. En arrivant sur le quai
de Grève, il reconnut l’endroit où, ainsi qu’il l’avait dit
à M. d’Alençon, il avait, pendant sa course nocturne,
été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce qui
n’était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
celui où Boileau se réveillait au bruit d’une balle
perçant son volet. Un petit morceau de la plume de son
chapeau était resté sur le champ de bataille. Le
sentiment de possession est inné chez l’homme. La
Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
autres ; il ne s’arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou
plutôt le seul fragment qui en eût survécu, et le
considérait d’un air piteux, lorsque des pas alourdis
retentirent, s’approchant de lui, et que des voix brutales
lui ordonnèrent de se ranger. La Mole releva la tête et
aperçut une litière précédée de deux pages et
accompagnée d’un écuyer.

La Mole crut reconnaître la litière et se rangea


vivement.

Le jeune gentilhomme ne s’était pas trompé.

– Monsieur de la Mole ! dit une voix pleine de
douceur qui sortait de la litière, tandis qu’une main
blanche et douce comme le satin écartait les rideaux.
– Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en
s’inclinant.
– Monsieur de la Mole une plume à la main...,
continua la dame à la litière ; êtes-vous donc amoureux,
mon cher monsieur, et retrouvez-vous des traces
perdues ?
– Oui, madame, répondit La Mole, je suis
amoureux, et très fort ; mais pour le moment, ce sont
mes propres traces que je retrouve, quoique ce ne soient
pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté me
permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa
santé.
– Excellente, monsieur ; je ne me suis jamais mieux
portée, ce me semble ; cela vient probablement de ce
que j’ai passé la nuit en retraite.
– Ah ! en retraite, dit La Mole en regardant
Marguerite d’une façon étrange.
– Eh bien, oui ! qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
– Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans
quel couvent ?
– Certainement, monsieur, je n’en fais pas mystère :
au couvent des Annonciades. Mais vous, que faites-
vous ici avec cet air effarouché ?
– Madame, moi aussi j’ai passé la nuit en retraite et
dans les environs du même couvent ; ce matin, je
cherche mon ami, qui a disparu, et en le cherchant j’ai
retrouvé cette plume.
– Qui vient de lui ? Mais en vérité nous m’effrayez
sur son compte, la place est mauvaise.
– Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de
moi ; je l’ai perdue vers cinq heures et demie sur cette
place, en me sauvant des mains de quatre bandits qui

me voulaient à toute force assassiner, à ce que je crois
du moins.

Marguerite réprima un vif mouvement d’effroi.

– Oh ! contez-moi cela ! dit-elle.
– Rien de plus simple, madame. Il était donc,
comme j’avais l’honneur de dire à Votre Majesté, cinq
heures du matin à peu près...
– Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite,
vous étiez déjà sorti ?
– Votre Majesté m’excusera, dit La Mole, je n’étais
pas encore rentré.
– Ah ! monsieur de la Mole ! rentrer à cinq heures
du matin ! dit Marguerite avec un sourire qui pour tous
était malicieux et que La Mole eut la fatuité de trouver
adorable, rentrer si tard ! vous aviez mérité cette
punition.
– Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole
en s’inclinant avec respect, et j’eusse été éventré que je
m’estimerais encore plus heureux cent fois que je ne
mérite de l’être. Mais enfin je rentrais tard ou de bonne
heure, comme Votre Majesté voudra, de cette bien
heureuse maison où j’avais passé la nuit en retraite,
lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la
Mortellerie et m’ont poursuivi avec des coupe-choux
démesurément longs. C’est grotesque, n’est-ce pas,
madame ? mais enfin c’est comme cela ; il m’a fallu
fuir, car j’avais oublié mon épée.
– Oh ! je comprends, dit Marguerite avec un air
d’admirable naïveté, et vous retournez chercher votre
épée.
La Mole regarda Marguerite comme si un doute se
glissait dans son esprit.

– Madame, j’y retournerais effectivement et même
très volontiers, attendu que mon épée est une excellente
lame, mais je ne sais pas où est cette maison.
– Comment, monsieur ! reprit Marguerite, vous ne
savez pas où est la maison où vous avez passé la nuit ?
– Non, madame, et que Satan m’extermine si je

m’en doute !

– Oh ! voilà qui est singulier ! c’est donc tout un
roman que votre histoire ?
– Un véritable roman, vous l’avez dit, madame.
– Contez-la-moi.
– C’est un peu long.
– Qu’importe ! j’ai le temps.
– Et fort incroyable surtout.
– Allez toujours : je suis on ne peut plus crédule.
– Votre Majesté l’ordonne ?
– Mais oui, s’il le faut.
– J’obéis. Hier soir, après avoir quitté deux
adorables femmes avec lesquelles nous avions passé la
soirée sur le pont Saint-Michel, nous soupions chez
maître La Hurière.
– D’abord, demanda Marguerite avec un naturel
parfait, qu’est-ce que maître La Hurière ?
– Maître La Hurière, madame, dit La Mole en
regardant une seconde fois Marguerite avec cet air de
doute qu’on avait déjà pu remarquer une première fois
chez lui, maître La Hurière est le maître de l’hôtellerie
de la Belle Étoile, située rue de l’Arbre-Sec.
– Bien, je vois cela d’ici... Vous soupiez donc chez
maître La Hurière, avec votre ami Coconnas sans
doute ?
– Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un
homme entra et nous remit à chacun un billet.
– Pareil ? demanda Marguerite.
– Exactement pareil. Cette ligne seulement :
« Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la
rue de Jouy. »

– Et pas de signature au bas de ce billet ? demanda

Marguerite.

– Non ; mais trois mots, trois mots charmants qui
promettaient trois fois la même chose ; c’est-à-dire un
triple bonheur.
– Et quels étaient ces trois mots ?
– Éros-Cupido-Amor.
– En effet, ce sont trois doux noms ; et ont-ils tenu
ce qu’ils promettaient ?
– Oh ! plus, madame, cent fois plus ! s’écria La
Mole avec enthousiasme.
– Continuez ; je suis curieuse de savoir ce qui vous
attendait rue Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
– Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la
main. Il s’agissait de nous laisser bander les yeux.
Votre Majesté devine que nous n’y fîmes point de
difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon guide
me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit
tourner à droite, et nous nous séparâmes.
– Et alors ? continua Marguerite, qui paraissait
décidée à pousser l’investigation jusqu’au bout.
– Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit
mon ami. En enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que
je sais, c’est que le mien me mena en un lieu que je
tiens pour le paradis.
– Et d’où vous fit sans doute chasser votre trop
grande curiosité ?
– Justement, madame, et vous avez le don de la
divination. J’attendais le jour avec impatience pour voir
où j’étais, quand, à quatre heures et demie, la même
duègne est rentrée, m’a bandé de nouveau les yeux, m’a
fait promettre de ne point chercher à soulever mon
bandeau, m’a conduit dehors, m’a accompagné cent
pas, m’a fait encore jurer de n’ôter mon bandeau que
lorsque j’aurais compté jusqu’à cinquante. J’ai compté
jusqu’à cinquante, et je me suis trouvé rue Saint-
Antoine, en face la rue de Jouy.
– Et alors... ?

– Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux
que je n’ai point fait attention aux quatre misérables des
mains desquels j’ai eu tant de mal à me tirer. Or,
madame, continua La Mole, en retrouvant ici un
morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de joie, et
je l’ai ramassé en me promettant à moi-même de le
garder comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais,
au milieu de mon bonheur, une chose me tourmente,
c’est ce que peut être devenu mon compagnon.
– Il n’est pas rentré au Louvre ?
– Hélas ! non, madame ! Je l’ai cherché partout où il
pouvait être, à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en
quantité d’autres lieux honorables ; mais d’Annibal
point et de Coconnas pas davantage...
En disant ces paroles et les accompagnant d’un
geste lamentable, La Mole ouvrit les bras et écarta son
manteau, sous lequel on vit bâiller à divers endroits son
pourpoint qui montrait, comme autant d’élégants
crevés, la doublure par les accrocs.

– Mais vous avez été criblé ? dit Marguerite.
– Criblé, c’est le mot ! dit La Mole, qui n’était pas
fâché de se faire un mérite du danger qu’il avait couru.
Voyez, madame ! voyez !
– Comment n’avez-vous pas changé de pourpoint au
Louvre, puisque vous y êtes retourné ? demanda la
reine.
– Ah ! dit La Mole, c’est qu’il y avait quelqu’un
dans ma chambre.
– Comment, quelqu’un dans votre chambre ? dit
Marguerite dont les yeux exprimèrent le plus vif
étonnement ; et qui donc était dans votre chambre ?
– Son Altesse...
– Chut ! interrompit Marguerite.
Le jeune homme obéit.

– Qui ad lecticam meam stant ? dit-elle à La Mole.
– Duo pueri et unus eques.

– Optime, barbari ! dit-elle. Dic, Moles, quem
inveneris in cubiculo tuo ?
– Franciscum ducem.
– Agentem ?
– Nescio quid.
– Quocum ?
– Cum ignoto.1
– C’est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n’avez pu
retrouver Coconnas ? continua-t-elle sans songer
évidemment à ce qu’elle disait.
– Aussi, madame, comme j’avais l’honneur de le
dire à Votre Majesté, j’en meurs véritablement
d’inquiétude.
– Qui est à ma portière?
– Deux pages et un écuyer.
– Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La Mole, qui avez-vous
trouvé dans votre chambre?
– Le duc François.
– Faisant?
– Je ne sais quoi.
– Avec?
– Avec un inconnu.
– Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux
pas vous distraire plus longtemps de sa recherche, mais
je ne sais pourquoi j’ai l’idée qu’il se retrouvera tout
seul ! N’importe, allez toujours.
Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or,
comme la belle Marguerite n’avait confié aucun secret,
n’avait fait aucun aveu à La Mole, le jeune homme
comprit que ce geste charmant, ne pouvant avoir pour
but de lui recommander le silence, devait avoir une
autre signification.


Le cortège se remit en marche ; et La Mole, dans le
but de poursuivre son investigation, continua de
remonter le quai jusqu’à la rue du Long-Pont, qui le
conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s’arrêta.

C’était là que, la veille, les deux duègnes leur
avaient bandé les yeux, à lui et à Coconnas. Il avait
tourné à gauche, puis il avait compté vingt pas ; il
recommença le manège et se trouva en face d’une
maison ou plutôt d’un mur derrière lequel s’élevait une
maison ; au milieu de ce mur était une porte à auvent
garnie de clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue
étroite qui commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à
la rue du Roi-de-Sicile.

– Par la sambleu ! dit La Mole, c’est bien là... j’en
jurerais... En étendant la main, comme je sortais, j’ai
senti les clous de la porte, puis j’ai descendu deux
degrés. Cet homme qui courait en criant : À l’aide ! et
qu’on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au moment où
je mettais le pied sur le premier. Voyons.
La Mole alla à la porte et frappa.

La porte s’ouvrit, et une espèce de concierge à
moustaches vint ouvrir.

– Was ist das ? demanda le concierge.
– Ah ! ah ! fit La Mole, il me paraît que nous
sommes Suisse. Mon ami, continua-t-il en prenant son
air le plus charmant, je voudrais avoir mon épée, que
j’ai laissée dans cette maison où j’ai passé la nuit.
– Ich verstehe nicht, répéta le concierge.
– Mon épée..., reprit La Mole.
– Ich verstehe nicht, répéta le concierge.
– ... que j’ai laissée... Mon épée, que j’ai laissée...
– Ich verstehe nicht...
– ... dans cette maison, où j’ai passé la nuit.

– Gehe zum Teufel...
Et il lui referma la porte au nez.

– Mordieu ! dit La Mole, si j’avais cette épée que je
réclame, je la passerais bien volontiers à travers le corps
de ce drôle-là. Mais je ne l’ai point, et ce sera pour un
autre jour.
Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu’à la
rue du Roi-de-Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à
peu près, prit à droite encore et se trouva rue Tizon,
petite rue parallèle à la rue Cloche-Percée, et en tout
point semblable. Il y eut plus : à peine eut-il fait trente
pas, qu’il retrouva la petite porte à clous larges, à
auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On
eût dit que la rue Cloche-Percée s’était retournée pour
le voir passer.

La Mole réfléchit alors qu’il avait bien pu prendre sa
droite pour sa gauche, et il alla frapper à cette porte
pour y faire la même réclamation qu’il avait faite à
l’autre. Mais cette fois il eut beau frapper, on n’ouvrit
même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour
qu’il venait de faire, ce qui l’amena à cette idée, toute
naturelle, que la maison avait deux entrées, l’une sur la
rue Cloche-Percée et l’autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu’il fût, ne lui
rendait pas son épée, et ne lui apprenait pas où était son
ami.

Il eut un instant l’idée d’acheter une autre épée et
d’éventrer le misérable portier qui s’obstinait à ne
parler qu’allemand ; mais il pensa que si ce portier était
à Marguerite et que si Marguerite l’avait choisi ainsi,
c’est qu’elle avait ses raisons pour cela, et qu’il lui
serait peut-être désagréable d’en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n’eût voulu faire
une chose désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers
les deux heures de l’après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n’était point occupé cette
fois, il put rentrer chez lui. La chose était assez urgente
relativement au pourpoint, qui, comme lui avait fait


observer la reine, était considérablement détérioré.

Il s’avança donc incontinent vers son lit pour
substituer le beau pourpoint gris perle à celui-là. Mais,
à son grand étonnement, la première chose qu’il aperçut
près du pourpoint gris perle fut cette fameuse épée qu’il
avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna : c’était bien
elle.

– Ah ! ah ! fit-il, est-ce qu’il y aurait quelque magie
là-dessous ? Puis avec un soupir : Ah ! si le pauvre
Coconnas se pouvait retrouver comme mon épée !
Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé
sa ronde circulaire autour de la petite maison double, la
porte de la rue Tizon s’ouvrit. Il était cinq heures du
soir à peu près, et par conséquent nuit fermée.

Une femme enveloppée dans un long manteau garni
de fourrures, accompagnée d’une suivante, sortit par
cette porte que lui tenait ouverte une duègne d’une
quarantaine d’années, se glissa rapidement jusqu’à la
rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite porte de la rue
d’Argenson qui s’ouvrit devant elle, sortit par la grande
porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-
Temple, alla gagner une petite poterne de l’hôtel de
Guise, l’ouvrit avec une clef qu’elle avait dans sa
poche, et disparut.

Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux
bandés, sortait par la même porte de la même petite
maison, guidé par une femme qui le conduisait au coin
de la rue Geoffroy-Lasnier et de la Mortellerie. Là, elle
l’invita à compter jusqu’à cinquante et à ôter son
bandeau.

Le jeune homme accomplit scrupuleusement la
recommandation, et au chiffre convenu ôta le mouchoir
qui lui couvrait les yeux.

– Mordi ! s’écria-t-il en regardant tout autour de lui ;
si je sais où je suis, je veux être pendu ! Six heures !
s’écria-t-il en entendant sonner l’horloge de Notre-
Dame. Et ce pauvre La Mole, que peut-il être devenu ?
Courons au Louvre, peut-être là en saura-t-on des

nouvelles.

Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue
de la Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en
moins de temps qu’il n’en eût fallu à un cheval
ordinaire ; il bouscula et démolit sur son passage cette
haie mobile de braves bourgeois qui se promenaient
paisiblement autour des boutiques de la place
Baudoyer, et entra dans le palais.

Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait
bien avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne
l’avait pas vu sortir. La sentinelle n’était là que depuis
une heure et demie et n’avait rien vu.

Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la
porte précipitamment ; mais il ne trouva dans la
chambre que le pourpoint de La Mole tout lacéré, ce qui
redoubla encore ses inquiétudes.

Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne
hôtelier de la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La
Mole ; La Mole avait déjeuné chez La Hurière.
Coconnas fut donc entièrement rassuré, et, comme il
avait grand faim, il demanda à souper à son tour.

Coconnas était dans les deux dispositions
nécessaires pour bien souper : il avait l’esprit rassuré et
l’estomac vide ; il soupa donc si bien que son repas le
conduisit jusqu’à huit heures. Alors, réconforté par
deux bouteilles d’un petit vin d’Anjou qu’il aimait fort
et qu’il venait de sabler avec une sensualité qui se
trahissait par des clignements d’yeux et des
clappements de langue réitérés, il se remit à la
recherche de La Mole, accompagnant cette nouvelle
exploration à travers la foule de coups de pied et de
coups de poing proportionnés à l’accroissement
d’amitié que lui avait inspiré le bien-être qui suit
toujours un bon repas.

Cela dura une heure ; pendant une heure Coconnas
parcourut toutes les rues avoisinant le quai de la Grève,
le port au charbon, la rue Saint-Antoine et les rues
Tizon et Cloche-Percée, où il pensait que son ami
pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu’il y avait un
endroit par lequel il fallait qu’il passât, c’était le guichet
du Louvre, et il résolut de l’aller attendre sous ce
guichet jusqu’à sa rentrée.

Il n’était plus qu’à cent pas du Louvre, et remettait


sur ses jambes une femme dont il avait déjà renversé le
mari, place Saint-Germain-l’Auxerrois, lorsqu’à
l’horizon il aperçut devant lui à la clarté douteuse d’un
grand fanal dressé près du pont-levis du Louvre, le
manteau de velours cerise et la plume blanche de son
ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le
guichet en rendant le salut à la sentinelle.

Le fameux manteau cerise avait fait tant d’effet de
par le monde qu’il n’y avait pas à s’y tromper.

– Eh mordi ! s’écria Coconnas ; c’est bien lui, cette
fois, et le voilà qui rentre. Eh ! eh ! La Mole, eh ! notre
ami. Peste ! j’ai pourtant une bonne voix. Comment se
fait-il donc qu’il ne m’ait pas entendu ? Mais par
bonheur j’ai aussi bonnes jambes que bonne voix, et je
vais le rejoindre.
Dans cette espérance, Coconnas s’élança de toute la
vigueur de ses jarrets, arriva en un instant au Louvre ;
mais quelque diligence qu’il eût faite, au moment où il
mettait le pied dans la cour, le manteau rouge, qui
paraissait fort pressé aussi, disparaissait sous le
vestibule.

– Ohé ! La Mole ! s’écria Coconnas en reprenant sa
course, attends-moi donc, c’est moi, Coconnas ! Que
diable as-tu donc à courir ainsi ? Est-ce que tu te
sauves, par hasard ?
En effet, le manteau rouge, comme s’il eût eu des
ailes, escaladait le second étage plutôt qu’il ne le
montait.

– Ah ! tu ne veux pas m’entendre ! cria Coconnas.
Ah !tu m’en veux !ah !tu es fâché !Eh bien, au
diable, mordi ! quant à moi, je n’en puis plus.
C’était au bas de l’escalier que Coconnas lançait
cette apostrophe au fugitif, qu’il renonçait à suivre des
jambes, mais qu’il continuait à suivre de l’oeil à travers
la vis de l’escalier et qui était arrivé à la hauteur de
l’appartement de Marguerite. Tout à coup une femme
sortit de cet appartement et prit celui que poursuivait
Coconnas par le bras.

– Oh ! oh ! fit Coconnas, cela m’a tout l’air d’être la
reine Marguerite. Il était attendu. Alors, c’est autre
chose, je comprends qu’il ne m’ait pas répondu.

Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard
par l’ouverture de l’escalier.

Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit le
manteau cerise suivre la reine chez elle.

– Bon ! bon ! dit Coconnas, c’est cela. Je ne me
trompais point. Il y a des moments où la présence de
notre meilleur ami nous est importune, et ce cher La
Mole est dans un de ces moments-là.
Et Coconnas, montant doucement les escaliers,
s’assit sur un banc de velours qui garnissait le palier
même, en se disant :

– Soit, au lieu de le rejoindre, j’attendrai... oui ;
mais, ajouta-t-il, j’y pense, il est chez la reine de
Navarre, de sorte que je pourrais bien attendre
longtemps... Il fait froid, mordi ! Allons, allons !
j’attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
toujours bien qu’il y rentre, quand le diable y serait.
Il achevait à peine ces paroles et commençait à
mettre à exécution la résolution qui en était le résultat,
lorsqu’un pas allègre et léger retentit au-dessus de sa
tête, accompagné d’une petite chanson si familière à
son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou vers le côté
d’où venait le bruit du pas et de la chanson. C’était La
Mole qui descendait de l’étage supérieur, celui où était
située sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à
sauter quatre à quatre les escaliers qui le séparaient
encore de lui, et, cette opération terminée, se jeta dans
ses bras.

– Oh ! mordi, c’est toi ! dit Coconnas. Et par où
diable es-tu donc sorti ?
– Eh ! par la rue Cloche-Percée, pardieu !
– Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...
– Et d’où ?
– De chez la reine.
– De chez la reine ?
– De chez la reine de Navarre.
– Je n’y suis pas entré.

– Allons donc !
– Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je
sors de ma chambre, où je t’attends depuis deux heures.
– Tu sors de ta chambre ?
– Oui.
– Ce n’est pas toi que j’ai poursuivi sur la place du
Louvre ?
– Quand cela ?
– À l’instant même.
– Non.
– Ce n’est pas toi qui as disparu sous le guichet il y
a dix minutes ?
– Non.
– Ce n’est pas toi qui viens de monter cet escalier
comme si tu étais poursuivi par une légion de diables ?
– Non.
– Mordi ! s’écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile
n’est point assez méchant pour m’avoir tourné à ce
point la tête. Je te dis que je viens d’apercevoir ton
manteau cerise et ta plume blanche sous le guichet du
Louvre, que j’ai poursuivi l’un et l’autre jusqu’au bas
de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau, tout,
jusqu’à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici
par une dame que je soupçonne fort d’être la reine de
Navarre, laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si
je ne me trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
– Mordieu ! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà
trahison ?
– À la bonne heure ! dit Coconnas. Jure tant que tu
voudras, mais ne me dis plus que je me trompe.
La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses
mains et retenu entre son respect et sa jalousie ; mais sa
jalousie l’emporta, et il s’élança vers la porte, à laquelle
il commença à heurter de toutes ses forces, ce qui


produisit un vacarme assez peu convenable, eu égard à
la majesté du lieu où l’on se trouvait.

– Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas ; mais
n’importe, c’est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce
qu’il y aurait des revenants au Louvre ?
– Je n’en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle
que la plume qui ombrageait son front ; mais j’ai
toujours désiré en voir, et comme l’occasion s’en
présente, je ferai de mon mieux pour me trouver face à
face avec celui-là.
– Je ne m’y oppose pas, dit Coconnas, seulement
frappe un peu moins fort si tu ne veux pas
l’effaroucher.
La Mole, si exaspéré qu’il fût, comprit la justesse de
l’observation et continua de frapper, mais plus
doucement.


25

Le manteau cerise

Coconnas ne s’était point trompé. La dame qui avait
arrêté le cavalier au manteau cerise était bien la reine de
Navarre ; quant au cavalier au manteau cerise, notre
lecteur a déjà deviné, je présume, qu’il n’était autre que
le brave de Mouy.

En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune
huguenot comprit qu’il y avait quelque méprise : mais il
n’osa rien dire, dans la crainte qu’un cri de Marguerite
ne le trahît. Il préféra donc se laisser amener jusque
dans les appartements, quitte, une fois arrivé là, à dire à
sa belle conductrice :

– Silence pour silence, madame.
En effet, Marguerite avait serré doucement le bras
de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait pris pour
La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait dit
en latin :

Sola sum ; introito, carissime.

De Mouy, sans répondre, se laissa guider ; mais à
peine la porte se fut-elle refermée derrière lui et se
trouva-t-il dans l’antichambre, mieux éclairée que
l’escalier, que Marguerite reconnut que ce n’était point
La Mole.

Ce petit cri qu’avait redouté le prudent huguenot
échappa en ce moment à Marguerite ; heureusement il
n’était plus à craindre.

– Monsieur de Mouy ! dit-elle en reculant d’un pas.
– Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté
de me laisser libre de continuer mon chemin sans rien
dire à personne de ma présence au Louvre.
– Oh ! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je
m’étais trompée !

– Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté
m’aura pris pour le roi de Navarre : c’est la même taille,
la même plume blanche, et beaucoup, qui voudraient
me flatter sans doute, m’ont dit la même tournure.
Marguerite regarda fixement de Mouy.

– Savez-vous le latin, monsieur de Mouy ?
demanda-t-elle.
– Je l’ai su autrefois, répondit le jeune homme ;
mais je l’ai oublié.
Marguerite sourit.

– Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr
de ma discrétion. Cependant, comme je crois savoir le
nom de la personne que vous cherchez au Louvre, je
vous offrirai mes services pour vous guider sûrement
vers elle.
– Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que
vous vous trompez, et qu’au contraire vous ignorez
complètement...
– Comment ! s’écria Marguerite, ne cherchez-vous
pas le roi de Navarre ?
– Hélas ! madame, dit de Mouy, j’ai le regret de
vous prier d’avoir surtout à cacher ma présence au
Louvre à Sa Majesté le roi votre époux.
– Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite
surprise, je vous ai tenu jusqu’ici pour un des plus
fermes chefs du parti huguenot, pour un des plus fidèles
partisans du roi mon mari ; me suis-je donc trompée ?
– Non, madame, car ce matin encore j’étais tout ce
que vous dites.
– Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce
matin ?
– Madame, dit de Mouy en s’inclinant, veuillez me
dispenser de répondre, et faites-moi la grâce d’agréer
mes hommages.
Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais
ferme, fit quelques pas vers la porte par laquelle il était
entré.


Marguerite l’arrêta.

– Cependant, monsieur, dit-elle, si j’osais vous
demander un mot d’explication ; ma parole est bonne,
ce me semble ?
– Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il
faut que ce dernier devoir soit bien réel pour que je
n’aie point encore répondu à Votre Majesté.
– Cependant, monsieur...
– Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle
ne peut exiger que je trahisse mes nouveaux amis.
– Mais les anciens, monsieur, n’ont-ils pas aussi
quelques droits sur vous ?
– Ceux qui sont restés fidèles, oui ; ceux qui non
seulement nous ont abandonnés, mais encore se sont
abandonnés eux-mêmes, non.
Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute
répondre par une nouvelle interrogation, quand soudain

Gillonne s’élança dans l’appartement.

– Le roi de Navarre ! cria-t-elle.
– Par où vient-il ?
– Par le corridor secret.
– Faites sortir monsieur par l’autre porte.
– Impossible, madame. Entendez-vous ?
– On frappe ?
– Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je
fasse sortir monsieur.
– Et qui frappe ?
– Je ne sais.
– Allez voir, et me le revenez dire.
– Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à

Votre Majesté que si le roi de Navarre me voit à cette
heure et sous ce costume au Louvre je suis perdu ?

Marguerite saisit de Mouy, et l’entraînant vers le
fameux cabinet :

– Entrez ici, monsieur, dit-elle ; vous y êtes aussi
bien caché et surtout aussi garanti que dans votre
maison même, car vous y êtes sur la foi de ma parole.
De Mouy s’y élança précipitamment, et à peine la
porte était-elle refermée derrière lui, que Henri parut.

Cette fois, Marguerite n’avait aucun trouble à
cacher ; elle n’était que sombre, et l’amour était à cent
lieues de sa pensée.

Quant à Henri, il entra avec cette minutieuse
défiance qui, dans les moments les moins dangereux,
lui faisait remarquer jusqu’aux plus petits détails ; à
plus forte raison Henri était-il profondément
observateur dans les circonstances où il se trouvait.

Aussi vit-il à l’instant même le nuage qui
obscurcissait le front de Marguerite.

– Vous étiez occupée, madame ? dit-il.
– Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.
– Et vous avez raison, madame ; la rêverie vous
sied. Moi aussi, je rêvais ; mais tout au contraire de
vous, qui recherchez la solitude, je suis descendu exprès
pour vous faire part de mes rêves.
Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui
montrant un fauteuil, elle s’assit elle-même sur une
chaise d’ébène sculptée, fine et forte comme de l’acier.

Il se fit entre les deux époux un instant de silence ;
puis, rompant ce silence le premier :

– Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes
rêves sur l’avenir avaient cela de commun avec les
vôtres, que, séparés comme époux, nous désirions
cependant l’un et l’autre unir notre fortune.
– C’est vrai, Sire.
– Je crois avoir compris aussi que, dans tous les

plans que je pourrai faire d’élévation commune, vous
m’avez dit que je trouverais en vous, non seulement une
fidèle, mais encore une active alliée.

– Oui, Sire, et je ne demande qu’une chose, c’est
qu’en vous mettant le plus vite possible à l’oeuvre, vous
me donniez bientôt l’occasion de m’y mettre aussi.
– Je suis heureux de vous trouver dans ces
dispositions, madame, et je crois que vous n’avez pas
douté un instant que je perdisse de vue le plan dont j’ai
résolu l’exécution, le jour même où, grâce à votre
courageuse intervention, j’ai été à peu près sûr d’avoir
la vie sauve.
– Monsieur, je crois qu’en vous l’insouciance n’est
qu’un masque et j’ai foi non seulement dans les
prédictions des astrologues, mais encore dans votre
génie.
– Que diriez-vous donc, madame, si quelqu’un
venait se jeter à la traverse de nos plans et nous
menaçait de nous réduire, vous et moi, à un état
médiocre ?
– Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit
dans l’ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu’un,
quel qu’il fût.
– Madame, continua Henri, il vous est possible
d’entrer à toute heure, n’est-ce pas, chez M. d’Alençon,
votre frère ? vous avez sa confiance et il vous porte une
vive amitié. Oserais-je vous prier de vous informer si
dans ce moment même il n’est pas en conférence
secrète avec quelqu’un ?
Marguerite tressaillit.

– Avec qui, monsieur ? demanda-t-elle.
– Avec de Mouy.
– Pourquoi cela ? demanda Marguerite en réprimant
son émotion.
– Parce que s’il en est ainsi, madame, adieu tous nos
projets, tous les miens du moins.
– Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois
un signe des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt

le cabinet.

– Oh ! oh ! dit Henri ; encore quelqu’un ? En vérité,
ce cabinet est si souvent habité qu’il rend votre
chambre inhabitable.
Marguerite sourit.

– Au moins est-ce toujours M. de La Mole ?
demanda Henri.
– Non, Sire, c’est M. de Mouy.
– Lui ? s’écria Henri avec une surprise mêlée de
joie ; il n’est donc pas chez le duc d’Alençon, alors ?
oh ! faites-le venir, que je lui parle...
Marguerite courut au cabinet, l’ouvrit, et prenant de
Mouy par la main l’amena sans préambule devant le roi
de Navarre.

– Ah ! madame, dit le jeune huguenot avec un
accent de reproche plus triste qu’amer, vous me
trahissez malgré votre promesse, c’est mal. Que diriez
vous si je me vengeais en disant...
– Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit
Henri en serrant la main du jeune homme, ou du moins
vous m’écouterez auparavant. Madame, continua Henri
en s’adressant à la reine, veillez, je vous prie, à ce que
personne ne nous écoute.
Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva
tout effarée et dit à l’oreille de Marguerite quelques
mots qui la firent bondir de son siège. Pendant qu’elle
courait vers l’antichambre avec Gillonne, Henri, sans
s’inquiéter de la cause qui l’appelait hors de
l’appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries et
sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy,
effarouché de tous ces préambules, il s’assurait
préalablement que son épée ne tenait pas au fourreau.

Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher,
s’était élancée dans l’antichambre et s’était trouvée en
face de La Mole, lequel, malgré toutes les prières de
Gillonne, voulait à toute force entrer chez Marguerite.

Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en
avant ou à soutenir la retraite.


– Ah ! c’est vous, monsieur de la Mole, s’écria la
reine ; mais qu’avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous
aussi pâle et tremblant ?
– Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à
la porte de telle sorte que, malgré les ordres de Votre
Majesté, j’ai été forcée de lui ouvrir.
– Oh ! oh ! qu’est-ce donc que cela ? dit sévèrement
la reine ; est-ce vrai ce qu’on me dit là, monsieur de la
Mole ?
– Madame, c’est que je voulais prévenir Votre
Majesté qu’un étranger, un inconnu, un voleur peut-
être, s’était introduit chez elle avec mon manteau et
mon chapeau.
– Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je
vois votre manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me
pardonne, que je vois aussi votre chapeau sur votre tête
lorsque vous parlez à une reine.
– Oh ! pardon, madame, pardon ! s’écria La Mole en
se découvrant vivement, ce n’est cependant pas, Dieu
m’en est témoin, le respect qui me manque.
– Non, c’est la foi, n’est-ce pas ? dit la reine.
– Que voulez-vous ! s’écria La Mole ; quand un
homme est chez Votre Majesté, quand il s’y introduit en
prenant mon costume, et peut-être mon nom, qui
sait ?...
– Un homme ! dit Marguerite en serrant doucement
le bras du pauvre amoureux ; un homme !... Vous êtes
modeste, monsieur de la Mole. Approchez votre tête de
l’ouverture de la tapisserie, et vous verrez deux
hommes.
Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de
velours brodé d’or, et La Mole reconnut Henri causant
avec l’homme au manteau rouge ; Coconnas, curieux
comme s’il se fût agi de lui-même, regarda aussi, vit et
reconnut de Mouy ; tous deux demeurèrent stupéfaits.

– Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que
j’espère du moins, dit Marguerite, placez-vous à la
porte de mon appartement, et, sur votre vie, mon cher
La Mole, ne laissez entrer personne. S’il approche
quelqu’un du palier même, avertissez.

La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit
en regardant Coconnas, qui le regardait aussi, et tous
deux se trouvèrent dehors sans être bien revenus de leur
ébahissement.

– De Mouy ! s’écria Coconnas.
– Henri ! murmura La Mole.
– De Mouy avec ton manteau cerise, ta plume
blanche et ton bras en balancier.
– Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu’il ne
s’agit pas d’amour il s’agit certainement de complot.
– Ah ! mordi ! nous voilà dans la politique, dit
Coconnas en grommelant. Heureusement que je ne vois
point dans tout cela madame de Nevers.
Marguerite revint s’asseoir près des deux
interlocuteurs ; sa disparition n’avait duré qu’une
minute, et elle avait bien utilisé son temps. Gillonne, en
vedette au passage secret, les deux gentilshommes en
faction à l’entrée principale, lui donnaient toute
sécurité.

– Madame, dit Henri, croyez-vous qu’il soit
possible, par un moyen quelconque, de nous écouter et
de nous entendre ?
– Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est
matelassée, et un double lambris me répond de son
assourdissement.
– Je m’en rapporte à vous, répondit Henri en
souriant.
Puis se retournant vers de Mouy :

– Voyons, dit le roi à voix basse et comme si,
malgré l’assurance de Marguerite, ses craintes ne
s’étaient pas entièrement dissipées, que venez-vous
faire ici ?
– Ici ? dit de Mouy.
– Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.
– Il n’y venait rien faire, dit Marguerite ; c’est moi

qui l’y ai attiré.

– Vous saviez donc ?...
– J’ai deviné tout.
– Vous voyez bien, de Mouy, qu’on peut deviner.
– Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce
matin avec le duc François dans la chambre de deux de
ses gentilshommes.
– Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu’on
sait tout.
– C’est vrai, dit de Mouy.
– J’en étais sûr, dit Henri, que M. d’Alençon s’était
emparé de vous.
– C’est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé
si obstinément ce que je venais vous offrir ?
– Vous avez refusé ! s’écria Marguerite. Ce refus
que je pressentais était donc réel ?
– Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon
brave de Mouy, en vérité vous me faites rire avec vos
exclamations. Quoi ! un homme entre chez moi, me
parle de trône, de révolte, de bouleversement, à moi, à
moi Henri, prince toléré pourvu que je porte le front
humble, huguenot épargné à la condition que je jouerai
le catholique, et j’irais accepter quand ces propositions
me sont faites dans une chambre non matelassée et sans
double lambris ! Ventre-saint-gris ! vous êtes des
enfants ou des fous !
– Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me
laisser quelque espérance, sinon par ses paroles, du
moins par un geste, par un signe ?
– Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy ?
demanda Henri.
– Oh ! Sire, ceci n’est point mon secret.
– Eh ! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine
impatience d’avoir affaire à un homme qui comprenait
si mal ses paroles, je ne vous demande pas quelles sont
les propositions qu’il vous a faites, je vous demande

seulement s’il écoutait, s’il a entendu.

– Il écoutait, Sire, et il a entendu.
– Il écoutait, et il a entendu ! Vous le dites vous-
même, de Mouy. Pauvre conspirateur que vous êtes ! si
j’avais dit un mot, vous étiez perdu. Car je ne savais
point, je me doutais, du moins, qu’il était là, et, sinon
lui, quelque autre, le duc d’Anjou, Charles IX, la reine
mère ; vous ne connaissez pas les murs du Louvre, de
Mouy ; c’est pour eux qu’a été fait le proverbe que les
murs ont des oreilles ; et connaissant ces murs-là
j’eusse parlé ! Allons, allons, de Mouy, vous faites peu
d’honneur au bon sens du roi de Navarre, et je
m’étonne que, ne le mettant pas plus haut dans votre
esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
– Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-
vous, tout en refusant cette couronne, me faire un
signe ? Je n’aurais pas cru tout désespéré, tout perdu.
– Eh ventre-saint-gris ! s’écria Henri, s’il écoutait,
ne pouvait-il pas aussi bien voir, et n’est-on pas perdu
par un signe comme par une parole ? Tenez, de Mouy,
continua le roi en regardant autour de lui, à cette heure,
si près de vous que mes paroles ne franchissent pas le
cercle de nos trois chaises, je crains encore d’être
entendu quand je dis : De Mouy, répète-moi tes
propositions.
– Mais, Sire, s’écria de Mouy au désespoir,
maintenant je suis engagé avec M. d’Alençon.
Marguerite frappa l’une contre l’autre et avec dépit
ses deux belles mains.

– Alors, il est donc trop tard ? dit-elle.
– Au contraire, murmura Henri, comprenez donc
qu’en cela même la protection de Dieu est visible. Reste
engagé, de Mouy, car ce duc François c’est notre salut à
tous. Crois-tu donc que le roi de Navarre garantirait vos
têtes ? Au contraire, malheureux ! Je vous fais tuer tous
jusqu’au dernier, et cela sur le moindre soupçon. Mais
un fils de France, c’est autre chose ; aie des preuves, de
Mouy, demande des garanties ; mais, niais que tu es, tu
te seras engagé de coeur, et une parole t’aura suffi.
– Oh ! Sire ! c’est le désespoir de votre abandon,
croyez-le bien, qui m’a jeté dans les bras du duc ; c’est

aussi la crainte d’être trahi, car il tenait notre secret.

– Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela
dépend de toi. Que désire-t-il ? Être roi de Navarre ?
promets-lui la couronne. Que veut-il ? Quitter la cour ?
fournis-lui les moyens de fuir, travaille pour lui, de
Mouy, comme si tu travaillais pour moi, dirige le
bouclier pour qu’il pare tous les coups qu’on nous
portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux ;
quand il faudra combattre et régner, je régnerai seul.
– Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c’est un esprit
sombre et pénétrant, sans haine comme sans amitié,
toujours prêt à traiter ses amis en ennemis et ses
ennemis en amis.
– Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy ?
– Oui, Sire.
– Où cela ?
– Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
– À quelle heure ?
– Jusqu’à minuit.
– Pas encore onze heures, dit Henri ; il n’y a point
de temps perdu, allez, de Mouy.
– Nous avons votre parole, monsieur ? dit
Marguerite.
– Allons donc ! madame, dit Henri avec cette
confiance qu’il savait si bien montrer avec certaines
personnes et dans certaines occasions, avec M. de
Mouy ces choses-là ne se demandent même point.
– Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme ;
mais moi j’ai besoin de la vôtre, car il faut que je dise
aux chefs que je l’ai reçue. Vous n’êtes point
catholique, n’est-ce pas ?
Henri haussa les épaules.

– Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre ?
– Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy ;
seulement, je me réserve de choisir la meilleure, c’est

à-dire celle qui sera le plus à ma convenance et à la
vôtre.

– Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée,
Votre Majesté promet-elle de ne rien révéler, au cas
même où l’on violerait par la torture la majesté royale ?
– De Mouy, je le jure sur Dieu.
– Un mot, Sire : comment vous reverrai-je ?
– Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre ;
vous y entrerez, de Mouy, autant de fois qu’il sera
nécessaire aux heures que vous voudrez. Ce sera au duc
d’Alençon de répondre de votre présence au Louvre. En
attendant, remontez par le petit escalier, je vous servirai
de guide. Pendant ce temps-là la reine fera entrer ici le
manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à l’heure
dans l’antichambre. Il ne faut pas qu’on fasse une
différence entre les deux et qu’on sache que vous êtes
double, n’est-ce pas, de Mouy ? n’est-ce pas madame ?
Henri prononça ces derniers mots en riant et en
regardant Marguerite.

– Oui, dit-elle sans s’émouvoir ; car enfin, ce M. de
La Mole est au duc mon frère.
– Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit
Henri avec un sérieux parfait. N’épargnez ni l’or ni les
promesses. Je mets tous mes trésors à sa disposition.
– Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
n’appartiennent qu’aux femmes de Boccace, puisque tel
est votre désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
– Bien, bien, madame ; et vous, de Mouy ?
retournez vers le duc et enferrez-le.

26

Margarita

Pendant la conversation que nous venons de
rapporter, La Mole et Coconnas montaient leur faction ;
La Mole un peu chagrin, Coconnas un peu inquiet.

C’est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et
que Coconnas l’y avait merveilleusement aidé.

– Que penses-tu de tout cela, notre ami ? avait
demandé La Mole à Coconnas.
– Je pense, avait répondu le Piémontais, qu’il y a
dans tout cela quelque intrigue de cour.
– Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle
dans cette intrigue ?
– Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que
je te vais dire et tâche d’en faire ton profit. Dans toutes
ces menées princières, dans toutes ces machinations
royales, nous ne pouvons et surtout nous ne devons
passer que comme des ombres : où le roi de Navarre
laissera un morceau de sa plume et le duc d’Alençon un
pan de son manteau, nous laisserons notre vie, nous. La
reine a un caprice pour toi, et toi une fantaisie pour elle,
rien de mieux. Perds la tête en amour, mon cher, mais
ne la perds pas en politique.
C’était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La
Mole avec la tristesse d’un homme qui sent que, placé
entre la raison et la folie, c’est la folie qu’il va suivre.

– Je n’ai point une fantaisie pour la reine, Annibal,
je l’aime ; et, malheureusement ou heureusement, je
l’aime de toute mon âme. C’est de la folie, me diras-tu,
je l’admets, je suis fou. Mais toi qui es un sage,
Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises et de
mon infortune. Va-t’en retrouver notre maître et ne te
compromets pas.
Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête :


– Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est
parfaitement juste ; tu es amoureux, agis en amoureux.
Moi je suis ambitieux, et je pense, en cette qualité, que
la vie vaut mieux qu’un baiser de femme. Quand je
risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de ton
côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.
Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et
partit après avoir échangé avec son compagnon un
dernier regard et un dernier sourire.

Il y avait dix minutes à peu près qu’il avait quitté
son poste lorsque la porte s’ouvrit et que Marguerite,
paraissant avec précaution, vint prendre La Mole par la
main, et, sans dire une seule parole, l’attira du corridor
au plus profond de son appartement, fermant elle-même
les portes avec un soin qui indiquait l’importance de la
conférence qui allait avoir lieu.

Arrivée dans la chambre, elle s’arrêta, s’assit sur sa
chaise d’ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant
ses deux mains dans les siennes :

– Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle,
causons sérieusement, mon grand ami.
– Sérieusement, madame ? dit La Mole.
– Ou amoureusement, voyons ! cela vous va-t-il
mieux ? il peut y avoir des choses sérieuses dans
l’amour, et surtout dans l’amour d’une reine.
– Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la
condition que Votre Majesté ne se fâchera pas des
choses folles que je vais lui dire.
– Je ne me fâcherai que d’une chose, La Mole, c’est
si vous m’appelez madame ou Majesté. Pour vous, très
cher, je suis seulement Marguerite.
– Oui, Marguerite ! oui, Margarita ! oui ! ma perle !
dit le jeune homme en dévorant la reine de son regard.
– Bien comme cela, dit Marguerite ; ainsi vous êtes
jaloux, mon beau gentilhomme ?
– Oh ! à en perdre la raison.
– Encore !...

– À en devenir fou, Marguerite.
– Et jaloux de qui ? voyons.
– De tout le monde.
– Mais enfin ?
– Du roi d’abord.
– Je croyais qu’après ce que vous aviez vu et
entendu, vous pouviez être tranquille de ce côté-là.
– De ce M. de Mouy que j’ai vu ce matin pour la
première fois, et que je trouve ce soir si avant dans
votre intimité.
– De M. de Mouy ?
– Oui.
– Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy ?
– Écoutez... je l’ai reconnu à sa taille, à la couleur de
ses cheveux, à un sentiment naturel de haine ; c’est lui
qui ce matin était chez M. d’Alençon.
– Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi ?
– M. d’Alençon est votre frère ; on dit que vous
l’aimez beaucoup ; vous lui aurez conté une vague
pensée de votre coeur ; et lui, selon l’habitude de la
cour, il aura favorisé votre désir en introduisant près de
vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je été assez
heureux pour que le roi se trouvât là en même temps
que lui ? c’est ce que je ne puis savoir ; mais en tout
cas, madame, soyez franche avec moi ; à défaut d’un
autre sentiment, un amour comme le mien a bien le
droit d’exiger la franchise en retour. Voyez, je me
prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé pour
moi n’est que le caprice d’un moment, je vous rends
votre foi, votre promesse, votre amour, je rends à M.
d’Alençon ses bonnes grâces et ma charge de
gentilhomme, et je vais me faire tuer au siège de La
Rochelle, si toutefois l’amour ne m’a pas tué avant que
je puisse arriver jusque-là.
Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de
charme, et suivit des yeux cette action pleine de grâces ;
puis, penchant sa belle tête rêveuse sur sa main


brûlante :

– Vous m’aimez ? dit-elle.
– Oh ! madame ! plus que ma vie, plus que mon
salut, plus que tout ; mais vous, vous... vous ne
m’aimez pas.
– Pauvre fou ! murmura-t-elle.
– Eh ! oui, madame, s’écria La Mole toujours à ses
pieds, je vous ai dit que je l’étais.
– La première affaire de votre vie est donc votre
amour, cher La Mole !
– C’est la seule, madame, c’est l’unique.
– Eh bien, soit ; je ne ferai de tout le reste qu’un
accessoire de cet amour. Vous m’aimez, vous voulez
demeurer près de moi ?
– Ma seule prière à Dieu est qu’il ne m’éloigne
jamais de vous.
– Eh bien, vous ne me quitterez pas ; j’ai besoin de
vous, La Mole.
– Vous avez besoin de moi ? le soleil a besoin du
ver luisant ?
– Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous
entièrement dévoué ?
– Eh ! ne le suis-je point déjà, madame, et tout
entier ?
– Oui ; mais vous doutez encore, Dieu me
pardonne !
– Oh ! j’ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je
vous l’ai dit et comme vous l’avez répété, je suis un
fou. Mais pourquoi M. de Mouy était-il chez vous ce
soir ? pourquoi l’ai-je vu ce matin chez M. le duc
d’Alençon ? pourquoi ce manteau cerise, cette plume
blanche, cette affectation d’imiter ma tournure ?... Ah !
madame, ce n’est pas vous que je soupçonne, c’est
votre frère.
– Malheureux ! dit Marguerite, malheureux qui croit

que le duc François pousse la complaisance jusqu’à
introduire un soupirant chez sa soeur ! Insensé qui se dit
jaloux et qui n’a pas deviné ! Savez-vous, La Mole, que
le duc d’Alençon demain vous tuerait de sa propre épée
s’il savait que vous êtes là, ce soir, à mes genoux, et
qu’au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis :
Restez là comme vous êtes, La Mole ; car je vous aime,
mon beau gentilhomme, entendez-vous ? je vous aime !
Eh bien, oui, je vous le répète, il vous tuerait !

– Grand Dieu ! s’écria La Mole en se renversant en
arrière et en regardant Marguerite avec effroi, serait-il
possible ?
– Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette
cour. Maintenant, un seul mot : ce n’était pas pour moi
que M. de Mouy, revêtu de votre manteau, le visage
caché sous votre feutre, venait au Louvre. C’était pour
M. d’Alençon. Mais moi, je l’ai amené ici, croyant que
c’était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut donc
le ménager.
– J’aime mieux le tuer, dit La Mole, c’est plus court
et c’est plus sûr.
– Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine,
j’aime mieux qu’il vive et que vous sachiez tout, car sa
vie nous est non seulement utile, mais nécessaire.
Écoutez et pesez bien vos paroles avant de me
répondre : m’aimez-vous assez, La Mole, pour vous
réjouir si je devenais véritablement reine, c’est-à-dire
maîtresse d’un véritable royaume ?
– Hélas ! madame, je vous aime assez pour désirer
ce que vous désirez, ce désir dût-il faire le malheur de
toute ma vie !
– Eh bien, voulez-vous m’aider à réaliser ce désir,
qui vous rendra plus heureux encore ?
– Oh ! je vous perdrai, madame ! s’écria La Mole en
cachant sa tête dans ses mains.
– Non pas, au contraire ; au lieu d’être le premier de
mes serviteurs, vous deviendrez le premier de mes
sujets. Voilà tout.
– Oh ! pas d’intérêt... pas d’ambition, madame... Ne
souillez pas vous-même le sentiment que j’ai pour
vous... du dévouement, rien que du dévouement !

– Noble nature ! dit Marguerite. Eh bien, oui, je
l’accepte, ton dévouement, et je saurai le reconnaître.
Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole
couvrit de baisers.

– Eh bien ? dit-elle.
– Eh bien, oui ! répondit La Mole. Oui, Marguerite,
je commence à comprendre ce vague projet dont on
parlait déjà chez nous autres huguenots avant la Saint-
Barthélemy ; ce projet pour l’exécution duquel, comme
tant d’autres plus dignes que moi, j’avais été mandé à
Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait
remplacer une royauté fictive, vous la convoitez ; le roi
Henri vous y pousse. De Mouy conspire avec vous,
n’est-ce pas ? Mais le duc d’Alençon, que fait-il dans
toute cette affaire ? où y a-t-il un trône pour lui dans
tout cela ? Je n’en vois point. Or, le duc d’Alençon est-
il assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et
sans rien exiger en échange du danger qu’il court ?
– Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-
le s’égarer : sa vie nous répond de la nôtre.
– Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir ?
– Le trahir ! et en quoi le trahirez-vous ? Que vous
a-t-il confié ? N’est-ce pas lui qui vous a trahi en
donnant à de Mouy votre manteau et votre chapeau
comme un moyen de pénétrer jusqu’à lui ? Vous êtes à
lui, dites-vous ! N’étiez-vous pas à moi, mon
gentilhomme, avant d’être à lui ? Vous a-t-il donné une
plus grande preuve d’amitié que la preuve d’amour que
vous tenez de moi ?
La Mole se releva pâle et comme foudroyé.

– Oh ! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien.
L’intrigue m’enveloppe dans ses replis. Elle
m’étouffera.
– Eh bien ? demanda Marguerite.
– Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse : on
prétend, et je l’ai entendu dire à l’autre extrémité de la
France, où votre nom si illustre, votre réputation de
beauté si universelle m’étaient venus, comme un vague
désir de l’inconnu, effleurer le coeur ; on prétend que

vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a
toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que
la mort, jalouse sans doute, vous a presque toujours
enlevé vos amants.

– La Mole !...
– Ne m’interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car
on ajoute aussi que vous conservez dans des boîtes d’or
les coeurs de ces fidèles amis, et que parfois vous
donnez à ces tristes restes un souvenir mélancolique, un
regard pieux. Vous soupirez, ma reine, vos yeux se
voilent ; c’est vrai. Eh bien, faites de moi le plus aimé
et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez
percé le coeur, et vous gardez ce coeur ; de moi, vous
faites plus, vous exposez ma tête... Eh bien, Marguerite,
jurez-moi devant l’image de ce Dieu qui m’a sauvé la
vie ici même, jurez-moi que si je meurs pour vous,
comme un sombre pressentiment me l’annonce, jurez-
moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon
corps ; jurez, Marguerite, et la promesse d’une telle
récompense, faite par ma reine, me rendra muet, traître
et lâche au besoin, c’est-à-dire tout dévoué, comme doit
l’être votre amant et votre complice.
– Ô lugubre folie, ma chère âme ! dit Marguerite ; ô
fatale pensée, mon doux amour !
– Jurez...
– Que je jure ?
– Oui, sur ce coffret d’argent que surmonte une
croix. Jurez.
– Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu’à Dieu ne
plaise ! tes sombres pressentiments se réalisaient, mon
beau gentilhomme, sur cette croix, je te le jure, tu seras
près de moi, vivant ou mort, tant que je vivrai moi-
même ; et si je ne puis te sauver dans le péril où tu te
jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je donnerai
du moins à ta pauvre âme la consolation que tu
demandes et que tu auras si bien méritée.
– Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir
maintenant, me voilà rassuré sur ma mort ; mais aussi je
puis vivre, nous pouvons réussir : le roi de Navarre peut
être roi, vous pouvez être reine, alors le roi vous
emmènera ; ce voeu de séparation fait entre vous se

rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite,
chère Marguerite bien-aimée, d’un mot vous m’avez
rassuré sur ma mort, d’un mot maintenant rassurez-moi
sur ma vie.

– Oh ! ne crains rien, je suis à toi corps et âme,
s’écria Marguerite en étendant de nouveau la main sur
la croix du petit coffre : si je pars, tu me suivras ; et si le
roi refuse de t’emmener, c’est moi alors qui ne partirai
pas.
– Mais vous n’oserez résister !
– Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne
connais pas Henri ; Henri ne songe en ce moment qu’à
une chose, c’est à être roi ; et à ce désir il sacrifierait en
ce moment tout ce qu’il possède, et à plus forte raison
ce qu’il ne possède pas. Adieu.
– Madame, dit en souriant La Mole, vous me
renvoyez ?
– Il est tard, dit Marguerite.
– Sans doute ; mais où voulez-vous que j’aille ? M.
de Mouy est dans ma chambre avec M. le duc
d’Alençon.
– Ah ! c’est juste, dit Marguerite avec un admirable
sourire. D’ailleurs, j’ai encore beaucoup de choses à
vous dire à propos de cette conspiration.
À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori
vulgaire, et il put porter haut la tête à laquelle, vivante
ou morte, était réservé un si doux avenir.

Cependant, parfois, son front pesant s’inclinait vers
la terre, sa joue pâlissait, et l’austère méditation creusait
son sillon entre les sourcils du jeune homme, si gai
autrefois, si heureux maintenant !


27

La main de Dieu

Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant :

– Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d’être
gravement malade, et sous aucun prétexte demain de
toute la journée ne recevez personne.
Charlotte obéit sans se rendre compte du motif
qu’avait le roi de lui faire cette recommandation. Mais
elle commençait à s’habituer à ses excentricités, comme
on dirait de nos jours, et à ses fantaisies, comme on
disait alors.

D’ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son
coeur des secrets qu’il ne disait à personne, dans sa
pensée des projets qu’il craignait de révéler même dans
ses rêves ; de sorte qu’elle se faisait obéissante à toutes
ses volontés, certaine que ses idées les plus étranges
avaient un but.

Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d’une
grande lourdeur de tête accompagnée d’éblouissements.
C’étaient les symptômes que Henri lui avait
recommandé d’accuser.

Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à
peine eut-elle posé un pied sur le parquet qu’elle se
plaignit d’une faiblesse générale et qu’elle se recoucha.

Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée
au duc d’Alençon, fut la première nouvelle que l’on
apprit à Catherine lorsqu’elle demanda d’un air
tranquille pourquoi la Sauve ne paraissait pas comme
d’habitude à son lever.

– Malade ! répondit madame de Lorraine qui se
trouvait là.
– Malade ! répéta Catherine sans qu’un muscle de
son visage dénonçât l’intérêt qu’elle prenait à sa
réponse. Quelque fatigue de paresseuse.

– Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se
plaint d’un violent mal de tête et d’une faiblesse qui
l’empêche de marcher.
Catherine ne répondit rien ; mais pour cacher sa
joie, sans doute, elle se retourna vers la fenêtre, et
voyant Henri qui traversait la cour à la suite de son
entretien avec de Mouy, elle se leva pour mieux le
regarder, et, poussée par cette conscience qui
bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des
coeurs les plus endurcis au crime :

– Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son
capitaine des gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce
matin que d’habitude ?
Il n’en était rien ; Henri était fort inquiet d’esprit,
mais fort sain de corps.

Peu à peu les personnes qui assistaient d’habitude au
lever de la reine se retirèrent ; trois ou quatre restaient,
plus familières que les autres ; Catherine impatiente les
congédia en disant qu’elle voulait rester seule.

Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine
ferma la porte derrière lui, et allant à une armoire
secrète cachée dans l’un des panneaux de sa chambre,
elle en fit glisser la porte dans une rainure de la boiserie
et en tira un livre dont les feuillets froissés annonçaient
les fréquents services.

Elle posa le livre sur une table, l’ouvrit à l’aide d’un
signet, appuya son coude sur la table et la tête sur sa
main.

– C’est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant ; mal
de tête, faiblesse générale, douleurs d’yeux, enflure du
palais. On n’a encore parlé que des maux de tête et de
la faiblesse... les autres symptômes ne se feront pas
attendre.
Elle continua :

– Puis l’inflammation gagne la gorge, s’étend à
l’estomac, enveloppe le coeur comme d’un cercle de
feu et fait éclater le cerveau comme un coup de foudre.
Elle relut tout bas ; puis elle continua encore, mais à
demi-voix :


– Pour la fièvre six heures, pour l’inflammation
générale douze heures, pour la gangrène douze heures,
pour l’agonie six heures ; en tout trente-six heures.
» Maintenant, supposons que l’absorption soit plus
lente que l’inglutition, et au lieu de trente-six heures
nous en aurons quarante, quarante-huit même ; oui,
quarante-huit heures doivent suffire. Mais lui, lui Henri,
comment est-il encore debout ? Parce qu’il est homme,
parce qu’il est d’un tempérament robuste, parce que
peut-être il aura bu après l’avoir embrassée, et se sera
essuyé les lèvres après avoir bu.

Catherine attendit l’heure du dîner avec impatience.
Henri dînait tous les jours à la table du roi. Il vint, il se
plaignit à son tour d’élancements au cerveau, ne
mangea point, et se retira aussitôt après le repas, en
disant qu’ayant veillé une partie de la nuit passée, il
éprouvait un pressant besoin de dormir.

Catherine écouta s’éloigner le pas chancelant de
Henri et le fit suivre. On lui rapporta que le roi de
Navarre avait pris le chemin de la chambre de madame
de Sauve.

– Henri, se dit-elle, va achever auprès d’elle ce soir
l’oeuvre d’une mort qu’un hasard malheureux a peut-
être laissée incomplète.

Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de
Sauve, mais c’était pour lui dire de continuer à jouer
son rôle.

Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre
pendant toute la matinée, et il ne parut point au dîner du
roi. Madame de Sauve, disait-on, allait de plus mal en
plus mal, et le bruit de la maladie de Henri, répandu par
Catherine elle-même, courait comme un de ces
pressentiments dont personne n’explique la cause, mais
qui passent dans l’air.

Catherine s’applaudissait : dès la veille au matin elle
avait éloigné Ambroise Paré pour aller porter des
secours à un de ses valets de chambre favoris, malade à
Saint-Germain.

Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l’on


appelât chez madame de Sauve et chez Henri ; et cet
homme ne dirait que ce qu’elle voudrait qu’il dît. Si,
contre toute attente, quelque autre docteur se trouvait
mêlé là-dedans, et si quelque déclaration de poison
venait épouvanter cette cour où avaient déjà retenti tant
de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le bruit
que faisait la jalousie de Marguerite à l’endroit des
amours de son mari. On se rappelle qu’à tout hasard
elle avait fort parlé de cette jalousie qui avait éclaté en
plusieurs circonstances, et entre autres à la promenade
de l’aubépine, où elle avait dit à sa fille en présence de
plusieurs personnes :

– Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite ?
Elle attendait donc avec un visage composé le
moment où la porte s’ouvrirait, et où quelque serviteur
tout pâle et tout effaré entrerait en criant :

– Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de
Sauve est morte !
Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait
son goûter dans la volière où elle émiettait des biscuits
à quelques oiseaux rares qu’elle nourrissait de sa propre
main. Quoique son visage, comme toujours, fût calme
et même morne, son coeur battait violemment au
moindre bruit.

La porte s’ouvrit tout à coup.

– Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de
Navarre est...
– Malade ? interrompit vivement Catherine.
– Non, madame, Dieu merci ! et Sa Majesté semble
se porter à merveille.
– Que dites-vous donc alors ?
– Que le roi de Navarre est là.
– Que me veut-il ?
– Il apporte à Votre Majesté un petit singe de
l’espèce la plus rare.
En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la
main et caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.


Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au
charmant petit animal qu’il apportait ; mais, si
préoccupé qu’il parût, il n’en perdit point cependant ce
premier coup d’oeil qui lui suffisait dans les
circonstances difficiles. Quant à Catherine, elle était
fort pâle, d’une pâleur qui croissait au fur et à mesure
qu’elle voyait sur les joues du jeune homme qui
s’approchait d’elle circuler le vermillon de la santé.

La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta
machinalement le présent de Henri, se troubla, lui fit
compliment sur sa bonne mine, et ajouta :

– Je suis d’autant plus aise de vous voir si bien
portant, mon fils, que j’avais entendu dire que vous
étiez malade et que, si je me le rappelle bien, vous vous
êtes plaint en ma présence d’une indisposition ; mais je
comprends maintenant, ajouta-t-elle en essayant de
sourire, c’était quelque prétexte pour vous rendre libre.
– J’ai été fort malade, en effet, madame, répondit
Henri ; mais un spécifique usité dans nos montagnes, et
qui me vient de ma mère, a guéri cette indisposition.
– Ah ! vous m’apprendrez la recette, n’est-ce pas,
Henri ? dit Catherine en souriant cette fois
véritablement, mais avec une ironie qu’elle ne put
déguiser.
« Quelque contrepoison, murmura-t-elle ; nous
aviserons à cela, ou plutôt non. Voyant madame de
Sauve malade, il se sera défié. En vérité, c’est à croire
que la main de Dieu est étendue sur cet homme. »

Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de
Sauve ne parut point. Au jeu, elle en demanda des
nouvelles ; on lui répondit qu’elle était de plus en plus
souffrante.

Toute la soirée elle fut inquiète, et l’on se demandait
avec anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient
agiter ce visage d’ordinaire si immobile.

Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et
déshabiller par ses femmes ; puis, quand tout le monde
fut couché dans le Louvre, elle se releva, passa une
longue robe de chambre noire, prit une lampe, choisit
parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait la porte de
madame de Sauve, et monta chez sa dame d’honneur.


Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez
lui, était-il caché quelque part ? toujours est-il que la
jeune femme était seule.

Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa
l’antichambre, entra dans le salon, déposa sa lampe sur
un meuble, car une veilleuse brûlait près de la malade,
et, comme une ombre, elle se glissa dans la chambre à
coucher.

Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait
près du lit de sa maîtresse.

Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.

La respiration de la jeune femme était si légère,
qu’un instant Catherine crut qu’elle ne respirait plus.

Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie
maligne, elle vint lever le rideau, afin de constater par
elle-même l’effet du terrible poison, tressaillant
d’avance à l’aspect de cette livide pâleur ou de cette
dévorante pourpre d’une fièvre mortelle qu’elle
espérait ; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche
rose et entrouverte, sa joue moite doucement appuyée
sur un de ses bras gracieusement arrondi, tandis que
l’autre, frais et nacré, s’allongeait sur le damas cramoisi
qui lui servait de couverture, la belle jeune femme
dormait presque rieuse encore ; car sans doute quelque
songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire, et
sur sa joue ce coloris d’un bien-être que rien ne trouble.

Catherine ne put s’empêcher de pousser un cri de
surprise qui réveilla pour un instant Dariole.

La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.

Dariole ouvrit les yeux ; mais, accablée de sommeil,
sans même chercher dans son esprit engourdi la cause
de son réveil, la jeune fille laissa retomber sa lourde
paupière et se rendormit.

Catherine alors sortit de dessous son rideau, et,
tournant son regard vers les autres points de
l’appartement, elle vit sur une petite table un flacon de
vin d’Espagne, des fruits, des pâtes sucrées et deux
verres. Henri avait dû venir souper chez la baronne, qui
visiblement se portait aussi bien que lui.


Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la
petite boîte d’argent au tiers vide. C’était exactement la
même ou tout au moins la pareille de celle qu’elle avait
fait remettre à Charlotte. Elle en enleva une parcelle de
la grosseur d’une perle sur le bout d’une aiguille d’or,
rentra chez elle, la présenta au petit singe que lui avait
donné Henri le soir même. L’animal, affriandé par
l’odeur aromatique, la dévora avidement, et,
s’arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine
attendit un quart d’heure.

– Avec la moitié de ce qu’il vient de manger là, dit
Catherine, mon chien Brutus est mort enflé en une
minute. On m’a jouée. Est-ce René ? René ! c’est
impossible. Alors c’est donc Henri ! ô fatalité ! C’est
clair : puisqu’il doit régner, il ne peut pas mourir.
Mais peut-être n’y a-t-il que le poison qui soit
impuissant, nous verrons bien en essayant du fer.
Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit
une nouvelle pensée qui se trouva sans doute complète
le lendemain ; car, le lendemain, elle appela son
capitaine des gardes, lui remit une lettre, lui ordonna de
la porter à son adresse, et de ne la soumettre qu’aux
propres mains de celui à qui elle était adressée.

Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel,
capitaine des pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près
de l’Arsenal.


28

La lettre de Rome

Quelques jours s’étaient écoulés depuis les
événements que nous venons de raconter, lorsqu’un
matin une litière escortée de plusieurs gentilshommes
aux couleurs de M. de Guise entra au Louvre, et que
l’on vint annoncer à la reine de Navarre que madame la
Duchesse de Nevers sollicitait l’honneur de lui faire sa
cour.

Marguerite recevait la visite de madame de Sauve.
C’était la première fois que la belle baronne sortait
depuis sa prétendue maladie. Elle avait su que la reine
avait manifesté à son mari une grande inquiétude de
cette indisposition, qui avait été pendant près d’une
semaine le bruit de la cour, et elle venait la remercier.

Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le
bonheur qu’elle avait eu d’échapper à l’accès subit de
ce mal étrange dont, en sa qualité de fille de France,
elle ne pouvait manquer d’apprécier toute la gravité.

– Vous viendrez, j’espère, à cette grande chasse déjà
remise une fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir
lieu définitivement demain. Le temps est doux pour un
temps d’hiver. Le soleil a rendu la terre plus molle, et
tous nos chasseurs prétendent que ce sera un jour des
plus favorables.
– Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai
assez bien remise.
– Bah ! reprit Marguerite, vous ferez un effort ; puis,
comme je suis une guerrière, moi, j’ai autorisé le roi à
disposer d’un petit cheval de Béarn que je devais
monter et qui vous portera à merveille. N’en avez-vous
point encore entendu parler ?
– Si fait, madame, mais j’ignorais que ce petit
cheval eût été destiné à l’honneur d’être offert à Votre
Majesté : sans cela je ne l’eusse point accepté.
– Par orgueil, baronne ?

– Non, madame, tout au contraire, par humilité.
– Donc, vous viendrez ?
– Votre Majesté me comble d’honneur. Je viendrai
puisqu’elle l’ordonne.
Ce fut en ce moment qu’on annonça madame la
duchesse de Nevers. À ce nom Marguerite laissa
échapper un tel mouvement de joie, que la baronne
comprit que les deux femmes avaient à causer
ensemble, et elle se leva pour se retirer.

– À demain donc, dit Marguerite.
– À demain, madame.
– À propos ! vous savez, baronne, continua
Marguerite en la congédiant de la main, qu’en public je
vous déteste, attendu que je suis horriblement jalouse.
– Mais en particulier ? demanda madame de Sauve.
– Oh ! en particulier, non seulement je vous
pardonne, mais encore je vous remercie.
– Alors, Votre Majesté permettra...
Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa
avec respect, fit une révérence profonde et sortit.

Tandis que madame de Sauve remontait son
escalier, bondissant comme un chevreau dont on a
rompu l’attache, madame de Nevers échangeait avec la
reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent le
temps aux gentilshommes qui l’avaient accompagnée
jusque-là de se retirer.

– Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut
refermée sur le dernier, Gillonne, fais que personne ne
nous interrompe.
– Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler
d’affaires tout à fait graves.
Et, prenant un siège, elle s’assit sans façon, certaine
que personne ne viendrait déranger cette intimité
convenue entre elle et la reine de Navarre, prenant sa
meilleure place du feu et du soleil.


– Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre
fameux massacreur, qu’en faisons-nous ?
– Ma chère reine, dit la duchesse, c’est sur mon âme
un être mythologique. Il est incomparable en esprit et
ne tarit jamais. Il a des saillies qui feraient pâmer de rire
un saint dans sa châsse. Au demeurant, c’est le plus
furieux païen qui ait jamais été cousu dans la peau d’un
catholique ! j’en raffole. Et toi, que fais-tu de ton
Apollo ?
– Hélas ! fit Marguerite avec un soupir.
– Oh ! oh ! que cet hélas m’effraie, chère reine ! est-
il donc trop respectueux ou trop sentimental, ce gentil
La Mole ? Ce serait, je suis forcée de l’avouer, tout le
contraire de son ami Coconnas.
– Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet
hélas ne se rapporte qu’à moi.
– Que veut-il dire alors ?
– Il veut dire, chère duchesse, que j’ai une peur
affreuse de l’aimer tout de bon.
– Vraiment ?
– Foi de Marguerite !
– Oh ! tant mieux ! la joyeuse vie que nous allons
mener alors ! s’écria Henriette ; aimer un peu, c’était
mon rêve ; aimer beaucoup c’était le tien. C’est si doux,
chère et docte reine, de se reposer l’esprit par le coeur,
n’est-ce pas ? et d’avoir après le délire le sourire. Ah !
Marguerite, j’ai le pressentiment que nous allons passer
une bonne année.
– Crois-tu ? dit la reine ; moi, tout au contraire, je ne
sais pas comment cela se fait, je vois les choses à
travers un crêpe. Toute cette politique me préoccupe
affreusement. À propos, sache donc si ton Annibal est
aussi dévoué à mon frère qu’il paraît l’être. Informe-toi
de cela, c’est important.
– Lui, dévoué à quelqu’un ou à quelque chose ! on
voit bien que tu ne le connais pas comme moi. S’il se
dévoue jamais à quelque chose, ce sera à son ambition
et voilà tout. Ton frère est-il homme à lui faire de

grandes promesses, oh ! alors, très bien : il sera dévoué
à ton frère ; mais que ton frère, tout fils de France qu’il
est, prenne garde de manquer aux promesses qu’il lui
aura faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère !

– Vraiment ?
– C’est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il
y a des moments où ce tigre que j’ai apprivoisé me fait
peur à moi-même. L’autre jour, je lui disais : Annibal,
prenez-y garde, ne me trompez pas, car si vous me
trompiez !... Je lui disais cependant cela avec mes yeux
d’émeraude qui ont fait dire à Ronsard :
La duchesse de Nevers

Aux yeux verts

Qui, sous leur paupière blonde,

Lancent sur nous plus d’éclairs

Que ne font vingt Jupiters

Dans les airs,

Lorsque la tempête gronde.

– Eh bien ?
– Eh bien ! je crus qu’il allait me répondre : Moi,
vous tromper ! moi, jamais ! etc., etc... Sais-tu ce qu’il
m’a répondu ?
– Non.
– Eh bien, juge l’homme : Et vous, a-t-il répondu, si
vous me trompiez, prenez garde aussi ; car, toute
princesse que vous êtes... Et, en disant ces mots, il me
menaçait, non seulement des yeux, mais de son doigt
sec et pointu, muni d’un ongle taillé en fer de lance, et
qu’il me mit presque sous le nez. En ce moment, ma
pauvre reine, je te l’avoue, il avait une physionomie si
peu rassurante que j’en tressaillis, et, tu le sais,
cependant je ne suis pas trembleuse.
– Te menacer, toi, Henriette ! il a osé ?
– Eh ! mordi ! je le menaçais bien, moi ! Au bout du
compte, il a eu raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu’à

un certain point, ou plutôt jusqu’à un point très
incertain.

– Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je
parlerai à La Mole. Tu n’avais pas autre chose à me
dire ?
– Si fait : une chose des plus intéressantes et pour
laquelle je suis venue. Mais, que veux-tu ! tu as été me
parler de choses plus intéressantes encore. J’ai reçu des
nouvelles.
– De Rome ?
– Oui, un courrier de mon mari.
– Eh bien, l’affaire de Pologne ?
– Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de
jours être débarrassée de ton frère d’Anjou.
– Le pape a donc ratifié son élection ?
– Oui, ma chère.
– Et tu ne me disais pas cela ! s’écria Marguerite.
Eh ! vite, vite, des détails.

– Oh ! ma foi, je n’en ai pas d’autres que ceux que
je te transmets. D’ailleurs attends, je vais te donner la
lettre de M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh ! non, non ;
ce sont des vers d’Annibal, des vers atroces, ma pauvre
Marguerite. Il n’en fait pas d’autres. Tiens, cette fois, la
voici. Non, pas encore ceci : c’est un billet de moi que
j’ai apporté pour que tu le lui fasses passer par La Mole.
Ah ! enfin, cette fois, c’est la lettre en question.
Et madame de Nevers remit la lettre à la reine.

Marguerite l’ouvrit vivement et la parcourut ; mais
effectivement elle ne disait rien autre chose que ce
qu’elle avait déjà appris de la bouche de son amie.

– Et comment as-tu reçu cette lettre ? continua la
reine.
– Par un courrier de mon mari qui avait ordre de
toucher à l’hôtel de Guise avant d’aller au Louvre et de
me remettre cette lettre avant celle du roi. Je savais

l’importance que ma reine attachait à cette nouvelle, et
j’avais écrit à M. de Nevers d’en agir ainsi. Tu vois, il a
obéi, lui. Ce n’est pas comme ce monstre de Coconnas.
Maintenant il n’y a donc dans tout Paris que le roi, toi
et moi qui sachions cette nouvelle ; à moins que
l’homme qui suivait notre courrier...

– Quel homme ?
– Oh ! l’horrible métier ! Imagine-toi que ce
malheureux messager est arrivé las, défait, poudreux ; il
a couru sept jours, jour et nuit, sans s’arrêter un instant.
– Mais cet homme dont tu parlais tout à l’heure ?
– Attends donc. Constamment suivi par un homme
de mine farouche qui avait des relais comme lui et
courait aussi vite que lui pendant ces quatre cents
lieues, ce pauvre courrier a toujours attendu quelque
balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont arrivés à
la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont
descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux
ont traversé la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame,
notre courrier a pris à droite, tandis que l’autre tournait
à gauche par la place du Châtelet, et filait par les quais
du côté du Louvre comme un trait d’arbalète.
– Merci, ma bonne Henriette, merci, s’écria
Marguerite. Tu avais raison, et voici de bien
intéressantes nouvelles. Pour qui cet autre courrier ? Je
le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue Tizon, n’est-ce
pas ? et à demain la chasse ; et surtout prends un cheval
bien méchant pour qu’il s’emporte et que nous soyons
seules. Je te dirai ce soir ce qu’il faut que tu tâches de
savoir de ton Coconnas.
– Tu n’oublieras donc pas ma lettre ? dit la duchesse
de Nevers en riant.
– Non, non, sois tranquille, il l’aura et à temps.
Madame de Nevers sortit, et aussitôt Marguerite
envoya chercher Henri, qui accourut et auquel elle
remit la lettre du duc de Nevers.

– Oh ! oh ! fit-il.
Puis Marguerite lui raconta l’histoire du double
courrier.


– Au fait, dit Henri, je l’ai vu entrer au Louvre.
– Peut-être était-il pour la reine mère ?
– Non pas ; j’en suis sûr, car j’ai été à tout hasard
me placer dans le corridor, et je n’ai vu passer
personne.
– Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut
que ce soit...
– Pour votre frère d’Alençon, n’est-ce pas ? dit
Henri.
– Oui ; mais comment le savoir ?
– Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment,
envoyer chercher un de ces deux gentilshommes et
savoir par lui...
– Vous avez raison, Sire ! dit Marguerite mise à son
aise par la proposition de son mari ; je vais envoyer
chercher M. de La Mole... Gillonne ! Gillonne !
La jeune fille parut.

– Il faut que je parle à l’instant même à M. de La
Mole, lui dit la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.
Gillonne partit. Henri s’assit devant une table sur
laquelle était un livre allemand avec des gravures
d’Albert Dürer, qu’il se mit à regarder avec une si
grande attention que lorsque La Mole vint, il ne parut
pas l’entendre et ne leva même pas la tête.

De son côté, le jeune homme voyant le roi chez
Marguerite demeura debout sur le seuil de la chambre,
muet de surprise et pâlissant d’inquiétude.

Marguerite alla à lui.

– Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-
vous me dire qui est aujourd’hui de garde chez M.
d’Alençon ?
– Coconnas, madame..., dit La Mole.
– Tâchez de me savoir de lui s’il a introduit chez son
maître un homme couvert de boue et paraissant avoir
fait une longue route à franc étrier.

– Ah ! madame, je crains bien qu’il ne me le dise
pas ; depuis quelques jours il devient très taciturne.
– Vraiment ! Mais en lui donnant ce billet, il me
semble qu’il vous devra quelque chose en échange.
– De la duchesse !... Oh ! avec ce billet, j’essaierai.
– Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce
billet lui servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans
la maison que vous savez.
– Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le
mien ?
– Vous vous nommerez, et cela suffira.
– Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout
palpitant d’amour ; je vous réponds de tout.
Et il partit.

– Nous saurons demain si le duc d’Alençon est
instruit de l’affaire de Pologne, dit tranquillement
Marguerite en se retournant vers son mari.
– Ce M. de La Mole est véritablement un gentil
serviteur, dit le Béarnais avec ce sourire qui
n’appartenait qu’à lui ; et... par la messe ! je ferai sa
fortune.

29

Le départ

Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais
sans rayons, comme c’est l’habitude dans les jours
privilégiés de l’hiver, se leva derrière les collines de
Paris, tout depuis deux heures était déjà en mouvement
dans la cour du Louvre.

Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux
jambes de cerf sur lesquelles les veines se croisaient
comme un réseau, frappant du pied, dressant l’oreille et
soufflant le feu par ses narines, attendait Charles IX
dans la cour ; mais il était moins impatient encore que
son maître, retenu par Catherine, qui l’avait arrêté au
passage pour lui parler, disait-elle, d’une affaire
importante.

Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine
froide, pâle et impassible comme toujours, Charles IX
frémissant, rongeant ses ongles et fouettant ses deux
chiens favoris, revêtus de cuirasses de mailles pour que
le boutoir du sanglier n’eût pas de prise sur eux et qu’ils
pussent impunément affronter le terrible animal. Un
petit écusson aux armes de France était cousu sur leur
poitrine à peu près comme sur la poitrine des pages, qui
plus d’une fois avaient envié les privilèges de ces
bienheureux favoris.

– Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine,
nul que vous et moi ne sait encore l’arrivée prochaine
des Polonais ; cependant le roi de Navarre agit, Dieu
me pardonne ! comme s’il le savait. Malgré son
abjuration, dont je me suis toujours défiée, il a des
intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué
comme il sort souvent depuis quelques jours ? Il a de
l’argent, lui qui n’en a jamais eu ; il achète des
chevaux, des armes, et, les jours de pluie, du matin au
soir il s’exerce à l’escrime.
– Eh ! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX
impatienté, croyez-vous point qu’il ait l’intention de me
tuer, moi, ou mon frère d’Anjou ? En ce cas il lui faudra
encore quelques leçons, car hier je lui ai compté avec

mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui
n’en a cependant que six. Et quant à mon frère d’Anjou,
vous savez qu’il tire encore mieux que moi ou tout
aussi bien, à ce qu’il dit du moins.

– Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne
traitez pas légèrement les choses que vous dit votre
mère. Les ambassadeurs vont arriver ; eh bien, vous
verrez ! Une fois qu’ils seront à Paris, Henri fera tout ce
qu’il pourra pour captiver leur attention. Il est insinuant,
il est sournois ; sans compter que sa femme, qui le
seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, leur
parler latin, grec, hongrois, que sais-je ! oh ! je vous
dis, Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais !
je vous dis, moi, qu’il y a quelque chose sous jeu.
En ce moment l’heure sonna, et Charles IX cessa
d’écouter sa mère pour écouter l’heure.

– Mort de ma vie ! sept heures ! s’écria-t-il. Une
heure pour aller, cela fera huit ; une heure pour arriver
au rendez-vous et lancer, nous ne pourrons nous mettre
en chasse qu’à neuf heures. En vérité, ma mère, vous
me faites perdre bien du temps ! À bas, Risquetout !...
mort de ma vie ! à bas donc, brigand !
Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins
du molosse arracha au pauvre animal, tout étonné de
recevoir un châtiment en échange d’une caresse, un cri
de vive douleur.

– Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au
nom de Dieu ! et ne jetez pas ainsi au hasard votre
fortune et celle de la France. La chasse, la chasse, la
chasse, dites-vous... Eh ! vous aurez tout le temps de
chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
– Allons, allons, ma mère ! dit Charles pâle
d’impatience, expliquons-nous vite, car vous me faites
bouillir. En vérité, il y a des jours où je ne vous
comprends pas.
Et il s’arrêta battant sa botte du manche de son
fouet.

Catherine jugea que le bon moment était venu, et
qu’il ne fallait pas le laisser passer.

– Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de
Mouy est revenu à Paris. M. de Maurevel, que vous

connaissez bien, l’y a vu. Ce ne peut être que pour le roi
de Navarre. Cela nous suffit, je l’espère, pour qu’il nous
soit plus suspect que jamais.

– Allons, vous voilà encore après mon pauvre
Henriot ! vous voulez me le faire tuer, n’est-ce pas ?
– Oh ! non.
– Exiler ? Mais comment ne comprenez-vous pas
qu’exilé il devient beaucoup plus à craindre qu’il ne le
sera jamais ici, sous nos yeux, dans le Louvre, où il ne
peut rien faire que nous ne le sachions à l’instant
même ?
– Aussi ne veux-je pas l’exiler.
– Mais que voulez-vous donc ? dites vite !
– Je veux qu’on le tienne en sûreté, tandis que les
Polonais seront ici ; à la Bastille, par exemple.
– Ah ! ma foi non, s’écria Charles IX. Nous
chassons le sanglier ce matin, Henriot est un de mes
meilleurs suivants. Sans lui la chasse est manquée.
Mordieu, ma mère ! vous ne songez vraiment qu’à me
contrarier.
– Eh ! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les
envoyés n’arrivent que demain ou après-demain.
Arrêtons-le après la chasse seulement, ce soir... cette
nuit...
– C’est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de
cela, nous verrons ; après la chasse, je ne dis pas.
Adieu ! Allons ! ici, Risquetout ! ne vas-tu pas bouder à
ton tour ?
– Charles, dit Catherine en l’arrêtant par le bras au
risque de l’explosion qui pouvait résulter de ce nouveau
retard, je crois que le mieux serait, tout en ne
l’exécutant que ce soir ou cette nuit, de signer l’acte
d’arrestation de suite.
– Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des
parchemins quand on m’attend pour la chasse, moi qui
ne me fais jamais attendre ! Au diable, par exemple !
– Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder ;
j’ai tout prévu, entrez là, chez moi, tenez !

Et Catherine, agile comme si elle n’eût eu que vingt
ans, poussa une porte qui communiquait à son cabinet,
montra au roi un encrier, une plume, un parchemin, le
sceau et une bougie allumée.

Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement.

« Ordre, etc. de faire arrêter et conduire à la Bastille
notre frère Henri de Navarre. »

– Bon, c’est fait ! dit-il en signant d’un trait. Adieu
ma mère.
Et il s’élança hors du cabinet suivi de ses chiens,
tout allègre de s’être si facilement débarrassé de
Catherine.

Charles IX était attendu avec impatience, et, comme
on connaissait son exactitude en matière de chasse,
chacun s’étonnait de ce retard. Aussi, lorsqu’il parut,
les chasseurs le saluèrent-ils par leurs vivats, les
piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par leurs
hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles,
son coeur se gonfla, Charles fut jeune et heureux
pendant une seconde.

À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante
société réunie dans la cour ; il fit un signe de tête au duc
d’Alençon, un signe de main à sa soeur Marguerite,
passa devant Henri sans faire semblant de le voir, et
s’élança sur ce cheval barbe qui, impatient, bondit sous
lui. Mais après trois ou quatre courbettes, il comprit à
quel écuyer il avait affaire et se calma.

Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi
sortit du Louvre suivi du duc d’Alençon, du roi de
Navarre, de Marguerite, de madame de Nevers, de
madame de Sauve, de Tavannes et des principaux
seigneurs de la cour.

Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de
la partie.

Quant au duc d’Anjou, il était depuis trois mois au
siège de La Rochelle.

Pendant qu’on attendait le roi, Henri était venu
saluer sa femme, qui, tout en répondant à son


compliment, lui avait glissé à l’oreille :

– Le courrier venu de Rome a été introduit par M.
de Coconnas lui-même chez le duc d’Alençon, un quart
d’heure avant que l’envoyé du duc de Nevers fût
introduit chez le roi.
– Alors il sait tout, dit Henri.
– Il doit tout savoir, répondit Marguerite ; d’ailleurs
jetez les yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa
dissimulation habituelle, son oeil rayonne.
– Ventre-saint-gris ! murmura le Béarnais, je le crois
bien ! il chasse aujourd’hui trois proies : France,
Pologne et Navarre, sans compter le sanglier.
Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un
de ses gens, Béarnais d’origine, dont les aïeux étaient
serviteurs des siens depuis plus d’un siècle et qu’il
employait comme messager ordinaire de ses affaires de
galanterie :

– Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter
chez ce cousin de madame de Sauve que tu sais, qui
demeure chez sa maîtresse, au coin de la rue des
Quatre-Fils, tu lui diras que sa cousine désire lui parler
ce soir ; qu’il entre dans ma chambre, et, si je n’y suis
pas, qu’il m’attende ; si je tarde, qu’il se jette sur mon
lit en attendant.
– Il n’y a pas de réponse, Sire ?
– Aucune, que de me dire si tu l’as trouvé. La clef
est pour lui seul, tu comprends ?
– Oui, Sire.
– Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste ! Avant
de sortir de Paris, je t’appellerai comme pour ressangler
mon cheval, tu demeureras ainsi en arrière tout
naturellement, tu feras ta commission et tu nous
rejoindras à Bondy.
Le valet fit un signe d’obéissance et s’éloigna.

On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on
gagna la rue Saint-Denis, puis le faubourg ; arrivé à la
rue Saint-Laurent, le cheval du roi de Navarre se


dessangla, Orthon accourut, et tout se passa comme il
avait été convenu entre lui et son maître, qui continua
de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,
tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.

Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé
avec le duc d’Alençon dans une conversation si
intéressante sur le temps, sur l’âge du sanglier détourné
qui était un solitaire, enfin sur l’endroit où il avait établi
sa bauge, qu’il ne s’aperçut pas ou feignit ne pas
s’apercevoir que Henri était resté un instant en arrière.

Pendant ce temps Marguerite observait de loin la
contenance de chacun, et croyait reconnaître dans les
yeux de son frère un certain embarras toutes les fois que
ses yeux se reposaient sur Henri. Madame de Nevers se
laissait aller à une gaieté folle, car Coconnas,
éminemment joyeux ce jour-là, faisait autour d’elle cent
lazzis pour faire rire les dames.

Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois
l’occasion de baiser l’écharpe blanche à frange d’or de
Marguerite sans que cette action, faite avec l’adresse
ordinaire aux amants, eût été vue de plus de trois ou
quatre personnes.

On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.

Le premier soin de Charles IX fut de s’informer si le
sanglier avait tenu.

Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l’avait
détourné répondait de lui.

Une collation était prête. Le roi but un verre de vin
de Hongrie. Charles IX invita les dames à se mettre à
table, et, tout à son impatience, s’en alla, pour occuper
son temps, visiter les chenils et les perchoirs,
recommandant qu’on ne dessellât pas son cheval,
attendu, dit-il, qu’il n’en avait jamais monté de meilleur
et de plus fort.

Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise
arriva. Il était armé en guerre plutôt qu’en chasse, et
vingt ou trente gentilshommes, équipés comme lui,
l’accompagnaient. Il s’informa aussitôt du lieu où était
le roi, l’alla rejoindre et revint en causant avec lui.


À neuf heures précises, le roi donna lui-même le
signal en sonnant le lancer, et chacun, montant à
cheval, s’achemina vers le rendez-vous.

Pendant la route, Henri trouva moyen de se
rapprocher encore une fois de sa femme.

– Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque
chose de nouveau ?
– Non, répondit Marguerite, si ce n’est que mon
frère Charles vous regarde d’une étrange façon.
– Je m’en suis aperçu, dit Henri.
– Avez-vous pris vos précautions ?
– J’ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon
côté un excellent couteau de chasse espagnol, affilé
comme un rasoir, pointu comme une aiguille, et avec
lequel je perce des doublons.
– Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu !
Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe : on
était arrivé à la bauge.


30

Maurevel

Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et
insouciante, en apparence du moins, se répandait
comme un tourbillon doré sur la route de Bondy,
Catherine, roulant le parchemin précieux sur lequel le
roi Charles venait d’apposer sa signature, faisait
introduire dans son cabinet l’homme à qui son capitaine
des gardes avait apporté, quelques jours auparavant,
une lettre rue de la Cerisaie, quartier de l’Arsenal.

Une large bande de taffetas, pareil à un sceau
mortuaire, cachait un des yeux de cet homme,
découvrant seulement l’autre oeil, et laissant voir entre
deux pommettes saillantes la courbure d’un nez de
vautour, tandis qu’une barbe grisonnante lui couvrait le
bas du visage. Il était vêtu d’un manteau long et épais
sous lequel on devinait tout un arsenal. En outre il
portait au côté, quoique ce ne fût pas l’habitude des
gens appelés à la cour, une épée de campagne longue,
large et à double coquille. Une de ses mains était
cachée et ne quittait point sous son manteau le manche
d’un long poignard.

– Ah ! vous voici, monsieur, dit la reine en
s’asseyant ; vous savez que je vous ai promis après la
Saint-Barthélemy, où vous nous avez rendu de si
signalés services, de ne pas vous laisser dans l’inaction.
L’occasion se présente, ou plutôt non, je l’ai fait naître.
Remerciez-moi donc.
– Madame, je remercie humblement Votre Majesté,
répondit l’homme au bandeau noir avec une réserve
basse et insolente à la fois.
– Une belle occasion, monsieur, comme vous n’en
trouverez pas deux dans votre vie, profitez-en donc.
– J’attends, madame ; seulement, je crains, d’après
le préambule...
– Que la commission ne soit violente ? N’est-ce pas
de ces commissions-là que sont friands ceux qui veulent

s’avancer ? Celle dont je vous parle serait enviée par les
Tavannes et par les Guise même.

– Ah ! madame, reprit l’homme, croyez bien, quelle
qu’elle soit, je suis aux ordres de Votre Majesté.
– En ce cas, lisez, dit Catherine.
Et elle lui présenta le parchemin.
L’homme le parcourut et pâlit.
– Quoi ! s’écria-t-il, l’ordre d’arrêter le roi de
Navarre !
– Eh bien, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ?
– Mais un roi, madame ! En vérité, je doute, je
crains de n’être pas assez bon gentilhomme.
– Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de
ma cour, monsieur de Maurevel, dit Catherine.
– Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit
l’assassin si ému qu’il paraissait hésiter.
– Vous obéirez donc ?
– Si Votre Majesté le commande, n’est-ce pas mon
devoir ?
– Oui, je le commande.
– Alors, j’obéirai.
– Comment vous y prendrez-vous ?
– Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais
fort être guidé par Votre Majesté.
– Vous redoutez le bruit ?
– Je l’avoue.
– Prenez douze hommes sûrs, plus s’il le faut.
– Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me
permet de prendre mes avantages, et je lui en suis
reconnaissant ; mais où saisirai-je le roi de Navarre ?

– Où vous plairait-il mieux de le saisir ?
– Dans un lieu qui, par sa majesté même, me
garantît, s’il était possible.
– Oui, je comprends, dans quelque palais royal ; que
diriez-vous du Louvre, par exemple ?
– Oh ! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait
une grande faveur.
– Vous l’arrêterez donc dans le Louvre.
– Et dans quelle partie du Louvre ?
– Dans sa chambre même.
Maurevel s’inclina.
– Et quand cela, madame ?
– Ce soir, ou plutôt cette nuit.
– Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté
daigne me renseigner sur une chose.
– Sur laquelle ?
– Sur les égards dus à sa qualité.
– Egards !... qualité !..., dit Catherine. Mais vous
ignorez donc, monsieur, que le roi de France ne doit les
égards à qui que ce soit dans son royaume, ne
reconnaissant personne dont la qualité soit égale à la
sienne ?
Maurevel fit une seconde révérence.

– J’insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il,
si Votre Majesté le permet.
– Je le permets, monsieur.
– Si le roi contestait l’authenticité de l’ordre, ce
n’est pas probable, mais enfin...
– Au contraire, monsieur, c’est sûr.

– Il contestera ?
– Sans aucun doute.
– Et par conséquent il refusera d’y obéir ?
– Je le crains.
– Et il résistera ?
– C’est probable.
– Ah ! diable, dit Maurevel ; et dans ce cas...
– Dans quel cas ? dit Catherine avec son regard fixe.
– Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire ?
– Que faites-vous quand vous êtes chargé d’un ordre
du roi, c’est-à-dire quand vous représentez le roi, et
qu’on vous résiste, monsieur de Maurevel ?
– Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré
d’un pareil ordre, et que cet ordre concerne un simple
gentilhomme, je le tue.
– Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne
croyais pas qu’il y eût assez longtemps pour que vous
l’eussiez déjà oublié, que le roi de France ne
reconnaissait aucune qualité dans son royaume ; c’est
vous dire que le roi de France seul est roi, et qu’auprès
de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.

– Oh ! oh ! dit-il, tuer le roi de Navarre ?...
– Mais qui vous parle donc de le tuer ? où est l’ordre
de le tuer ? Le roi veut qu’on le mène à la Bastille, et
l’ordre ne porte que cela. Qu’il se laisse arrêter, très
bien ; mais comme il ne se laissera pas arrêter, comme
il résistera, comme il essaiera de vous tuer...
Maurevel pâlit.

– Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne
peut pas demander à un vaillant comme vous de se
laisser tuer sans se défendre ; et en vous défendant, que
voulez-vous, arrive qu’arrive. Vous me comprenez,
n’est-ce pas ?

– Oui, madame ; mais cependant...
– Allons, vous voulez qu’après ces mots : Ordre
d’arrêter, j’écrive de ma main : mort ou vif ?
– J’avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.
– Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas
la commission exécutable sans cela.
Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le
parchemin d’une main, et de l’autre écrivit : mort ou vif.

– Tenez, dit-elle, trouvez-vous l’ordre suffisamment
en règle, maintenant ?
– Oui, madame, répondit Maurevel ; mais je prie
Votre Majesté de me laisser l’entière disposition de
l’entreprise.
– En quoi ce que j’ai dit nuit-il donc à son
exécution ?
– Votre Majesté m’a dit de prendre douze hommes ?
– Oui ; pour être plus sûr...
– Eh bien ! je demanderai la permission de n’en
prendre que six.
– Pourquoi cela ?
– Parce que, madame, s’il arrivait malheur au
prince, comme la chose est probable, on excuserait
facilement six hommes d’avoir eu peur de manquer un
prisonnier, tandis que personne n’excuserait douze
gardes de n’avoir pas laissé tuer la moitié de leurs
camarades avant de porter la main sur une Majesté.
– Belle Majesté, ma foi ! qui n’a pas de royaume.
– Madame, dit Maurevel, ce n’est pas le royaume
qui fait le roi, c’est la naissance.
– Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous
plaira. Seulement, je dois vous prévenir que je désire
que vous ne quittiez point le Louvre.

– Mais, madame, pour réunir mes hommes ?
– Vous avez bien une espèce de sergent que vous
puissiez charger de ce soin ?
– J’ai mon laquais, qui non seulement est un garçon
fidèle, mais qui même m’a quelquefois aidé dans ces
sortes d’entreprises.
– Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui.
Vous connaissez le cabinet des Armes du roi, n’est-ce
pas ? eh bien, on va vous servir là à déjeuner ; là vous
donnerez vos ordres. Le lieu raffermira vos sens s’ils
étaient ébranlés. Puis, quand mon fils reviendra de la
chasse, vous passerez dans mon oratoire, où vous
attendrez l’heure.
– Mais comment entrerons-nous dans la chambre ?
Le roi a sans doute quelque soupçon, et il s’enfermera
en dedans.
– J’ai une double clef de toutes les portes, dit
Catherine, et on a enlevé les verrous de celle de Henri.
Adieu, monsieur de Maurevel ; à tantôt. Je vais vous
faire conduire dans le cabinet des Armes du roi. Ah ! à
propos ! rappelez-vous que ce qu’un roi ordonne doit,
avant toute chose, être exécuté ; qu’aucune excuse n’est
admise ; qu’une défaite, même un insuccès
compromettraient l’honneur du roi. C’est grave.
Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui
répondre, appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et
lui ordonna de conduire Maurevel dans le cabinet des
Armes du roi.

– Mordieu ! disait Maurevel en suivant son guide, je
m’élève dans la hiérarchie de l’assassinat : d’un simple
gentilhomme à un capitaine, d’un capitaine à un amiral,
d’un amiral à un roi sans couronne. Et qui sait si je
n’arriverai pas un jour à un roi couronné ?...

31

La chasse à courre

Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait
affirmé au roi que l’animal n’avait pas quitté l’enceinte
ne s’était pas trompé. À peine le limier fut-il mis sur la
trace, qu’il s’enfonça dans le taillis et que d’un massif
d’épines il fit sortir le sanglier qui, ainsi que le piqueur
l’avait reconnu à ses voies, était un solitaire, c’est-àdire
une bête de la plus forte taille.

L’animal piqua droit devant lui et traversa la route à
cinquante pas du roi, suivi seulement du limier qui
l’avait détourné. On découpla aussitôt un premier relais,
et une vingtaine de chiens s’enfoncèrent à sa poursuite.

La chasse était la passion de Charles. À peine
l’animal eut-il traversé la route qu’il s’élança derrière
lui, sonnant la vue, suivi du duc d’Alençon et de Henri,
à qui un signe de Marguerite avait indiqué qu’il ne
devait point quitter Charles.

Tous les autres chasseurs suivirent le roi.

Les forêts royales étaient loin, à l’époque où se
passe l’histoire que nous racontons, d’être, comme elles
le sont aujourd’hui, de grands parcs coupés par des
allées carrossables. Alors, l’exploitation était à peu près
nulle. Les rois n’avaient pas encore eu l’idée de se faire
commerçants et de diviser leurs bois en coupes, en
taillis et en futaies. Les arbres, semés non point par de
savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
graine au caprice du vent, n’étaient pas disposés en
quinconces, mais poussaient à leur loisir et comme ils
font encore aujourd’hui dans une forêt vierge de
l’Amérique. Bref, une forêt, à cette époque, était un
repaire où il y avait à foison du sanglier, du cerf, du
loup et des voleurs ; et une douzaine de sentiers
seulement, partant d’un point, étoilaient celle de Bondy,
qu’une route circulaire enveloppait comme le cercle de
la roue enveloppe les jantes.

En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne
représenterait pas mal l’unique carrefour situé au centre


du bois, et où les chasseurs égarés se ralliaient pour
s’élancer de là vers le point où la chasse perdue
reparaissait.

Au bout d’un quart d’heure, il arriva ce qui arrivait
toujours en pareil cas : c’est que des obstacles presque
insurmontables s’étant opposés à la course des
chasseurs, les voix des chiens s’étaient éteintes dans le
lointain, et le roi lui-même était revenu au carrefour,
jurant et sacrant, comme c’était son habitude.

– Eh bien ! d’Alençon, eh bien ! Henriot, dit-il, vous
voilà, mordieu, calmes et tranquilles comme des
religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne
s’appelle point chasser, cela. Vous, d’Alençon, vous
avez l’air de sortir d’une boîte, et vous êtes tellement
parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens,
vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse ?
voyons.
– Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse ? Je sais
que Votre Majesté aime à tirer l’animal quand il tient
aux chiens. Quant à un épieu, je manie assez
maladroitement cette arme, qui n’est point d’usage dans
nos montagnes, où nous chassons l’ours avec le simple
poignard.
– Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné
dans vos Pyrénées, il faudra que vous m’envoyiez une
pleine charretée d’ours, car ce doit être une belle chasse
que celle qui se fait ainsi corps à corps avec un animal
qui peut nous étouffer. Écoutez donc, je crois que
j’entends les chiens. Non, je me trompais.
Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs
fanfares lui répondirent. Tout à coup un piqueur parut
qui fit entendre un autre air.

– La vue ! la vue ! cria le roi.
Et il s’élança au galop, suivi de tous les chasseurs
qui s’étaient ralliés à lui.

Le piqueur ne s’était pas trompé. À mesure que le
roi s’avançait, on commençait d’entendre les
aboiements de la meute, composée alors de plus de
soixante chiens, car on avait successivement lâché tous
les relais placés dans les endroits que le sanglier avait
déjà parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois,


et, profitant d’une haute futaie, se jeta sous bois après
lui, donnant du cor de toutes ses forces.

Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi
avait un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il
passait par des chemins tellement escarpés, par des
taillis si épais, que d’abord les femmes, puis le duc de
Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes,
furent forcés de l’abandonner. Tavannes tint encore
quelque temps ; mais enfin il y renonça à son tour.

Tout le monde, excepté Charles et quelques
piqueurs qui, excités par une récompense promise, ne
voulaient pas quitter le roi, se retrouva donc dans les
environs du carrefour.

Les deux princes étaient l’un près de l’autre dans
une longue allée. À cent pas d’eux, le duc de Guise et
ses gentilshommes avaient fait halte. Au carrefour se
tenaient les femmes.

– Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc
d’Alençon à Henri en lui montrant du coin de l’oeil le
duc de Guise, que cet homme, avec son escorte bardée
de fer, est le véritable roi ? Pauvres princes que nous
sommes, il ne nous honore pas même d’un regard.
– Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous
traitent nos propres parents ? répondit Henri. Eh ! mon
frère ! ne sommes-nous pas, vous et moi, des
prisonniers à la cour de France, des otages de notre
parti ?
Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda
Henri comme pour provoquer une plus large
explication ; mais Henri s’était plus avancé qu’il n’avait
coutume de le faire, et il garda le silence.

– Que voulez-vous dire, Henri ? demanda le duc
François, visiblement contrarié que son beau-frère, en
ne continuant pas, le laissât entamer ces
éclaircissements.
– Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si
bien armés, qui semblent avoir reçu pour tâche de ne
point nous perdre de vue, ont tout l’aspect de gardes qui
prétendraient empêcher deux personnes de s’échapper.
– S’échapper, pourquoi ? comment ? demanda
d’Alençon en jouant admirablement la surprise et la

naïveté.

– Vous avez là un magnifique genêt, François, dit
Henri poursuivant sa pensée tout en ayant l’air de
changer de conversation ; je suis sûr qu’il ferait sept
lieues en une heure, et vingt lieues d’ici à midi. Il fait
beau ; cela invite, sur ma parole, à baisser la main.
Voyez donc le joli chemin de traverse. Est ce qu’il ne
vous tente pas, François ? Quant à moi, l’éperon me
brûle.
François ne répondit rien. Seulement il rougit et
pâlit successivement ; puis il tendit l’oreille comme s’il
écoutait la chasse.

– La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et
mon cher beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je
me sauvasse, mais je ne me sauverai pas seul.
Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs
nouveaux convertis, revenus à la cour depuis deux ou
trois mois, arrivèrent au petit galop et saluèrent les deux
princes avec un sourire des plus engageants.

Le duc d’Alençon, provoqué par les ouvertures de
Henri, n’avait qu’un mot à dire, qu’un geste à faire, et il
était évident que trente ou quarante cavaliers, réunis en
ce moment autour d’eux comme pour faire opposition à
la troupe de M. de Guise, favoriseraient la fuite ; mais il
détourna la tête, et portant son cor à sa bouche, il sonna
le ralliement.

Cependant les nouveaux venus, comme s’ils eussent
cru que l’hésitation du duc d’Alençon venait du
voisinage et de la présence des Guisards, s’étaient peu à
peu glissés entre eux et les deux princes, et s’étaient
échelonnés avec une habileté stratégique qui annonçait
l’habitude des dispositions militaires. En effet, pour
arriver au duc d’Alençon et au roi de Navarre, il eût
fallu leur passer sur le corps, tandis qu’à perte de vue
s’étendait devant les deux beaux frères une route
parfaitement libre.

Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de
Navarre, apparut un autre gentilhomme que les deux
princes n’avaient pas encore vu. Henri cherchait à
deviner qui il était, quand ce gentilhomme, soulevant


son chapeau, se fit reconnaître à Henri pour le vicomte
de Turenne, un des chefs du parti protestant que l’on
croyait en Poitou.

Le vicomte hasarda même un signe qui voulait
clairement dire :

– Venez-vous ?
Mais Henri, après avoir bien consulté le visage
impassible et l’oeil terne du duc d’Alençon, tourna
deux ou trois fois la tête sur son épaule comme si
quelque chose le gênait dans le col de son pourpoint.
C’était une réponse négative. Le vicomte la comprit,
piqua des deux et disparut dans le fourré.

Au même instant on entendit la meute se rapprocher,
puis, à l’extrémité de l’allée où l’on se trouvait, on vit
passer le sanglier, puis au même instant les chiens, puis,
pareil au chasseur infernal, Charles IX sans chapeau, le
cor à la bouche, sonnant à se briser les poumons ; trois
ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait disparu.

– Le roi ! s’écria le duc d’Alençon.
Et il s’élança sur la trace.

Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur
fit signe de ne pas s’éloigner et s’avança vers les
dames.

– Eh bien ? dit Marguerite en faisant quelques pas
au-devant de lui.
– Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le
sanglier.
– Voilà tout ?
– Oui, le vent a tourné depuis hier matin ; mais je
crois vous avoir prédit que cela serait ainsi.
– Ces changements de vent sont mauvais pour la
chasse, n’est-ce pas, monsieur ? demanda Marguerite.
– Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes
les dispositions arrêtées, et c’est un plan à refaire.

En ce moment les aboiements de la meute
commencèrent à se faire entendre, se rapprochant
rapidement, et une sorte de vapeur tumultueuse avertit
les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. Chacun leva
la tête et tendit l’oreille.

Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de
se rejeter dans le bois, il suivit la route venant droit sur
le carrefour où se trouvaient les dames, les
gentilshommes qui leur faisaient la cour, et les
chasseurs qui avaient perdu la chasse.

Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente
ou quarante chiens des plus robustes ; puis, derrière les
chiens, à vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet,
sans manteau, avec ses habits tout déchirés par les
épines, le visage et les mains en sang.

Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui.

Le roi ne quittait son cor que pour exciter ses chiens,
ne cessait d’exciter ses chiens que pour reprendre son
cor. Le monde tout entier avait disparu à ses yeux. Si
son cheval eût manqué, il eût crié comme Richard III :
Ma couronne pour un cheval !

Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître,
ses pieds ne touchaient pas la terre et ses naseaux
soufflaient le feu.

Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une
vision.

– Hallali, hallali ! cria le roi en passant.
Et il ramena son cor à ses lèvres sanglantes.

À quelques pas de lui venaient le duc d’Alençon et
deux piqueurs ; seulement les chevaux des autres
avaient renoncé ou ils s’étaient perdus.

Tout le monde partit sur la trace, car il était évident
que le sanglier ne tarderait pas à tenir.

En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier
quitta le sentier qu’il suivait et se jeta dans le bois ;
mais, arrivé à une clairière, il s’accula à une roche et fit
tête aux chiens.

Aux cris de Charles, qui l’avait suivi, tout le monde


accourut.

On était arrivé au moment intéressant de la chasse.
L’animal paraissait résolu à une défense désespérée.
Les chiens, animés par une course de plus de trois
heures, se ruaient sur lui avec un acharnement que
redoublaient les cris et les jurons du roi.

Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un
peu en avant, ayant derrière lui le duc d’Alençon armé
d’une arquebuse, et Henri qui n’avait que son simple
couteau de chasse.

Le duc d’Alençon détacha son arquebuse du crochet
et en alluma la mèche. Henri fit jouer son couteau de
chasse dans le fourreau.

Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous
ces exercices de vénerie, il se tenait un peu à l’écart
avec tous ses gentilshommes.

Les femmes réunies en groupe formaient une petite
troupe qui faisait le pendant à celle du duc de Guise.

Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés
sur l’animal, dans une attente pleine d’anxiété.

À l’écart se tenait un piqueur se raidissant pour
résister aux deux molosses du roi, qui, couverts de leurs
jaques de mailles, attendaient, en hurlant et en
s’élançant de manière à faire croire à chaque instant
qu’ils allaient briser leurs chaînes, le moment de coiffer
le sanglier.

L’animal faisait merveille : attaqué à la fois par une
quarantaine de chiens qui l’enveloppaient comme une
marée hurlante, qui le recouvraient de leur tapis bigarré,
qui de tous côtés essayaient d’entamer sa peau rugueuse
aux poils hérissés, à chaque coup de boutoir, il lançait à
dix pieds de haut un chien, qui retombait éventré, et
qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt dans la
mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de
son cheval ruisselant, sonnait un hallali furieux.

En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de
combat.

– Les dogues ! cria Charles, les dogues !...

À ce cri, le piqueur ouvrit les porte-mousquetons
des laisses, et les deux molosses se ruèrent au milieu du
carnage, renversant tout, écartant tout, se frayant avec
leurs cottes de fer un chemin jusqu’à l’animal, qu’ils
saisirent chacun par une oreille.

Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à
la fois de rage et de douleur.

– Bravo ! Duredent ! bravo ! Risquetout ! cria
Charles. Courage, les chiens ! Un épieu ! un épieu !
– Vous ne voulez pas mon arquebuse ? dit le duc
d’Alençon.
– Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la
balle ; il n’y a pas de plaisir ; tandis qu’on sent entrer
l’épieu. Un épieu ! un épieu !
On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et
armé d’une pointe de fer.

– Mon frère, prenez garde ! cria Marguerite.
– Sus ! sus ! cria la duchesse de Nevers. Ne le
manquez pas, Sire ! Un bon coup à ce parpaillot !
– Soyez tranquille, duchesse ! dit Charles.
Et, mettant son épieu en arrêt, il fondit sur le
sanglier, qui, tenu par les deux chiens, ne put éviter le
coup. Cependant, à la vue de l’épieu luisant, il fit un
mouvement de côté, et l’arme, au lieu de pénétrer dans
la poitrine, glissa sur l’épaule et alla s’émousser sur la
roche contre laquelle l’animal était acculé.

– Mille noms d’un diable ! cria le roi, je l’ai
manqué... Un épieu ! un épieu !
Et, se reculant comme faisaient les chevaliers
lorsqu’ils prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui
son épieu hors de service.

Un piqueur s’avança pour lui en offrir un autre.

Mais au même moment, comme s’il eût prévu le sort
qui l’attendait et qu’il eût voulu s’y soustraire, le
sanglier, par un violent effort, arracha aux dents des
molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux
sanglants, hérissé, hideux, l’haleine bruyante comme un


soufflet de forge, faisant claquer ses dents l’une contre
l’autre, il s’élança la tête basse, vers le cheval du roi.

Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir
prévu cette attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra ;
mais il avait mal mesuré la pression, le cheval, trop
serré par le mors ou peut-être même cédant à son
épouvante, se renversa en arrière.

Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible : le
cheval était tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous
lui.

– La main, Sire, rendez la main, dit Henri.
Le roi lâcha la bride de son cheval, saisit la selle de
la main gauche, essayant de tirer de la droite son
couteau de chasse ; mais le couteau, pressé par le poids
de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.

– Le sanglier ! le sanglier ! cria Charles. À moi,
d’Alençon ! à moi !
Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s’il
eût compris le danger que courait son maître, tendit ses
muscles et était parvenu déjà à se relever sur trois
jambes, lorsqu’à l’appel de son frère, Henri vit le duc
François pâlir affreusement et approcher l’arquebuse de
son épaule ; mais la balle, au lieu d’aller frapper le
sanglier, qui n’était plus qu’à deux pas du roi, brisa le
genou du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au
même instant le sanglier déchira de son boutoir la botte
de Charles.

– Oh ! murmura d’Alençon de ses lèvres
blêmissantes, je crois que le duc d’Anjou est roi de
France, et que moi je suis roi de Pologne.
En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles,
lorsque celui-ci sentit quelqu’un qui lui levait le bras ;
puis il vit briller une lame aiguë et tranchante qui
s’enfonçait et disparaissait jusqu’à la garde au défaut de
l’épaule de l’animal, tandis qu’une main gantée de fer
écartait la hure déjà fumante sous ses habits.

Charles, qui dans le mouvement qu’avait fait le
cheval était parvenu à dégager sa jambe, se releva
lourdement, et, se voyant tout ruisselant de sang, devint
pâle comme un cadavre.


– Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le
sanglier atteint au coeur, Sire, ce n’est rien, j’ai écarté
la dent, et Votre Majesté n’est pas blessée.
Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier
tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que
par sa plaie.

Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli
par des cris de terreur qui eussent étourdi le plus calme
courage, fut un moment sur le point de tomber près de
l’animal agonisant. Mais il se remit ; et se retournant
vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un
regard où brillait le premier élan de sensibilité qui eût
fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.

– Merci, Henriot ! lui dit-il.
– Mon pauvre frère ! s’écria d’Alençon en
s’approchant de Charles.
– Ah ! c’est toi, d’Alençon ! dit le roi. Eh bien,
fameux tireur, qu’est donc devenue ta balle ?
– Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
– Eh ! mon Dieu ! s’écria Henri avec une surprise
admirablement jouée, voyez donc, François, votre balle
a cassé la jambe du cheval de Sa Majesté. C’est
étrange !
– Hein ! dit le roi. Est-ce vrai, cela ?
– C’est possible, dit le duc consterné ; la main me
tremblait si fort !
– Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez
fait là un singulier coup, François ! dit Charles en
fronçant le sourcil. Une seconde fois, merci, Henriot !
Messieurs, continua le roi, retournons à Paris, j’en ai
assez comme cela.
Marguerite s’approcha pour féliciter Henri.

– Ah ! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton
compliment, et bien sincère même, car sans lui le roi de
France s’appelait Henri III.
– Hélas ! madame, dit le Béarnais, M. le duc
d’Anjou, qui est déjà mon ennemi, va m’en vouloir bien

davantage. Mais que voulez-vous ! on fait ce qu’on
peut ; demandez à M. d’Alençon.

Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son
couteau de chasse, qu’il plongea deux ou trois fois dans
la terre, afin d’en essuyer le sang.

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